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L’automne examiné et représenté par les grands maîtres de l’estampe japonaise

Les éditions Hazan publient dans leur désormais riche collection consacrée L’Automne par les grands maîtres de l’estampe japonaise. Anne Sefrioui introduit dans un livret didactique ce motif pictural et le relie, comme à l’accoutumée, à la culture nippone et au folklore local.
L’automne est une période transitoire de la nature, mais également une séquence de contemplation esthétique et de réflexion philosophique. Ces dimensions intrinsèquement liées ne peuvent être dissociées quand il s’agit de démystifier ce motif régulièrement mis en scène par les grands maîtres de l’estampe japonaise. La saison s’exprime à travers une panoplie d’éléments – allant de la lune d’automne aux oiseaux en passant par les érables rougeoyants – et s’incarne pleinement dans le mouvement ukiyo-e, témoin des coutumes nippones et de leurs représentations.
Pour mieux appréhender la célébration de l’automne dans la culture japonaise, il n’est pas inutile de faire un détour par la poésie, et particulièrement ses formes courtes telles que le waka ou le haïku. Matsuo Bashō, par exemple, enchaîne les haïkus où la lune d’automne est non seulement un objet céleste mais une réflexion sur le caractère éphémère des choses. Ces petits poèmes mettent des mots et des images sur la saison ; ils constituent autant de commentaires que l’on pourrait associer aux estampes présentées dans ce recueil.
Mais avant de se pencher plus avant sur ces dernières, revenons un instant sur deux moments culminants de la saison automnale. Le premier est la fête de « Tsukimi », consacrée à la contemplation de la lune d’automne. Cette célébration prend la forme d’une communion, où la pleine lune est remerciée pour la prospérité qu’elle apporte, notamment à la récolte du riz. Le second est le « momijigari », un rituel de contemplation qui célèbre le rougeoiement des feuillages. Ce ne sont pas de simples observations passives ; elles sont investies d’un poids spirituel et esthétique, un espace pour méditer sur le fugace et l’éphémère.
Naturellement, les estampes ukiyo-e, longtemps associées à la représentation de la vie urbaine et des acteurs du théâtre Kabuki, ont également contribué à façonner l’iconographie de l’automne et de son monde « flottant ». Des maîtres comme Hiroshige ont produit des œuvres où la lune, les érables et les chênes d’automne sont représentés dans leur splendeur chromatique. Le genre « fleurs et oiseaux » (kacho-ga) est également notable, puisqu’il offre des vues détaillées, souvent poétiques, sur la flore de la saison, telles que le chrysanthème et la patrinie.
L’Automne par les grands maîtres de l’estampe japonaise comprend une collection riche de représentations de la saison et de ses motifs récurrents. On y retrouve notamment Érables à Mama, au sanctuaire de Tekona et au pont Tsugi, issue de la série Cent vues célèbres d’Edo d’Utagawa Hiroshige ou Feuilles d’érable au Nouveau Palais, dont l’artiste est inconnu, toutes deux caractérisées par cette végétation brunie typique de l’automne et prenant place dans des décors naturels plus vastes, capturés en plongée. Gyôzan propose le fin et coloré Grues du Japon, chrysanthèmes et herbes d’automne dans la série Plantes et arbres, fleurs et oiseaux, tandis que Nakayama Sûgakudô, dans un style plus épuré, honore le kacho-ga avec Mésange charbonnière, feuilles d’érable et cerisier (série : Quarante-huit faucons d’après nature). Mizuno Toshikata, Katsushika Hokusai, Kawase Hasui ou encore Suzuki Harunobu sont tous bien représentés dans le coffret, que cela soit à travers une jeune fille aux chrysanthèmes, un jardin automnal, une averse au bord d’un lac ou un matin clair et frais.
On le voit, l’automne au Japon est un prétexte aux expressions artistiques les plus diverses, toutes baignées dans une profonde réflexion sur le caractère éphémère de la vie. Cela établit une trame culturelle où le passage des saisons, bien plus qu’un changement climatique, donne lieu à une expérience multidimensionnelle qui ne manque pas d’engager la philosophie, l’art et l’esprit. En ce sens, les estampes présentées et introduites par Anne Sefrioui sonnent comme un hymne à la fragilité de la vie et à la splendeur du moment présent.
J.F.

L’Automne par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Anne Sefrioui –
Hazan, septembre 2023, 118 pages
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La Forteresse cachée : la guerre des étoles

La Forteresse cachée (1958) – Réalisation : Akira Kurosawa.
Après les cimes atteintes par Les Sept Samouraïs, Kurosawa poursuit dans la veine du film d’aventure historique, mais avec une modestie qui lui permettrait d’éviter l’épuisante aventure du tournage de son chef-d’œuvre : intrigue plus resserrée, nombre réduit de personnages, les ambitions semblent à la baisse. Le duo de gueux qui ouvre le récit offre un point de vue résolument comique, et cette histoire de princesse à convoyer avec 750 kg d’or a tout du récit bon enfant, multipliant les péripéties et jouant sur des caractères tranchés : les couards félons, le héros dévoué et stratège (Mifune, aux antipodes de son rôle de cabotin des Sept Samouraïs, et toujours aussi convaincant) et la princesse rebelle et garçonne.
On sait que ce film fut l’une des influences pour Lucas et son premier opus de Star Wars : les deux paysans et leur comique à l’origine du duo de robots, ainsi que les intrigues autour d’une princesse déchue par l’invasion d’un ennemi et escortée par des héros au cœur pur. On peut se demander aussi si c’est à Kurosawa qu’il a emprunté son emploi des transitions en fondu latéral, qui jalonnent toute sa filmographie et qui donneront la patte à la saga intergalactique.
Si les développements grotesques occasionnent quelques longueurs dans un récit qui ne cesse de jouer sur les retournements, les alliances et les stratégies face à la course d’obstacles qu’est le parcours des protagonistes, celle-ci est assez foisonnante pour qu’on ne s’ennuie pas un seul instant. La diversité des paysages, filmés admirablement, ajoute au charme de l’ensemble.
Mais c’est surtout dans sa dimension épique que La Forteresse cachée impressionne. Alors qu’il semblait moins ambitieux que son illustre prédécesseur, Kurosawa ne se refait pas, et distille quelques séquences d’anthologie qui atteste de sa maîtrise, et de sa capacité à hausser n’importe quel sujet vers les sommets du 7ème art.
La scène de mutinerie dans le fort en ruines, dès le premier quart d’heure, visse le spectateur sur son siège, terrassé par ces centaines de figurants descendant un gigantesque escalier au bas duquel les attendent des soldats armés. Il en va de même pour la très impressionnante fête du feu, s’articulant sur la même dynamique, consistant à immerger nos héros dans un contexte qui les dépasse, les forçant à se mêler au flot, qu’il soit guerrier ou festif. Doué d’un regard hors pair, Kurosawa équilibre alors à la perfection le jeu des points de vue, alternant les prises de vues subjectives, du point de vue des protagonistes, et l’omniscience d’un regard en surplomb qui donne tout leur souffle à ces séquences épiques.
Quant à son héros, il lui offre un duel à la lance d’anthologie, d’une durée proprement déraisonnable, et qui fait écho à ces séquences collectives : alors qu’on se perdait dans la foule, celle-ci entoure désormais les adversaires et réagit à chaque coup porté, de la même façon que le décor s’effondre ou les toiles se déchirent sur leur passage.
La versatilité des personnages elle-même va dans les deux sens : si les deux gueux ne cessent d’établir des plans pour servir leurs intérêts propres, la noblesse des combattants et la fierté de la princesse sont génératrices d’une concorde et d’un dénouement qui valorisera la dignité et le sens de l’honneur.
Il est toujours passionnant de voir un génie s’atteler à un film grand public : par le jeu sur les points de vue, par sa force épique et l’épaisseur de ses protagonistes, La Forteresse cachée est un récit d’aventure qui allie efficacité narrative et génie visuel. Soit la quintessence du 7ème art.
Éric Schwald
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Pourquoi l’accouchement est-il politique ?

Les éditions Ici-bas publient L’Accouchement est politique, de Laëtitia Negrié et Béatrice Cascales, respectivement enseignante spécialisée et psychologue. Les auteures, par ailleurs conseillères conjugales, posent un regard féminin et critique sur l’accouchement, autrefois célébré comme un rituel naturel encadré par des sages-femmes expérimentées, et aujourd’hui enserré dans les étaux de la surmédicalisation.
Premier constat, cette transition, qui a mis les gynécologues masculins sur le devant de la scène au détriment des praticiennes traditionnelles, soulève d’ardentes questions éthiques, sociales et médicales. Dans les hôpitaux européens, une pléthore d’interventions médicales – parfois inutiles ou même dangereuses – sont pratiquées quotidiennement. Tout le propos de L’Accouchement est politique consiste précisément à y apporter un éclairage salvateur, à questionner les pratiques obstétricales contemporaines, entre technicité médicale et sensibilité féminine.
Au fil des siècles, l’accouchement est passé du domaine du privé, de l’intime et du féminin à celui du médical, du protocolaire et du masculin. La marginalisation des sages-femmes n’est pas uniquement le fruit d’une émancipation scientifique, mais elle témoigne également d’une appropriation masculine du processus de la naissance. À l’intersection des rapports de genre et de pouvoir, cette dynamique a souvent confiné les sages-femmes dans un rôle subalterne, éclipsé par le savoir médical « officiel » des gynécologues. Leur rôle a ainsi été relégué à des tâches plus périphériques, comme le suivi pré et postnatal, tandis que l’acte de l’accouchement lui-même est souvent dicté et porté au crédit des médecins.
Si la médicalisation de l’accouchement a incontestablement permis de réduire les taux de mortalité maternelle et infantile, elle s’est aussi accompagnée de certaines interventions superflues. Parmi celles-ci, l’épisiotomie investit abondamment l’essai, mais on pourrait également citer la césarienne non nécessaire, la poussée dirigée, le toucher vaginal systématique ou encore l’usage de médicaments pour accélérer le travail, comme l’ocytocine synthétique, qui peut augmenter le risque d’hémorragie post-partum. Ces pratiques, répandues en dépit des preuves scientifiques qui mettent en lumière leurs dangers ou leur inutilité, reflètent une approche plus interventionniste que préventive. Ainsi, la naissance est de plus en plus souvent perçue comme un événement pathologique nécessitant une série d’actes médicaux.
Laëtitia Negrié et Béatrice Cascales reviennent amplement sur l’importance accordée à la technicité et à la standardisation des procédures. Cela a fréquemment conduit à négliger le vécu physique et émotionnel de la mère. Cette absence d’empathie se manifeste notamment par un manque de communication sur les options disponibles et les risques associés à chaque intervention. Plusieurs témoignages abondent dans ce sens : les parturientes (les futures mamans) ne se sentent pas suffisamment considérées. Les conséquences sont loin d’être négligeables : stress, anxiété, voire des séquelles psychologiques durables, en plus des douleurs inutiles causées par de mauvaises positions ou des actes superflus.
Face à cette surmédicalisation, avec « la pathologie comme filtre de la prise en charge », une prise de conscience collective semble impérative. C’est précisément à cela que concourent Laëtitia Negrié et Béatrice Cascales. Leur essai, très concret, empli d’expériences rapportées, permet de repenser en profondeur les paradigmes qui régissent aujourd’hui la pratique obstétricale. Une réévaluation du rôle des sages-femmes, associée à une approche médicale moins interventionniste et plus centrée sur le bien-être de la mère, pourrait probablement marquer un tournant salutaire. Une telle refonte, loin d’être un retour en arrière, constituerait une avancée vers une médecine plus holistique, équilibrée entre science et humanité, technologie et empathie.
Mais l’essai creuse plus avant la maternité, en la liant au féminisme, en problématisant l’avortement et la contraception, en sondant nos manières de penser et nos croyances toxiques, en évoquant longuement l’hétéronormativité. Cela permet aux auteures de compléter utilement leur propos et de multiplier les points d’accroche pour mieux mettre en lumière les impensés qui entourent l’accouchement. Ils demeurent nombreux et s’en persuader n’est qu’un premier pas.
J.F.

L’Accouchement est politique, Laëtitia Negrié et Béatrice Cascales –
Ici-bas, octobre 2023, 320 pages
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Pop-art (1/5) : histoire d’un mouvement culturel

Après le cinéma et le rap, RadiKult’ se penche cette fois sur l’histoire du pop-art, dont les manifestations artistiques ont donné un nouvel élan à l’art contemporain. En voici le premier chapitre.
Le pop-art est né dans les années 1950 en Grande-Bretagne et s’est ensuite rapidement propagé aux États-Unis. Il s’est développé dans un contexte de bouleversements sociaux et culturels après la Seconde Guerre mondiale. La montée de la culture de consommation, l’essor de la publicité et l’influence croissante des médias ont joué un rôle déterminant dans la naissance de ce mouvement artistique. Le pop-art a cherché à briser les barrières entre l’art « élitiste » et la culture populaire, en utilisant dans ses créations des images et des thèmes tirés de la vie quotidienne, en déclinant l’ordinaire dans le geste artistique.
Le pop-art a émergé comme une réponse à l’abstraction expressionniste dominante à l’époque, offrant une approche plus accessible et « démocratique ». Les artistes associés à ce mouvement ont embrassé les techniques de production de masse et ont souvent utilisé des méthodes comme la sérigraphie pour créer leurs œuvres. Ils ont également été influencés par les mouvements d’avant-garde européens, tels que le dadaïsme, qui remettaient en question les conventions artistiques traditionnelles. Ainsi, le pop-art s’est employé à refléter la réalité de la vie moderne et à engager un dialogue nouveau avec le public, parfois tenu éloigné des disciplines artistiques en raison de leur hermétisme.
Naissance et évolution du mouvement
Le pop-art a trouvé son premier souffle en Grande-Bretagne, au milieu des années 1950, avant de gagner en popularité aux États-Unis dans les années suivantes, et en particulier dans les sixties. Les artistes britanniques ont d’abord utilisé le terme « pop » pour décrire leur travail, qui était une abréviation de « popular art ». Aux États-Unis, comme nous l’avons vu, le mouvement a été influencé par la culture de consommation de masse ; les artistes ont alors commencé à utiliser des images de la publicité, des bandes dessinées et des objets quotidiens dans leurs œuvres. Le pop-art n’a pas tardé, de par sa nature, à remettre en question les notions traditionnelles d’art. Il a contribué à éliminer, ou en tout cas à estomper, la distinction entre l’art « élevé » et l’art « bas », en donnant à ce dernier ses lettres de noblesse, en y apportant une sophistication encore insoupçonnée.
Des expositions majeures à la fin des années 1950 et au début des années 1960, comme « This Is Tomorrow » à Londres, ont contribué à populariser le mouvement. Aux États-Unis, des artistes comme Andy Warhol et Roy Lichtenstein, sur lesquels nous reviendrons amplement, sont devenus des figures emblématiques de ce courant artistique, chacun œuvrant avec sa propre sensibilité et une approche unique. Warhol s’est toujours montré fasciné par la célébrité et la culture de consommation, tandis que Lichtenstein a été inspiré par les bandes dessinées et la publicité, qu’il restituait à sa manière dans son travail. Ensemble, ces artistes ont redéfini, touche par touche, ce que l’art pouvait représenter à l’ère moderne.
R.P.
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Le Secret des bonbons pamplemousse : la famille en dehors

Les éditions Robert Laffont publient Le Secret des bonbons pamplemousse, de Camille Monceaux et Virginie Blancher. Le récit prend pour cadre le Japon contemporain et forme une fresque familiale intergénérationnelle.
Le Secret des bonbons pamplemousse procède par point de vue. Camille Monceaux et Virginie Blancher immergent le lecteur dans une famille japonaise aimante mais dysfonctionnelle et le font ensuite passer d’un protagoniste-narrateur à l’autre, apportant à chaque fois de nouveaux éléments narratifs. Ces derniers éclairent un tableau d’ensemble d’une grande richesse, tant thématique qu’émotionnelle.
Avec Suzu, on découvre la topologie des lieux, un petit village bordant la mer, sis entre Tokyo et Atami. Un Japon rural où l’on se rend au travail en tram ou en métro, attaché à ses traditions – les « portes » rouges ou le teru teru bōzu, par exemple – et ses spécificités culinaires (les confiseries de la boutique Itô Konpeitô). Avec Mayumi, sa cousine et presque sœur, on explore les non-dits, les inimités familiales, les enjeux filiaux. Avec Chikako, la tante, il est question de deuil, d’adultère, de secrets trop lourds à porter.
Malgré ses dessins doux aux couleurs désaturées, Le Secret des bonbons pamplemousse ne ménage pas ses protagonistes. Presque tous les maux pouvant affliger une famille y investissent un pan du récit : séparations, violences conjugales, trahisons, jalousies, incommunicabilité, fausses couches, maladies… Quand vient le tour de Shiro, le chat, Camille Monceaux et Virginie Blancher adoptent un point de vue « extérieur », d’observation pure, sur les différents événements ayant marqué la confiserie Itô Konpeitô et ses occupants.
Les trois femmes – Suzu, Mayumi et Chikako – concentrent sur leur personne l’essentiel des enjeux. Si l’on découvre le jeune Rintarô s’émerveiller devant le chant des cigales ou s’essayer à l’exercice de la bande dessinée super-héroïque, cet arc, comme celui de Shiro, constitue davantage une bulle d’oxygène – et d’exposition – qu’un point nodal. Les femmes, elles, ont en commun une féminité contrariée (par la maternité avortée, par la masculinité toxique, par le désir-péché) et une impossibilité à échanger en toute sincérité (on ne parle pas, ou tardivement, des parents de Suzu, de la fausse couche de Mayumi, des infidélités de Chikako, des tensions entre les unes et les autres).
« J’ai l’impression qu’ici, le temps ne s’écoule pas de la même manière qu’à Tokyo », dira Mayumi, qui peine à se sentir à sa place dans sa propre famille. « Les adultes mentent tout le temps », remarque Rintarô, dont l’arc permet par ailleurs de mettre en lumière les effets du harcèlement scolaire. Camille Monceaux et Virginie Blancher entremêlent avec beaucoup de talent et de sensibilité tous ces enjeux, certes peu spectaculaires, mais éminemment constitutifs de l’être. Elles dispensent aussi de vrais instants de poésie, comme ces visions de lucioles ou ces retrouvailles aux sentô, les bains publics.
Intimiste, authentique, d’une tonalité très juste et d’une grande densité, Le Secret des bonbons pamplemousse est une fresque familiale douce-amère, vertigineuse de par ses ramifications et d’une évidence qui ferait presque passer l’exercice, pourtant délicat, pour une sinécure. En outre, la japonité du récit accentue son intérêt, en doublant le portrait familial d’une évocation passionnante du Japon rural.
J.F.

Le Secret des bonbons pamplemousse, Camille Monceaux et Virginie Blancher –
Robert Laffont, octobre 2023, 192 pages
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Maltempo, s’extraire par l’art

La collection Mirages des éditions Delcourt accueille Maltempo, du scénariste et dessinateur Alfred. Ce roman graphique vient clore une trilogie italienne également composée de Come Prima et Senso. Elle prend pour cadre une région reculée du sud de l’Italie, écartelée entre la mafia et la précarité.
« Y a jamais eu et y aura jamais rien à faire. » Difficile de donner tort à Mimmo quand il s’agit de décrire ce coin perdu du sud de l’Italie. Il y a bien quelques hôtels qui sortent de terre en bord de mer, mais les emplois qu’ils offrent ont pour contrecoup pernicieux la destruction d’espaces naturels inestimables. En ville, les groupuscules identitaires et néo-fascistes s’affairent, cherchant à démocratiser une haine anti-migrants aussi primaire que commode. D’ailleurs, le père de Gennaro, jamais avare de critiques à l’emporte-pièce, accuse volontiers les étrangers de tous les maux. Et ils se comptent malheureusement par rangée de douze : Guido fait des petits boulots pour la pègre locale, Cesare se trouve en situation de rupture familiale, le père de Mimmo est alcoolique et désœuvré… L’horizon apparaît désespérément bouché dans cette petite bourgade que l’on devine en déshérence, éloignée des grands pôles économiques transalpins.
Gennaro, Mimmo, Cesare et Guido n’ont ni le flacon ni l’ivresse. Adolescents ou jeunes adultes, ils semblent enferrés dans leur région natale, sans possibilité d’ascension. Plus tard, Gennaro reprendra probablement l’épicerie familiale. Cesare n’a plus rien, même plus un toit au-dessus de la tête, juste ce regard ingénu et idéaliste tourné vers l’océan. Mimmo entend s’affranchir de sa condition modeste en participant à un casting national. L’opportunité est en effet alléchante : être sélectionné pour la grande finale se tenant à Rome, et percer dans la chanson. Mais pour ce faire, il lui faut remonter ce groupe qui n’a même pas de nom, répéter dans un hangar désormais fréquenté par un individu inquiétant et compter sur la bonne volonté des uns et des autres, souvent occupés ailleurs.
Parmi eux : Guido. Personnage ô combien attachant, il ne cesse de débiter des balivernes à ses amis pour cacher la maladie de sa mère, mourante, et près de qui il se rend tous les soirs, tout en prétextant passer ses nuits à séduire des jeunes femmes. Quand il n’est pas au chevet de sa maman, il rend de menus services à la mafia locale, qui finira par s’assurer de sa fidélité en payant des obsèques qu’il n’aurait pu honorer seul. Alfred injecte de la conflictualité dans ce petit bout d’Italie. Tantôt ce sont des gamins qui se tapent dessus en jouant au patron et à l’ouvrier, tantôt ce sont des ratonnades perpétrées par des militants d’extrême droite. Maltempo s’emploie à confronter l’innocence juvénile, ou ce qu’il en reste, à un environnement corrompu, procédé qui trouvera son point culminant à travers l’histoire de Cesare – que nous n’éventerons évidemment pas ici.
Le néoréalisme italien a souvent pris pour objets la précarité et le déficit de capabilités (au sens d’Amartya Sen). De La Terre tremble au Voleur de bicyclette en passant par Rocco et ses frères, nombreux ont été les personnages vulnérables se heurtant au contexte socioéconomique qui les enserrait. À la faveur d’un récit qui épouse un point de vue adolescent, Maltempo pourrait se réclamer de ce courant cinématographique. Collectif par choralité, critique par monstration, sociologique par réalisme, l’album d’Alfred s’inscrit dans une description authentique des souffrances les plus anodines. Celles qui trop souvent demeurent impensées, bien qu’éprouvantes. Et qu’un banal concours de chant pourrait, pourquoi pas ?, contrarier.
J.F.

Maltempo, Alfred – Delcourt/Mirages, octobre 2023, 180 pages
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Sanjuro : la lame aux camélias

Sanjuro (1962) – Réalisation : Akira Kurosawa.
Suite directe du Garde du corps, Sanjuro reprend le principe fort sympathique de la dynamique de l’opus précédent ; soit le samouraï vagabond, Mifune plus ours que jamais, déboulant au milieu d’un coup d’État au sein d’un clan.
À la noirceur grotesque succède désormais un humour plus affirmé : si Sanjuro se distingue, c’est moins par son appât du gain que par ses manières qui tranchent singulièrement avec le raffinement nippon. Face à lui, une horde de fidèles au seigneur déchu qui le suivent comme des poussins et affirment toujours leur loyauté avec une vigueur confinant à l’immaturité. Le regard du vagabond sur leurs erreurs, ainsi que sur les préoccupations esthétiques des deux femmes (faut-il faire le signal avec des camélias rouges ou blancs ?), crée un décalage comique qui fonctionne à merveille, repris par de nombreux gags comme le prisonnier dans le placard qui écoute et commente les discussions.
Bien qu’il dorme, bâille et insulte la plupart de ses disciples, Sanjuro se distingue à nouveau par son bon sens stratégique. Là aussi, ses propositions pimentent la dynamique d’un récit riche en rebondissements : à chaque étape, il fustige le choix de ses hommes et propose une alternative qui semble totalement improbable, et se révélera évidemment d’une rare pertinence. Le fait d’opposer les ennemis dans deux maisons voisines ajoute évidemment à ce rythme proche des comédies théâtrales. Face à un clan figé dans ses codes, Sanjuro prend les choses en main, ordonne et distille une malice iconoclaste qui fait toute la saveur du film.
[Spoilers]
Obligé de réparer les erreurs de ses ouailles, pactisant avec l’ennemi, il est le moteur d’un pur film d’action et d’aventures où le bluff est l’arme absolue. Sa position libertaire est aussi l’occasion de questionner ce qui fait l’étoffe d’un héros : « Sa vulgarité ne signifie pas qu’il est un traître », affirme ainsi l’un de ses complices lors d’un débat sur la loyauté alors qu’il est passé à l’ennemi. Son caractère misanthrope permet en outre de définir son héroïsme par lequel Kurosawa affirme discrètement son humanisme : point de gloire à massacrer les ennemis. « À cause de vos conneries, j’ai encore dû tuer ! » hurle-t-il en giflant les jeunes téméraires ; de la même manière, le refus du duel final et le sanglant geyser dans lequel il se résout provoque autant l’admiration que la terreur.… et le samouraï d’asséner son caractéristique « Adieu ! » avant que de reprendre la route vers de nouvelles aventures, inscrivant la légende d’un chambara pétillant et jubilatoire.
Éric Schwald
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Une brève histoire du cinéma (9/9) : le cinéma et la technologie

À n’en pas douter, l’histoire du cinéma, passionnante, émaillée de nouveautés et de ruptures, mérite un examen des plus attentifs. De par son infinie richesse, il nous faut cependant diviser cette évocation en plusieurs parties. Il y en aura donc neuf au total, dont nous vous livrons ici la dernière, axée sur les évolutions technologiques.
9. Le cinéma et la technologie
9.1 L’avènement du son : du cinéma muet au parlant
L’introduction du son au cinéma a marqué une première révolution technique dans l’industrie. Elle a changé la manière dont les films étaient envisagés, produits et perçus. Quand le cinéma était muet, il s’appuyait sur des intertitres pour transmettre le dialogue et/ou expliciter l’intrigue. Les acteurs utilisaient une gestuelle outrancière pour exprimer les émotions, et les films étaient souvent accompagnés de musiques jouées en direct. Avec l’introduction du son, le cinéma s’est doté d’une nouvelle dimension, permettant une narration plus complexe et une immersion plus significative du public dans l’intrigue. Le premier film parlant, The Jazz Singer (1927), a connu le succès et a initié l’ère du cinéma parlant. Nous l’avons déjà évoqué, cette transition n’a pas été sans défis. De nombreux acteurs du cinéma muet ont eu du mal à s’adapter à une nouvelle forme d’art, beaucoup ont disparu du circuit, peu à l’aise avec la déclamation de textes, et les studios ont dû, en parallèle, investir massivement dans de nouveaux équipements. La transition du cinéma muet vers le parlant a aussi eu des conséquences sur les scénaristes, qui ont dû intégrer le dialogue de manière efficace, tandis que les réalisateurs ont de leur côté adapté leur mise en scène pour tenir compte de cette composante sonore. Les techniciens ont quant à eux développé de nouvelles compétences pour gérer l’enregistrement et la synchronisation du son.
9.2 La couleur au cinéma : de la Technicolor à la numérisation
La couleur a ensuite à son tour fait son apparition dans l’art cinématographique, permettant une représentation plus riche et nuancée de la réalité à l’écran. Les premiers films étaient en noir et blanc, mais dès les débuts du cinéma, il y avait un intérêt manifeste pour la couleur. Les premières tentatives pour y avoir recours étaient manuelles, avec des artistes qui coloriaient à la main, patiemment, chaque image. Avec l’avènement des procédés Technicolor dans les années 1930, une méthode plus sophistiquée, intégrée, de capture de la couleur a été introduite. Le Magicien d’Oz (1939) utilise pleinement cette technologie, qui marque une rupture dans l’histoire du cinéma.
Avec le temps, la technologie de la couleur s’est considérablement améliorée, passant de systèmes à deux ou trois bandes à des méthodes plus avancées, et finalement à la numérisation, qui a offert une flexibilité et une précision sans précédent dans la manipulation colorimétrique. L’introduction de la couleur a également permis aux cinéastes de déployer de nouveaux moyens esthétiques et sensitifs, voire de connoter leurs plans à l’aide de codes chromatiques symboliques ou porteurs de sens (le vert dans le Vertigo d’Alfred Hitchcock, les teintes explosives du Suspiria de Dario Argento, pour ne citer que ces exemples).
9.3 L’impact des effets spéciaux et de la CGI
De tous temps, les effets spéciaux ont joué un rôle crucial dans le cinéma, permettant de créer des mondes fantastiques, des créatures étonnantes et des séquences d’action spectaculaires. Avec l’avènement de la technologie numérique, les possibilités en matière d’effets spéciaux ont connu une croissance exponentielle. La CGI (imagerie générée par ordinateur) a permis aux cinéastes de réaliser des séquences qui étaient auparavant inenvisageables ou extrêmement coûteuses à produire. Des films comme Jurassic Park (1993) et Avatar (2009) ont repoussé les limites de ce qui est possible à l’écran grâce à la CGI. Cependant, l’utilisation de la technologie numérique a également suscité bon nombre de débats au sein de l’industrie. Certains puristes estiment que la dépendance à l’égard des effets numériques peut nuire à l’authenticité d’un film, tandis que d’autres voient la CGI comme un outil précieux qui, lorsqu’il est utilisé judicieusement, contribue à enrichir de manière substantielle l’expérience cinématographique. Les images de synthèse ont également affecté la manière dont les films sont produits. Les cinéastes peuvent désormais prévisualiser des séquences d’effets spéciaux en temps réel sur le plateau, ce qui leur permet de prendre des décisions éclairées sur la mise en scène et la direction à adopter.
9.4 Le cinéma à l’ère du numérique : caméras, montage et distribution
L’ère numérique a apporté des changements radicaux dans la manière dont les films sont produits, édités et distribués. Les caméras numériques, plus légères et plus flexibles que leurs homologues analogiques, ont rendu la réalisation de films plus accessible à un grand nombre de personnes. Des réalisateurs comme David Fincher et Steven Soderbergh ont pleinement adopté le numérique (contrairement à d’autres comme Christopher Nolan ou Quentin Tarantino), exploitant ses avantages pour créer des œuvres visuellement novatrices. Le montage numérique a également simplifié le processus de post-production, permettant des modifications non destructives et une plus grande expérimentation formelle. En termes de distribution, le numérique a ouvert la voie à des plateformes de streaming et de VOD, offrant aux cinéastes de nouveaux tremplins pour atteindre un public toujours plus large. Cependant, cette transition vers le numérique a également entraîné la disparition progressive des pellicules, suscitant des débats sur une perte potentielle d’authenticité.
J.F.
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Rap, genèse et évolutions (6/6)

Genre musical emblématique de la fin du XXe siècle, le rap représente bien plus qu’une simple forme d’expression artistique. Il est le reflet d’une histoire, d’une culture et d’une évolution sociale qui l’ont profondément préfiguré et conditionné. De ses origines dans les rues du Bronx aux États-Unis à son explosion en France, ce courant musical a toujours été un moyen pour les communautés marginalisées de faire entendre leur voix. À travers une série de six articles, nous explorerons l’évolution du rap, ses influences et son impact sur la société contemporaine. Le voyage sera forcément rythmé. En voici le sixième et dernier battement.
Rap et nouvelles technologies, une révolution musicale
L’ère numérique a eu un impact considérable sur le rap français. Ces changements ne se limitent pas seulement à la diffusion de la musique, ils ont également redéfini la manière dont les artistes créent, interagissent avec leur public et monétisent leur travail.
Les outils de production, autrefois réservés aux professionnels des studios, sont désormais à la portée de tous. Cela a donné naissance à une nouvelle génération de rappeurs autodidactes, capables de produire des titres de qualité depuis leur chambre ou leur garage, dans des « home studios » parfaitement outillés. Les plateformes de streaming, quant à elles, ont changé la donne en termes de distribution et de monétisation, incitant les artistes à sortir davantage de singles et à multiplier les collaborations.
Les réseaux sociaux ont également donné une nouvelle orientation à la publicité autour des artistes. Vald ou PNL, pour ne citer qu’eux, ont su tirer profit de ces plateformes pour construire une relation plus directe, dans un souci d’authenticité, avec leurs fans, tout en façonnant habilement leur image et leur carrière.
Influences mutuelles entre le rap français et américain
Le rap a toujours été caractérisé par sa capacité à s’hybrider et à s’adapter à différentes cultures. En France, cela est manifeste dans la manière dont les rappeurs ont intégré divers éléments musicaux, allant de la chanson française traditionnelle au raï, en passant par des sonorités africaines et maghrébines. Cette fusion des styles a donné naissance à une musique distinctive qui a permis au rap français de se démarquer sur la scène internationale.
Des morceaux comme « Je danse le Mia » d’IAM illustrent parfaitement l’influence de la musique des années 70 et 80 sur le rap français. Par ailleurs, des collaborations entre artistes français et américains, comme celle entre Nas et NTM, ou 113 et Mobb Deep, témoignent de l’admiration et de l’influence mutuelles entre les deux cultures rap. Ces échanges ont enrichi le genre et contribué à le rendre plus universel, transcendant les frontières et les différences culturelles.
Différences culturelles et stylistiques entre le rap français et américain
Bien que le rap français et américain partagent des racines communes, ils ont évolué de manière distincte, reflétant les contextes culturels, sociaux et historiques de leur pays. Le rap français, influencé par la riche tradition littéraire du pays, a souvent intégré des éléments poétiques dans ses textes. Des artistes tels qu’Oxmo Puccino ou Abd Al Malik sont par exemple reconnus pour leur alliage unique de rap et de poésie, créant des œuvres sophistiquées, taillées par la culture locale.
D’autre part, le rap américain, avec ses liens issus du blues, du jazz et du funk, présente une sonorité propre. Il a lui-même évolué, comme nous l’avons vu, avec l’intégration de diverses influences régionales, allant du Dirty South au rap West Coast. Ces nuances stylistiques et thématiques offrent une richesse et une grande diversité au genre, socle d’une multitude d’expressions et d’expériences, sur lesquelles beaucoup pourrait être dit. Car à travers cette série d’articles, nous n’avons fait qu’effleurer l’histoire du rap.
R.P.
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Les Carnets de Léonard de Vinci : un polymathe dans l’Italie morcelée de la Renaissance

Au seuil du XVe siècle, la Renaissance italienne éclot dans un contexte de renouveau, où l’art, la science et la politique produisent leurs effets conjugués. Les cités-États, disposées sur un territoire morcelé, souvent rivales, deviennent des bastions de créativité à la faveur de mécènes généreux tels que Cesare Borgia ou les Médicis. Au cœur de cette ébullition culturelle se trouve Léonard de Vinci, un polymathe dont l’œuvre transcende les disciplines, et fera date.
Peintre prodige très tôt promu au sein de l’atelier Verrocchio (Florence), Léonard de Vinci a aussi expérimenté, durant son existence, l’ingénierie, l’anatomie ou la philosophie. Cet adepte de l’écriture spéculaire, parfois moqué en raison d’une éducation jugée lacunaire (il n’a jamais suivi d’instruction publique), vivait selon cette maxime, tirée de ces Carnets : « Au lieu de recevoir l’enseignement d’un maître, on retient beaucoup plus de choses si on se pose des questions et qu’on cherche soi-même les réponses. »
Polymathe
Les Carnets de Léonard de Vinci montrent un homme dont la pluralité des compétences étonne. Véritable polymathe, ses observations et études allaient de l’anatomie à la mécanique de vol en passant par la perspective ou les arts comparés. D’une curiosité sans limites, il démontait, déjà enfant, les outils agricoles de son oncle ou se plongeait dans la dissection d’animaux pour mieux comprendre leurs mécanismes internes. Cette transdisciplinarité – pour dessiner un sourire, il faut comprendre précisément le fonctionnement des muscles du visage et le plissement des yeux – a fait de lui un pionnier dans divers domaines, une sorte d’ambassadeur des arts et des sciences, notamment à Milan, où il a servi à la fois comme ingénieur militaire et comme artiste, selon les besoins du Duc Ludovic – avant que ce dernier ne quitte la ville sous la menace des troupes françaises.
Italie morcelée
Car il faut le rappeler, l’Italie du XVe siècle n’était autre qu’une mosaïque de cités-États, chacune s’employant à affirmer sa suprématie culturelle et militaire. C’est dans ce contexte que Léonard a trouvé ses premiers protecteurs. Laurent de Médicis, qui finançait l’atelier de Verrocchio à Florence, jouait un rôle central dans le mécénat des arts pour asseoir le rayonnement culturel de la Cité. Ce morcellement a joué à double tranchant pour Léonard : il a pu bénéficier des libéralités de divers princes, mais il a aussi dû faire face aux conflits incessants, ce qui l’a contraint à une vie itinérante, accompagné de ses fidèles disciples Melzi et Salai, à qui il prodiguait conseils et encouragements.
Génie incompris ?
Malgré une réputation solidement établie, Léonard de Vinci était parfois critiqué et souvent incompris par ses contemporains. Son manque de formation et son penchant pour la procrastination – conséquence d’une soif inaltérable de connaissances et d’un soin maladif accordé aux détails – faisaient au mieux l’objet de réserves. Par ailleurs, ses recherches en anatomie, vues avec une grande circonspection, lui ont finalement valu des accusations de nécromancie. Ainsi, non seulement son incapacité à respecter les délais lui coûtait des commandes, mais en plus ses activités iconoclastes le marginalisaient au point de constituer une menace pour sa propre personne, conservatisme religieux aidant.
Techniques picturales et approche philosophique
Le peintre italien était un pionnier en matière de techniques picturales. À l’atelier de Verrocchio, on l’aperçoit réfléchir intensément sur la position idéale des mains pour les rendre aussi réalistes que possible. Il a usé de techniques ingénieuses pour créer la profondeur de champ, s’est longuement penché sur la composition du cadre et le point de vue. Ses œuvres témoignent d’une authentique passion pour la « mécanique biologique ». Par ailleurs, Léonard de Vinci compare, dans ce manga éducatif, le geste pictural à la création divine ; il interroge le rapport entre l’œuvre et la nature, verbalisant la nécessité de connaître le réel dans ses articulations les plus fines avant de pouvoir le représenter avec excellence. Plus loin, il explique à son apprenti qu’il doit tenir compte de toutes les critiques et en réaliser lui-même l’examen, de manière à en tirer le meilleur profit possible. Il expose aussi les conditions d’exercice de l’artiste, décrit comme intrinsèquement solitaire.
Un objet d’étude passionnant
Finissant sous la protection admirative de François 1er, qu’il a émerveillé avec une création audacieuse (un lion mécanique), Léonard de Vinci continue de travailler même après avoir été affligé par la maladie et mis en incapacité d’utiliser à dessein l’une de ses mains. Ainsi, de bout en bout, Les Carnets de Léonard de Vinci portraiture un artiste affirmé, résolu, désireux de tout connaître des arts et des sciences et d’en maîtriser le moindre aspect, figuratif comme technique. Didactique sans se montrer professoral, représentatif bien que non exhaustif, le manga est une porte d’entrée idoine vers l’un des plus grands génies de l’histoire de l’humanité.
J.F.

Les Carnets de Léonard de Vinci, Variety Artworks – Soleil, octobre 2023, 200 pages
