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  • Yves Klein : haut en couleur

    Julian Voloj et Wagner Willian publient aux éditions Marabulles Yves Klein : Immersion, une plongée dans la vie et l’œuvre d’un grand artiste avant-gardiste du XXe siècle, célèbre pour son utilisation singulière du bleu. 

    Yves Klein naît à Nice le 28 avril 1928, dans une famille d’artistes. Son immersion précoce dans le monde de l’art informel et du post-impressionnisme n’est sans doute pas étrangère à sa trajectoire de vie, vertigineuse. Julian Voloj et Wagner Willian donnent à voir un enfant observant ses parents, bohèmes et créatifs, s’affairer dans leur atelier. 

    En plus d’un penchant précoce pour les arts picturaux, le jeune Klein se passionne pour le judo et matérialise l’idée, à 20 ans, de composer une symphonie monoton-silence : un chœur et des instruments émettent un seul et unique accord en continu, suivi d’un silence d’une même durée. C’est en quelque sorte l’équivalence conceptuelle de la monochromie picturale, qui deviendra l’une de ses grandes affirmations artistiques ultérieures.

    À Londres, Yves Klein devient l’apprenti de Robert Savage. Cette période d’apprentissage intensif dans les polissages de cadres, les mélanges de pigments et les dorures à la feuille d’or pave la voie à ses futures expérimentations avec la couleur bleue. Petit saut temporel, grand bond géographique. De voyage au Japon, Klein organise des expositions consacrées aux œuvres de ses parents et poursuit son étude du judo, dont il entend maîtriser tous les aspects. 

    Graphiquement, l’album est déjà somptueux, avec ses vignettes soigneusement agencées, ses couleurs parfois distillées çà et là, comme si elles étaient appliquées au pinceau, et ses diverses expérimentations, par exemple avec des dessins en noir et blanc contrastant avec des couleurs presque palpables, aux effets étudiés (dans des pots à peinture, sur des cadres, etc.). L’art se raconte avec art.

    Quand il rentre en France en 1954, Yves Klein est auréolé du 4ème dan, accédant ainsi au meilleur niveau européen. Mais ses grades ne sont malheureusement pas valides dans l’Hexagone, ce qui lui vaut autant de colère que de désarroi… Il publie néanmoins un livre sur son sport favori, et il part l’enseigner en Espagne. Yves Klein : Immersion se penche par ailleurs sur la vie spirituelle du peintre : il est influencé par deux philosophies, le shintoïsme et le bouddhisme zen d’un côté, avec la méditation et la sagesse, et le catholicisme de l’autre, auquel sa tante l’a initié lorsqu’elle s’occupait de lui pendant sa jeunesse. 

    En sus des informations biographiques qu’ils dispensent, Julian Voloj et Wagner Willian portraiturent un homme obstiné, cherchant à s’affranchir de l’ombre de ses parents, déterminé à concrétiser ses projets et jusqu’au-boutiste au point de faire boire à ses invités, lors d’une Exposition à Paris en 1958, un cocktail qui a pour effet de donner à leur urine la couleur bleue bientôt emblématique de son œuvre. 

    Il faut dire qu’Yves Klein est convaincu de l’avenir monochrome de la peinture. Son partenariat avec un groupe chimique et pharmaceutique pour développer un pigment bleu unique en son genre débouche sur la création de l’International Klein Blue (IKB), une couleur au mat et à la luminosité sans pareils. « J’ai créé une véritable atmosphère de sensibilité picturale. » L’art est un champ de bataille permanent entre les lignes et la couleur ; Yves Klein le sait et rêve d’y planter son étendard.

    L’homme prend ensuite part au mouvement du nouveau réalisme, fondé par le critique d’art Pierre Restany. Il s’adonne à l’anthropométrie, une expérience qui implique des « pinceaux vivants » (des femmes nues). Sa mort intervient alors qu’il est au faîte de sa gloire. Fauché par plusieurs crises cardiaques successives, il apparaît dans l’album, de manière poétique, en chute libre dans une immensité bleue riche en nuances et transpercée de lumière. Il n’a alors que 34 ans, mais il semble déjà avoir vécu plusieurs vies.

    L’ouvrage, d’excellente facture, se clôture par un dossier didactique et chronologique, avec de nombreuses photographies, montrant par exemple les « pinceaux vivants ». Yves Klein : Immersion dresse un portrait dense d’un artiste qui a défié les conventions, repoussé les limites de la peinture et laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de l’art. 

    J.F.


    Yves Klein : Immersion, Julian Voloj et Wagner Willian – Marabulles, avril 2024, 160 pages

  • L’Armée des ombres : l’éclat de résistance

    L’Armée des ombres (1969) – Réalisation : Jean-Pierre Melville.

    Sur la partition désormais familière de Melville, son public sait reconnaître les motifs et la rythmique si particulière. Lenteur, méthode, précision, privilège sur le cadre et point de vue externe se focalisant sur les actes sont les composantes de son esthétique. 

    Jusqu’alors, Melville avait mis celle-ci au service du monde des gangsters qui le fascine, et en hommage au film noir, dont il se veut un jalon, entre le classicisme et la modernité à venir qui se réclamera de lui. En traitant de la Résistance, tant avec ses souvenirs propres que ceux de l’excellent livre de Kessel, L’Armée des ombres va faire cohabiter avec sa sécheresse traditionnelle le pathétique inhérent à son sujet ; force est de constater que l’alchimie est parfaite. On est bien loin de la littérarité excessive du Silence de la mer, et la maturité du cinéaste irradie tout son film.

    La dilatation temporelle où aucune ellipse ne vient sacrifier les gestes au profit d’une efficacité narrative, la lenteur sont au service d’une intensité phénoménale. Melville fait preuve d’une intelligence redoutable dans le traitement de son sujet, aux antipodes du traditionnel film de guerre où le protagoniste idéalisé alterne scènes d’actions héroïques et pathos surdimensionné. 

    Comme souvent chez Melville, le récit est celui de plans. Ourdis dans le silence, fomentés à voix basse, ils exigent méthode et surtout renoncement ; car le réseau n’est qu’une somme de solitudes, et si les personnages sont hors du commun, c’est davantage pour leur sacrifice que par leurs faits d’armes. À l’extérieur, on se tait. La ville si chère au cinéaste est devenue muette et menaçante : le lieu public est celui de l’exposition, les bâtiments, des murailles dont les étroites grilles séparent les torturés des passants, libres en sursis ou collaborateurs passifs. 

    Pas de mythe, donc, mais une succession de choix. Comment tuer en silence un traître. Exécuter ou non une figure de proue s’étant laissé aller à préférer sa famille. 

    L’armée des ombres travaille dans l’obscurité. Le cadrage, l’une des grandes forces de Melville, est ici carcéral : les couloirs qui conduisent au peloton d’exécution, la cour de la Gestapo à Lyon… Deux séquences majeures, la tentative d’exfiltration de Felix et l’exécution sous-terraine, sont d’une construction absolument remarquable. Dilatées, épurées, sans affèteries, elles emprisonnent le spectateur dans un étau implacable.

    Autre fait nouveau, un personnage féminin qui impose sa présence, à travers Simone Signoret (s’inspirant de Lucie Aubrac qui fut son professeur). Digne, matriarcale, puissante, pour une fois à l’égal des hommes dans l’univers si masculin de Melville, elle parachève le tableau de cette humanité solidaire et déterminée. 

    Le carnage qui clôt la majeure partie des films de Melville reste ici en vigueur ; les effets de la Résistance ne sont pas vus, tout comme on n’insiste pas sur les exactions des Allemands, à une scène près, celle de la fusillade. De la torture, on ne voit que les traces sur les visages. L’exaltation des résistants est donc particulièrement tragique : isolés, traqués, s’imposant une vie monacale, ils sont des martyrs avant d’être des héros, des tueurs avant d’être les sauveurs de la patrie. La frontière ténue entre l’admiration et la condamnation qu’on constatait dans les films où Melville traite des gangsters est donc aussi à l’œuvre ici. Cette pudeur, cette justesse de l’exploration d’hommes embourbés dans l’Histoire est ce qui fait de L’Armée des ombres un film immense. 

    Éric Schwald

  • Bukowski, une vie extraordinaire

    Dans la biographie Bukowski, une vie (éditions Au Diable Vauvert), Neeli Cherkovski dresse un portrait intime et nuancé de Charles Bukowski, figure emblématique de la littérature américaine du XXe siècle. À travers une série d’anecdotes, de souvenirs personnels et d’analyses des œuvres de l’auteur américain, il nous invite à sonder les différentes facettes de cet écrivain aussi talentueux que controversé. 

    La jeunesse de Charles Bukowski est marquée par une relation difficile, souvent dysfonctionnelle, avec ses parents. Pris dans un carcan qui ne correspond en rien à sa personnalité, le jeune garçon poursuit, en solitaire, une quête de liberté résolue. « Les Bukowski menaient une vie très ordonnée. Plus ses parents lui imposaient leurs règles, plus Hank se tournait vers sa sagesse d’enfant pour trouver le bonheur. Sa mère demeura distante durant toute son enfance. Il enviait les autres enfants lorsqu’il les voyait jouer avec leurs parents. Hank se dota de mécanismes de défense qui lui étaient propres. Il apprit à observer les autres avec attention, en se concentrant particulièrement sur leurs gestes et leurs expressions. Ses parents avaient beau être trop occupés pour l’aider dans son interprétation du monde, et leurs enseignements avaient beau lui paraître suspects, il savait qu’il avait en lui de quoi aborder toute nouvelle rencontre et toute situation inhabituelle. »

    Déjà semble poindre l’un des thèmes récurrents de l’ouvrage de Neeli Cherkovski : la lutte incessante de Charles Bukowski contre les contraintes d’une société qu’il perçoit comme oppressante et hypocrite, et qu’il va effeuiller avec un certain cynisme. Pour le comprendre, le biographe va nous guider à travers les différentes périodes de la vie de l’écrivain, de son enfance solitaire et douloureuse à Los Angeles jusqu’à son ascension en tant qu’écrivain reconnu, sans jamais omettre les nombreuses zones d’ombre, parfois retentissantes, qui ont jalonné son existence. Qu’il s’agisse de la violence de son père, qui le corrigeait au moindre faux pas, de la passivité de sa mère, spectatrice silencieuse, ou de l’alcoolisme qui a ensuite grandement conditionné sa vie, chaque épreuve a contribué à façonner la voix, unique et marginale, d’un auteur à la fois brut et empreint d’une compassion sincère pour les parias de la société états-unienne.

    « Henry saisit fermement son cuir à rasoir pendu à son clou, et ordonna à son fils de baisser son pantalon. Les coups se mirent à pleuvoir, la douleur entraînant peu à peu un horrible engourdissement. Les larmes gonflèrent les yeux de Hank. Par chance, il ne pouvait entendre les paroles vociférées par son père. La seule chose qu’il entendait, la seule chose qu’il sentait, c’était le cuir qui fouettait sa peau. » À la maison, la pression est souvent asphyxiante, parfois insoutenable, et la Grande Dépression frappe en outre de plein fouet la famille Bukowski. Le peu de satisfaction qu’Hank tire, il le doit à son indépendance d’esprit, à ses pérégrinations avec ses amis, puis à l’écriture, de manière précoce, se faisant notamment remarquer à l’occasion d’une rédaction sur une visite du président Hoover. Un coup d’essai suffisant pour convaincre le jeune garçon que les gens préfèrent les belles histoires aux réalités décevantes.

    Se considérant lui-même comme un second couteau dans la vie sociale, ce malgré l’influence avérée de ses assertions sur ses pairs, Hank trouve refuge dans la bibliothèque du quartier. Il devient un lecteur compulsif, s’évade dans les livres, se soustrait momentanément d’une normalité rigide imposée par des parents peu à l’écoute de ses besoins. Ses nombreuses découvertes littéraires alimentent, déjà, sa révolte contre les conventions sociales et familiales, trop corsetées pour pouvoir s’y épanouir.

    Plus tard, déterminé à poursuivre ses aspirations d’auteur, contre lesquelles son père s’insurge, Hank quitte la maison familiale pour vivre dans un quartier populaire de Los Angeles. Il continue ses études universitaires au LA City College mais trouve dans les rues de la ville une source d’inspiration bien plus foisonnante que les cours académiques. Le centre-ville de Los Angeles se mue sous ses yeux aiguisés en théâtre vivant ; aux premières loges, il observe la diversité humaine et l’effervescence urbaine avec une acuité appelée à façonner ses écrits futurs.

    En plus de narrer avec style la genèse d’un grand auteur, Neeli Cherkovski aborde généreusement les contradictions de Charles Bukowski : un homme qui, malgré sa réputation de misanthrope et de provocateur, se montrait capable de moments de pure tendresse et de vulnérabilité. Ses relations avec les femmes, ses amis et même ses adversaires témoignent peut-être mieux que n’importe quel discours de ses aspérités parfois inconciliables. D’abord peu à l’aise avec la gent féminine en raison de ses cicatrices au visage et persuadé du bien-fondé de l’écriture en solitaire, Hank va ensuite multiplier les expériences amoureuses et puiser dans la vie quotidienne, ses lassitudes et ses outrances de quoi donner corps à ses ouvrages. En parallèle, son travail à la poste lui offre une stabilité financière bienvenue mais contribue, par son caractère aliénant, à plusieurs épisodes dépressifs. Il aboutit surtout au premier roman de Bukowski, sobrement intitulé Post Office, paru en 1971. 

    Petit retour en arrière. Comme l’indique Neeli Cherkovski : « Dès la fin des années 1950, Hank fut considéré comme une voix importante de la scène poétique underground, convoité par les éditeurs de publications confidentielles qui avaient à cœur d’ajouter son nom à la liste de leurs contributeurs. Quand un de ses poèmes paraissait dans une revue un peu plus classique et guindée, il soulevait dans son sillage une vague de désabonnements et de lettres furieuses adressées au directeur de la publication. » On le voit, avant Post Office, l’auteur est déjà précédé d’une réputation duale, de génie littéraire apprécié des marginaux doublé de malotru infréquentable. Il faut dire qu’il remet régulièrement des pièces dans la machine à controverses. Un exemple édifiant : « Hank se tenait au milieu de gens qui allaient au cinéma, tous bouche-bée. Il criait des grossièretés. Tout à coup, il baissa sa braguette et jetant un coup d’œil dans ma direction, afficha un petit sourire narquois en s’exhibant face aux passants. Il dansait en chantant une vieille chansonnette, comme une sorte de rituel délicat, presque élégant dans son mépris, puis il se mit à agonir de salves d’insultes toute personne à portée de voix. »

    L’homme fait l’auteur, l’auteur fait l’homme

    L’ouvrage de Neeli Cherkovski ne se limite aucunement à une biographie traditionnelle ; en radiographiant la personnalité et les actes de Bukowski, il s’épanche sur son processus créatif, son impact sur la littérature contemporaine, sa manière de se mouvoir dans un monde dont il appréciait surtout les marges et les pointillés. Hank croit en une poésie détachée des préoccupations sociales, centrée sur l’exploration personnelle, et rejette en tout état de cause de nombreux écrivains de sa génération, dont ceux issus du mouvement Beat. Il nourrit un mépris manifeste pour le poète et scénariste John William Corrington, le réduisant « à une espèce de personnes qu’il avait croisée toute sa vie, que ce soit à l’école, aux cours artistiques de la faculté ou dans ses divers emplois : les tenants de l’institution ».

    Tout, ou presque, a été dit sur Charles Bukowski, son tempérament borderline, sa misogynie, son alcoolisme. On découvre pourtant, à travers ses relations avec ses compagnes ou ses éditeurs, qui occupent une place importante dans cette biographie, ainsi que par son amitié avec Neeli Cherkovski, un homme complexe, ambivalent, et terriblement attachant. Capable de se porter au plus près de l’être dans ses poèmes et ses romans, puis de s’abandonner aux outrances les plus pathétiques. 

    Son éditeur John Martin, qui admirait l’honnêteté de ses écrits, mettait en parallèle Hank et D.H. Lawrence ou Henry Miller. Le succès aidant, Bukowski voyage en Europe, en Allemagne, où il donne une lecture mémorable à Hambourg, puis à Paris, où il se distingue (encore) par ses frasques et ses excentricités, avant d’opérer un retour remarqué en Amérique, et plus précisément à Hollywood, où il travaille avec Barbet Schroeder et écrit le scénario de Barfly. Il y met en scène son alter ego, Henry Chinaski, un homme usé par la vie, choisissant de se perdre dans la bouteille et les bars plutôt que de se conformer à une société avec laquelle il est en désaccord. L’écriture se fait visuelle, mais les tropes de l’artiste persistent. 

    Tout Bukowski est peut-être là, documenté, dans la manière dont l’auteur a évoqué à travers le temps son double fictionnel. « Chinaski est présenté comme un homme au regard fou, affaibli par des cuites sans fin à la vinasse, incapable de trouver le moindre boulot de commis ou de manutentionnaire pour survivre. » Neeli Cherkovski nous invite toutefois à regarder par-delà, dans ce que la déraison et le talent ont produit de plus estimable. Car il fallait bien un homme tout en fêlures, circonstanciellement nomade, occasionnellement emprisonné ou cloué sur un lit d’hôpital, tour à tour exalté et désespéré, pour conférer à l’auteur de quoi verbaliser son environnement immédiat.  

    J.F.


    Bukowski, une vie, Neeli Cherkovski – Au Diable Vauvert, mars 2024, 504 pages

  • Utopie : identités mouvantes

    Les éditions Delcourt publient le second tome d’Utopie, de Rodolphe et Griffo. Caractérisé par les mécanismes de contrôle sociétal et de désagrégation identitaire qu’il met en vignettes, l’album s’adosse une nouvelle fois à Will Jones, dans un futur dystopique où la technologie et la manipulation psychologique façonnent un nouvel ordre mondial terrifiant. 

    L’implant introduit dans le cerveau de Will Jones doit à tout prix être annihilé par un brouilleur. Il permet de localiser le fonctionnaire renégat, d’insinuer dans son esprit une image idéalisée du régime. Pis, comme lui annoncent ses nouveaux acolytes : « À faire de vous, les Plus, de braves petits gars obéissants, faciles à surveiller et prêts à gober tout ce qu’ils veulent ! » Rodolphe et Griffo remettent le couvert avec zèle : en quelques pages, la dystopie qu’ils ont charpentée – en rendant abondamment hommage aux classiques du genre – nous apparaît déjà glaçante, avec un pouvoir capable de tout pour maintenir le statu quo.

    Pour Will comme pour Guy Montag (Fahrenheit 451) ou Bernard Marx (Le Meilleur des mondes) avant lui, l’éveil est brutal. La vérité, jusque-là savamment dissimulée, le sort de la caverne platonicienne avec douleur. L’Académie majestueuse, par exemple, n’est qu’un édifice en décrépitude, dont les failles renvoient directement à celles du régime. Ce second tome permet justement de les creuser plus avant ; il est bâti sur la fuite de Will et les tentatives du pouvoir de le réinsérer dans ses structures de contrôle. Et tout semble passer par le reformatage identitaire.

    « Ce sont les effets du reconditionnement. L’impression d’être ballotté entre différentes personnes… » Will n’a pas échappé longtemps à ses geôliers. Chaque jour, il se réveille nanti d’une nouvelle identité, en harmonie avec les attentes d’une dictature pour qui les apparences font foi. Il cherche à résister mais ne peut cependant se soustraire aux expériences auxquelles on l’expose. « Le capitaine Wards est passé tout à l’heure pour vous contrôler. Il n’était pas content du tout… Il paraît que vous vous cabrez. C’est le mot qu’il a dit. Que vous refusez le parcours… » Dans Utopie, l’identité devient une variable d’ajustement, interchangeable, en prise avec la déshumanisation et la surveillance omniprésente.

    La trajectoire de Will Jones à travers ses divers reset – de l’évadé au soldat en passant par le sauveur acclamé – tire peut-être un peu sur la longueur, mais elle illustre la patiente dissolution de l’identité personnelle sous l’effet du reconditionnement. Ce processus de réhabilitation, conçu comme une punition pour sa désobéissance, reflète les méthodes extrêmes de contrôle psychologique et physique employées par le régime. Les souvenirs fabriqués, les affects manufacturés questionnent la nature même de l’existence et du libre arbitre dans un monde où la technologie permet de remodeler à volonté la psyché humaine.

    Pendant ce temps, Bleue reste en arrière-plan. Jamais loin, mais toujours dans une forme d’abstraction. Rodolphe et Griffo narrent avant tout les difficultés de leur protagoniste à s’affranchir d’une dictature tentaculaire et cramponnée à son idéologie. C’est la résilience de l’esprit humain face à l’oppression. Moins dense que le premier tome, cette suite apparaît comme un faux temps mort, une lutte de position pour la liberté avant que ne se délient vraiment les intrigues et leurs enjeux. On espère à cet égard que les (bonnes) surprises seront au rendez-vous. 

    J.F.


    Utopie (T02), Rodolphe et Griffo – Delcourt, mars 2024, 48 pages 

  • La Métamorphose : Kafka adapté en manga

    Les éditions Soleil publient une adaptation manga de La Métamorphose, œuvre majeure de Franz Kafka parue en 1915. En maître incontesté de l’allégorie, l’auteur austro-hongrois plonge le lecteur dans un récit à la fois absurde et tragiquement humain, où Gregor Samsa, représentant de la classe moyenne laborieuse, se voit transformé en un insecte monstrueux, au grand dam de ses proches…

    Bien ancré dans son temps, La Métamorphose s’inscrit dans un contexte historique caractérisé par l’angoisse et l’incertitude. Au début du XXe siècle, la Première Guerre mondiale et les progrès techniques insinuent le doute parmi les populations européennes. En clerc, Franz Kafka pose son récit en miroir et cristallise quelques-uns de ses motifs récurrents : l’angoisse face à l’autorité, l’étrangeté au sein du familier, la lutte contre une société oppressante… 

    Son protagoniste, Gregor Samsa, est un jeune représentant de commerce. Pour subvenir aux besoins de sa famille, menacée par les créanciers et dépendante de son salaire, il promeut de seuil en seuil ses tissus. Ce travail est précaire et exténuant, l’obligeant à avaler les kilomètres, parfois en pure perte. Il le confronte par ailleurs à une concurrence qui, ciblant ses potentiels clients, le prive d’une partie de ses émoluments. 

    Un matin, Gregor se réveille transformé en une créature insectoïde à taille humaine. Ce changement radical, dont les réminiscences apparaîtront plus tard dans le film de David Cronenberg La Mouche (1986), bouleverse non seulement sa vie, mais également celle de sa famille, bientôt dépourvue de ressources financières. Le travail l’aurait-il aliéné et déshumanisé au point d’altérer sa nature profonde ? Et comment ses proches vont-ils réagir face à cette situation tragique ? 

    Ces questions sous-tendent l’œuvre, qui se propose de suivre l’évolution de cette existence nouvelle, entre compassion et rejet, espoir et solitude. Gregor ne peut s’adapter à cette condition régressive, il vit reclus dans sa chambre, limitant au maximum les contacts avec sa famille, laquelle oscille entre honte, peur et acceptation contrainte. Même les liens les plus solides s’effilochent peu à peu, laissant poindre une rupture inévitable.

    Sens, famille et identité

    L’aliénation, au cœur de La Métamorphose, se manifeste tant sur le plan physique que psychologique, révélant les fractures extérieures, entre l’individu et sa communauté, et intérieures, propres aux sentiments et à l’estime de soi. La transformation de Gregor en insecte agit comme une dépossession de son humanité, engendrée par un travail harassant, qui réduisait l’être et ses perspectives à leur plus basse expression fonctionnelle. En contrepoint, la famille, pilier traditionnel, se leste de crainte, puis d’indifférence, et enfin d’hostilité. La rapide désagrégation des rapports entre le jeune représentant et les siens devant l’épreuve souligne la fragilité des relations interpersonnelles, trop souvent conditionnées par les utilités sociales et économiques.

    La question de l’identité forme un autre axe de réflexion. Dans le manga, sensible aux charmes d’une jeune femme, Gregor perçoit le tableau qu’elle lui a offert comme le dernier bastion d’une normalité qui s’évapore. Malgré sa métamorphose, il a conservé sa conscience et ses souvenirs humains ; il se débat ainsi avec l’inadéquation entre son être intérieur et son apparence monstrueuse. Mais peut-on vraiment persister dans son humanité quand on en perd l’aspect et, subséquemment, le crédit ?

    En exploitant le contraste entre la banalité du quotidien et l’extraordinaire mutation de son protagoniste, Franz Kafka organise un débat qu’il ne nomme pas explicitement. C’est par la transformation intérieure de la famille Samsa, plus que par celle, extérieure, de Gregor, que se reflète subtilement la dégradation de valeurs qui fuient l’espace domestique, devenu utilitariste et obsédé par les biens matériels. L’empathie et le soutien cèdent place à l’égoïsme et à la cruauté. Et la vraie monstruosité, celle que dénoncent pareillement le roman et son adaptation, est probablement à chercher ici. 

    Polysémie

    Dans La Métamorphose, les transformations ne sont pas seulement physiques, et l’album en rend parfaitement compte. L’appartement de la famille Samsa, un cadre de vie jusque-là sécurisant, se mue en une prison pour Gregor, reflétant son isolement croissant et sa déchéance physique. La figure paternelle, initialement présentée comme affaiblie et dépendante, reprend vigueur et autorité face à la crise, réaffirmant le patriarcat familial en réponse à l’anomalie. Même une simple pomme, telle une métaphore du fruit défendu de l’Eden, devient une arme infligeant douleur et punition, provoquant une blessure fatale chez Gregor et la faillite de la famille nucléaire face à l’épreuve.

    L’interaction entre les personnages et leur environnement révèle à son tour la complexité des relations familiales et l’état d’aliénation des Samsa. Le retrait progressif des meubles de la chambre de Gregor, censé lui faciliter le mouvement, le condamne en réalité dans son inhumanité. Cette approche est accentuée par les dispositifs narratifs déployés, qui favorisent l’empathie pour Gregor et sursignifie le caractère claustrophobique de son existence – on pense par exemple aux vignettes où il apparaît caché, apeuré, sous le mobilier.

    Finalement, que révèle la condition de Gregor ? Que le matérialisme et l’utilitarisme l’emportent sur la famille, que l’altérité, pourtant potentiellement précieuse, ne peut faire son lit dans l’insignifiance, voire la médiocrité. La métamorphose peut également être vue comme une allégorie de l’individu dans la société européenne pré-guerre, marquée par la montée des tensions sociales et politiques. S’il se permet quelques libertés avec le texte originel, le manga ne perd en effet rien de son essence et de ses tropes. 

    Une lecture psychanalytique, freudienne et oedipienne, est permise mais a toutefois été battue en brèche, en son temps, par Vladimir Nabokov. Il s’agit d’évaluer le fils à l’aune du père et des affects qu’il fait naître en lui. La grille d’analyse marxiste est peut-être plus pertinente et substantielle, avec la double exploitation de Gregor, par son patron et par ses proches, aboutissant à l’aliénation, la déshumanisation et enfin la mutation. Il demeure cependant une troisième voie, que nous n’avons pas encore évoquée : la perspective existentialiste. Cette dernière soulignerait la quête de sens dans un monde absurde, où la transformation de Gregor constituerait un acte de libération tragique face au diktat de l’argent et des conventions sociales.

    Riche en conflits internes, pas dénué d’ironie, La Métamorphose aborde de manière originale les questions de compassion, d’amour familial et de sacrifice. Les moments de tendresse de Grete, sa volonté initiale de prendre soin de son grand-frère Gregor s’expliquent notamment par le soutien indéfectible de ce dernier face à leur père, qui ne supportait pas la musique de la jeune femme. Mais la transformation d’un corps a aussi mené à celle des esprits, et les liens se sont relâchés au point d’irrémédiablement se briser. Il ne faut pas négliger cet élément : bien que spectaculaire, la métamorphose n’est qu’un élément perturbateur qui va redessiner la topographie familiale, véritable fer de lance du récit de Kafka. On en retrouve toutes les étapes, bien agencées, dans cette adaptation très réussie. 

    J.F.


    La Métamorphose, Franz Kafka et Variety Artworks – Soleil, mars 2024, 192 pages

  • La Poursuite infernale : à l’Ouest, tout est nouveau

    La Poursuite infernale (1946) – Réalisation : John Ford.

    Naissance d’une nation : tel semble être le programme de Ford dans ses westerns. Dans ce chapitre, le meurtre fondateur du frère permet au protagoniste de devenir shérif d’une ville en proie au chaos des temps premiers : boissons, flingues et vols font loi. Fonda et son regard pur vont progressivement civiliser cette cité naissante, ambivalente à l’image de son grand représentant, Doc Holliday. Oscillant entre la violence de son statut de parrain local et un passé d’homme du monde (médecin, fiancé) qu’il noie dans la boisson, c’est un personnage fordien par excellence, blessé et mélancolique, fascinant et inquiétant. 

    Le trio amoureux, partition habituelle du cinéaste, se voit ici dédoublé : deux hommes pour la même femme, certes, mais une rivale qui s’y adjoint : au doublé masculin fondé sur une rivalité de plus en plus complice répond celui d’une femme à double face, la jolie institutrice de la vieille Europe et la féline au sang chaud du cabaret aviné. 

    Dans ce curieux ménage à quatre, où les personnages secondaires ont toujours la même épaisseur, le ballet d’une vie peut prendre ses marques. Comme souvent chez Ford, l’intrigue première, qui prendra quelques fausses allures de policier (qui a tué le frère d’Earp et comment le retrouver ?), est par instants délaissée au profit d’une évocation distendue du quotidien : place à Shakespeare et ses monologues, à l’oisiveté d’un shérif se balançant sur sa chaise, moments aussi uniques qu’authentiques. 

    La vie de la cité, Earp la gère avec fermeté : il s’agit souvent de coller un poing dans la figure de celui qui, trop alcoolisé, tente de la faire revenir à l’âge de pierre, ou de fouler le parquet d’une Eglise encore en construction pour la consacrer à l’échelle humaine. 

    Une fois la communauté établie, le règlement de comptes à OK Corral pourra s’établir. La raréfaction de la parole laisse place à une situation de plus en plus tendue, chorégraphiée et tout entière au service de l’image. 

    Et si l’on clairsème les rangs des protagonistes avant l’élan vers les horizons sans cesse fuyants du far west, ce n’est pas sans la promesse d’un retour pour construire cette fameuse unité familiale, quête toujours vivace, mais sans cesse différée des protagonistes fordiens.

    Éric Schwald

  • Quand la nuit tombe : dans l’angle mort du nazisme

    Les éditions Delcourt publient Quand la nuit tombe, de Marion Achard et Toni Galmés. Le récit, construit à hauteur d’enfant, raconte les péripéties d’une famille juive dans la France occupée.

    Dans les plaines reculées qui bordent Grenoble, un chalet solitaire se mue en abri précaire pour Lisou et sa famille. L’air y est empreint d’une froideur qui dépasse la morsure de l’hiver ; c’est le froid de la peur, persistant, qui s’insinue dans les cœurs et gèle les espoirs de liberté. Septembre 1943 avait vu leur fuite désespérée vers cette cachette, loin, espéraient-ils, des griffes acérées du mal nazi, qui parcourait l’Europe.

    Lisou, les yeux grands ouverts sur un monde qu’elle peine à comprendre, vit chaque jour dans l’angoisse et l’incertitude. Sa famille, juive mais détachée de toute croyance, a été catapultée dans une lutte pour la survie, un combat quotidien contre l’oppression nazie. Le chalet est devenu leur univers, un microcosme de crainte et d’amour, où chaque bruissement de feuille, on l’imagine, peut signifier tout et rien à la fois.

    Les nouvelles, lorsqu’elles arrivent, portent les échos assourdis des horreurs commises plus loin, en ville ou par-delà. Des voix étouffées par la distance rapportent les rafles, les disparitions, les agissements abjects des Allemands. Lisou, avec l’innocence propre à l’enfance, ne comprend pas pourquoi on la tient éloignée des discussions entre adultes. On tente de bâtir des remparts imaginaires contre une terreur qu’elle subit pourtant au quotidien. 

    Février 1944 marque la fin de ce fragile répit. Un jour, Mylaine, l’aînée, trompe la vigilance des officiers allemands, qu’elle envoie sur une mauvaise piste. Lisou a à peine le temps de s’enfuir. Sa sœur est condamnée. Quand la nuit tombe ne l’omet pas : la Seconde guerre mondiale a déchiré les familles, souvent laissées sans nouvelles de leurs proches. Pour Lisou et les siens, c’est bientôt une course éperdue vers la Suisse qui s’annonce, chaque pas devenant l’affirmation d’une volonté de vivre. 

    Marion Achard et Toni Galmés échafaudent un récit d’une grande sensibilité, qu’ils restituent à travers les yeux d’un enfant. Tout est là : la bravoure dans l’épreuve, la famille, l’angoisse, les privations, les autorités françaises poussées à la collaboration. La pression des Allemands sur le gouvernement de Vichy pesait en effet lourd et chaque jour semblait plus périlleux que le précédent. Cachée jusqu’à la fin du conflit, Lisou vit dans l’ombre, portant en elle les cicatrices invisibles de son périple. 

    Quand la nuit tombe est un témoignage de résilience face à l’oppression et l’inhumanité, une ode à la solidarité et au courage qui, même dans les heures les plus sombres, ne s’éteignent jamais. Avec des dessins dont la douceur est inversement proportionnelle à la dureté des événements contés, le roman graphique immerge le lecteur dans une tranche de vie qui éclaire, avec beaucoup de justesse, la grande Histoire.  

    J.F.


    Quand la nuit tombe, Marion Achard et Toni Galmés – Delcourt, février 2024, 128 pages

  • Des coordinateurs pour gérer l’intimité sur les plateaux de tournage

    En plus d’avoir secoué et partiellement purgé le milieu hollywoodien, l’affaire Weinstein et ses avatars ont eu quelques effets positifs sur l’organisation des tournages. Parmi eux : le recours plus courant aux coordinateurs d’intimité.

    Souvent associé à l’industrie du divertissement, et en particulier au cinéma et à la télévision, le métier de coordinateur d’intimité demeure relativement peu connu du grand public. Récent mais en plein essor depuis les révélations en cascade du mouvement #MeToo, il regroupe des professionnels chargés de veiller à ce que les séquences impliquant des actes intimes, telles que les scènes de nudité, de baiser ou de sexe, soient tournées de manière respectueuse, sécurisée et consentie pour l’ensemble des parties impliquées. C’est à cette fin que le coordinateur d’intimité va travailler en étroite collaboration avec le réalisateur d’un film ou d’une série, les acteurs concernés et l’équipe de production, permettant de planifier au mieux l’exécution de ces scènes, de manière professionnelle et éthique.

    Prenons l’exemple, relativement banal, du tournage d’une scène de baiser dans une série télévisée. Le coordinateur d’intimité va approcher les acteurs, initier le dialogue avec eux, les informer des attentes de la réalisation mais aussi déterminer les limites et le niveau de confort attendus par chacun. Il peut également être chargé de planifier les angles de caméra et les mouvements des comédiens, dans un double objectif : rester crédible et fidèle aux intentions des créateurs tout en respectant les demandes des acteurs impliqués. Le coordinateur d’intimité joue un rôle plus déterminant encore lors des séquences de nudité et de sexualité : il cherche des compromis entre les différentes parties, établit des protocoles de confidentialité, définit des zones de tournage fermées et le nombre de personnes présentes sur le plateau.

    Ita O’Brien et Alicia Rodis figurent actuellement parmi les coordinateurs d’intimité les plus célèbres au monde. La première a notamment travaillé pour le Royal Opera House de Londres, tandis que la seconde a accompagné la production de séries en vue telles que The Deuce (HBO) ou Crashing (Channel 4). Elle a aussi contribué à l’institution en 2015 de l’Intimacy Directors International (IDI), une organisation qui forme et certifie des coordinateurs d’intimité, et qui s’est trouvée à l’avant-garde de l’évolution de cette profession. 

    Les interviews qu’Alicia Rodis a données à la presse anglophone constituent une source d’informations précieuse pour mieux appréhender son travail. Fait notable, elle le compare à celui des coordinateurs de combats et de cascades, chargés de veiller à la sécurité et au consentement des comédiens lors du tournage de séquences à risque. Il est vrai que les similarités sont flagrantes, et l’Américaine déplore, en comparaison, le retard pris dans la planification encadrée et négociée des scènes d’intimité. Elle indique que pendant longtemps, les acteurs n’ont eu personne pour les conseiller ou les écouter au moment de se mettre à nu, parfois littéralement, devant une caméra. « Le consentement est l’un des piliers du travail que je fais, et le consentement commence au casting. Nous devons savoir pour quoi les gens s’engagent – au moins l’idée générale – et eux aussi : comment pouvez-vous consentir si vous n’êtes pas informé ? », explique-t-elle notamment dans l’une de ces interviews.

    « Comprendre le conflit et savoir comment résoudre les problèmes », « tricher avec les angles », « gérer les traumatismes » : voici quelques-unes des tâches qui incombent au coordonateur d’intimité. Alicia Rodis rappelle volontiers que le mouvement #MeToo a entraîné une prise de conscience accrue de l’importance de son travail et qu’il a conduit à son expansion. Elle met en avant la centralité d’une communication claire tout au long du processus de création des scènes intimes et ce, dès la préparation. Elle souligne aussi les bénéfices évidents de la formation de professionnels qualifiés et sensibilisés à la diversité et aux problématiques de consentement et de respect sur les plateaux de tournage.

    Idéalement, un travail préparatoire doit être mené avec toutes les parties concernées de manière à ce que tout soit prêt au moment de filmer. Et sur le plateau, les accommodements sont nombreux. « Tout est fumée et miroirs. Donc les gens ont soit des barrières – comme des rembourrages – entre eux, ou, si vous voyez une interaction directe, il y a probablement une prothèse. » Ces dispositions devraient permettre aux acteurs d’éviter les décisions à la hâte, la confusion qu’elles génèrent, voire de potentiels regrets ou blessures psychologiques ultérieurs. Car on le sait, les comédiens meurtris ont été nombreux, et encore récemment, Emilia Clarke, qui campe Daenerys Targaryen dans Game of Thrones, en faisait état.

    J.F.

  • Netflix : l’exigence en jachère 

    Les récentes observations du vidéaste français Adam Bros à propos de Netflix nous ont inspiré cet éditorial, qui peut être lu en complément d’une première analyse portant notamment sur les algorithmes de recommandation. Pourquoi les films Netflix sont nuls ?, se demande le YouTubeur spécialisé dans la culture populaire. Ses éléments d’explication permettent d’appréhender la plateforme sous un angle édifiant.

    Netflix est devenu le symbole du contenu-roi, sauf que la couronne semble faite de papier plutôt que d’or. Adam Bros décrit l’entreprise californienne comme une gigantesque machine lancée dans une quête effrénée pour gagner l’attention des spectateurs. En se connectant au service de streaming, ces derniers ne s’attendent pas à consommer de l’art cinématographique : les films Netflix sont souvent conçus, comme l’explique le vidéaste, pour produire une sorte de tapisserie visuelle et auditive, destinée à être davantage vue qu’appréciée, consommée plutôt qu’analysée. Le spectateur peut ainsi continuer à scroller sur son téléphone tout en suivant de loin le programme qu’il a choisi – ou plutôt : celui que l’algorithme lui aura recommandé.

    Les productions Netflix semblent destinées à être oubliées à peine le générique de fin lancé. La plateforme est souvent critiquée pour sa stratégie consistant à produire du contenu plutôt que des œuvres cinématographiques de qualité. Son approche orientée vers la quantité contribue à l’évidence à diluer la qualité globale de son catalogue de films. Et une chose, qu’Adam Bros épingle avec acuité, permet d’alimenter cette mécanique de la vacuité : la gratuité.

    Une fois l’abonnement mensuel payé, Netflix n’exige plus rien du spectateur, et ce dernier lui rend bien en retour. Il peut regarder ce qu’il veut dans le confort de son domicile, sans surcoût, selon ses envies, en interrompant et en reprenant les programmes à sa guise. Cela a indubitablement abaissé la barre des exigences. Pourquoi se donner la peine de chercher le petit film d’auteur hongrois ou le drame intimiste japonais quand un océan de contenus divertissants, bien que moyens, voire médiocres, est à portée de clic, prêt à engloutir notre temps libre sans nécessiter le moindre effort intellectuel ? Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le spectateur de Netflix est moins un cinéphile qu’un consommateur passif. Il s’abreuve d’heures de films et de séries dans une relative indifférence. Adam Bros note que ses attentes sont en quelque sorte indexées aux conditions très accommodantes de visionnage. 

    Ainsi, l’absence de coût additionnel pour regarder un film spécifique sur Netflix, contrairement à l’achat d’un billet de cinéma ou d’un DVD, mais aussi le fait de rester chez soi au lieu de se déplacer dans une salle de projection, tendent à rendre l’expérience cinématographique moins précieuse, moins événementielle. Le film devient un produit de consommation rapide, à peine plus mémorable qu’une publicité regardée distraitement. La stratégie de Netflix, axée sur la quantité plutôt que sur la qualité, fait de chaque film, tout au plus, un ajout anodin dans un catalogue déjà pléthorique. Cela permet de maximiser les heures de visionnage, mais cela mine surtout l’essence même de ce qui fait le cinéma : un art capable de susciter émotions, réflexions et débats. 

    Au lieu de cela, Netflix sert des plats réchauffés, des comédies randomisées (qu’Hollywood a presque abandonnées), des histoires sans saveur concoctées dans les cuisines d’une industrie du divertissement de plus en plus standardisée. La plateforme et ses avatars ont peut-être gagné la bataille de l'(in)attention, mais à quel prix ? Celui d’une culture cinématographique appauvrie, où l’auteur s’est effacé derrière le faiseur, lui-même soumis aux injonctions des algorithmes et probablement trop conscient que son œuvre n’existera qu’à l’instant T, avant de disparaître des recommandations, et donc des mémoires. Mais qui donc a vraiment envie de cela ?

    J.F.

  • Déclaration des Droits des Femmes illustrée, des mots sur les maux

    Dans sa Déclaration des Droits des Femmes illustrée, l’avocate française Anne Bouillon conjugue la force des images à celle des mots, le poids de l’histoire à l’urgence du temps présent. Préfacé par Shaparak Saleh, organisé autour de la Convention des Nations-Unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes et de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges, l’ouvrage se fait l’écho des luttes et des aspirations de la moitié la plus discriminée de l’humanité, mises en perspective par le biais de nombreuses citations rapportées.

    La préface de l’avocate féministe Shaparak Saleh, cofondatrice du collectif Femme Azadi, concilie déjà passé et présent. Le tragique destin d’Olympe de Gouges, guillotinée en 1793 pour avoir revendiqué l’égalité entre les sexes, apparaît en miroir d’événements contemporains tels que les contestations sociales en Iran. Là-bas, encore aujourd’hui, la parole d’une femme ne vaut guère plus que la moitié de celle d’un homme. Les Iraniennes n’ont pas le droit d’aller au stade, de danser, de chanter, de faire de la moto ou de la bicyclette. Et si elles contreviennent aux règles, elles courent le risque d’être violées pour que leur soient à jamais closes les portes du paradis. C’est entendu : dans de nombreuses sociétés, des inégalités flagrantes persistent, et cela ne fait qu’accentuer la pertinence des deux textes présentés dans cette Déclaration des Droits des Femmes illustrée.

    « La discrimination à l’égard des femmes, du fait qu’elle nie ou limite l’égalité des droits de la femme avec l’homme, est fondamentalement injuste et constitue une atteinte à la dignité humaine. » Pétri de bon sens, l’article I de la Convention de l’ONU n’en est pas moins, circonstanciellement, resté lettre morte. L’exemple iranien n’est en effet que la brindille qui cache la sapinière. La jeune militante Malala Yousafzai a été menacée de mort et contrainte de fuir le Pakistan parce qu’elle se battait depuis des années pour que les filles de son pays puissent aller à l’école. Le féminicide s’invite régulièrement dans les actualités médiatiques. L’ancienne Ministre de la Santé Marisol Touraine annonce même que « les violences faites aux femmes n’épargnent aucun milieu, aucun territoire, aucune génération ». « Partout, elles perpétuent les inégalités et la domination. » 

    La Déclaration des Droits des Femmes illustrée effeuille l’iniquité à travers ses dimensions économiques, juridiques, sociales, conjugales, historiques… Riche d’une collection de citations, elle exprime à travers la voix d’activistes, chercheurs, philosophes, hommes politiques ou auteurs les multiples facettes des inégalités de genre. Toni Morrisson prévient : « L’ennemi ce ne sont pas les hommes. L’ennemi, c’est le concept du patriarcat. Le concept du patriarcat en tant que moyen de régir le monde ou de faire les choses. » Élisabeth Badinter ajoute dans Le Conflit, la femme et la mère : « Le retour en force du naturalisme, remettant à l’honneur le concept bien usé d’instinct maternel et faisant l’éloge du masochisme et du sacrifice féminins, constitue le pire danger pour l’émancipation des femmes et l’égalité des sexes. » 

    Anne Bouillon, à travers ses commentaires contextuels et analytiques, met en exergue les avancées légales tout en soulignant les disparités persistantes, notamment en termes de salaire et de représentation politique. Elle souligne le besoin de questionner non seulement les structures légales mais aussi les constructions sociales et culturelles qui perpétuent l’inégalité. En 1872, Victor Hugo regrettait que la femme soit une esclave selon la réalité et une mineure selon la loi. En son temps, George Sand rappelait que le remède aux injustices sanglantes et aux misères sans fin tenait à la liberté de rompre et de reformer l’union conjugale. Depuis le Code civil napoléonien, du chemin a été parcouru, mais les différences n’ont pas été complètement gommées pour autant.  

    Peut-on vraiment jeter aux oubliettes les déclarations de Friedrich Engels sur l’esclavage domestique ? « La société moderne est une masse qui se compose exclusivement de familles conjugales, comme autant de molécules. De nos jours, l’homme, dans la grande majorité des cas, doit être le soutien de la famille et doit la nourrir, au moins dans les classes possédantes ; et ceci lui donne une autorité souveraine qu’aucun privilège juridique n’a besoin d’appuyer. » En présentant et commentant les textes de l’ONU et d’Olympe de Gouges, Anne Bouillon démontre que les problèmes d’hier produisent encore leurs effets aujourd’hui, de manière plus discrète mais non moins controversée.

    La reconnaissance du travail comme vecteur d’émancipation est soulignée par Simone de Beauvoir : « C’est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle. » Cette assertion résonne particulièrement dans le contexte actuel de lutte pour l’autonomie financière des femmes. Olympe de Gouges, dans sa Déclaration, rappelle que tous les citoyens, quel que soit leur genre, doivent pareillement concourir à l’élaboration des lois, qui n’est autre que l’expression de la volonté générale. Il a pourtant fallu attendre avril 1944 pour que les femmes deviennent électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes. Les portes de la magistrature leur ont été quant à elles timidement ouvertes… en 1946. 

    Angela Davis, Mahatma Gandhi, Judith Butler, Emmeline Pankhurst, Arthur Rimbaud, Benoîte Groult, Montesquieu, Hillary Clinton : tous ont, épisodiquement ou sur la durée, évoqué le sort des femmes. Anne Bouillon les convie dans sa Déclaration des Droits des Femmes illustrée. Tandis que l’auteure rappelle qu’en 2021, sur six millions de personnes en situation d’exploitation sexuelle commerciale forcée, cinq étaient des femmes et des filles, leurs déclarations viennent corroborer et expliciter les enjeux entourant plus globalement la condition féminine. Forcément, en la matière, le livre ne pouvait passer sous silence le combat de Simone Veil concernant l’avortement et sa légalisation. On retrouve ainsi une déclaration devenue célèbre, lorsque la députée s’exprime devant l’Assemblée nationale pour promouvoir sa loi.

    Testament de résilience et de lutte, cette Déclaration des Droits des femmes illustrée rend compte des combats passés et actuels. Il se range sans rougir parmi la littérature féministe francophone et accompagnera utilement quiconque aspire à comprendre l’histoire des droits des femmes et les défis qui jalonnent leur quête d’égalité.

    R.P.


    Déclaration des Droits des femmes illustrée, Anne Bouillon – EPA, février 2024, 144 pages