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  • Une brève histoire du cinéma (8/9) : le cinéma et les défis actuels

    À n’en pas douter, l’histoire du cinéma, passionnante, émaillée de nouveautés et de ruptures, mérite un examen des plus attentifs. De par son infinie richesse, il nous faut cependant diviser cette évocation en plusieurs parties. Il y en aura donc neuf au total, dont nous vous livrons ici la huitième.

    8. Le cinéma contemporain et les défis actuels

    8.1 L’impact des blockbusters et du cinéma commercial

    Les blockbusters, pourvus de gros budgets, d’effets spéciaux impressionnants et d’une large diffusion, dominent depuis des décennies le box-office mondial. Souvent hollywoodiens, ces films très codifiés visent un public international et sont avant tout conçus pour maximiser les recettes. Ils ont ainsi tendance à suivre des formules éprouvées, avec des séquences d’action, des stars internationales et des scénarios simples, aisément compréhensibles par un public pas toujours initié. Bien que critiqués pour leur manque d’originalité, ils ne s’en trouvent pas moins au cœur de l’économie du cinéma, puisque leur succès permet ensuite aux studios de financer des projets plus risqués ou expérimentaux. Cette hyper-visibilité pose cependant des défis de taille pour les cinéastes qui cherchent à créer et faire vivre des œuvres originales, ou pour les cinémas locaux contraints de lutter pour trouver leur public face à des géants ultra-dominants. La montée des blockbusters s’est en sus accompagnée de plusieurs mouvements de fond. Les studios investissent de plus en plus dans des franchises établies, des remakes ou des adaptations, minimisant ainsi les risques financiers encourus. Cette approche a conduit à une homogénéisation du paysage cinématographique, avec des films essentiellement conçus pour assurer le succès au box-office.

    8.2 Le cinéma indépendant et ses particularités

    Face à la domination des blockbusters, le cinéma indépendant offre une alternative alléchante. Caractérisé par des budgets plus modestes, une approche artistique plus prononcée et personnelle ainsi qu’une distribution souvent limitée, le cinéma indépendant permet aux réalisateurs d’explorer des thèmes et des styles qui ne sont pas toujours adaptés au grand public. Ces films peuvent être salués pour leur originalité, leur profondeur, leur ancrage socioculturel et leur capacité à aborder des sujets controversés ou tabous. Les festivals de cinéma, tels que Sundance ou la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, participent à la promotion du cinéma indépendant, en offrant une plateforme pour les nouveaux talents et leurs œuvres. En raison de ses contraintes budgétaires, ce cinéma nécessite une approche plus créative en matière de production et de narration. Les cinéastes indépendants doivent faire preuve d’ingéniosité pour tirer le meilleur parti de ressources limitées, ce qui peut conduire à des techniques de tournage et des scénarios moins conventionnels. 

    8.3 Les défis posés par le streaming et la VOD

    Le streaming et la vidéo à la demande (VOD) ont bouleversé la manière dont les films sont distribués et consommés. Avec l’émergence de plateformes comme Netflix, Amazon Prime et Disney+, les spectateurs ont désormais accès à une vaste bibliothèque de films et de séries télévisées à la demande. Cela a permis aux cinéastes de toucher un public large, parfois mondial, sans passer par les canaux traditionnels de distribution. Cependant, cela implique un certain danger pour les cinémas traditionnels, qui doivent désormais rivaliser avec la commodité du streaming à domicile. De plus, la montée de ce dernier a conduit à des débats sur la définition même d’un « film », avec des questions sur la distinction entre ceux destinés à une sortie en salle et ceux faisant l’objet d’une première diffusion en streaming. Les plateformes ont également influencé la manière dont les films sont produits. Avec des budgets parfois comparables à ceux des grands studios, Netflix et consorts produisent des films originaux avec des stars de renom et des réalisateurs acclamés. Récemment, David Fincher, Alfonso Cuarón et Martin Scorsese se sont prêtés à l’exercice.

    8.4 La représentation et la diversité dans le cinéma actuel

    La représentation et la diversité sont devenues des sujets centraux dans le discours cinématographique contemporain. Avec une prise de conscience croissante des inégalités et des préjugés dans l’industrie, il y a eu un appel à une représentation plus équitable des genres, des minorités ethniques, des orientations sexuelles et des identités dans le cinéma. Des mouvements comme #OscarsSoWhite, #MeToo ou Time’s Up ont mis en lumière les défis auxquels sont confrontées les minorités dans l’industrie. En réponse, de nombreux studios et réalisateurs ont pris des mesures pour assurer une représentation plus inclusive dans leurs films. Cependant, malgré ces progrès, il reste encore beaucoup à faire pour assurer une véritable égalité en la matière. La question de la représentation ne concerne pas seulement qui est à l’écran, mais aussi les collaborateurs et collaboratrices qui se trouvent derrière la caméra. Les statistiques montrent indiscutablement que les femmes, les personnes de couleur et les membres de groupes minoritaires restent extrêmement sous-représentés dans les rôles-clés, tels que comédien principal, réalisateur, scénariste ou producteur.

    J.F.

  • Kagemusha, le cheval d’orgueil

    Kagemusha (1980) – Réalisation : Akira Kurosawa.

    Après un détour par les steppes russes du début du XXème siècle, Kurosawa marie enfin deux enjeux de sa cinématographie : la reconstitution historique et la couleur. Flamboyant, son film est avant tout visuel. L’épique est la plupart du temps asservi à la picturalité. De la couleur des armures, scindant fantassins et cavaliers, des oriflammes dans le vent aux dorures des seigneurs, des étoffes aux foules belliqueuses, le maître se donne les moyens de sa mégalomanie graphique. 

    L’ancrage historique ne fait pas tout, et les séquences peuvent aller jusqu’à s’affranchir de tout réalisme, par un coucher de soleil sur la ligne d’horizon, des soldats en ombres chinoises (difficile de ne pas voir l’influence qu’aura Kurosawa sur son producteur de l’époque, Coppola, dans le prologue de son futur Dracula), un arc-en-ciel sur la mer ou des funérailles dans la brume : galerie de tableaux somptueux, Kagemusha exhibe son raffinement sans ambages. 

    On aurait cependant tort de penser que cette seule dimension justifie le film. Car dans ce récit mettant aux prises les seigneurs et leurs luttes fratricides, Kurosawa ne cesse d’articuler les fastes épiques aux enjeux individuels. Comme souvent, c’est l’homme face au pouvoir qui le fascine. L’intrigue est celle d’un ordre ancien qui voudrait se maintenir, d’un Seigneur qui meurt et exige de rester sur le trône durant trois années supplémentaires. Le recours au double, le kagemusha, sera donc l’imposture qui devrait permettre de garantir le règne établi. 

    Le cœur du film réside dans cette problématique : celle du spectacle et de l’apparence comme garants du pouvoir. Le double bouffon apprend à se taire, à faire sienne la devise du défunt dont l’attribut était la montagne : massif, inamovible, il dupe un temps l’ennemi, et séduit par son humanité nouvelle les intimes : courtisanes, petit-fils tombent sous le charme. Alors que le Seigneur est mort en tant que spectateur (s’étant rendu au pied du château assiégé pour y écouter un joueur de flûte galvanisant ses troupes, il a été abattu à l’aveugle par un soldat qui explique avec méthode le génie avec lequel il a visé l’homme inerte, de nuit), son double va se donner en spectacle pour garantir la victoire ; mais paradoxalement, c’est surtout en position passive de spectateur qu’il le fera : au spectacle de No, lors du conseil où on lui a ordonné de se taire, et enfin sur la colline depuis laquelle il assiste à la guerre. 

    Autour de lui, on parle, on guette : les intimes s’étonnent, les soldats meurent pour lui, les espions observent et rapportent avec circonspection et fascination. L’alliance du flamboyant spectacle épique et du succès de l’illusion semble donc parfaite. C’est donc l’obscurité de l’esprit retors des humains qui va gripper la machine : l’orgueil du fils du défunt seigneur, les doutes des ennemis qui veulent sans cesse voir de plus près cet étrange adversaire, et enfin, l’ambition du kagemusha. Devenu à la fois puissant et humain, il se perdra en voulant monter le cheval de son double : « Il a su duper les proches mais pas le cheval ! »

    C’est donc avec le même faste et dans une débauche visuelle que s’effondrera le château de cartes de cette splendide escroquerie : s’opposant au modèle paternel de la montagne ; le fils charge et obtient un amoncellement de cadavres. Le final est la réponse point par point à tout ce qui fut construit : le double, chassé et devenu homme du peuple, occupe la place des espions qui le guettaient, puis mêle son corps aux fantassins pour mourir avec eux. Les chevaux qui soulevaient des volutes de poussières se tordent de douleur dans la boue, l’armée qui occupait l’espace charge une palissade de laquelle pleuvent des balles qui l’arrêtent ; la couleur dominante est celle du sang, et l’oriflamme flotte désormais au fond d’une rivière qui charrie des cadavres. 

    Éric Schwald

  • Buffy ou la révolte à coups de pieu, déconstruire le réel par le surnaturel 

    Les éditions Playlist Society publient Buffy ou la révolte à coups de pieu, de Marion Olité. Dans son essai, la journaliste scrute Buffy contre les vampires sous la fine pellicule des apparences. Il en résulte une étude passionnante de ses thématiques secondaires, du féminisme à l’aliénation industrielle. 

    S’il est un pan de la culture populaire occidentale qui, à bien des égards, a façonné nos représentations collectives du genre, ce sont les tropes littéraires, télévisuels et cinématographiques. Les années 80 et 90 ont popularisé l’homme d’action sous les traits de Sylvester Stallone, Bruce Willis ou Arnold Schwarzenegger, quand l’âge d’or hollywoodien privilégiait les détectives, les cowboys ou les reporters intrépides. Pour les femmes, la situation a longtemps été différente : les personnages récurrents de la vamp, de la pin-up ou de la femme fatale honoraient peu la féminité, et la télévision n’avait guère plus à offrir que les séries Wonder Woman ou Arabesque pour briser les clichés.

    Cela a été vrai jusqu’au début des années 1990, puisque Dana Scully et Fox Mulder ont formé un tandem indissociable, d’égale importance, dans la série X-Files de Chris Carter, diffusée à partir de 1993. Si la première vague du féminisme, liée au droit de vote, avait déjà fait son œuvre, l’inspectrice du FBI, titulaire d’un diplôme de médecine, s’inscrivait en plein dans ses deuxième et troisième vagues, touchant l’une à la sexualité et la maternité, l’autre à l’égalité en matière de droits et de représentations. Buffy Summers intervient dans le même élan, mais un peu plus tard, en 1997 précisément. Issue du film Buffy, tueuse de vampires (1992), elle occupe la tête d’affiche de la série télévisée dérivée Buffy contre les vampires, de Joss Whedon, déjà scénariste sur le long métrage de la réalisatrice Fran Rubel Kuzui.

    Pour saisir la portée de Buffy contre les vampires, il faut l’encastrer dans son contexte d’émergence. La femme, jusque-là confinée aux rôles de victime, de muse ou de tentatrice, s’attribue soudain des attributs considérés comme masculins, en faisant d’une lycéenne de 16 ans la protectrice d’un monde soumis à des menaces permanentes. Campée par une Sarah Michelle Gellar héroïsée, Buffy Summers va, comme le note et l’exemplifie parfaitement Marion Olité, se dresser contre le patriarcat, influencer les hommes qui l’entourent et participer de l’empouvoirment (empowerment) des femmes. Tout au long de la série, elle apparaît courageuse, résiliente, astucieuse, et forte. 

    Comme l’indique Buffy ou la révolte à coups de pieu, la série de Joss Whedon procède en fait à une inversion des tropes habituellement associés à la féminité. Les créatures de la nuit, symboles des peurs ancestrales, ne sont plus combattues par des hommes mais bien, dans un processus de subversion sur lequel l’auteure revient abondamment, par une jeune femme qui se réapproprie à la fois l’espace public (ses sorties nocturnes dans Sunnydale) et le pouvoir d’action (son statut d’élue, combattante et sauveuse du monde).

    En la détricotant, Marion Olité fait l’exégèse d’une série à plusieurs niveaux de lecture. Si la question du genre est désormais posée (et on aurait pu évoquer, comme le fait l’auteure, le regard féminin ou les agressions sexuelles), les relations interpersonnelles (Buffy, les hommes, ses amis, sa famille), le récit initiatique (des bancs du lycée à la protection du monde, de l’adolescence à la vie d’adulte) et même des propos plus subsidiaires, tels que les peurs enfantines ou les effets produits par les grandes entreprises et les fast-foods, alimentent eux aussi Buffy contre les vampires – ainsi que la réflexion qui nous occupe.

    Pendant ses 7 saisons et ses 144 épisodes, la série, particulièrement généreuse, a traité du deuil, de l’éveil amoureux, des orientations sexuelles, des autorités publiques, de la chasse aux sorcières, le tout en vulnérabilisant les hommes et en octroyant à son héroïne, Buffy, une puissance sans égale. L’essai de Marion Olité fait état d’une série qui a brisé certains codes (sur le genre) pour en adopter d’autres (le monomythe de Joseph Campbell), qui a refusé les déterminismes (Angel, Spike) mais pas les emprunts (le groupe autour de Buffy se nomme… le Scooby-Gang). Bien qu’il ne puisse évidemment à lui seul épuiser le sujet, Buffy ou la révolte à coups de pieu redirige en tout cas notre regard vers des aspects moins évidents, plus subtils, de la série de The WB et UPN. Et cette lecture agréable lui donne, sans aucun doute, une seconde vie. 

    R.P.


    Buffy ou la révolte à coups de pieu, Marion Olité

    Playlist Society, octobre 2023, 160 pages

  • Les Dernières Lettres de Vincent van Gogh : épitaphe d’un homme et édification d’un mythe 

    L’ensemble épistolaire constitué par les dernières lettres de Vincent van Gogh durant son séjour à Auvers-sur-Oise, rassemblant toutes les missives qu’il a écrites et reçues entre le 20 mai et le 29 juillet 1890, ne se réduit pas à de simples échanges familiaux, ni même à l’introspection poignante d’un homme au crépuscule de sa vie. Ce que proposent Emmanuel Coquery et les éditions Hazan s’apparente davantage à un corpus vivant où se cristallisent les thématiques de l’art, de la santé mentale et de la solitude, dans une correspondance qui a contribué à changer profondément l’appréhension publique de Vincent van Gogh et à construire sa persona de peintre fou, génial, autodidacte et autodestructeur. 

    L’intérêt des dernières lettres de Vincent van Gogh est double : non seulement ces écrits mettent en lumière l’itinéraire du peintre hollandais et la nature de ses relations interpersonnelles, mais elles offrent, en contrepoint, une exploration de son état psychologique durant les quelques semaines qui ont précédé sa tentative de suicide par arme à feu. Bien moins renommé qu’actuellement, le natif de Zundert a édifié sa persona à travers ces missives. Elles font état d’un artiste passionné, sensible, tourmenté, déterminé et solitaire, subvenant à ses besoins grâce aux billets de 50 francs gracieusement glissés dans les lettres que lui envoyait son frère Theo – probablement la personne la plus proche de lui.  

    Sur les treize courriers reçus par Vincent van Gogh, huit proviennent ainsi de Theo. Dans ces échanges fraternels, on découvre un artiste soucieux du bien-être de son neveu homonyme, flatteur envers sa belle-sœur Johanna, toujours avide de créations picturales, et prolixe quant à ses relations avec le Docteur Gachet. Ce dernier, collectionneur d’art, proche des impressionnistes, est décrit par le peintre hollandais, qu’il fréquentait abondamment, comme un ami, voire un frère de substitution, mais aussi comme un homme malade, instable, vulnérable. La description de leurs rapports, du choix de l’auberge du peintre aux différents portraits réalisés, fait écho au roman graphique Van Gogh, le dernier tableau, paru concomitamment aux éditions Hazan, et très axé sur la relation entre les deux hommes.    

    Samuel van der Veen portraiture dans son album un artiste tout en fêlures, dont la pleine conscience s’estompe peu à peu, jusqu’à ce coup de feu dans la poitrine qui le condamnera en différé. Ces dernières lettres constituent à cet égard un authentique matériel historiographique ; elles permettent de prendre le pouls d’un homme qui, au bout de quelques semaines de cette correspondance, commettra l’irréparable. Vincent van Gogh oppose volontiers Auvers-sur-Oise et Paris, un lieu « gravement beau », « pleine campagne caractéristique et pittoresque », à une capitale caractérisée par le bruit, le mouvement et les tracas, qu’il peine à supporter au-delà de quelques jours. Il explique à sa sœur Willemien que s’il travaille beaucoup et de manière effrénée, c’est parce qu’il « cherche à exprimer le passage désespérément rapide des choses dans la vie moderne ». Il note aussi, telle une prophétie : « Nous ne pouvons faire parler que nos tableaux. » 

    La place croissante du dessin dans cette correspondance est soulignée par Emmanuel Coquery, qui rappelle aussi que Vincent van Gogh portait sur lui, au moment de son suicide, le brouillon d’une lettre envoyée quelques jours plus tôt. Ces deux faits questionnent l’expression peut-être insatisfaite de la plénitude des émotions du peintre hollandais. Quoi qu’il en soit, qu’il s’adresse à sa mère, son frère ou des pairs tels que Paul Gauguin, van Gogh se révèle dans son intimité même à travers ses écrits – presque exclusivement en français. Il va s’enquérir de l’état de santé de ses proches, s’inquiéter de la fatigue ou la toux de son frère, raconter à sa sœur, quelques jours à peine avant sa mort, être absorbé par l’étendue infinie des champs de blé contre les collines, et évoquer, paradoxalement, l’atmosphère de calme dans lequel il serait plongé.

    Au milieu de tout cela, il y a l’expression artistique, évidemment – et ses reproductions. Assez étrangement, et en dépit d’une période particulièrement féconde en la matière pour le peintre, ce n’est pas ce qui polarisera l’attention du lecteur. Car Vincent Van Gogh, les dernières lettres apparaît finalement comme le dernier autoportrait d’un artiste aussi visionnaire que malade. Aux traits du pinceau et aux couleurs vives se substituent la puissance des mots, pas toujours maîtrisés mais d’une immense sincérité. Des mots témoins plus que témoignages, qui sémantisent une période de vie plus qu’ils n’en narrent les événements. 

    J.F.


    Vincent Van Gogh, les dernières lettres, Emmanuel Coquery –

    Hazan, septembre 2023, 128 pages 

  • Rap, genèse et évolutions (5/6)

    Genre musical emblématique de la fin du XXe siècle, le rap représente bien plus qu’une simple forme d’expression artistique. Il est le reflet d’une histoire, d’une culture et d’une évolution sociale qui l’ont profondément préfiguré et conditionné. De ses origines dans les rues du Bronx aux États-Unis à son explosion en France, ce courant musical a toujours été un moyen pour les communautés marginalisées de faire entendre leur voix. À travers une série de six articles, nous explorerons l’évolution du rap, ses influences et son impact sur la société contemporaine. Le voyage sera forcément rythmé. En voici le cinquième battement.

    Le rap français a émergé dans les années 1980, en s’inspirant du succès et des recettes de son homologue américain. Les pionniers du genre, tels que Dee Nasty et Lionel D, ont introduit le hip-hop à Paris en y organisant des soirées. Toutefois, c’est véritablement dans les années 1990, avec l’ascension de groupes devenus emblématiques comme NTM et IAM, que ce courant musical a pris son envol.

    Ce qui distingue le rap français tient sans doute à sa richesse linguistique et culturelle, reflet des réalités sociales et des diversités de la France. Les thèmes abordés dans les paroles des MCs concernent souvent l’immigration, l’identité et les inégalités sociales. Des artistes comme MC Solaar et La Rumeur, parmi tant d’autres, ont utilisé leurs chansons pour exprimer leurs opinions politiques et sociales. Pour le groupe des Yvelines, cela s’est traduit par une série de procès initiés à leur encontre par Nicolas Sarkozy.

    Les premières années du rap français ont également été influencées par les cultures africaines et maghrébines. Des artistes tels que Kery James et Akhenaton ont intégré leurs expériences et influences dans leur musique. De plus, le rap est rapidement devenu, comme aux États-Unis, un outil de revendication, en particulier dans les banlieues, où il a servi de moyen d’expression face à des autorités jugées défaillantes, voire démissionnaires.

    Les influences américaines sur le rap français

    Bien que le rap français possède sa propre identité, il a sans conteste été influencé par le rap américain. Les pionniers du rap en France lui ont emprunté non seulement les canons musicaux, mais aussi toute la culture hip-hop, incluant le breakdance, le graffiti et le DJing.

    Ces influences américaines ont évidemment été cruciales dans la formation du rap français. Les clips, les tenues, les attitudes et même certains thèmes ont été adaptés au contexte hexagonal. Des groupes comme NTM ou IAM, tout en s’inspirant des États-Unis, ont su se créer une identité unique en intégrant ces influences à des sonorités et des problématiques françaises. Par exemple, « Nique la police » de NTM a beau ressembler au « Fuck tha Police » de N.W.A., elle traite des relations entre la police et les citoyens encastrées dans les banlieues françaises. Cette capacité d’assimilation et de réinvention a permis au rap hexagonal de se distinguer tout en conservant son authenticité.

    Années 90

    Les années 1990 sont une période faste pour le genre. Des artistes et groupes tels que NTM, IAM, MC Solaar, Oxmo Puccino, La Cliqua, Fonky Family et La Rumeur ont non seulement dominé les charts, mais ont également été salués pour leur profondeur lyrique et leur engagement.

    Cette époque coïncide avec une période de bouillonnement culturel et social en France. Les banlieues, souvent en marge, sont devenues le foyer d’une nouvelle forme d’expression artistique. Les rappeurs de cette génération ont abordé frontalement des sujets tels que la discrimination, l’identité et le chômage, faisant du rap un outil de revendication pour une jeunesse en quête de reconnaissance. Les albums L’École du micro d’argent d’IAM ou Paris sous les bombes de NTM sont devenus des références, qui ont fait date.

    Diversification

    Une fois popularisé, le rap français a rapidement connu une diversification impressionnante de ses styles et influences. S’il était principalement, dans les années 1990, centré sur le boom bap et le rap hardcore, les années 2000 ont introduit une grande variété de sous-genres, du rap conscient au mélodique ou à l’alternatif.

    Les avancées technologiques et la démocratisation de la production musicale ne sont évidemment pas étrangères à cette diversification. Les artistes ont pu tâtonner, expérimenter, sortir des sentiers battus avec des sonorités électroniques, des auto-tunes et d’autres innovations. L’influence des musiques du monde, notamment africaines et maghrébines, a également marqué le rap français. Des artistes comme Youssoupha et Soprano ont fusionné tradition et modernité, apportant une richesse culturelle au genre. Par ailleurs, des rappeuses comme Diam’s et Keny Arkana ont enrichi le discours du rap français avec des thématiques féministes, sociales et altermondialistes.

    Rap et politique

    Le rap français a toujours été un genre engagé, susceptible d’aborder des sujets politiques et sociaux. Depuis ses origines, il a critiqué les inégalités, le racisme et la discrimination. Des groupes tels que NTM, Sniper ou La Rumeur ont utilisé le micro pour mettre en débat les politiques gouvernementales. Les émeutes de 2005 dans les banlieues restent à cet égard un exemple marquant. De nombreux rappeurs ont commenté ces événements dans leurs chansons. Des titres comme « Lettre à la République » de Kery James ou « Don’t Laïk » de Médine ont abordé des questions telles que la laïcité, la discrimination et l’identité nationale. Le rap a également été au cœur de nombreuses controverses politiques, Nicolas Sarkozy n’étant jamais le dernier à attaquer certains de ses représentants, trop provocateurs à ses yeux. 

    Conflits entre rappeurs français : au-delà des querelles

    Les « clashs » entre rappeurs ont toujours été un élément fondamental de la culture hip-hop. En France, ces affrontements verbaux ont souvent été l’occasion pour les artistes de démontrer leur talent à l’écriture, avec des punchlines assassines. Bien que certains puissent les percevoir comme de simples disputes, où la futilité le dispute à l’orgueil, ces joutes oratoires sont en réalité une forme d’art où chaque rappeur tente de surpasser son adversaire par la finesse de ses rimes et la puissance de ses métaphores. Un artiste comme Sinik s’en est par exemple servi pour donner un élan à sa carrière.

    Des titres comme « T.L.T » de Booba, en réponse à Rohff, ou « J’t’emmerde » de MC Jean Gab’1 et « Paname Boss » de La Fouine, qui ciblent plusieurs rappeurs, sont devenus des incontournables du genre. Tout en alimentant les débats et les controverses, ces « clashs » ont probablement renforcé l’intérêt du public pour le rap français.

    Émergence du rap conscient en France : une voix pour les oubliés

    Le rap conscient est bien plus qu’un simple sous-genre musical ; c’est une forme d’expression profonde qui vise à éveiller les consciences et à provoquer une réflexion chez l’auditeur. En France, ce mouvement a été porté par des artistes ressentant le besoin de parler des réalités souvent occultées par les médias traditionnels. Des morceaux comme « Banlieusards » de Kery James ou « Grand Paris » de Médine ont mis en avant les défis des banlieues françaises, abordant des thèmes allant de la discrimination à l’aliénation culturelle. Les artistes dits conscients n’ont pas seulement critiqué, ils ont aussi, parfois, proposé des solutions et des perspectives d’espoir. De plus, le rap conscient a souvent fusionné avec d’autres genres, enrichissant ainsi l’expérience musicale. Des artistes tels qu’Abd Al Malik ont innové en combinant rap, slam et poésie, offrant une nouvelle dimension au genre et élargissant son public.

    R.P.

  • Une brève histoire du cinéma (7/9) : le cinéma moderne et les nouvelles technologies

    À n’en pas douter, l’histoire du cinéma, passionnante, émaillée de nouveautés et de ruptures, mérite un examen des plus attentifs. De par son infinie richesse, il nous faut cependant diviser cette évocation en plusieurs parties. Il y en aura donc neuf au total, dont nous vous livrons ici la septième.

    7. Le cinéma moderne et les changements technologiques

    7.1 L’évolution des techniques de production et de post-production

    Depuis les débuts du cinéma, les techniques de production et de post-production ont considérablement évolué. Au début, le cinéma était entièrement analogique, avec des films tournés sur pellicule et montés à la main. Avec l’avènement de la technologie, le processus de réalisation des films est devenu de plus en plus sophistiqué. L’introduction de la couleur, du son, des effets spéciaux avancés et, plus récemment, des technologies numériques, a transformé la manière dont les films sont produits. Ces avancées ont permis aux cinéastes d’explorer de nouvelles formes narratives et de créer des mondes visuels plus riches, spectaculaires et inventifs. La transition de la pellicule vers le numérique demeure l’une des évolutions les plus notables. 

    Elle a permis une plus grande flexibilité dans le tournage, le montage et la distribution. Les caméras numériques ont rendu le cinéma plus accessible et mobile, permettant à de nombreux cinéastes indépendants de réaliser leurs films sans les coûts prohibitifs de la pellicule. De plus, la post-production numérique a ouvert la porte à des effets visuels parfois étourdissants, à la correction des couleurs et à des techniques de montage élaborées. Ces innovations ont non seulement amélioré la qualité visuelle des films, mais elles ont également élargi les horizons créatifs des cinéastes, en démocratisant des outils auparavant difficilement mobilisables sans les structures de production adéquates.

    7.2 L’impact du numérique sur le cinéma

    Le passage au numérique a révolutionné le monde du cinéma. Avant, les films étaient tournés sur pellicule, un processus coûteux et relativement laborieux. Avec l’avènement des caméras numériques, les coûts de production ont considérablement diminué, rendant le cinéma plus accessible. De plus, le montage numérique a offert, comme nous l’avons vu, une plus grande flexibilité, permettant des expérimentations narratives et esthétiques. La distribution numérique a également changé la donne, avec la montée des plateformes de streaming qui ont bouleversé les modèles traditionnels de consommation du cinéma. 

    Les technologies numériques ont également permis l’émergence de nouveaux genres et formats, tels que les films en réalité virtuelle ou les web-séries. Les effets spéciaux, autrefois réservés aux productions à gros budget, se trouvent désormais à la portée de nombreux cinéastes, même aspirants, grâce à des logiciels de post-production abordables. Le numérique a également démocratisé l’accès à la formation cinématographique, avec une multitude de ressources en ligne disponibles pour ceux qui aspirent à se lancer dans le métier. Cependant, cette révolution numérique a également suscité des débats sur la perte potentielle d’une certaine « magie » du cinéma traditionnel et sur les défis posés par la surabondance de contenus.

    7.3 Les nouveaux genres et mouvements cinématographiques

    Avec l’évolution des technologies et des modes de consommation, de nouveaux genres et mouvements cinématographiques ont vu le jour. C’est ainsi, par exemple, que le cinéma d’animation a connu une seconde vie grâce à des avancées dans les techniques d’animation par ordinateur. Sorti en 1995, Toy Story a non seulement marqué l’avènement des studios Pixar, mais aussi jeté les jalons d’une nouvelle animation à partir d’images de synthèse – des CGI que Jurassic Park avait portées à leur apogée deux années plus tôt. Le cinéma documentaire a également bénéficié des technologies numériques, avec des tournages plus flexibles et des montages potentiellement innovants. De plus, des mouvements comme le mumblecore aux États-Unis ou le Dogme95 au Danemark ont pu émerger, prônant un retour à un cinéma plus authentique et minimaliste. 

    Ces mouvements ont en effet souvent été influencés par les possibilités offertes par le numérique, tout en cherchant à se démarquer du cinéma commercial traditionnel. Le mumblecore, par exemple, est caractérisé par des budgets très faibles, l’emploi d’acteurs non professionnels et des dialogues souvent improvisés, offrant un regard sincère sur la vie quotidienne des jeunes adultes. Le Dogme95, initié par les réalisateurs danois Lars von Trier et Thomas Vinterberg, a été pensé comme un mouvement visant à purifier le cinéma de ses artifices, en suivant un ensemble strict de règles, comme l’interdiction d’utiliser des effets spéciaux ou une musique non diégétique, ou la volonté de porter la caméra à la main. Ces mouvements, bien que différents dans leur approche, reflètent une même volonté de revenir à l’essence du cinéma ; ils revendiquent une certaine authenticité permise par le numérique. Ce point supporte d’ailleurs certains paradoxes, puisque le numérique est volontiers accusé de mettre en péril le cinéma traditionnel, notamment avec ses superproductions gorgées d’images de synthèse. 

    7.4 Le cinéma à l’ère de la mondialisation

    À l’ère de la mondialisation, le cinéma a connu des changements majeurs dans sa production, sa distribution et sa consommation. Les films sont désormais produits et consommés à l’échelle mondiale, avec des coproductions internationales devenues courantes. Les festivals de cinéma, tels que Cannes, Sundance ou la Mostra de Venise, jouent un rôle déterminant dans la promotion des films sur la scène internationale. De plus, avec l’avènement des plateformes de streaming comme Netflix, Amazon Prime ou Disney+, les barrières géographiques à la consommation de films ont été largement réduites. Cela a permis à des œuvres de pays traditionnellement moins représentés sur la scène cinématographique mondiale de gagner en visibilité et en reconnaissance. 

    La mondialisation a également entraîné une fusion relative des cultures cinématographiques. Les cinéastes s’inspirent désormais de différentes traditions et styles pour créer des œuvres hybrides. Par exemple, le film Parasite (2019) du réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho, qui a remporté la Palme d’Or à Cannes et l’Oscar du meilleur film, comporte un mélange de genres et de tonalités, reflétant à la fois des influences locales et internationales. En outre, les questions de représentation et de diversité sont devenues centrales dans le discours cinématographique, avec une prise de conscience croissante de la nécessité d’inclure des voix sous-représentées, qu’il s’agisse de questions de genre, de « race » ou d’orientation sexuelle.

    J.F.

  • Yojimbo : larves et autodestruction massive

    Yojimbo (1961) – Réalisation : Akira Kurosawa.

    On a souvent qualifié Kurosawa du « plus occidental des cinéastes japonais », et il est évident que l’ouverture du garde du corps surprend d’emblée par sa parenté avec le western. Musique aux cuivres tonitruants, rue déserte d’une ville en proie à la guerre fratricide, on comprend ce qui a attiré Sergio Leone, qui a littéralement pillé le film pour initier sa Trilogie du dollar. Alors qu’on se situe ici dans un Japon des samouraïs, on y retrouve la même noirceur, le même goût pour les trognes patibulaires, et jusqu’aux prémices du western dans la mesure où le samouraï concurrent du protagoniste (Nakadai) délaisse le sabre au profit du flingue…

    Aux antipodes de l’humanisme flamboyant des 7 Samouraïs, le récit donne ici à voir la lie de l’humanité, et lui offre le héraut qu’elle mérite : prisonniers en laisse comme des chiens, femmes objets perdues au jeu et hommes de main chair à katanas, rien ne semble pouvoir sauver la population, et surtout pas l’arrivée providentielle du vagabond Mifune qui y voit une occasion de monnayer ses services en faisant monter les enchères du plus offrant. 

    Révélateur de cette violence déjà présente, son incursion dans la ville déchaîne les passions et exacerbe tout ce que l’humain a de plus vil, et occasionne un point de vue que le cinéaste va exploiter avec sa maestria habituelle. Sanjuro est l’omniscience incarnée : il écoute les conversations derrière les cloisons et occupe dans la ville un point nodal duquel il voit tout. Sa place lors de l’affrontement couard des deux camps dit tout de son statut : sur un mirador, l’œil goguenard, il étudie avec cynisme ce troupeau animal incapable d’élaborer de véritables stratégies. Dans la ville, il observe, permettant un travail rigoureux de cadrage sur les cloisons et les arrière-plans. 

    [Spoilers]
    Certes, le héros prendra aussi son compte de coups et, à l’image d’Eastwood à maintes reprises sous la caméra de Leone, y laissera dents et hématomes. 
    Seule l’irruption d’une femme encordée et les pleurs d’un enfant permettent les voies de la tardive rédemption ; mais loin d’apaiser la violence, elle la galvanise : c’est vers une véritable mise à sac que s’achemine le récit, initiée par la splendide séquence où Sanjuro feint un combat qui aurait libéré les otages : perçant les parois, crevant les sacs de grains qui pleuvent au sol, détruisant tout le mobilier, il explicite ce désir d’éradication d’un monde pourri jusqu’à la moelle. Dès lors, les camps induits en erreur par le malin stratège se déchaînent : on incendie les entrepôts, on fait gicler les tonneaux de saké dans une autodestruction massive des plus jouissives. 

    C’est dans les fumeroles d’un duel final que s’achèvera, comme il sied, l’affrontement d’un seul contre tous. Retour à la rue principale, donc, et abandon de cette ville débarrassée de ses parasites, mais encombrée de cadavres, ponctué d’un « Adieu » brutal du samouraï redevenu vagabond, autant par dégoût de l’humanité que par égard pour elle. 

    Puissant, désenchanté et rageur, un western ramen indispensable. 

    Éric Schwald

  • Thomas Sankara, rebelle visionnaire : une biographie graphique 

    Françoise-Marie Santucci, Pierre Lepidi et Pat Masioni publient aux éditions Marabulles Thomas Sankara, rebelle visionnaire, une biographie de l’ancien président du Burkina Faso conçue sous forme de roman graphique. L’instigateur de la première révolution burkinabè est essentiellement narré à travers les yeux d’une adolescente.

    Comme des milliers de jeunes collégiens et lycéens, Léa-Thomas se construit patiemment, et en partie à travers le regard de ses pairs. On la découvre au début de Thomas Sankara, rebelle visionnaire peinée par les moqueries puériles qu’occasionne son prénom. « Les garçons disent que je suis un garçon puisque j’ai un prénom de garçon ! » Ses parents, très au fait de l’histoire coloniale africaine, se saisissent de l’occasion pour lui expliquer pourquoi ils ont décidé de l’associer, dans son identité même, à l’ancien président burkinabè Thomas Sankara. 

    Pour exposer le parcours et l’action du révolutionnaire anti-impérialiste et tiers-mondiste, Françoise-Marie Santucci, Pierre Lepidi et Pat Masioni vont rassembler des éléments épars, extraits de différents protagonistes, mais essentiellement de Léa-Thomas – qui décide de consacrer un travail scolaire à Thomas Sankara. On remonte ainsi aux origines du Burkina Faso, « pays des hommes intègres », né en 1984 à la suite de la République de Haute-Volta, territoire resté sous l’emprise coloniale française jusqu’en 1960. Le changement de nom n’a rien de fortuit : Thomas Sankara veut faire table rase du passé et donner un nouvel élan à son pays, qu’il rêve autosuffisant et libéré des carcans de la dette internationale. Durant son bref règne au Burkina Faso, de 1983 à 1987, il mettra en œuvre plusieurs politiques radicales visant à transformer la nation sur les bases de l’autonomie, la justice sociale, l’émancipation des femmes et l’intégrité.

    Cela, Léa-Thomas et plusieurs de ses amis vont le découvrir graduellement. Sans taire la dimension parfois extrême de sa politique, ainsi que les funestes contrecoups qui échappèrent à son contrôle (dont des exécutions extrajudiciaires), Thomas Sankara voit son action passée en revue et contextualisée avec à-propos : un vaste programme de réforme agricole, des campagnes contre la désertification à travers des plans de reboisement, l’abolition de la polygamie et de la pratique de l’excision, la promotion de l’éducation des femmes et de la production locale, une volonté rigoureuse de lutter contre la corruption et le gaspillage dans la gestion des affaires publiques, des actions de vaccination massive pour combattre les maladies comme la polio ou la variole, une politique non-alignée ou encore la prise en compte des enjeux écologiques.

    Pour rendre toutes ces actions plus concrètes, Thomas Sankara, rebelle visionnaire ne manque pas de rapporter quelques exemples emblématiques : les ministres doivent troquer leurs limousines contre des citadines bon marché, la climatisation ne peut plus être utilisée qu’au mois d’avril (le plus chaud de l’année au Burkina Faso), les hommes doivent s’affairer au marché à la place de leur femme au moins une fois par mois, les valises de billets offertes par des dirigeants étrangers sont repoussées d’un revers de main, le président refuse tout privilège personnel si ses concitoyens ne peuvent pas eux-mêmes en bénéficier…

    Ce dernier point a son importance. Car en plus de revenir abondamment, et avec pédagogie, sur le parcours politique de Thomas Sankara, Françoise-Marie Santucci, Pierre Lepidi et Pat Masioni se penchent sur son enfance, son éducation, sa formation intellectuelle et militante. Ils portraiturent un homme droit, scrupuleux, ne transigeant jamais avec sa conscience et ses principes – même pour des bonbons ou pour quelques francs. À l’autre bout du spectre, les auteurs font état de l’amitié de l’ancien président burkinabè avec Blaise Compaoré, ainsi que de la rupture politique qui s’est ensuivie. Si la présidence de Thomas Sankara fut si brève, c’est avant tout parce qu’elle a été précipitamment avortée par les tensions nées de ses politiques radicales et par l’appétit croissant de certains de ses proches pour le pouvoir. 

    J.F.


    Thomas Sankara, rebelle visionnaire, Françoise-Marie Santucci, Pierre Lepidi et Pat Masioni – Marabulles, septembre 2023, 160 pages

  • Une brève histoire du cinéma (6/9) : le cinéma d’après-guerre 

    À n’en pas douter, l’histoire du cinéma, passionnante, émaillée de nouveautés et de ruptures, mérite un examen des plus attentifs. De par son infinie richesse, il nous faut cependant diviser cette évocation en plusieurs parties. Il y en aura donc neuf au total, dont nous vous livrons ici la sixième.

    6. Le cinéma d’après-guerre 

    6.1 Le contexte sociopolitique et culturel d’après-guerre

    La période d’après-guerre a été marquée par d’importants bouleversements sociopolitiques et culturels. L’Europe, dévastée par la guerre, a cherché à se reconstruire, tant matériellement qu’idéologiquement. Les nations ont été confrontées à la tâche de redonner vie à leurs infrastructures, leur économie et leur société. Sur le plan culturel, il y a eu une profonde remise en question des valeurs et des idéologies préexistantes. Le traumatisme de la guerre a conduit à une introspection significative et à une recherche de nouveaux moyens d’expression. Dans ce contexte, le cinéma, en tant que médium artistique, a tenu les premiers rôles, en reflétant et en façonnant les préoccupations et les aspirations de la société d’après-guerre.

    6.2 L’émergence de la Nouvelle Vague

    La Nouvelle Vague a émergé en France dans les années 1950 et 1960. Il s’agit d’un mouvement cinématographique déconstruisant pour mieux les réinventer les codes du cinéma mondial. Caractérisée par sa rupture avec les conventions traditionnelles de narration, de montage et de réalisation, la Nouvelle Vague a introduit une approche plus expérimentale et personnelle du cinéma. Ses réalisateurs les plus en vue, dont Jean-Luc Godard, François Truffaut et Claude Chabrol, ont rejeté le cinéma commercial et cherché à créer des films qui étaient à la fois artistiquement innovants et socialement pertinents. Ils ont été influencés par d’autres formes d’art, comme la littérature et la philosophie, et ont utilisé le cinéma comme un moyen d’explorer des questions existentielles et sociales.

    6.3 Les réalisateurs et films emblématiques de la Nouvelle Vague

    La Nouvelle Vague a donné naissance à certaines des filmographies les plus influentes et les plus innovantes de l’histoire du cinéma. Jean-Luc Godard, avec des films comme À bout de souffle (1960) et Le Mépris (1963), a questionné la narration cinématographique et introduit des techniques de montage audacieuses, ainsi qu’une esthétique visuelle inédite. François Truffaut, de son côté, a mis en scène Les Quatre Cents Coups (1959) ou Jules et Jim (1962), explorant les thèmes de l’adolescence, de l’amour et de la trahison avec une grande sensibilité poétique. D’autres réalisateurs, tels qu’Éric Rohmer, Agnès Varda et Jacques Rivette, ont également apporté des contributions majeures, chacun avec sa propre vision artistique. Ensemble, ils ont créé un corpus de films qui continuent d’influencer les cinéastes du monde entier. Et mis à l’honneur l’auteur, autour duquel convergent, conformément à leurs idées, toutes les forces motrices du septième art.

    6.4 L’impact de la Nouvelle Vague sur le cinéma mondial

    L’impact de la Nouvelle Vague ne s’est pas limité à la France. Son influence s’est étendue à l’international. Tous les cinéastes ont été invités à repenser la manière dont les films étaient réalisés et perçus. Des mouvements similaires ont vu le jour dans d’autres pays, comme le Free Cinema en Grande-Bretagne, le Cinema Novo au Brésil ou le Nouveau Cinéma allemand. Ces mouvements partageaient un désir commun de briser les conventions et de créer des films plus personnels et expressifs. La Nouvelle Vague a également influencé des réalisateurs majeurs en dehors de la France, tels que Martin Scorsese, Quentin Tarantino et Wong Kar-wai, qui ont tous cité les films de la Nouvelle Vague comme une source majeure d’inspiration pour leur propre travail.

    6.5 Le Nouvel Hollywood

    Le Nouvel Hollywood désigne une période de renouveau dans la production cinématographique américaine, s’étendant de la fin des années 1960 au début des années 1980. Inspirés par le nouveau cinéma européen, bénéficiant de la fin du Code Hays, de jeunes réalisateurs novateurs ont introduit des idées neuves dans la manière d’envisager et de concevoir les films, rompant avec les conventions traditionnelles. Ils ont bénéficié d’une plus grande liberté artistique, tant d’un point de vue formel (notamment vis-à-vis de la représentation de la violence) que thématique (la guerre du Vietnam, les questions de mœurs).

    Les films de cette période étaient souvent plus sombres, plus réalistes et abordaient des sujets autrefois tabous. Cette mouvance a constitué une réponse aux changements culturels survenus aux États-Unis et à la concurrence d’autres médias, dont la télévision. Car historiquement, le Nouvel Hollywood s’inscrit dans une époque de bouleversements marquée par les mouvements des droits civiques, la libération des femmes et les protestations contre la guerre du Vietnam. Ces événements ont poussé les réalisateurs à produire des films en écho à ces changements, défiant le relatif statu quo qui prévalait jusque-là. La fin du système des studios à Hollywood et l’ascension de la télévision ont par ailleurs créé une crise dans le cinéma, poussant les producteurs à définir de nouvelles approches, moins attendues, pour attirer le public.

    Parmi les cinéastes emblématiques de cette période, on peut citer Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Steven Spielberg ou encore George Lucas. Ces néo-réalisateurs, eux-mêmes cinéphiles, la plupart du temps sortis des écoles de cinéma, ont redéfini le paysage cinématographique de l’époque, avec des œuvres telles que Les Dents de la mer (1975), Apocalypse Now (1979), Le Parrain (1972), Star Wars (1977) ou Taxi Driver (1976).

    J.F.

  • Very Important People : Ashley Mears démystifie le monde de la nuit

    Entre les paillettes, l’opulence affichée et les relations humaines codifiées, Ashley Mears, mannequin devenue sociologue, nous dévoile l’envers des soirées fastueuses où le gaspillage va de pair avec l’érection des femmes en capital symbolique. Ces festivités, au sein desquelles les promoteurs font leur œuvre, sont-elles le miroir d’une société obsédée par la consommation ostentatoire et la reconnaissance sociale ? Very Important People apporte quelques précieux éléments de réponse.

    L’adage veut que « quand c’est gratuit, c’est toi le produit ». Les filles recrutées par les promoteurs qu’Ashley Mears a fréquentés et interrogés peuvent le vérifier à chaque sortie nocturne. Qu’elles soient mannequins ou « bonnes civiles », c’est-à-dire séduisantes et d’une compagnie agréable sans forcément travailler dans la mode ou la publicité, ces jeunes femmes, souvent blanches, longiformes et affublées de tenues attrayantes, dînent gratuitement aux meilleures tables, goûtent à l’apparat des boîtes les plus prisées sans dépenser le moindre sou et se voient même, parfois, hébergées à l’œil dans des villas somptueuses. Mais il existe un coût caché à cette soudaine magnanimité : leur présence, censée flatter le regard masculin et donner du crédit social à ceux qui les côtoient, est ritualisée et imposée au point que ces femmes se trouvent en quelque sorte prisonnières du monde de la nuit.

    L’auteure et sociologue américaine l’explique clairement, de manière vivante et avec force détails : les filles qui accompagnent les promoteurs doivent soigner leur ligne et leur apparence, faire montre d’enthousiasme en toutes circonstances et donner le change jusqu’aux petites heures. Les soirées fastueuses, qui excèdent parfois les 30 000 dollars par table, s’apparentent à des sanctuaires de l’excès. Les clients riches y indexent leur capital aux bouteilles de Dom Pérignon consommées, ou dilapidées. Dans cette quête ritualisée de l’expérience ultime, les femmes interviennent comme un facilitateur social, dans une sorte d’économie visuelle de l’exhibition. Cette dernière est organisée par les promoteurs, véritables médiateurs entre le monde glamour et les clubbers, des hommes (et plus rarement des femmes) parfois issus de milieux modestes et pouvant générer des revenus supérieurs à 200 000 dollars par an. Eux aussi ont été étudiés par Ashley Mears, qui énonce la précarité et la volatilité de leurs revenus, ainsi que la double relation asymétrique qui conditionne leur activité : avec les filles d’une part, avec leurs clients fortunés d’autre part. 

    L’anthropologue Gayle Rubin ne s’y trompe pas quand elle évoque la subordination des femmes aux hommes. Very Important People, qui cite ses travaux, témoigne de la circulation des mannequins et des « bonnes civiles » en tant qu’objets de don, dans une sorte de potlatch moderne. Tantôt « fidélisées » tantôt repérées quelques heures auparavant dans les rues, les filles qui entourent les promoteurs lors de ces soirées vébleniennes participent directement d’une joute fondée sur le faste, rendue quasi protocolaire. Car Ashley Mears ne cesse d’en faire état : les clubs encouragent volontiers une consommation ostentatoire. Ils orchestrent une mise en scène grandiose où le bling-bling du hip-hop trouve une extension grandeur nature. Les clubs les plus huppés, ceux de la « liste A », peuvent bénéficier d’une marge de plus de 1000% sur une bouteille – qui, non consommée, finira peut-être entre les mains d’un quidam. Ce spectacle de l’extravagance et de la dilapidation atteint son paroxysme lorsque les DJs interrompent la musique pour célébrer les dépenses exorbitantes de certains clients, contribuant à la formation de moments extatiques et à la consolidation du capital social de ces « baleines ».

    Le mot est lâché. La typologie des clients ne doit rien au hasard dans un club. Une hiérarchisation apparaît de fait entre les baleines (dépensiers invétérés, à l’image du millionnaire malaisien Jho Low), les célébrités (apportant l’aura et le glamour) et les fillers (remplissant la salle). En creusant plus avant, ces fêtes à la Gatsby s’expliquent aussi par l’augmentation des inégalités sociales et la fortune en pleine croissance de certaines professions. On apprend par exemple à la lecture de l’essai que le salaire des employés de Wall Street a sextuplé depuis 1975, soit une augmentation deux fois plus élevée que la moyenne. Les primes d’un salarié de la finance atteignaient presque 200 000 dollars en 2006. De quoi alimenter la location de tables individuelles… et de filles.

    La présence féminine dans ces soirées est en effet stratégique. La réification des femmes se traduit avec force dans Very Important People : les filles côtoyant les promoteurs deviennent rien de moins que des objets de transaction. S’il y a une chose à retenir de la longue enquête en immersion d’Ashley Mears, c’est la fonction symbolique et utilitariste dont est irrémédiablement investie la femme. « Paid », « bottle », hyper-sexualisée, soumise au bon vouloir des clients et de son rabatteur, classifiée en fonction de ses attributs ethniques, physiques et (dans une moindre mesure) culturels, la femme objetisée fait partie du décorum. Dans ces lieux où la musique gronde et où les lumières restent tamisées, on n’attend d’elle qu’une image, un sourire, une silhouette. Et les signes extérieurs de pouvoir qui les accompagnent, tant pour les clients que pour les promoteurs, évalués en fonction des femmes qui constituent leur entourage – et leur outil de travail.

    La sociologue Taylor Laemmli nous permet de mieux comprendre les ressorts de cette activité. Elle évoque la possibilité d’accéder à un certain statut social et aux privilèges qui en découlent sans pour autant disposer des ressources financières adéquates. Cela expliquerait pour partie que les promoteurs acceptent de brûler la chandelle par les deux bouts, cédant à l’opportunité d’embrasser un mode de vie qui, sans les filles qu’ils exploitent, leur serait tout bonnement interdit. Une jouissance par procuration en quelque sorte, peut-être aussi éphémère que la jeunesse féminine dont raffolent les « baleines » et autres VIP… 

    J.F.


    Very Important People, Ashley Mears – La Découverte, septembre 2023, 400 pages