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Detroit : racisme institutionnel

Detroit (2017) – Réalisation : Kathryn Bigelow.
Après Démineurs et Zero Dark Thirty, Kathryn Bigelow poursuit son escapade cinématographique au cœur de l’Amérique moderne. Son dernier long métrage, Detroit, nous téléporte dans le Michigan de 1967, au moment où les revendications pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam battent leur plein. Après une introduction animée resituant en quelques instants les origines de la ségrégation raciale, la réalisatrice plante sa caméra, toujours aussi nerveuse et documentaire, dans une ville de Detroit où la moindre étincelle – ici une descente de police dans un bar clandestin afro-américain – suffit à mettre le feu aux poudres communautaires. Les émeutes noires, la colère grondante, les incendies, les pillages, les patrouilles policières, les provocations, les interpellations musclées, les bavures : toute l’entropie présidant aux événements insurrectionnels se trouve découpée au scalpel, dans un style âpre et décapant désormais consubstantiel à Kathryn Bigelow, qui devra une nouvelle fois essuyer les accusations de complaisance – mais également d’illégitimité. On balayera fissa ces critiques en arguant qu’il s’agit avant tout d’immerger le spectateur, par la chair et les tripes, au plus près d’une horreur sociale aux teintes prononcées de négrophobie. Ce que le public subit en tant qu’observateur, les Noirs l’ont vécu durant des siècles dans leur chair collective. Par ailleurs, refuser à une cinéaste anglo-norvégienne le droit de dénoncer le racisme institutionnel américain, n’est-ce pas en reproduire certains effets à front renversé ?
Après un long préambule partagé entre le chaos urbain, les postes de police et les salles de spectacle où se produisent les chanteurs afro-américains des Dramatics, on en vient rapidement à la moelle de Detroit. En un tournemain, Kathryn Bigelow enferme le spectateur dans un huis clos anxiogène où rien ne lui sera épargné : ni les actes de cruauté des autorités ni leurs victimes désolées, ni les bourreaux sans scrupules ni les témoins impuissants (on pense forcément à Melvin Dismukes, l’ambivalent agent de sécurité noir). Se sentant menacés par ce qui n’est qu’un banal tir à blanc, les policiers de Detroit et de l’État du Michigan, ainsi que les gardes nationaux et les émissaires privés, liés par des codes implicites et honteux de complicité, prennent place dans l’Algiers Motel, où sont notamment abrités le leader des Dramatics Larry Reed, son ami Fred Temple, un vétéran afro-américain et deux jeunes touristes blanches. C’est précisément là que les confidences et informations recueillies par le scénariste Mark Boal et ses collaborateurs font témoignage. Le script donne à voir des jeunes gens dont le seul tort est d’être Noirs, devenus le temps d’une soirée les victimes expiatoires d’une police profondément raciste et passéiste (il lui est par exemple inconcevable que des Blanches puissent daigner fréquenter des Noirs). Alors que la brutalité et la tension atteignent vite leur firmament, Detroit se heurte aux mêmes interrogations que 12 Years a Slave, le drame esclavagiste de Steve McQueen sorti quelques années plus tôt : faut-il céder au réalisme le plus douloureux pour que le message porte ? Une chose est sûre : dans cette ville de Detroit connue pour être le berceau de la Motown, cette représentation très documentée de la paranoïa et de la haine policières sort des cadres hollywoodiens hyper-normés et se poste suffisamment près des personnages pour ne pas chloroformer le spectateur, trop souvent contraint de composer avec une caméra qui filme de trop haut pour saisir l’émotion – ou la souffrance.
Le dernier acte aurait pu paraître superflu si l’on s’en était tenu au seul procès. La justice finit par faire son œuvre et le film semble alors bégayer, puisqu’il en vient à s’exprimer en des termes tautologiques. Cependant, là encore, Kathryn Bigelow parvient à faire mouche en dévoilant quelque chose de plus subtil, de plus symbolique aussi, par le truchement du chanteur Larry Reed. Ce dernier, affecté par le drame vécu au motel, refusant désormais de faire danser les Blancs, trouve refuge dans une Église, où il exprime ses talents de manière autarcique, pour sa propre communauté. Meurtri au sens propre comme au sens figuré, il semble porter en lui toutes les frustrations et tous les interdits intériorisés du « peuple noir », lesquels ont aujourd’hui trouvé un formidable porte-voix en la personne de Ta-Nehisi Coates, qui a mis des mots précieux sur la vulnérabilité du corps noir et ses blessures ancestrales. Quoi qu’il en soit, la charge antiraciste virulente qui sous-tend Detroit, malgré des protagonistes parfois insuffisamment développés et un manichéisme pour partie trop patent, fait pleinement sens dans l’Amérique aux relents suprémacistes de Donald Trump.
J.F.
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Le Géant de fer : l’Amérique paranoïaque

Le Géant de fer (1999) – Réalisation : Brad Bird.
La première apparition du géant de fer se veut des plus iconiques : en pleine tempête, alors que la mer se déchaîne, le robot de l’espace vient imposer sa stature colossale au cœur du plan, surplombant tous les éléments environnants. Peu après, dans un café-restaurant de Rockwell, une petite ville sans histoires du Maine, un enfant curieux entend le récit invraisemblable d’« un envahisseur venu de Mars ». Quand il rentre seul chez lui, après que sa mère l’a informé qu’elle allait « travailler tard ce soir », il se poste devant un film d’horreur qui lui est pourtant interdit. En quelques séquences, Brad Bird a donné le la : Hogarth Hughes, son jeune héros, orphelin de père, est fasciné par l’étrange et le fantastique, mais aussi enivré par les bonnes histoires qui sortent de l’ordinaire. Tout cela va présider à la première grande scène du Géant de fer : une balade nocturne palpitante, éclairée à la lampe torche, à la recherche d’un mystérieux robot galactique.
« Plus vite j’aurai fait mon rapport, plus vite je pourrai quitter cet endroit. » Kent Mansley est un agent secret envoyé par le gouvernement fédéral. Il a pour mission d’enquêter sur une étrange apparition extra-terrestre. Au début, il croit à un canular, puis comprend qu’un gamin loquace de Rockwell, Hogarth, sait et cache quelque chose. Il va alors louer une chambre chez sa mère, puis assaillir l’enfant de questions et le suivre à la trace. La paranoïa et le comportement inopportun de l’agent gouvernemental font office d’effet de loupe : c’est une époque grotesque, les années 1950 de la Guerre froide, et des organisations parfois absurdes, ici les services secrets et bientôt l’armée, que Brad Bird raille à l’aide d’un récit porté à hauteur d’enfants et d’une animation traditionnelle d’une beauté saisissante. Ce dernier point, technique, ne connaît qu’une exception : le robot galactique fut d’abord animé numériquement, pour singulariser ses mouvements et le détacher des autres personnages, avant qu’on ne l’habille d’un rendu plus classique, similaire au reste du métrage.
L’une des plus belles scènes du film montrera le géant de fer imiter les gestes de Hogarth : quand l’enfant ramasse un caillou, le robot se saisit sans la moindre peine… d’un volumineux rocher. La conception du géant et la manière dont il est inscrit dans le plan témoignent toutes deux d’une inventivité rare. Titanesque, doté de capacités auto-réparatrices, mais aussi d’un arsenal pléthorique prêt à défier l’armée la plus puissante du monde, il se nourrit d’acier, apparaît dans l’obscurité à travers un regard illuminé, répond à la violence – par exemple la vue d’une arme à feu – par une hystérie belliqueuse devenue incontrôlable. « Cette chose est une menace », pense le gouvernement, échaudé par l’attaque d’une centrale électrique et le déraillement malencontreux d’un train. Pourtant, le vrai danger viendra de ses propres forces armées. Elles prennent d’assaut Rockwell et la menace de destruction thermonucléaire en lançant un missile sur elle. C’est le robot, s’inspirant ouvertement de Superman, le super-héros favori de Hogarth, qui préservera la bourgade du feu atomique. Une inversion des rôles pleine de sens, révélant non seulement le caractère trompeur des apparences, mais aussi des préjugés bien plus destructeurs que les sujets sur lesquels ils se portent.
Avec humour et des partitions calibrées à la perfection, Le Géant de fer enchante les grands comme les petits. On s’amusera de voir la décharge d’un ferrailleur se muer en buffet gratuit improvisé, ou d’observer le comportement erratique d’un enfant rendu hyperactif par l’ingestion de café. On sourira aux allusions ironiques sur l’art contemporain, que rien parfois ne permet de distinguer de vieux fers juxtaposés anarchiquement. On sera touché par la mort d’un cerf sous les yeux embués d’un robot de trente mètres. On se délectera du portrait cynique et moqueur d’un agent fédéral désagréable, opportuniste, manipulateur, mais surtout lâche et pathétique. « M’en fous de mon pays, moi je veux vivre », osera-t-il en fuyant un désastre qu’il a pourtant lui-même initié. Brad Bird, à qui l’on devra plus tard les excellents Ratatouille et Les Indestructibles, réussit avec cette adaptation d’une œuvre de Ted Hughes un tour de force remarquable : flatter l’imagination et les sens tout en s’appuyant sur un propos d’une profondeur insoupçonnée, épinglant en sous-texte la folie militaire, la peur outrancière de l’inconnu et la xénophobie. Les studios Warner signent ici, sans conteste, l’un des plus beaux films d’animation réalisés ces trente dernières années – mais dont le destin commercial fut malheureusement plombé par une stratégie marketing aux abois.
J.F.
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Il bidone : Rocca et ses confrères

Il bidone (1955) – Réalisation : Federico Fellini.
Alors que Les Vitelloni fustigeait l’immaturité un peu immorale de la jeunesse, Il Bidone croque une autre tranche de vie, un peu plus tardive et ancrée dans l’escroquerie. La bande masculine vit ici de forfaits assumés, à l’image de cette première séquence durant laquelle s’ébauche une arnaque savamment scénarisée, impliquant des rôles de prêtres et d’évêques. Déguisement, détournement blasphématoire, le tout pourrait prêter à la comédie, si les victimes de cette mise en scène n’étaient pas de pauvres paysans fervents prêts à sacrifier leurs économies.
Toute l’ambivalence du groupe se situe là, et ne cessera d’alimenter la satire cruelle du récit : menteurs, roublards, les soi-disant amis n’ont qu’un élan, l’appât du gain. Fellini esquisse ainsi trois portraits : le malhonnête rongé par les remords, la raclure finie (Franco Fabrizi, toujours aussi excellent dans ce registre) et Augusto Rocca, le vieux roublard qui entame malgré lui un bilan désabusé de sa vie dissolue. Ce dernier (Broderick Crawford, sorte de sosie anticipé de James Gandolfini) tente quelques rattrapages avec sa destinée, notamment dans une prise de contact avec sa fille, mais échoue sur tous les plans.
C’est là l’intérêt de cet opus : Fellini prend soin de caractériser les victimes et les personnages secondaires (dont celui d’une des épouses, qui ignore les activités illégales de son mari), renvoyant dos à dos les faits d’armes de la meute masculine et la passivité pathétique de ceux qui croisent leur route. D’une part, les escrocs médiocres trouveront toujours plus malins qu’eux, en témoigne cette fête brutale, sorte de cour des grands, ou des miracles, qui annonce l’esprit décadent de la Dolce Vita : un ramassis de pourritures, et une humiliation sévère pour l’un des membres du trio qui croyait pouvoir délester une des convives de son porte-cigarette en or ; d’autre part, le regard posé sur les proies, et les interrogations de Rocca sur son train de vie.
La très belle séquence avant l’épilogue renvoie à ces instants de vérité chers à Fellini, avec l’enfant cheminot dans Les Vitelloni ou la serveuse dans la Dolce Vita, par ces rôles d’enfants porteurs à la fois d’innocence et de leçon morale : une jeune enfant atteinte par la polio le sollicite alors qu’il est habillé en évêque et vient de ruiner ses parents, pour ses prières.
Épreuve terrible, écho bouleversant qui accroît l’humiliation subie par son comparse dans la scène du bracelet en or qui voyait les escrocs entre eux, et qui se place ici sur un terrain autrement plus condamnable. La scène est d’autant plus poignante qu’elle renvoie, dans son écriture, au prologue du film : le spectateur, rivé à la mise en scène des faux prêtres, ne savait pas quelle était la part du mensonge, partageant le point de vue des victimes ; ici, on anticipe la rédemption de Rocca, et, une fois encore, on croit qu’il a rendu l’argent à la jeune fille. La désillusion est donc d’autant plus violente lorsqu’on se rend compte que ce n’est pas le cas : les spectateurs, formatés par l’espoir d’une morale traditionnelle en guise de dénouement, sont floués à double titre, et la mort misérable du protagoniste laisse un sentiment d’une grande ambivalence.
Cette volonté de ne pas conduire le récit à une véritable conclusion, de ne pas reprendre la voie balisée d’un dénouement à visée didactique est l’un des traits distinctifs du cinéma de Fellini : pour le moment cantonné à la morale (comme pour Les Vitelloni, Cabiria ou La Strada), il va croître avec le temps, pour dynamiter toute la narration et l’imaginaire visuel lui-même.
Éric Schwald
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Photogramme (#5) : Million Dollar Baby

Capture d’écran Ce photogramme est tiré du film Million Dollar Baby, réalisé par Clint Eastwood en 2004. La scène représente la boxeuse Maggie Fitzgerald, incarnée par Hilary Swank, alitée et respirant par un tube de trachéotomie. Elle tient un bic entre ses lèvres et jette un regard en biais vers sa mère. L’image se concentre sur le visage de la jeune femme, mettant en évidence son expression de douleur et de désillusion. Dominé par des teintes froides qui accentuent l’atmosphère clinique de la scène, le plan entérine la rupture familiale déjà préfigurée plus tôt dans le long métrage, lorsque Maggie offre une maison à sa mère et se heurte, en retour, à ses protestations injustes.
L’angle de prise de vue, légèrement en plongée, amplifie la vulnérabilité de la protagoniste. Et dans le contexte du film, l’image symbolise parfaitement la nature toxique de ses relations familiales. Le stylo glissé entre ses dents, utilisé pour signer des papiers juridiques, témoigne d’une forme de manipulation exercée par ses proches, et particulièrement par sa mère. Ces documents visibles à l’avant-plan sont avant tout destinés à protéger leurs intérêts égoïstes plutôt qu’à soutenir Maggie dans son état critique. Cette scène met en lumière le contraste abyssal entre la lutte acharnée de la boxeuse pour sa survie et l’opportunisme cruel de sa famille – tout en signalant au spectateur que le réel soutien de Maggie face à l’épreuve n’est autre que son vieil entraîneur, sommé de quitter la chambre quelques instants plus tôt.
L’isolement émotionnel de Maggie est exacerbé par la trahison de ses proches, alimentant un sentiment d’abandon. Autrefois une boxeuse redoutée par toutes ses adversaires et désireuse de se réaliser sur le ring, en dépit des réserves de son entraîneur, elle se retrouve désormais à la merci de son propre corps, mais aussi de ceux qui devraient théoriquement être là pour la protéger. C’est une double peine que Clint Eastwood met en images : en voulant se donner la chance de faire son trou dans la boxe professionnelle, Maggie s’est brisée et a ensuite révélé la véritable nature, abjecte, hautaine, vénale, de sa famille. Ce plan constitue à cet égard un point de bascule : il signifie au public que la jeune femme a enfin pris conscience des intentions mesquines dont elle faisait l’objet.
J.F.
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Paris ! : lumière sur la capitale

Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir publient aux éditions Flammarion Paris !, une immersion passionnante dans la capitale française, à quelques semaines de l’ouverture des Jeux olympiques. En mêlant des photographies évocatrices et des dessins poétiques, l’ouvrage explore les multiples facettes de la capitale française, de son histoire à ses transformations contemporaines.
Gabrielle revient à Paris après une décennie d’absence. Elle retrouve une ville cosmopolite et dynamique, qui affleure à travers ses terrasses, ses rives piétonnes et une culture omniprésente. Avec ses quelque 2,2 millions d’habitants – une population stable depuis quarante ans –, la ville est un véritable melting-pot où cohabitent près de 180 nationalités, et qui accueille chaque année plus de 120 000 nouveaux résidents, preuve de son attrait et de son ouverture sur le monde.
La ville est marquée par une mobilité urbaine impressionnante, avec 8 millions de déplacements quotidiens, dont 90 % sont effectués à pied, à vélo ou en transports en commun. Ce mode de vie contribue à la baisse significative de la possession de voitures, qui est passée de 50 % en 1980 à 33 % en 2020. Les efforts pour réduire la pollution s’avèrent tout aussi notables, avec une nette diminution, d’environ 40 %, depuis 2011, conséquence de rues réaménagées, bien plus accueillantes pour les piétons et les cyclistes.
L’histoire récente de Paris fait l’objet d’un focus. Et pour cause : elle a été marquée par des épreuves douloureuses telles que les attentats du Bataclan et de Charlie Hebdo, l’incendie de Notre-Dame et la pandémie de COVID-19. Ces événements ont mis à l’épreuve la résilience des Parisiens. Ces derniers peuvent néanmoins se satisfaire d’une ville inclusive, comprenant 25% de logements sociaux qui permettent à plus de 700 000 Parisiens de continuer à vivre dans la capitale (où le prix du m2 est, on le sait, exorbitant).
Cette inclusivité se reflète dans le respect des droits de chacun et un effort constant pour améliorer la qualité de vie des habitants. Des initiatives comme la plantation de plus de 155 000 arbres et la création de 45 hectares de parcs visent à adapter la ville aux étés caniculaires à venir. Elle se traduit également par l’engagement en faveur de l’écologie, la sanctuarisation de plus de 200 rues, transformées en espaces piétonniers et sécurisés, à travers le projet des Rues des écoles. La présentation en avant/après de la rue de la Brèche-aux-Loups montre d’ailleurs les progrès réalisés en matière de réaménagement urbain.
La richesse culturelle de la capitale transparaît évidemment dans Paris !. Des œuvres d’art publiques aux grandes manifestations comme les foires et salons d’art moderne et contemporain, la culture est véritablement intégrée dans le tissu urbain. Les places emblématiques comme la Bastille et la Nation sont également mises en lumière, de même que les activités sportives. De leur côté, les quais de la Seine, autrefois envahis par la circulation, ont parfois été transformés en espaces de loisirs et de détente. Ces rives, nouveaux lieux de rencontre et de flânerie, offrent une promesse séduisante : celle de pouvoir se baigner dans la Seine dès 2025, comme le prévoit la mairie. La revitalisation du fleuve est symbolisée par le retour de 32 espèces de poissons, contre seulement 3 dans les années 1970, incluant notamment le brochet, la carpe, le sandre, la tanche, la brême et l’anguille.
Dans Paris !, Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir livrent un hommage passionné à la Ville Lumière. Ils scrutent ses multiples dimensions, de la résilience face aux tragédies à l’inclusivité sociale, en passant par la culture et les efforts écologiques. À travers des récits, des dessins et des images, les auteurs nous invitent à redécouvrir une ville en perpétuelle évolution, souvent enchanteresse et toujours vivante.
R.P.

Paris !, Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir – Flammarion, juin 2024, 173 pages
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La Strada : d’une plage à l’autre

La Strada (1954) – Réalisation : Federico Fellini.
La plage est un lieu fondamental chez Fellini : elle apparaît dans la quasi-totalité de ses films (comment oublier la dernière séquence de La Dolce Vita ?), et allie toujours ses deux dimensions paradoxales : s’imposer par l’étendue de sa beauté, et redonner sa juste place aux individus, silhouettes misérables et insignifiantes.
La plage ouvre et ferme La Strada : c’est d’abord le lieu d’une course familiale, sous un éclatant soleil, tandis que son épilogue sera son exact opposé : entre les deux, seul le ressac infini n’aura pas changé.
S’écartant progressivement de l’étiquette néoréaliste, Fellini livre ici une fable insolite à l’écart de la société, dont le personnage étonnant de Gelsomina (Giulietta Masina, femme et muse de Fellini) est le pivot. Un peu attardée mentale, asexuée, dénuée d’un véritable âge (adulte dans un corps d’enfant ?), elle incarne une forme d’innocence qui fait d’abord d’elle une victime. Vendue comme assistante au briseur de chaîne Zampano (Anthony Quinn, massif et antipathique), elle se plie à cet homme brutal qui semble avoir le torse et le cœur de pierre. Clown triste, dotée d’une empathie démesurée, inapte à l’hostilité du monde, elle apprend dans ce monde de bohème cher au maestro : les saltimbanques, le nomadisme, les campagnes pelées, le froid, les rencontres émaillent un parcours sans gloire.
Une bonne sœur explique à Gelsomina la raison pour laquelle elles ne restent jamais trop longtemps dans le même couvent : elles finiraient par s’attacher à cet endroit, et se détourneraient ainsi de l’amour essentiel, celui de Dieu. Parabole intéressante sur les sentiments en jeu dans ce duo étrange qu’elle forme avec son maître, et de la dimension christique que va lui donner l’évolution du récit. À la fois la mère et la conscience de Zampano, elle lui devient indispensable sans qu’il puisse jamais le lui formuler clairement, le poussant au meurtre par jalousie, et lui renvoyant au visage l’incarnation pure de ses remords.
Cette complexité des rapports humains donne son intérêt au film, et s’accorde avec une recherche plastique exigeante. On peut tout de même trouver un peu irritant ce personnage infantile et ces séquences en dents de scie, alternant entre sa maladresse quotidienne et ses accès de grande maturité émotionnelle. L’émancipation de Fellini est tangible, et son regard sur le monde du spectacle s’affine encore par rapport aux incursions plus éphémères qu’on avait pu voir dans Le Cheik Blanc ou les Vitelloni. Mais il manque une certaine épaisseur, un recul, une mélancolie pour densifier des sentiments un peu trop univoques. La suite de sa filmographie ne cessera d’affiner ces thématiques pour aboutir à de véritables chefs-d’œuvre.
Éric Schwald
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Arrêt de jeu : l’envers du football

Dans Arrêt de jeu (La Boîte à bulles), l’ancien footballeur semi-professionnel Maxime Schertenleib rapporte son vécu de l’intérieur. Ce premier album, une autofiction critique sur le monde du ballon rond, énonce ce qui a gangréné son plaisir de fouler les terrains et été le vecteur d’un puissant désenchantement.
Comme des millions d’enfants, dès son plus jeune âge, Maxime Schertenleib est passionné par le football. Inspiré par des joueurs emblématiques comme Xavi ou Ronaldinho, dont il admire les exploits à la télévision, il rêve d’en faire son métier et de se frotter au gratin de la discipline. Cet espoir commence à prendre forme des années plus tard, quand il rejoint une équipe semi-professionnelle. Là-bas, il est rapidement confronté aux réalités amères du ballon rond : il doit muscler son jeu, faire preuve d’un engagement constant, se montrer plus rapide, technique et rusé que ses adversaires. La quête de la performance dans un environnement hautement concurrentiel devient une lourde contrainte, qui tend à transformer un plaisir en une source de stress et de souffrance, tant physique que mentale.
C’est ce processus de désenchantement que raconte Arrêt de jeu. Sur le terrain et dans les vestiaires, Maxime Schertenleib découvre un sport qui évolue avec ses propres règles et formes de pression. Les blessures physiques, les injonctions à la performance, les commentaires humiliants, les comportements virilistes ou homophobes sont omniprésents. « T’avais qu’à t’inscrire à la danse classique si tu voulais pas prendre des coups », justifie-t-on après un contact rugueux. Et l’auteur d’expliquer : « C’est particulier lorsqu’une chose que tu as toujours aimé faire devient une contrainte. » Cela se matérialise graphiquement, puisqu’il se représente jouant au football avec un masque, rude et dominant à l’extérieur mais pétri de doutes à l’intérieur. Il avoue d’ailleurs avoir disputé ses matchs avec une peur diffuse qui n’a cessé de grossir « jusqu’à tout ensevelir ».
Arrêt de jeu en témoigne : derrière chaque action sur le terrain se cachent des exigences démesurées et des critiques parfois acerbes. Après avoir raccroché les crampons pour suivre un cursus artistique à Bruxelles, Maxime Schertenleib prend conscience des difficultés à s’éloigner du football. Il est continuellement exposé à des discussions autour du ballon rond : commentaires des passants, émissions télévisées, paris sportifs ou raisonnements stupides sur les discriminations. Ces expériences prolongent son malaise et nous poussent à réfléchir sur la place du football dans la société. Le jeune homme réalise par ailleurs que même dans un cadre moins compétitif, en rejoignant une équipe de copains, la violence et l’orgueil persistent, révélant une culture profondément enracinée dans ce sport.
« Le piège s’est refermé sur moi. » Les cadeaux, les voyages et la célébrité associés au statut de footballeur semi-professionnel invitent à faire fi des zones d’ombre : l’homophobie, la masculinité toxique, les humiliations, les mauvais gestes… Dans son autofiction, Maxime Schertenleib s’échine à peindre un tableau honnête et sans concession de son parcours, en mettant en lumière les contradictions et les souffrances inhérentes à la vie de sportif. Il déconstruit ainsi la manière dont l’ivresse peut, momentanément ou définitivement, faire oublier le flacon, bien qu’il ait finalement choisi de se réaliser et s’exprimer à travers la narration visuelle.
L’album, en trois couleurs – vert, noir et blanc –, se sert souvent des interactions de l’auteur avec une jeune femme, Mélanie, pour exposer de manière spontanée ses sentiments et états d’âme. Très réussi, Arrêt de jeu s’inscrit dans un contexte plus large qui tend à problématiser le football à la veille du championnat d’Europe, aux côtés d’œuvres telles que Le Maillot de la discorde (éditions Steinkis) ou Un dernier tour de terrain (éditions Bamboo). Dans le cas présent, c’est le dilemme entre l’amour pour le jeu et le bien-être de Maxime qui va constituer le fil conducteur du récit. Et permettre d’épingler, avec acuité et sensibilité, toute une série de comportements nocifs dont le football peine à se défaire.
J.F.

Arrêt de jeu, Maxime Schertenleib – La Boîte à bulles, juin 2024, 128 pages
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Elon Musk, le sens de la démesure

Le scénariste et dessinateur Daniel Cunningham publie aux éditions Delcourt une biographie graphique consacrée à Elon Musk, le richissime patron de Tesla, Twitter et SpaceX. Il y épingle son histoire, ses projets entrepreneuriaux mais aussi ses méthodes parfois douteuses et sa personnalité obsessionnelle et outrancière.
Elon Musk compte sans conteste parmi les figures les plus emblématiques de l’entrepreneuriat moderne, au même titre qu’un Steve Jobs ou un Bill Gates. Il occupe plus souvent qu’à son tour le devant de la scène médiatique : un jour, il annonce l’arrivée prochaine des véhicules autonomes, le lendemain il procède au rachat d’un réseau social à coups de dizaines de milliards de dollars et, entre les deux, il appelle à coloniser Mars ou dispute à Bernard Arnault et Jeff Bezos le titre ronflant d’homme le plus fortuné du monde. Dans son album, Daniel Cunningham cherche à gratter le vernis pour mieux comprendre l’histoire, les réalisations et la psychologie d’un milliardaire certes visionnaire, mais souvent aveuglé par l’ambition et l’orgueil.
Il est des départs qui favorisent une carrière. Issu d’une famille blanche et aisée dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, Elon Musk grandit dans un environnement privilégié. Son grand-père, Joshua Haldeman, chiropracteur de profession, est un aventurier et un libertarien. Hostile à l’ordre établi, il influence son petit-fils par son esprit de découverte et sa quête de liberté. Le jeune Elon, qui grandit avec un père instable et violent, assouvit une curiosité intellectuelle insatiable en se plongeant dans les livres, parfois du matin au soir, et en s’éveillant à la technologie. Daniel Cunningham met parfaitement en lumière les dispositions particulières du futur entrepreneur, mais également les éléments contextuels qui vont présider à leur épanouissement.
Dès son jeune âge, Elon Musk manifeste un intérêt pour la programmation. Il vend, à douze ans à peine, son premier jeu vidéo, Blastar. Après une scolarité difficile marquée par les brimades, il quitte l’Afrique du Sud à dix-sept ans pour le Canada, échappant ainsi au service militaire obligatoire. Après un passage à l’université Queen’s, il poursuit ses études à l’Université de Pennsylvanie, obtenant des diplômes en physique et en économie. Le jeune homme est en attente d’accomplissement, et c’est la cofondation de Zip2 qui va porter sa carrière sur les fonts baptismaux.
Comme l’explique Daniel Cunningham, cette entreprise fournit des guides de villes en ligne pour les journaux. Elon Musk s’en désolidarise cependant assez rapidement. La vente de Zip2 à Compaq lui rapporte néanmoins près de 300 millions de dollars et lui permet de fonder X.com, qui deviendra plus tard PayPal, après une fusion. Suite à une série de désaccords, Elon Musk est licencié de la société. Cela peut apparaître, paradoxalement, comme une aubaine, puisque sa fortune en sort consolidée et il peut désormais se tourner vers des projets personnels plus ambitieux. Car à ce stade de la lecture, chacun a compris que l’homme a de la suite dans les idées, les dents qui rayent le parquet et une énergie qui n’a d’égale que sa démesure.
En 2002, Elon Musk fonde SpaceX, avec l’objectif de réduire les coûts de l’exploration spatiale et de permettre, à terme, la colonisation de Mars. Sous contrat avec la NASA, SpaceX a depuis réalisé plusieurs exploits historiques, notamment la première réutilisation d’une fusée orbitale. L’entreprise a aussi connu son lot de difficultés, comme en témoigne l’album. En parallèle, l’entrepreneur investit dans Tesla Motors, qui s’apprête à révolutionner le marché des véhicules électriques. Toutefois, et Daniel Cunningham le souligne à dessein, ni Tesla ni SpaceX ne se seraient développés de la sorte sans l’aide du gouvernement américain. Cela relèverait presque de l’ironie : le milliardaire libertarien ne doit son salut qu’aux subventions publiques, parfois obtenues à la faveur de procédés douteux – comme la manipulation des prix des véhicules Tesla.
Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Elon Musk est également à l’origine de SolarCity, spécialisée dans l’énergie solaire, et de The Boring Company, visant à réduire les embouteillages urbains par des tunnels souterrains, mais empêtrée dans une succession d’échecs. Hyperloop et Neuralink illustrent de leur côté sa vision futuriste d’une société hyper-technologique. On le voit, l’homme a des billes partout, des idées à la pelle, mais son parcours n’en demeure pas moins marqué par les controverses et les comportements impulsifs. Il est capable de renvoyer des milliers de salariés d’un coup, comme lors de son acquisition de Twitter, de colporter des théories complotistes, par exemple à l’occasion de la crise de la Covid-19, et il s’est même radicalisé dans son discours politique, se positionnant désormais très à droite.
Dans cette biographie graphique édifiante et très bien documentée, Daniel Cunningham met à nu la personnalité d’Elon Musk. Personnage complexe, souvent décrit comme borderline et sujet à des excès, il possède une ambition démesurée et un dévouement total à ses projets, qui peut d’ailleurs se confondre avec de l’obsession. Ses méthodes de management paraissent impitoyables et son style de communication, au mieux imprudent. Le patron de Tesla incarne à la fois l’ingéniosité, la ténacité et les excès de notre temps. Sa vision du monde est celle d’une humanité conquérante, capable de surmonter ses limites pour embrasser un avenir technologique pérenne. Ses problèmes d’ego, ses relations dysfonctionnelles, voire rompues, avec ses enfants ou sa consommation de drogues complètent un portrait parfois glaçant.
Daniel Cunningham dessine, de manière critique, les contours d’un homme hors norme. Il problématise les succès et les échecs de l’une des figures les plus influentes de notre époque. Il confronte surtout Elon Musk à ses contradictions : la reproduction des méconduites d’un père honni, le rejet d’un interventionnisme étatique pourtant essentiel au développement de ses entreprises, une liberté d’expression à géométrie variable, qui fait surtout les affaires des complotistes et de l’extrême droite, des idées convenues ou inadaptées parfois présentées comme avant-gardistes, une autopromotion de tous les instants qui peut heurter les intérêts des investisseurs…
J.F.

Elon Musk, Daniel Cunningham – Delcourt, mai 2024, 184 pages
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Photogramme (#4) : Rocky

Capture d’écran Rocky Balboa court dans les rues désolées de Philadelphie. L’image est chargée de symboles, étroitement liés à l’histoire d’un underdog s’échinant à dépasser sa condition.
La composition du plan est dynamique et centrée sur la figure de Rocky. Il foule le bitume en direction de la caméra, et la ligne de fuite de la rue oriente naturellement le regard vers le boxeur. Pas de doute, c’est une personne ordinaire : il n’est pas glorifié par un angle en contre-plongée, mais au contraire montré comme un homme du peuple, dont la tenue arbore les mêmes teintes ternes que l’environnement qui l’accueille.
Ce choix de couleurs, grises et sombres, est en harmonie avec le ton général du film, qui raconte l’histoire d’un homme issu d’un milieu défavorisé cherchant à s’élever à travers la boxe. Les flammes émanant d’un bidon, seules sources de chaleur apparente, contrastent avec l’environnement froid, presque hostile, et pourraient symboliser, en seconde intention, le feu intérieur qui anime Rocky, son aspiration à la dignité et au bonheur.
Le décor n’a rien de chaleureux : un marché délabré, des ordures qui jonchent le sol, des objets cassés et abandonnés… John G. Avildsen n’aurait pas pu mieux s’y prendre pour rendre compte de la dégradation urbaine et de la pauvreté qui entourent et enserrent son protagoniste. En cela, le photogramme reflète à merveille les thèmes centraux de Rocky : la lutte obstinée pour l’accomplissement personnel, le combat perpétuel contre l’adversité, et l’espoir d’une rédemption.
Rocky Balboa est un anti-héros par excellence. Il n’est pas un boxeur flamboyant ou particulièrement talentueux, mais un travailleur acharné avec un cœur pur et une volonté inébranlable. Sa course à travers les rues de Philadelphie, immortalisée ici, est aussi, en plus d’un entraînement physique, un parcours métaphorique vers l’affirmation de soi.
Rocky a déjà entamé sa mue. À partir de là, chaque foulée va le rapprocher de ses objectifs. Ses missions pour la mafia locale doivent prendre fin ; il veut devenir un homme de valeur reconnue. Dans Rocky, il s’agit de réaliser l’impossible, de croire en soi-même lorsque personne d’autre ne songerait à le faire. Ce photogramme montre d’où vient Rocky, physiquement, socialement et symboliquement, et il prépare le terrain pour son évolution future, qui constituera le fil conducteur de toute la série.
J.F.


