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Chez Adolf : plongée dans le tumulte de la fin du Reich

Dans le quatrième et dernier tome de la série Chez Adolf, intitulé « 1945 », Rodolphe et Ramon Marcos nous dévoilent les derniers jours du Troisième Reich, à travers les yeux du professeur Karl Stieg. Cette saga publiée aux éditions Delcourt, initiée en 2019, se clôture sans rien perdre de son intérêt.
Le récit débute avec la mobilisation forcée de Herr Klein, un professeur qui doit rejoindre l’armée allemande en laissant derrière lui, la mort dans l’âme, sa sœur infirme. Ce contexte de désespoir, généralisé, est exacerbé par la création récente d’une milice populaire par Himmler ; elle vise à recruter pour le combat tous les hommes valides, qu’ils soient à peine formés ou d’un âge déjà bien avancé. L’Allemagne, en cette fin de guerre, est dépeinte comme un pays en ruines, avec des citoyens divisés, cédant tantôt à l’obéissance et au fanatisme, tantôt à la rébellion. Partout se murmure que les Russes avancent dans le pays, que les Américains ne sont plus très loin et que le régime du « Vampyr » est proche de l’effondrement.
Karl, comme tous ses concitoyens, est pris dans la tourmente de la guerre. Il assiste à des scènes de violence inouïe de la part des Russes et vit la terreur des représailles contre les déserteurs et leurs familles. L’atmosphère de fin de règne est palpable : des soldats sont équipés de matériel obsolète, ce qui n’empêche pas certains jeunes embrigadés de se montrer prêts à tout pour défendre un régime en perdition. Le rêve d’une société uniforme sous la bannière du nazisme vole en éclats : la fragmentation populaire, la lassitude, l’épreuve ont pris les commandes.
Rodolphe met ingénieusement en lumière les drames personnels des Allemands, comme lorsque Karl rencontre le père d’un ancien élève, mort à Stalingrad. Cette dimension humaine du conflit est encore accentuée lorsqu’il découvre des gardiennes de camp qui, dans une tentative de survie, se cachent dans les bois en attendant l’arrivée prochaine des Américains. Ces interactions dans l’urgence guerrière soulignent à chaque fois les drames en cours, mais aussi la complexité des choix moraux auxquels sont confrontés les Allemands durant ces temps troublés. Faut-il, par pur patriotisme, obéir à des ordres que l’on estime illégitimes et dangereux ?
La manière dont Rodolphe et Marcos dépeignent les derniers moments du nazisme et de la Seconde guerre mondiale est à la fois brutale et empreinte d’une profonde humanité. Chez Adolf, à travers ses quatre tomes, nous aura offert une fresque historique détaillée et très juste de l’Allemagne nazie, le plus souvent à travers les yeux de quidams. En se focalisant sur ces personnages ordinaires, confrontés à des circonstances extraordinaires, les auteurs ont sondé les contrecoups idéologiques, la résilience populaire, et parfois même la rédemption. Un excellent scénario, avec des ellipses maîtrisées, et suffisamment de chair pour que l’homme le dispute aux événements.
J.F.

Chez Adolf : 1945 (T.04), Rodolphe et Ramon Marcos – Delcourt, mars 2024, 56 pages
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Tout est sous contrôle, ou presque

Christopher Bouix publie Tout est sous contrôle aux éditions Au Diable Vauvert. Dans ce roman contre-utopique, la société tout entière s’indexe à un bonheur frelaté, qui enserre et contrarie bien plus qu’il ne libère et épanouit.
C’est leur « Grand Projet ». Fonder une famille, faire partie des rares élus autorisés à procréer. Néo est psychanalyste, bien sous tous rapports, admirateur de Freud et collectionneur de bibelots qui signalent au premier regard son rang culturel et social. Juliette mène des recherches sur le comportement des oiseaux, afin d’en réimplanter certaines espèces dans les espaces urbains. Lorsqu’elle a poussé pour la première fois les portes du cabinet de Néo, elle souffrait de crises dépressives, brisée par la perte de son premier enfant, Adam. Il avait fait partie des nombreuses victimes d’expériences génomiques promues par le gouvernement. Les autorités avaient employé des embryons optimisés dans l’espoir d’annihiler les gènes de la dépression, de l’alcoolisme ou de la violence. De ce deuil inconsolable, Juliette a conservé une grande vulnérabilité, à laquelle son mari oppose, souvent en pure perte, des comprimés d’HappyPill ou de Relaxatil.
La procréation est un privilège qui se gagne au prix d’un sourire perpétuel. Pour faire désactiver sa puce de stérilité, il faut nécessairement avoir moins de trente ans et se prévaloir d’un indice de bonheur élevé. C’est HappyApp qui fait office de baromètre : l’application dicte chacun de vos pas, chacune de vos fréquentations, transformant l’existence en une scène ouverte où chaque acte est scruté, jugé, noté. Vos publications en ligne doivent être nombreuses et engageantes. Vos paroles, heureuses, polies, respectueuses des institutions. Un écart, une rébellion mineure – une cigarette, un verre de trop, une relation d’un soir – et votre score chute, vous dévaluant en tant qu’individu, vous reléguant socialement, amenuisant vos perspectives d’emploi, de logement, d’avenir. La liberté n’est plus qu’un concept éculé, une sorte d’impensé, sacrifiée pour des lentilles connectées qui mesurent l’épanouissement en un coup d’œil, qui scannent l’horizon et ceux qui le composent.
Dans une parfaite continuité avec son précédent roman Alfie, Christopher Bouix détaille une société dystopique où le progrès technologique, paré des meilleures intentions, fait le lit de la techno-surveillance et des mesures les plus liberticides. L’indice de bonheur n’est autre qu’un ersatz du crédit social chinois. Les HappyPills pourraient s’apparenter au soma du Meilleur des mondes (Aldous Huxley, 1932). L’inspecteur Marc Vargas, qui imagine derrière chaque personne un criminel en puissance, rêve de généraliser le traçage et le recoupement de données, pour prévenir le crime à la manière de Minority Report (Steven Spielberg, 2002). « Tout est sous contrôle », nous annonce d’ailleurs l’auteur, comme un avertissement. On ne lit plus de romans, les films d’antan sont oubliés, la culture a été remplacée par des expériences immersives et des musiques sans âme générées par des algorithmes. L’amour lui-même est stimulé par HappySex, ou par des souvenirs érotiques enregistrés et conservés à jamais dans des bases de données vertigineuses. Dans cette orchestration parfaite, où est la mélodie du cœur, l’imprévu des sentiments, l’élan de l’instinct, la véritable essence de l’humain ? Chaque point glané sur HappyApp couronne le faux-semblant, le bonheur manufacturé, le poids des conventions.
Christopher Bouix décompose son récit en courts chapitres et alterne les points de vue : Juliette et Néo, Marc Vargas et sa coéquipière Mina, Véra et Sibylle, mère et fille, ou encore Ming, la collègue de Juliette, forment l’essentiel d’une ronde de personnages porteurs d’affects et d’enjeux qui permettent de capturer en plan d’ensemble cette « société du bonheur », rendue sans le savoir au dernier degré du cauchemar. Chaque frémissement de leur intimité est capté par un œil de verre imperturbable. Jusqu’où peuvent-ils accepter d’être observés sans se sentir envahis ? Dans Tout est sous contrôle, deux intrigues majeures se télescopent : Juliette et Néo apprennent qu’un couple les devance dans la sélection gouvernementale, alors même que la jeune femme approche dangereusement de ses trente printemps ; c’est Sibylle qui gère leur dossier pour l’Administration, une femme banale, malheureuse et sous la coupe d’une mère castratrice, ex-comédienne qui lui reproche sa déchéance et sa solitude, et dont elle aimerait se débarrasser une bonne fois pour toutes. Partant, Christopher Bouix fait en sorte que les intérêts de chaque partie se rencontrent, dans un bal macabre initié dans les angles morts du panoptique étatique.
Comme la réminiscence d’un passé révolu, Ming jure, déjoue les attentes d’HappyApp, s’adonne au sexe sans lendemain. Elle et Juliette constituent les deux faces d’une même pièce : l’énergie que la future maman déploie en faveur de son « Grand Projet », Ming la consacre à préserver ce qu’il lui reste de liberté. Les valeurs sont à ce point falsifiées dans Tout est sous contrôle que l’outrecuidance de Ming semble plus dérangeante et blâmable que les actes criminels, savamment cachés, de sa collègue. Pendant que la première entretient une relation adultère avec un homme marié – qui utilise le deepfake pour mener une double vie à l’insu des autorités, sans que l’on comprenne tout à fait comment –, la seconde assiste passivement à un meurtre, avant d’en échafauder un second, qui la hantera longtemps. Le bonheur est à ce prix. Et in fine, tout au long d’un roman haletant, Christopher Bouix témoigne de la détresse émotionnelle de ses personnages, étouffant derrière des masques sociaux et sous la pression des prescriptions gouvernementales.
J.F.

Tout est sous contrôle, Christopher Bouix – Au Diable Vauvert, avril 2024, 400 pages
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Colt & Coal : l’Amérique charbon

Colt & Coal, de Vincent Brugeas et Mr Fab, paraît aux éditions Glénat. Son récit entremêle suspense, enjeux sociaux et dynamiques de pouvoir, dans une sorte de thriller social dont le cadre n’est autre que les mines de charbon américaines…
En 1894, la ville de Newcastle vit au gré de l’exploitation minière, vitale pour l’économie locale et reposant en grande partie sur l’immigration tchèque, prête à braver tous les dangers dans l’espoir d’une vie meilleure. Aux mains d’Horace Frick, cette industrie évolue en vase clos, hors de toute juridiction policière. Ce n’est ainsi qu’à reculons que le shérif se déplace jusqu’à la mine à la suite du meurtre d’un contremaître. L’affaire pourrait en effet provoquer quelques étincelles. Kamil était un informateur. Il prévenait tout mouvement séditieux et avait rapporté à ses supérieurs la formation prochaine d’un syndicat. L’occasion est trop belle pour Horace Frick : avec l’aide du shérif, au mépris des preuves, il organise l’inculpation des onze mineurs impliqués dans ce mouvement ouvrier naissant.
Quand le shérif arrive à la mine, il observe les visages défaits, sales et creusés des mineurs. En quelques vignettes, Vincent Brugeas et Mr Fab donnent le ton. Entre les immigrés tchèques et leur employeur, les tensions sont vives : l’exploitation n’a que trop duré et beaucoup espèrent l’élection démocratique du prochain contremaître. Le combat pour la justice qui s’initie suite aux différents meurtres commis sur place – il y en aura plusieurs – se transforme rapidement en un miroir des luttes plus vastes qui secouent la société américaine de l’époque. Dorothy, qui ne laisse pas le shérif insensible, lui demande de l’empathie et de la compréhension envers les mineurs tchèques : la jeune préceptrice de la famille Frick prône la tolérance et refuse la déshumanisation qui touche ces immigrés, avec qui elle partage des origines communes.
Colt & Coal fait parfaitement état de la précarité qui caractérise cette communauté. Les corps éprouvés, les droits bafoués, les individualités aliénées cohabitent avec ces enfants à qui l’on refuse l’entrée à l’école de Newcastle et contraints de suivre une éducation parallèle, presque clandestine. Avec des moyens dérisoires, puisque soixante élèves se partagent tout au plus quelques livres. Inévitablement, cette Amérique qui ostracise et se fourvoie dans des actions injustes concourt à sa propre perte. La tension monte, irrépressible, et Horace Frick préfère appeler des renforts armés plutôt que les agents fédéraux. Il veut mater la rébellion et mettre fin à l’émeute qui se prépare. À ce stade, l’œuvre a depuis longtemps dépassé le cadre du simple western-thriller pour s’ériger en critique sociale de l’Amérique de la fin du XIXe siècle, abordant avec finesse les questions d’immigration, de racisme et d’exploitation.
Car ce que narre Colt & Coal avant tout, c’est l’échec de la cohabitation et le pouvoir avilissant de l’argent. Avec une révélation finale réussie et fort de personnages secondaires étoffés – dont Sam, l’adjoint au shérif qui peine à se faire respecter –, l’album déploie un récit haletant, déconstruit la nature humaine et sonde les maux sociaux, sans réelles possibilités de rédemption. Si ce n’est par le sang et la vengeance…
J.F.

Colt & Coal, Vincent Brugeas et Mr Fab – Glénat, avril 2024, 72 pages
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Le Samouraï : un homme qui meurt

Le Samouraï (1967) – Réalisation : Jean-Pierre Melville.
L’arrivée de la couleur chez Melville pourrait supposer quelques modulations dans l’univers criminel qu’il construit patiemment depuis Bob le Flambeur. En réalité, elle l’entérine. Grisaille urbaine bleutée et glaciale, elle s’impose dès le premier plan, l’intérieur décati du protagoniste qu’on croirait sorti tout droit d’une toile de Hopper.
La citation liminaire l’annonce d’emblée : il s’agira d’un film sur la solitude. Celle-ci accentue l’épure déjà à l’œuvre dans les opus précédents. Ici, l’hiératisme et le behaviorisme atteignent le point de non-retour. Film sur, pour et par Delon, marmoréen et génial par sa seule présence, il s’affranchit des autres, de dialogues, de psychologie et de tout accès à l’intériorité. Tout au plus un oiseau en cage permet-il d’alimenter une bande-son désenchantée, parfois ponctuée d’une musique que les 70’s naissantes vont affectionner dans les bandes originales.
La femme est belle, son visage angélique comme celui de l’ange exterminateur : la blonde attend, la noire se laisse aller à l’un des uniques sourires du film, hommage à la seule instance capable encore d’émouvoir : le jazz. Mais les demoiselles ne sont que des instruments : l’une sert à se maintenir en vie, l’autre hâte la mort en sommeil, et qui n’attend qu’un message de confirmation.
Le véritable interlocuteur de Jef est la ville : labyrinthique, construite en réseau, elle est son terrain de prédilection, un plateau de jeu sur lequel il sème ceux qui le traquent. Entre deux feux, lui qui savait se fondre dans le décor devient l’obsession de deux camps adverses, les commanditaires et les flics. D’un côté comme de l’autre, on tisse avec méthode, au long de scènes dilatées jusqu’à la démesure, la toile qui emprisonnera l’électron libre. Les espaces sont poreux, quadrillés, écoutés, même si la parole est rare. Monstre de contrôle, Jef est pris à sa propre rigueur, qui se transforme en une paranoïa justifiée, brillamment et froidement orchestrée par Melville.
Lentement surgit de l’obscurité la réalité de ce qu’on nous donnait à voir : l’espace est un écrin du tombeau, et le masque du samouraï est aussi atemporel que mortuaire.
Expérience limite, glacial et fascinant, un film où l’esthétique l’emporte sur l’individu, le cadrage sur l’épaisseur de la chair.
Éric Schwald
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Lost in Translation : radiographie cinématographique de Sofia Coppola

Antoine Oury publie aux éditions LettMotif un essai d’analyse filmique intitulé Lost in Translation : étrangers familiers. Il y revient notamment sur la solitude et la quête de sens qui se conjuguent, chez Sofia Coppola, au cœur d’un Tokyo à la fois fascinant et insaisissable…
Campée par Scarlett Johansson, Charlotte, jeune trentenaire cultivée et en rupture avec son environnement, s’inscrit dans Lost in Translation comme une sorte d’alter ego de Sofia Coppola, qui, au moment du tournage, connaissait notamment Tokyo pour y avoir promu sa marque MilkFed. L’autre personnage principal, Bob, renvoie à sa manière à l’acteur Bill Murray : pour interpréter ce comédien cinquantenaire pince-sans-rire, la jeune cinéaste n’imaginait personne d’autre que lui.
Antoine Oury explique avec force détails comment ces deux âmes en peine, égarées dans l’immensité tokyoïte, sont portées à l’écran. Ils se croisent dans l’ascenseur d’un hôtel, point de départ d’une exploration mutuelle de leurs existences désenchantées. La mise en scène de Sofia Coppola, dépourvue d’artifices et de plans-séquences complexes, privilégie une authenticité brute, qui préfère capter l’essence d’un Tokyo vu à travers les yeux des protagonistes, c’est-à-dire via les fenêtres d’un taxi, d’un hôtel ou d’un Starbucks. Il s’agit de documenter la réalité d’une mégalopole à la fois omniprésente et fuyante, tout en plongeant le spectateur dans l’intimité des protagonistes.
On le comprend à la lecture de Lost in Translation : étrangers familiers : la thématique centrale du film repose sur la solitude et l’exploration de soi à travers l’altérité culturelle. Sofia Coppola procède volontiers par dilatation temporelle et désorientation, elle métaphorise le jet-lag et met en images un Tokyo si dense et urbain qu’il apparaît parfois comme une ville-prison pour Charlotte, insensible à sa modernité comme à ses traditions, tandis que pour Bob, la capitale nippone demeure une étape transitoire mais non moins troublante – occasionnant par exemple des soucis de communication. Une quête commune semble poindre : celle d’un sens à donner à l’existence, quand le couple bat de l’aile et que le désir interdit émerge.
L’incommunicabilité se trouve au cœur du propos de Sofia Coppola. Antoine Oury en précise les différents éléments constitutifs. L’environnement étranger implique la barrière de la langue, qui accentue dans un premier temps le sentiment d’isolement des protagonistes. Charlotte échoue dans son ikebana, tandis que Bob voit ses tentatives de dialogue souvent tronquées ou mal interprétées. Ce n’est pas mieux sur le plan personnel, puisque les deux personnages vivent des relations insatisfaisantes : Charlotte est souvent seule, Bob remet en question son mode de vie. Et même quand ils sont ensemble, ils peinent à exprimer leurs sentiments, cultivant volontiers l’ambiguïté. Des regards insistants, une tendresse partagée, mais une proximité longtemps déclinée.
Lost in Translation offre ainsi une perspective nuancée, tout en sensibilité, sur le désir et la connexion humaine. La relation entre Charlotte et Bob, complice, en éveil, échappe aux clichés romanesques. Il s’agit dans une large mesure d’une romance platonique, qui se construit en marge de leurs vies habituelles, dans un monde marqué par l’éphémère. Deux vagues à l’âme, un regard incarné, une certaine déréalité, des liens en gestation. Mais Antoine Oury revient également, en la relativisant, sur la représentation du Japon de Sofia Coppola, parfois accusée d’être stéréotypée : la petite taille des locaux, l’inversion des « r » et des « l », les mangas érotiques lus dans un métro bondé, le comportement outrancier des présentateurs télévisés, les jeux d’arcade à gogo ou encore le rigorisme des conventions sociales.
L’essai se clôture par un entretien-fleuve du producteur et compositeur Brian Reitzell, qui évoque aussi bien les questions de droits d’auteur que la scène du karaoké, le succès du film, le rapport au Japon ou les articulations entre la musique et les dialogues. En dépit de son format relativement modeste, Lost in Translation : étrangers familiers effeuille ainsi son objet d’étude avec une relative exhaustivité. Il met ingénieusement en perspective le travail de Sofia Coppola et ses intentions de réalisation. Il permet, surtout, de prendre la pleine mesure d’une œuvre majeure du cinéma moderne.
J.F.

Lost in Translation : étrangers familiers, Antoine Oury –
LettMotif, novembre 2023, 148 pages
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Ce que Robert Badinter nous enseigne sur la peine de mort

Relire Contre la peine de mort ne saurait être qu’entreprise salutaire. D’abord parce que ce recueil d’articles et de discours reprécise les grandes questions liées à la peine capitale. Ensuite parce qu’il nous renvoie au coeur de deux affaires significatives, abominables et retentissantes, celles impliquant Roger Bontems (1972) et Patrick Henry (1977). Robert Badinter, ancien garde des sceaux de François Mitterrand et abolitionniste de la première heure, fait valoir tout au long de l’ouvrage les arguments moraux et utilitaristes qui tendent à disqualifier, hier comme aujourd’hui, le châtiment suprême, toujours abondamment appliqué dans des pays aussi divers que la Chine, l’Iran ou les États-Unis.
1° Disposer de la peine capitale revient à institutionnaliser la mort et la loi du talion. L’État en arrive alors à cette situation paradoxale consistant à interdire à ses citoyens ce qu’il se réserve par ailleurs le droit de faire, c’est-à-dire attenter au premier des droits de l’homme et tuer. La justice s’en trouve doublement compromise : elle réprime le crime de sang par là où il pèche, en lui faisant écho, et fait fi des nombreux arguments moraux soulevés en leur temps par Victor Hugo, Jean Jaurès, Albert Camus, Lamartine ou Robespierre. Est-il vraiment concevable que dans la démocratie américaine bicentenaire, le Texas de George W. Bush consente à exécuter des mineurs ou des handicapés mentaux ?
2° Il s’agit certes d’un argument utilitariste, mais il permet néanmoins de retirer une arme particulièrement fourbe aux partisans de la guillotine et de la chaise électrique : la peine de mort a toujours échoué dans son rôle de dissuasion. Elle se montre inapte à lutter efficacement contre le crime. Elle n’a jamais arrêté aucun meurtrier ni aucun terroriste (au contraire, elle les valorise en les érigeant en martyrs). Les chiffres sont là pour en attester. Quand les pays d’Europe occidentale ont décidé d’abroger la peine capitale, ils n’ont enregistré aucune hausse significative de la criminalité. Quand la France l’a suspendue en 1906, sous Armand Fallières, cela n’a occasionné aucun effet négatif observable. Au nom de quoi faudrait-il défendre le châtiment suprême, vestige des temps anciens, alors même qu’il est établi qu’il ne prévient pas le crime ? S’il s’agit de protéger la société, la peine de sûreté peut très bien s’y substituer. S’il s’agit de venger les victimes, on bafoue alors la justice plus qu’on ne la sert.
3° Dans le cas d’une exécution, l’erreur judiciaire est naturellement irréversible. En théorie, cela devrait suffire à rendre intolérable la peine capitale, à la discréditer en vertu du simple et raisonnable principe de précaution. Peut-être est-il bon de rappeler à cet égard que l’adolescent noir George Stinney Jr, exécuté à 14 ans, fut innocenté 70 années plus tard. D’autres fois, ce sont des condamnés à mort qu’on libère (si) tardivement, à l’instar de Ricky Jackson, victime, comme tant d’autres, d’un témoignage mensonger – celui d’un enfant de douze ans en l’occurence. En abolitionniste convaincu, Robert Badinter rappelle quant à lui que les statistiques témoignent d’un nombre incalculable de procès entachés d’irrégularités, notamment aux États-Unis, où ils sont essentiellement le fait d’avocats commis d’office sous-payés, souvent inexpérimentés et parfois incompétents.
4° Dans les pays où elle est appliquée, la peine de mort fait parfois figure de prétexte commode. Préserver la vie d’un condamné qui risquait l’exécution, c’est se montrer charitable à peu de frais, alors que les peines longues ou incompressibles prêtent, elles aussi, le flanc à la critique, notamment en raison d’une absence de perspectives réellement accablante pour le détenu. Dans le même ordre d’idées, il paraît évident que la peine capitale tend à occulter d’autres préoccupations tout aussi légitimes, telles que les erreurs judiciaires, la surpopulation carcérale ou les prisons vétustes et parfois insalubres. Robert Badinter ne se trompe pas quand il dénonce une justice dont l’humanité se résumerait à jeter (provisoirement) la mort dans un coin d’ombre.
5° C’est une réalité que les partisans de la peine capitale préfèrent évidemment passer sous silence : les jurés demeurent des êtres humains sujets à la subjectivité et à la partialité, sensibles à l’horreur, empathiques envers les victimes, parfois affectés par l’état de l’opinion et laissant à l’occasion l’émotion prendre le pas sur leur raison. On a vu des jurés prononcer la mort là où d’autres la refusaient. La justice ne saurait tolérer l’arbitraire, devenu avec la peine capitale d’autant plus regrettable que la vie d’un inculpé est en jeu. On constate d’ailleurs une nette propension à condamner des individus issus des minorités : les Arabes en France, les Noirs aux États-Unis. Et Robert Badinter de se questionner légitimement : leurs crimes sont-ils vraiment plus graves ou choquants ou est-ce seulement la couleur de leur peau qui les rend plus horribles ?
J.F.
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Six Feet Under : quand la mort se fait protagoniste

Créée par Alan Ball, la série télévisée Six Feet Under hisse la mort au rang de personnage central, aux multiples facettes. Elle est à la fois un événement déclencheur, un métier, une ouverture narrative et un thème omniprésent, exploré avec une profondeur inégalée.
La mort du père : le catalyseur familial
La mort s’invite dès le premier épisode de Six Feet Under à travers le décès soudain de Nathaniel Fisher, père de famille et propriétaire de la maison funéraire Fisher & Sons. Son funeste accident de la circulation n’est pas qu’un simple fait narratif ; il agit comme un catalyseur qui va forcer chaque membre de la famille à communier avec les siens, à se confronter à ses propres démons, à revoir ses plans de vie. La perte du patriarche déclenche en effet une dynamique familiale des plus complexes, qui va donner tout son relief à la série, en révélant des secrets, des tensions, mais aussi et surtout des liens indéfectibles et bienveillants. Il s’agit pour Ruth de se reconstruire sans son époux. David doit reprendre l’entreprise familiale à la hâte, sans y être tout à fait préparé. Nate, le fils aîné, supportait mal le climat austère et pesant des pompes funèbres, et avait par conséquent pris ses distances. Mais dans l’épreuve, peut-il une nouvelle fois tourner le dos à ses proches ?
La mort est mon métier
Six Feet Under bénéficie d’une singularité évidente : le métier de croque-mort y est exploré en détail, à travers le quotidien de la maison funéraire Fisher & Sons. Ce cadre professionnel, plus qu’un simple décor, devient un espace de réflexion sur le rapport à la mort dans la société contemporaine, à travers toutes les strates sociales, culturelles et religieuses. Les rituels funéraires, les interactions avec les familles en deuil et la gestion des corps, au cœur de la série d’Alan Ball, rendent compte d’une réalité souvent occultée, où la mort est à la fois une affaire douloureuse (pour les proches des défunts), commerciale (pour les Fisher) et familiale (pour tout le monde, selon des logiques distinctes). La série humanise le travail funéraire. Elle montre la compassion, l’empathie, mais aussi les difficultés et dilemmes moraux auxquels sont confrontés ceux qui en ont fait leur métier.
La mort comme lever de rideau
Chaque épisode de Six Feet Under s’ouvre sur la mort d’un personnage, souvent inconnu des protagonistes principaux. Ces décès, variés dans leurs circonstances comme dans leurs impacts émotionnels, servent de prélude aux enjeux explorés dans l’épisode. Cette structure narrative originale permet d’aborder la mort sous toutes ses formes, dans sa banalité, son absurdité ou encore sa tragédie. Ces ouvertures se conçoivent aussi en miroir de la condition humaine, rappelant l’universalité de l’inéluctable tout en soulignant la diversité des vies qu’il fauche. Au travail, pendant ses hobbies ou dans des circonstances banales, la mort finit toujours par se manifester : elle cueille au hasard et c’est précisément ce qui permet à Alan Ball d’offrir à son public une telle épaisseur émotionnelle et thématique.
La mort sous toutes les coutures
Malgré sa nature crépusculaire, Six Feet Under utilise également la mort comme source d’humour noir. Les situations absurdes ou ironiques qui entourent certains décès permettent d’injecter un peu légèreté dans la série, créant des ruptures de ton salutaires et formant un équilibre subtil entre le tragique et le comique. Par ailleurs, que ce soit la solitude, la culpabilité, le désir de rédemption ou la recherche de connexion, chaque défunt met en lumière les sentiments de ceux qui lui survivent, dont l’expression et les besoins peuvent sensiblement varier. Cette diversité a un pendant, que nous avons brièvement évoqué : les suicides, les morts violentes, les accidents les plus tragiques ou insignifiants produisent tous leur propre discours, souvent critique. Ici, c’est un enfant qui joue avec une arme à feu ; là, c’est un tueur fou mû par la vengeance ; ailleurs, c’est une banale piqûre d’abeille ou un atroce meurtre homophobe…
La mort sans angle mort
Six Feet Under se distingue par sa volonté de montrer la mort ouvertement, sans tabou ni édulcoration. Que ce soit à travers les corps qu’elle laisse derrière elle, les émotions qu’elle suscite ou les questions existentielles qu’elle pose, la série aborde la mortalité dans toute sa crudité. Cette exposition sans fard, bien que parfois dérangeante ou très visuelle, force le spectateur à se confronter à sa propre vulnérabilité, à ses peurs et à sa perception de la finitude. Six Feet Under fait de la mort quelque chose qui dépasse son avènement, c’est-à-dire l’événement par lequel elle advient. La série la dépeint comme une expérience humaine fondamentale, névralgique, aussi riche en émotions qu’en enseignements.
R.P.
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Le Doulos : l’écheveau de feu

Le Doulos (1962) – Réalisation : Jean-Pierre Melville.
Initié dans Bob le Flambeur, le film noir selon Melville met ici en place ses jalons avec plus d’aplomb. La scène d’ouverture en est l’archétype. Plan-séquence urbain, elle suit la silhouette de l’imperméable et du feutre d’un individu qui semble l’émanation même du décor. Surcadré par les poutrelles métalliques, le fracas des trains et la misère des terrains vagues, dans un noir et blanc se manifestant surtout par un gris uniforme.
Méthodiques, plutôt taiseux, les personnages sont toujours sur un coup, tendus vers l’après : des plans, des combines qui supposent qu’on garde le silence ou qu’on déguise la vérité, qui surgit sans qu’on s’y attende, aussi rapide et brutale qu’une poignée de balles dans le ventre.
Regianni le sombre s’annonce comme le protagoniste, mais cède le pas au solaire et indiscernable Belmondo : salaud désinhibé ou héros très discret ?
Une grande partie du film repose sur cette confusion, au gré d’un scénario retors et complexe. Les scènes se divisent entre les discussions laborieuses des policiers tentant de mettre au jour les plans savamment élaborés, et le silence méthodique de ceux qui les mettent à exécution.À ce titre, Silien est un scénariste et metteur en scène hors pair ; la malice de Melville est de ne nous révéler que très tard ses intentions réelles. À l’air libre ; il œuvre en coulisse à la réhabilitation de son ami retourné en détention.
[Spoilers]
Mais l’explication qui démêle l’écheveau n’est pas le dénouement. Dans ce monde des caves où les femmes dansent sur le zinc au son d’un jazz résolument cool, la tragédie sommeille, mais ne s’étiole pas. En réponse à l’opacité des agissements de Silien, Maurice commandite un peu trop tôt son meurtre, depuis la prison.Les masques africains et autres statues d’ébène jalonnent bon nombre d’hôtels particuliers qu’on visite ou cambriole. Témoins muets, fascinants et effrayants des gesticulations finalement bien vaines des protagonistes. C’est le cas du lieu final, dans lequel sera gâchée toute la savante machination.
Dilatée, dénuée de dialogues, la dernière séquence gagne en pathos ce qu’elle ajoute en sécheresse de ton. À trop vouloir jouer avec les ficelles du destin, Silien s’en voit puni, et Maurice tombe sous les balles de sa propre vengeance.
Entre la Nouvelle Vague française et le film noir américain, Le Doulos touche autant qu’il fascine.
Éric Schwald
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Rap, la science du flow : l’art de concevoir

Publié aux éditions Marabout, Rap, la science du flow, de Paul Edwards, s’échine à effeuiller le rap et ses modes d’expression. Préfacé par la légende du hip-hop américain Kool G Rap, l’ouvrage s’intéresse aux mécanismes créatifs et techniques qui sous-tendent un genre parfois minoré d’un point de vue artistique. Grâce à des contributions exclusives de figures emblématiques telles que Vinnie Paz, Immortal Technique, B-Real et bien d’autres, l’auteur présente les process en vigueur dans le rap US.
Le panorama littéraire consacré à la musique a beau être foisonnant, rares cependant sont les ouvrages capables de capturer avec justesse et profondeur l’essence d’un genre aussi dynamique et évolutif que le rap. C’est le cas de Rap, la science du flow, dans lequel Paul Edwards tend le micro à des dizaines de MC’s pour offrir à ses lecteurs une analyse exhaustive des fondements du rap, allant de la construction lyrique au flow, en passant par les temps d’écriture et les techniques d’enregistrement en studio.
Dès les premières pages, la préface de Kool G Rap instaure le ton : nous sommes sur le point de pénétrer dans le sanctuaire sacré d’un genre où la technique et l’expression personnelle fusionnent. Les interviews de figures majeures du genre, de Tech N9ne à Remy Ma, apportent des témoignages de première main et une vraie légitimité à l’analyse. Ces voix, évidemment reconnues pour leur talent et leur influence dans le milieu, partagent sans réserve leurs processus créatifs, leurs « tips », la manière dont elles appréhendent et conçoivent leur musique.
Paul Edwards ne se contente toutefois pas de compiler des témoignages. Il les organise, les met en perspective et partant, déconstruit les genres de lyrics, les structures des textes et des rimes, souligne l’importance cruciale du flow, de l’écriture, et revient également sur des aspects moins commentés comme le ghostwriting et les punch-ins. Chaque chapitre est un guide pratique détaillant avec soin les techniques et les stratégies employées par les rappeurs pour créer et satisfaire leur audience, jouer avec les mots, les rimes, les rythmes et les tonalités, et finalement raconter des histoires qui résonnent.
L’ouvrage brille particulièrement lorsqu’il aborde les nuances les plus fines du rap : les uns font usage de dictionnaires pour enrichir leur lexique, les autres soulignent l’importance des analogies et des métaphores pour la profondeur lyrique, les derniers s’épanchent sur les variations de rythme et les combinaisons de schémas lyricaux pour maintenir l’attention de l’auditeur. Paul Edwards et ses artistes-ressources parviennent à rendre ces concepts accessibles, sans jamais rien sacrifier de la complexité inhérente à leur maîtrise.
Rap, la science du flow peut aussi s’appréhender comme un hommage vibrant à une forme d’art souvent sous-estimée, une célébration de l’ingéniosité et de la créativité des rappeurs. Paul Edwards fait état d’une incroyable diversité et d’une préparation souvent minutieuse. Des battle raps spontanés aux albums à concept minutieusement soupesés, de l’écriture sans structure à celle calée sur le beat, le rap peut prendre des formes très différentes et répondre à des niveaux d’exigence très variables.
L’ouvrage parlera forcément aux passionnés, heureux d’y retrouver certains grands noms dont ils suivent de près la carrière. Il constitue également une mine d’or pour les aspirants rappeurs désireux de comprendre les rouages complexes de ce genre musical. Car Paul Edwards dévoile ses secrets de fabrication, la manière dont il prend forme, les multiples possibilités qu’il offre à ceux qui l’utilisent pour s’exprimer. Et c’est plutôt engageant.
J.F.

Rap, la science du flow, Paul Edwards – Marabout, février 2024, 400 pages
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Take Shelter : l’homme, la famille, la sécurité

Réalisé par Jeff Nichols en 2011, Take Shelter se penche sur les obsessions sécuritaires d’un jeune ouvrier du bâtiment, Curtis LaForche, désireux de construire un abri souterrain pour protéger les siens de menaces hypothétiques, dont les visions apocalyptiques ne cessent de le hanter. Une entreprise délirante, désespérée, qui coûtera à la famille ses maigres économies.
Dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, John Maynard Keynes souligne la propension à la liquidité des agents économiques dans un contexte de peur et d’incertitude. Cette tendance à conserver de l’argent sous forme liquide est influencée par plusieurs facteurs psychologiques : la précaution et la sécurité financière, l’aversion au risque, la satisfaction des besoins immédiats et la gestion d’émotions telles que le pessimisme, la crainte ou le regret. En un certain sens, les actions de Curtis dans Take Shelter s’inscrivent dans l’école de pensée keynésienne. La construction d’un abri anti-tempête, bien qu’elle implique de sacrifier des ressources financières liquides et immédiates, vise précisément à se prémunir contre les risques et à assurer à sa famille un refuge, une sécurité qu’il faut opposer à l’incertitude intérieure qui l’accable.
Car Curtis est assailli par les mêmes idées noires : il pressent qu’une catastrophe de grande ampleur va advenir prochainement. Ses préoccupations vont affecter sa vie professionnelle – il perd son emploi pour un usage privé du matériel de son entreprise. Par ricochet, elles mettent en péril l’économie domestique de la famille. Des décisions apparemment irrationnelles, prises sous l’effet de visions cauchemardesques, occasionnent ainsi des perturbations profondes sur l’équilibre financier d’une famille qui doit en sus faire face à des dépenses de santé importantes, puisque la fille de Curtis souffre de surdité. En cherchant à se protéger d’un mirage, le jeune père de famille fait place nette à des problèmes bien plus concrets. Une lecture du scénario de Jeff Nichols semble se dessiner : les visions apocalyptiques de Curtis pourraient être l’expression de peurs inconscientes, possiblement liées à l’anxiété de perdre sa famille ou à la hantise de l’impuissance. Pris entre le désir de protection et la peur de l’échec, l’ouvrier chercherait en fait une forme d’équilibre, sur une corde raide exposée à tous les vents – dont ceux de la maladie cognitive héritée de sa mère.
Take Shelter navigue régulièrement entre réalité et imagination, en donnant à voir et exploitant narrativement la manière dont Curtis perçoit et réagit aux visions qui l’accablent. Le protagoniste de Jeff Nichols s’emploie à comprendre ses hallucinations mais, à mesure que le récit progresse, ne parvient plus à opérer de distinction nette entre réalité objective et subjective. Il perd pied, se lance à corps perdu dans la construction de son abri souterrain, au risque de détruire sa famille. Si le film n’interroge pas les valeurs et les principes qui guident ses actions, il problématise en revanche leur caractère obsessionnel et irrationnel, en déconnectant toujours plus – jusqu’à la séquence finale – les perceptions de Curtis et la réalité telle qu’elle apparaît à tous les autres personnages.
Le cadre d’une démence
Pour prendre la pleine mesure de Take Shelter, il faut cependant l’ancrer dans son contexte historique. Car derrière l’histoire familiale et psychologique, il existe un portrait particulièrement ingénieux d’une Amérique moyenne en crise profonde, voyant poindre à l’horizon une série de menaces qui semble ininterrompue.
En 2011, le monde est profondément marqué par plusieurs événements déstabilisants. La crise financière des subprimes a laissé des séquelles évidentes, engendrant une instabilité économique et une précarité croissantes. Certains Américains ont perdu leur maison, d’autres leur pension, les derniers leur épargne, en totalité ou en partie, ou au mieux leur optimisme quant à l’avenir. Le tremblement de terre et le tsunami au Japon, qui ont causé des pertes humaines et matérielles considérables, ainsi qu’une catastrophe nucléaire au retentissement planétaire, ont ravivé les peurs liées aux catastrophes naturelles. Sur le plan politique, ce sont les soulèvements du Printemps arabe et leurs conflits civils qui ont sursignifié les tensions politiques et les aspirations profondes à des changements sociétaux.
L’Amérique moyenne ne sait plus vraiment à quel saint se vouer. L’économie du pays est sinistrée, la marche du monde ne se décrète plus à Washington et des pays avancés tels que le Japon subissent de plein fouet les aléas environnementaux. La peur s’installe, et elle est amplifiée par les médias qui, dans une course effrénée à l’audimat, tendent à surreprésenter les menaces potentielles, qu’il s’agisse de terrorisme, de catastrophes naturelles ou de conflits armés. Curtis est une émanation directe de cette Amérique du milieu (de l’Ohio), précarisée, sur le fil du rasoir, devenue peut-être trop soudainement consciente des menaces qui pèsent sur elle. Appréhendée sous ce prisme, la construction de l’abri anti-tempête de Curtis ne devrait-elle pas être vue comme une tentative désespérée de contrôler son destin dans un monde qui va à vau-l’eau ?
Take Shelter est un film magistral sur l’anxiété des classes moyennes. Ses arguments scénaristiques résonnent avec des problématiques contemporaines telles la sécurité nationale, les changements climatiques et l’adaptation aux risques socioéconomiques. La paranoïa de Curtis peut être interprétée comme une allégorie des peurs sociétales face à des menaces plurielles, souvent invisibles ou incomprises. La pulsion qui anime l’ouvrier est celle de la survie. Et elle est tellement puissante qu’elle provoque chez lui un immense désarroi dès lors qu’elle n’est pas acceptée ou partagée par les autres. L’anxiété ronge Curtis comme elle l’a fait depuis 2007 avec l’Amérique médiane et populaire. C’est pour anesthésier son sentiment d’impuissance et déjouer la passivité que ce jeune père de famille a tout hypothéqué, à commencer par sa famille. Cela, Jeff Nichols le narre avec maestria.
J.F.
