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Deep me : une exploration

Cet album signé Marc-Antoine Mathieu a de quoi surprendre. En effet, à première vue, il offre surtout une multitude de pages noires. Mais se fixer sur ce point serait mal connaître l’auteur d’un nombre impressionnant d’albums mémorables.
Si tout commence dans le noir et par de nombreuses pages et cases sans le moindre dessin à se mettre sous la dent, la réticence initiale laisse rapidement place à la curiosité, car le dessinateur propose une situation particulièrement mystérieuse et originale.
Éveil d’une conscience
Dans un premier temps, nous n’avons droit qu’à du texte, même pas un vrai dialogue, car la conscience qui s’éveille s’exprime juste pour nous qui lisons l’album. On comprend qu’Adam émerge du coma dans une chambre d’hôpital, tout en restant incapable du moindre mouvement, donc d’émettre le moindre son. Par contre, Adam perçoit les sons environnants, ce qui nous permettra finalement de « voir » des personnes s’exprimer (tardivement).
Adam ne revient d’abord à la conscience que par brefs instants, tout en restant incapable d’évaluer le temps qui s’écoule. Par contre, progressivement, des images obsédantes apparaissent à sa conscience. Il semblerait qu’Adam revive encore et encore l’instant crucial d’un accident qui pourrait être la cause de son coma. Cet instant apparaît comme figé, tout en évoluant au ralenti pour se préciser progressivement.
Enquête sur soi-même
Le titre s’avère finalement très parlant, malgré ce choix de l’anglais. Je le comprends ainsi : « Au plus profond de moi-même. » Avec cette conscience qui s’éveille, Adam enregistre des sensations et des informations qui lui permettent progressivement de mieux se situer. Le premier intérêt est donc de nous placer en situation d’imaginer comment les choses peuvent se passer pour une personne dans le coma : l’incapacité d’agir de quelque façon que ce soit, tout en ayant conscience de ce qui se passe autour de soi, éventuellement de façon de plus en plus claire. Bien entendu, les choses prennent une tournure de plus en plus singulière au fur et à mesure que les informations s’accumulent. Que penser de cet éventuel accident ? Imprévu ? Machination ? Causes et conséquences ?
Un code pour déchiffrer l’énigme
Oui, il est bien question d’une énigme qu’on tente de décrypter en même temps qu’Adam. Sa principale interlocutrice perçue dans son environnement immédiat dit s’appeler Lucy, un prénom qui éveille un écho à celui d’Adam. Mais l’auteur nous place devant une telle énigme qu’on se focalise plutôt sur ce qui se passe autour de cette conscience pour tenter de comprendre qui est qui et ce que veulent et peuvent les uns et les autres. Lucy demande à Adam de lui révéler un code qui lui permettrait à elle, Lucy, d’agir pour le bien d’Adam. Mais Adam est bien en peine de faire quoi que ce soit. D’ailleurs, il ne sait pas qui est cette Lucy, s’il doit la croire, et ce qu’elle pourrait bien faire avec ce fameux code qui ne lui dit rien.
Codes de lecture
Marc-Antoine Mathieu joue avec nous, lecteurs, et nos codes de lecture. S’il y a bien une énigme à déchiffrer, il nous mène aisément en bateau, car la situation est bien plus complexe que ce qu’on peut imaginer avec ce mystérieux patient qui cherche désespérément à émerger du coma. Cela n’a finalement rien d’étonnant de la part d’un dessinateur ayant déjà expérimenté les limites du possible avec le neuvième art. En effet, il s’est déjà confronté à la troisième dimension (dans la série Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves) et à Dieu (Dieu en personne). Autant dire qu’il n’a aucun complexe, ce qu’il nous fait sentir dès le début, avec par exemple ces zones plus ou moins sombres qui ne font apparaître qu’une partie du titre et de son nom, nous invitant ainsi à détecter la part d’ombre si on en est capable.
Cogito ergo sum
Avec cet album, Marc-Antoine Mathieu nous rappelle qu’en termes de philosophie, notre perception du monde qui nous entoure et au sein duquel nous tentons de nous situer reste sujette à bien des questions. Son postulat de départ nous place comme jamais dans la situation résumée par la célèbre formulation de Descartes « Je pense donc je suis », qui résume le fondement d’une pensée de la certitude. Et en particulier à partir de ses connaissances scientifiques, le dessinateur imagine une situation qui nous emmène loin, très loin.
Intelligemment, il nous place dans une position où nous enregistrons des informations en même temps qu’Adam et il nous guide dans la recherche d’interprétations de ces informations. Le simple fait que nous soyons guidés devrait inciter à la méfiance. Mais qu’avons-nous comme autre choix que d’emmagasiner les informations et de tenter des déductions à partir de nos connaissances ?
Marc-Antoine Mathieu nous fait donc comprendre qu’il faut toujours rester la conscience en éveil et se méfier des impressions qu’on veut nous donner. De plus, et ce n’est pas la moindre des conclusions, il nous invite à réfléchir très sérieusement sur l’avenir de l’humanité, son devenir au vu des bouleversements de son habitat et des révolutions apportées par les nouvelles possibilités offertes par la science.
Malgré quelques détails qui, après réflexion, peuvent faire tiquer, voilà un album particulièrement bluffant. Une nouvelle fois, Marc-Antoine Mathieu démontre que les perspectives ouvertes par le médium BD sont fantastiques.
Laurent Gallard

Deep me, Marc-Antoine Mathieu – Delcourt, octobre 2022, 120 pages
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La Montgolfière de Berlin : fuir pour vivre

Roberta Balestrucci Fancellu et Luogo Comune publient La Montgolfière de Berlin aux éditions Motus. Ils y narrent l’histoire de deux familles prêtes à tout pour quitter la RDA et rejoindre l’Allemagne de l’Ouest, deux territoires séparés par un mur hautement sécurisé.
Construit en 1961, le Mur de Berlin est né des tensions inhérentes à la Guerre froide, notamment entre les États-Unis et l’Union soviétique. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne a été divisée en quatre zones d’occupation contrôlées par les Alliés. Berlin, bien que située dans la zone soviétique, a été fragmentée en plusieurs secteurs : l’Est était dominé par les communistes, tandis que l’Ouest était sous influence capitaliste. Berlin-Est a cependant subi, au fil des années, une forte émigration vers l’Ouest, ce qui a mené à des difficultés économiques et à une perte de main-d’œuvre qualifiée. En réponse, l’Administration soutenue par l’URSS a érigé un Mur visant à éradiquer cet exode et maintenir sous contrôle la population.
Vivre à l’Est du Mur de Berlin, sous le régime de la République Démocratique Allemande (RDA), n’avait rien d’une sinécure. La Stasi, police secrète de l’État, s’immisçait fréquemment dans la vie des gens. Elle surveillait étroitement les activités des citoyens, y compris à travers des écoutes téléphoniques et des informateurs. Les voyages vers les pays non communistes étaient presque impossibles et l’économie battait de l’aile, avec des pénuries et des restrictions de toutes sortes, à laquelle le gouvernement est-allemand n’opposait qu’une propagande qui fanatisait les uns et exaspérait les autres. La Montgolfière de Berlin part de ce contexte pour narrer l’obstination et le désir de liberté de deux familles cherchant à fuir à l’Ouest pour échapper à une vie morose caractérisée par la peur et le manque.
« Une gigantesque muraille longue de 155 kilomètres coupait villages et champs, divisant le monde entre l’Est et l’Ouest. » Roberta Balestrucci Fancellu et Luogo Comune le font d’emblée comprendre à leurs lecteurs : il est dangereux, en Allemagne de l’Est, d’émettre la moindre critique contre le gouvernement communiste. La délation est monnaie courante, et des familles peuvent être déchirées pour avoir osé exprimer leurs idées, ou tenter de rejoindre les zones sous influence capitaliste. Pourtant, à l’aube des années 1980, deux familles, quatre amis, Doris, Peter, Günter et Pétra, entreprennent de faire le grand saut. Ils rassemblent le matériel nécessaire à la confection d’une montgolfière, passent des nuits entières à coudre, organisent une logistique complexe, pour mettre un terme à une existence douloureuse, sous contraintes. « Aucun d’entre eux n’envisageait de continuer à vivre sous le contrôle d’inconnus, d’hommes qui connaissaient leur vie mieux qu’eux-mêmes. Mais la nuit était encore longue, et ils avaient l’impression qu’ils pourraient bientôt toucher la liberté du doigt. »
Mais nous sommes à Berlin-Est. Chaque samedi, l’Alexanderplatz voit des militaires perquisitionner les quelques véhicules autorisés à pénétrer dans la zone. Au moindre soupçon, la Stasi peut diligenter une enquête sur n’importe qui, compromettre sa famille et sa liberté. Les quatre amis doivent hâter leurs préparatifs : madame Müller, leur voisine, a alerté les autorités. « On voyait des Moskvitch partout et, en ville, les contrôles étaient bien plus fréquents que d’habitude. À croire que la police secrète s’attendait à une attaque imminente. Une seule erreur, et leurs quatre enfants grandiraient dans un orphelinat de la RDA. » C’est dans l’urgence, assaillis par le doute et la peur, que Doris et Peter, aidés par Günter et Pétra, réalisent un second vol, après l’échec de leur première tentative. Sera-ce le bon ?
Une double page résume très bien les enjeux à l’œuvre : d’un côté, Roberta Balestrucci Fancellu et Luogo Comune nous montrent un atelier de couture improvisé dans lequel s’affairent les fuyards, et de l’autre, ils dévoilent les méthodes d’espionnage de la Stasi, qui tournent à plein régime. La Montgolfière de Berlin est une ode à la liberté. Il rappelle que le bonheur se trouve dans les choses simples, auxquelles on ne songe même plus : pouvoir vivre, circuler, penser et s’exprimer librement, sans craindre d’éventuelles représailles politiques et policières. Doris, Peter, Günter et Pétra n’aspiraient à rien de plus, mais ils ont dû mettre en péril leur vie et leur famille pour pouvoir y accéder.
J.F.

La Montgolfière de Berlin, Roberta Balestrucci Fancellu et Luogo Comune –
Motus, avril 2024, 96 pages
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Petit pays : innocence brisée

La collection « Aire Libre » des éditions Dupuis accueille Petit pays, de Gaël Faye, Marzena Sowa et Sylvain Savoia. Adaptation graphique du roman éponyme de Gaël Faye, l’album adopte le regard d’un enfant du Burundi tandis qu’est initié, dans le pays voisin, le génocide rwandais…
Le génocide rwandais demeure l’un des événements les plus tragiques de l’histoire récente. En 1994, en l’espace de seulement 100 jours, plus de 800 000 personnes, principalement des Tutsis ainsi que des Hutus modérés, sont massacrées par des extrémistes hutus. Ce génocide est motivé par la haine ethnique et véritablement déclenché par la mort du président rwandais Juvénal Habyarimana, un Hutu, dont l’avion a été la cible d’une attaque.
Ce génocide a également affecté certains pays voisins, dont le Burundi, qui partage des dynamiques ethniques communes avec le Rwanda. L’afflux massif de réfugiés fuyant les violences du « pays des milles collines » y a exacerbé les tensions déjà présentes. Les réfugiés rwandais ont parfois servi de catalyseurs pour de nouveaux cycles de violence : leurs camps ont été perçus comme des foyers de militants et de rebelles, ce qui a conduit à des raids et à des attaques, aggravant ainsi la situation sécuritaire et humanitaire.
Au nom de la mère
Inspiré de la propre histoire de Gaël Faye, Petit pays place un enfant né d’un mariage mixte face à une triple réalité : le post-colonialisme, le déracinement et les fractures ethniques. Le père de Gaby est un Français dont les fréquentations permettent de prendre le pouls de l’infériorisation des Noirs. En effet, lorsqu’il rend visite à son ami Jacques, ce dernier tient un discours suprémaciste, convaincu que sans les Blancs, l’Afrique serait incapable de se prendre en main et de faire tourner son économie. Médisant, prétentieux, aveuglé par les préjugés, il est l’archétype de ces Occidentaux persuadés de leur supériorité et prêts à le crier sur tous les toits.
Le déracinement est sondé à travers le personnage de la mère de Gaby. Rwandaise immigrée au Burundi, elle se sent étrangère dans ce pays et rêve de renouer avec ses terres ancestrales. Elle semble se moquer des privilèges – bien réels – permis par son existence burundaise et prendra la décision, au plus fort du génocide, de rejoindre les siens en dépit des dangers encourus. « Je me sentais coupable d’avoir voulu qu’elle s’en aille… J’étais un lâche, doublé d’un égoïste. J’érigeais mon bonheur en forteresse et ma naïveté en chapelle. Je voulais que la vie me laisse intact alors que maman, au péril de la sienne, était allée chercher ses proches aux portes de l’enfer. »
Si, comme on le voit, Gaby s’est dans un premier temps senti soulagé suite au départ de sa mère, c’est en raison de son comportement erratique, perçu comme excessif. Là où les siens se montraient relativement passifs et résignés face aux événements tragiques en cours, elle était au contraire à fleur de peau, toutes émotions exacerbées. Ce qui a provoqué une vraie rupture familiale.
L’embrasement
« Les opérations villes mortes se multipliaient, du crépuscule jusqu’à l’aube, les explosions retentissaient. La nuit rougeoyait de lueurs d’incendies qui montaient en épaisses fumées au-dessus des collines. On était tellement habitués aux crépitements des armes automatiques qu’on ne prenait plus la peine de dormir dans le couloir. »
Ce que la mère de Gaby va découvrir dépasse de loin le couvre-feu ou la fermeture des écoles et des commerces : ce sont des villages entiers pillés et dépeuplés, des rues dans lesquelles s’amoncellent les corps, une haine à flux continu, qui s’exerce à coups de machettes ou d’armes à feu. Le récit de Gaël Faye, Marzena Sowa et Sylvain Savoia montre très bien comment la violence s’infiltre progressivement dans le quotidien des personnages, jusqu’aux exactions et tueries de masse. Les Tutsis, déshumanisés et comparés à des « cafards » par les extrémistes Hutus, deviennent des parasites à exterminer, à n’importe quel prix.
Au cœur de cet enfer, Gaby et ses amis sont confrontés à une réalité monstrueuse qui les dépasse. L’album évoque la désintégration de la cellule familiale – avec une mère qui quitte le foyer puis revient brisée – mais aussi la transformation des enfants et des adolescents en agents actifs de la violence. Des gangs de jeunes Africains se forment, certains cherchant à protéger leur communauté, tandis que d’autres reproduisent les schémas de haine appris des adultes. La permissivité plus ou moins contrainte des institutions internationales et l’irréversibilité des divisions ethniques aboutissent à un drame humain vertigineux. Le lecteur n’en perçoit que des fragments mais en saisit cependant toute la détresse.
Petit pays est une œuvre testamentaire. Gaël Faye, Marzena Sowa et Sylvain Savoia narrent les troubles politiques et civils d’une partie de l’Afrique, dressés face à l’innocence d’un enfant. Tragédies personnelles et collectives y cohabitent, dans un crescendo de haine. Ce à quoi Gaby assiste, c’est l’expression des replis identitaires, l’incommunicabilité, les douleurs et leurs rancœurs parfois irrationnelles. Il n’y a rien à gagner dans cette entreprise de destruction et de mort. Mais peut-être fallait-il avoir un regard d’enfant pour le comprendre.
J.F.

Petit pays, Gaël Faye, Marzena Sowa et Sylvain Savoia – Dupuis, avril 2024, 128 pages
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Plop! : mauvais genre

Sébastien Fleuret et Simon Vergnol publient Plop! aux éditions Steinkis. On y suit le quotidien d’Alex, un habitant de Montréal bouleversé par une transformation physique inattendue lors d’une soirée hockey. Le roman graphique explore avec humour (et parfois gravité) les dynamiques de genre et les questions d’identité.
L’intrigue de Plop! prend réellement forme avec un événement aussi abrupt qu’extraordinaire : alors qu’il passe une soirée tranquille avec ses amis devant un match de hockey, Alex entend un son étrange, un « PLOP », suivi d’une douleur incommodante. Il se rend aussitôt aux toilettes et constate que… son pénis a été remplacé par un vagin ! Ce phénomène n’affecte pas seulement Alex mais s’étend à d’autres hommes de la ville, posant immédiatement des questions sur la nature et la cause de ces transformations.
Le prétexte narratif relève d’un absurde assumé, mais l’album l’utilise habilement, notamment pour explorer les défis quotidiens auxquels les femmes sont confrontées. Alex et les autres hommes transformés expérimentent malgré eux les règles douloureuses, le harcèlement sexuel, le regard masculin. Ce qu’ils découvrent les gêne, voire les horrifie. Pourquoi les femmes doivent-elles s’accommoder de toutes ces choses soudainement perçues comme des anomalies ou des entraves à leur épanouissement ?
Face à ce bouleversement incongru, la réaction sociale se caractérise par un mélange de panique, de confusion et de curiosité. Les « plopés » s’organisent pour découvrir la vérité et comprendre ce qui leur arrive. Des manifestants en colère se plaignent du manque de transparence des autorités. Pire, ils hurlent au mensonge. Pour peu, on se croirait revenus aux manifestations anti-confinement pendant la pandémie de Covid-19. Les auteurs en profitent d’ailleurs pour enfoncer un dernier clou, en intégrant dans leur récit les tromperies industrielles.
Ces choix narratifs ne sont évidemment pas anodins. Ils soulèvent des questions sur la responsabilité, la transparence et l’éthique dans les secteurs public et privé. Plop! repose sur un humour détaché, presque décalé, mais il comporte aussi des réflexions pertinentes sur le genre, l’identité, les dynamiques sociales et les scandales industriels. L’ensemble se complète par ailleurs d’une histoire d’amour : la transformation d’Alex le conduit à former un couple avec une femme lesbienne, remettant peu à peu en question son identité de genre et ses orientations futures.
Avec Plop!, Sébastien Fleuret et Simon Vergnol livrent une trame fantastique et humoristique, qui permet d’aborder des thématiques plus sérieuses et très actuelles. Les réalités souvent invisibilisées de la société apparaissent avec éclat, au grand dam de ces hommes qui n’en demandaient certainement pas tant. Pas de maestria ici, mais un album assez bien ficelé, qui étonne, distrait et questionne.
R.P.

Plop!, Sébastien Fleuret et Simon Vergnol – Steinkis, avril 2024, 128 pages
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Le Deuxième Souffle : aux grands hommes, la police reconnaissante

Le Deuxième Souffle (1966) – Réalisation : Jean-Pierre Melville.
Le Deuxième Souffle pourrait être l’expression appliquée au Doulos (après la parenthèse malheureuse de L’Aîné des Ferchaux qui entérine la rupture avec Belmondo) : plus à l’aise, en pleine possession de ses moyens, Melville y creuse les mêmes thèmes narratifs et y amplifie son esthétique.
Le décor urbain est désormais familier, tout comme les personnages qui y sévissent : stetson, imperméables, en bande organisée. La nature n’est qu’un dépotoir à cadavres ou carcasses de fourgons, et les intérieurs sont savamment repérés à l’avance. Cette obsession de la maîtrise de l’espace (accentuée par la scission Paris-Marseille, prison-évasion) renvoie à celle du cinéaste, qui dilate encore les séquences sans dialogue, méthodiques et épurées. On pense au Clouzot du Salaire de la peur dans la séquence du braquage du fourgon : mêmes plans larges différant l’arrivée, même absence tendue de musique. L’insistance par le montage sur la tension des différents visages, particulièrement dans l’affrontement final, évoque quant à lui Leone, et on comprend bien l’influence de Melville sur John Woo au regard du carnage impitoyable qui conclut le film.
Pour toutes les directions initiées par Le Doulos, Melville va plus loin : plus affirmée, la désérotisation : Manouche est davantage une complice qu’une femme (et on est loin de la sensuelle Isabelle Corey de Bob le flambeur). Plus poussé le rôle de la police. Ici, on joue à armes égales, on rivalise d’intelligence et on prend l’autre à son propre piège, non sans un certain respect mutuel, occasionnant des passes d’armes de haute volée. L’entrée en scène de Meurisse est un chef-d’œuvre : pour se présenter, Melville le fait exposer le monde merveilleux des gangsters où tout le monde se tait car personne n’a rien vu. Superbe programme du film, et de bien des opus de Melville : donner à voir ce qu’on cache, disséquer les mises en scène, toujours après la bataille, en remontant patiemment jusqu’aux différents protagonistes : « On trouve plus facilement quelqu’un qui se cache », affirme le commissaire. Meurisse et Ventura composent un duo de légende qui peut nous évoquer ce que sera celui du Heat de Mann quelques décennies plus tard.
L’autre ambition du film est sa longueur. Après le casse, l’attentisme. « J’ai peur qu’en me déplaçant, je fasse bouger quelque chose », confesse Manouche ; le metteur en scène est particulièrement à l’aise lorsqu’il s’agit de poser ses protagonistes en chiens de faïence pour faire monter la tension avant le carnage final, réplique elle aussi assez fidèle du Doulos, et archétype du film noir.
J’ai personnellement un peu de mal avec ses transitions, une marque de fabrique chez lui, balayements en fondu latéral, ou les zooms brutaux, affèteries plutôt dispensables au regard de sa maîtrise du cadrage et sa composition des plans.
L’évolution, enfin, est aussi celle de la grandeur des personnages : pas d’histoire d’amour, un appât du gain mesuré et circonstancié par la nécessité ; reste l’amitié et la dignité. La quête de Gu est celle de la vérité quant à son honneur, et de sauver celui qui prend à sa place. Figures d’un grand banditisme dans tous les sens du terme, les acolytes prennent leur rôle avec le sérieux de soldats patriotes.
La tragédie fortement pressentie exacerbera ces enjeux. L’honneur est sauf, et la confession écrite peut remplacer la parole enregistrée. Qu’importe la mort, qu’importe l’amour. Le commissaire sait reconnaître en son pire ennemi un homme de sa trempe, et honore sa mémoire.
Après 2h30 d’immersion dans ce monde interlope, on prend la mesure du carton initial, et des citations (que Melville met en exergue dans chacun de ses films) où le cinéaste se défend de cautionner les agissements de son personnage : en dépit de sa morale criminelle, le film contribue en effet à faire de lui un grand homme.
Éric Schwald
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Chez Adolf : plongée dans le tumulte de la fin du Reich

Dans le quatrième et dernier tome de la série Chez Adolf, intitulé « 1945 », Rodolphe et Ramon Marcos nous dévoilent les derniers jours du Troisième Reich, à travers les yeux du professeur Karl Stieg. Cette saga publiée aux éditions Delcourt, initiée en 2019, se clôture sans rien perdre de son intérêt.
Le récit débute avec la mobilisation forcée de Herr Klein, un professeur qui doit rejoindre l’armée allemande en laissant derrière lui, la mort dans l’âme, sa sœur infirme. Ce contexte de désespoir, généralisé, est exacerbé par la création récente d’une milice populaire par Himmler ; elle vise à recruter pour le combat tous les hommes valides, qu’ils soient à peine formés ou d’un âge déjà bien avancé. L’Allemagne, en cette fin de guerre, est dépeinte comme un pays en ruines, avec des citoyens divisés, cédant tantôt à l’obéissance et au fanatisme, tantôt à la rébellion. Partout se murmure que les Russes avancent dans le pays, que les Américains ne sont plus très loin et que le régime du « Vampyr » est proche de l’effondrement.
Karl, comme tous ses concitoyens, est pris dans la tourmente de la guerre. Il assiste à des scènes de violence inouïe de la part des Russes et vit la terreur des représailles contre les déserteurs et leurs familles. L’atmosphère de fin de règne est palpable : des soldats sont équipés de matériel obsolète, ce qui n’empêche pas certains jeunes embrigadés de se montrer prêts à tout pour défendre un régime en perdition. Le rêve d’une société uniforme sous la bannière du nazisme vole en éclats : la fragmentation populaire, la lassitude, l’épreuve ont pris les commandes.
Rodolphe met ingénieusement en lumière les drames personnels des Allemands, comme lorsque Karl rencontre le père d’un ancien élève, mort à Stalingrad. Cette dimension humaine du conflit est encore accentuée lorsqu’il découvre des gardiennes de camp qui, dans une tentative de survie, se cachent dans les bois en attendant l’arrivée prochaine des Américains. Ces interactions dans l’urgence guerrière soulignent à chaque fois les drames en cours, mais aussi la complexité des choix moraux auxquels sont confrontés les Allemands durant ces temps troublés. Faut-il, par pur patriotisme, obéir à des ordres que l’on estime illégitimes et dangereux ?
La manière dont Rodolphe et Marcos dépeignent les derniers moments du nazisme et de la Seconde guerre mondiale est à la fois brutale et empreinte d’une profonde humanité. Chez Adolf, à travers ses quatre tomes, nous aura offert une fresque historique détaillée et très juste de l’Allemagne nazie, le plus souvent à travers les yeux de quidams. En se focalisant sur ces personnages ordinaires, confrontés à des circonstances extraordinaires, les auteurs ont sondé les contrecoups idéologiques, la résilience populaire, et parfois même la rédemption. Un excellent scénario, avec des ellipses maîtrisées, et suffisamment de chair pour que l’homme le dispute aux événements.
J.F.

Chez Adolf : 1945 (T.04), Rodolphe et Ramon Marcos – Delcourt, mars 2024, 56 pages
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Tout est sous contrôle, ou presque

Christopher Bouix publie Tout est sous contrôle aux éditions Au Diable Vauvert. Dans ce roman contre-utopique, la société tout entière s’indexe à un bonheur frelaté, qui enserre et contrarie bien plus qu’il ne libère et épanouit.
C’est leur « Grand Projet ». Fonder une famille, faire partie des rares élus autorisés à procréer. Néo est psychanalyste, bien sous tous rapports, admirateur de Freud et collectionneur de bibelots qui signalent au premier regard son rang culturel et social. Juliette mène des recherches sur le comportement des oiseaux, afin d’en réimplanter certaines espèces dans les espaces urbains. Lorsqu’elle a poussé pour la première fois les portes du cabinet de Néo, elle souffrait de crises dépressives, brisée par la perte de son premier enfant, Adam. Il avait fait partie des nombreuses victimes d’expériences génomiques promues par le gouvernement. Les autorités avaient employé des embryons optimisés dans l’espoir d’annihiler les gènes de la dépression, de l’alcoolisme ou de la violence. De ce deuil inconsolable, Juliette a conservé une grande vulnérabilité, à laquelle son mari oppose, souvent en pure perte, des comprimés d’HappyPill ou de Relaxatil.
La procréation est un privilège qui se gagne au prix d’un sourire perpétuel. Pour faire désactiver sa puce de stérilité, il faut nécessairement avoir moins de trente ans et se prévaloir d’un indice de bonheur élevé. C’est HappyApp qui fait office de baromètre : l’application dicte chacun de vos pas, chacune de vos fréquentations, transformant l’existence en une scène ouverte où chaque acte est scruté, jugé, noté. Vos publications en ligne doivent être nombreuses et engageantes. Vos paroles, heureuses, polies, respectueuses des institutions. Un écart, une rébellion mineure – une cigarette, un verre de trop, une relation d’un soir – et votre score chute, vous dévaluant en tant qu’individu, vous reléguant socialement, amenuisant vos perspectives d’emploi, de logement, d’avenir. La liberté n’est plus qu’un concept éculé, une sorte d’impensé, sacrifiée pour des lentilles connectées qui mesurent l’épanouissement en un coup d’œil, qui scannent l’horizon et ceux qui le composent.
Dans une parfaite continuité avec son précédent roman Alfie, Christopher Bouix détaille une société dystopique où le progrès technologique, paré des meilleures intentions, fait le lit de la techno-surveillance et des mesures les plus liberticides. L’indice de bonheur n’est autre qu’un ersatz du crédit social chinois. Les HappyPills pourraient s’apparenter au soma du Meilleur des mondes (Aldous Huxley, 1932). L’inspecteur Marc Vargas, qui imagine derrière chaque personne un criminel en puissance, rêve de généraliser le traçage et le recoupement de données, pour prévenir le crime à la manière de Minority Report (Steven Spielberg, 2002). « Tout est sous contrôle », nous annonce d’ailleurs l’auteur, comme un avertissement. On ne lit plus de romans, les films d’antan sont oubliés, la culture a été remplacée par des expériences immersives et des musiques sans âme générées par des algorithmes. L’amour lui-même est stimulé par HappySex, ou par des souvenirs érotiques enregistrés et conservés à jamais dans des bases de données vertigineuses. Dans cette orchestration parfaite, où est la mélodie du cœur, l’imprévu des sentiments, l’élan de l’instinct, la véritable essence de l’humain ? Chaque point glané sur HappyApp couronne le faux-semblant, le bonheur manufacturé, le poids des conventions.
Christopher Bouix décompose son récit en courts chapitres et alterne les points de vue : Juliette et Néo, Marc Vargas et sa coéquipière Mina, Véra et Sibylle, mère et fille, ou encore Ming, la collègue de Juliette, forment l’essentiel d’une ronde de personnages porteurs d’affects et d’enjeux qui permettent de capturer en plan d’ensemble cette « société du bonheur », rendue sans le savoir au dernier degré du cauchemar. Chaque frémissement de leur intimité est capté par un œil de verre imperturbable. Jusqu’où peuvent-ils accepter d’être observés sans se sentir envahis ? Dans Tout est sous contrôle, deux intrigues majeures se télescopent : Juliette et Néo apprennent qu’un couple les devance dans la sélection gouvernementale, alors même que la jeune femme approche dangereusement de ses trente printemps ; c’est Sibylle qui gère leur dossier pour l’Administration, une femme banale, malheureuse et sous la coupe d’une mère castratrice, ex-comédienne qui lui reproche sa déchéance et sa solitude, et dont elle aimerait se débarrasser une bonne fois pour toutes. Partant, Christopher Bouix fait en sorte que les intérêts de chaque partie se rencontrent, dans un bal macabre initié dans les angles morts du panoptique étatique.
Comme la réminiscence d’un passé révolu, Ming jure, déjoue les attentes d’HappyApp, s’adonne au sexe sans lendemain. Elle et Juliette constituent les deux faces d’une même pièce : l’énergie que la future maman déploie en faveur de son « Grand Projet », Ming la consacre à préserver ce qu’il lui reste de liberté. Les valeurs sont à ce point falsifiées dans Tout est sous contrôle que l’outrecuidance de Ming semble plus dérangeante et blâmable que les actes criminels, savamment cachés, de sa collègue. Pendant que la première entretient une relation adultère avec un homme marié – qui utilise le deepfake pour mener une double vie à l’insu des autorités, sans que l’on comprenne tout à fait comment –, la seconde assiste passivement à un meurtre, avant d’en échafauder un second, qui la hantera longtemps. Le bonheur est à ce prix. Et in fine, tout au long d’un roman haletant, Christopher Bouix témoigne de la détresse émotionnelle de ses personnages, étouffant derrière des masques sociaux et sous la pression des prescriptions gouvernementales.
J.F.

Tout est sous contrôle, Christopher Bouix – Au Diable Vauvert, avril 2024, 400 pages
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Colt & Coal : l’Amérique charbon

Colt & Coal, de Vincent Brugeas et Mr Fab, paraît aux éditions Glénat. Son récit entremêle suspense, enjeux sociaux et dynamiques de pouvoir, dans une sorte de thriller social dont le cadre n’est autre que les mines de charbon américaines…
En 1894, la ville de Newcastle vit au gré de l’exploitation minière, vitale pour l’économie locale et reposant en grande partie sur l’immigration tchèque, prête à braver tous les dangers dans l’espoir d’une vie meilleure. Aux mains d’Horace Frick, cette industrie évolue en vase clos, hors de toute juridiction policière. Ce n’est ainsi qu’à reculons que le shérif se déplace jusqu’à la mine à la suite du meurtre d’un contremaître. L’affaire pourrait en effet provoquer quelques étincelles. Kamil était un informateur. Il prévenait tout mouvement séditieux et avait rapporté à ses supérieurs la formation prochaine d’un syndicat. L’occasion est trop belle pour Horace Frick : avec l’aide du shérif, au mépris des preuves, il organise l’inculpation des onze mineurs impliqués dans ce mouvement ouvrier naissant.
Quand le shérif arrive à la mine, il observe les visages défaits, sales et creusés des mineurs. En quelques vignettes, Vincent Brugeas et Mr Fab donnent le ton. Entre les immigrés tchèques et leur employeur, les tensions sont vives : l’exploitation n’a que trop duré et beaucoup espèrent l’élection démocratique du prochain contremaître. Le combat pour la justice qui s’initie suite aux différents meurtres commis sur place – il y en aura plusieurs – se transforme rapidement en un miroir des luttes plus vastes qui secouent la société américaine de l’époque. Dorothy, qui ne laisse pas le shérif insensible, lui demande de l’empathie et de la compréhension envers les mineurs tchèques : la jeune préceptrice de la famille Frick prône la tolérance et refuse la déshumanisation qui touche ces immigrés, avec qui elle partage des origines communes.
Colt & Coal fait parfaitement état de la précarité qui caractérise cette communauté. Les corps éprouvés, les droits bafoués, les individualités aliénées cohabitent avec ces enfants à qui l’on refuse l’entrée à l’école de Newcastle et contraints de suivre une éducation parallèle, presque clandestine. Avec des moyens dérisoires, puisque soixante élèves se partagent tout au plus quelques livres. Inévitablement, cette Amérique qui ostracise et se fourvoie dans des actions injustes concourt à sa propre perte. La tension monte, irrépressible, et Horace Frick préfère appeler des renforts armés plutôt que les agents fédéraux. Il veut mater la rébellion et mettre fin à l’émeute qui se prépare. À ce stade, l’œuvre a depuis longtemps dépassé le cadre du simple western-thriller pour s’ériger en critique sociale de l’Amérique de la fin du XIXe siècle, abordant avec finesse les questions d’immigration, de racisme et d’exploitation.
Car ce que narre Colt & Coal avant tout, c’est l’échec de la cohabitation et le pouvoir avilissant de l’argent. Avec une révélation finale réussie et fort de personnages secondaires étoffés – dont Sam, l’adjoint au shérif qui peine à se faire respecter –, l’album déploie un récit haletant, déconstruit la nature humaine et sonde les maux sociaux, sans réelles possibilités de rédemption. Si ce n’est par le sang et la vengeance…
J.F.

Colt & Coal, Vincent Brugeas et Mr Fab – Glénat, avril 2024, 72 pages
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Le Samouraï : un homme qui meurt

Le Samouraï (1967) – Réalisation : Jean-Pierre Melville.
L’arrivée de la couleur chez Melville pourrait supposer quelques modulations dans l’univers criminel qu’il construit patiemment depuis Bob le Flambeur. En réalité, elle l’entérine. Grisaille urbaine bleutée et glaciale, elle s’impose dès le premier plan, l’intérieur décati du protagoniste qu’on croirait sorti tout droit d’une toile de Hopper.
La citation liminaire l’annonce d’emblée : il s’agira d’un film sur la solitude. Celle-ci accentue l’épure déjà à l’œuvre dans les opus précédents. Ici, l’hiératisme et le behaviorisme atteignent le point de non-retour. Film sur, pour et par Delon, marmoréen et génial par sa seule présence, il s’affranchit des autres, de dialogues, de psychologie et de tout accès à l’intériorité. Tout au plus un oiseau en cage permet-il d’alimenter une bande-son désenchantée, parfois ponctuée d’une musique que les 70’s naissantes vont affectionner dans les bandes originales.
La femme est belle, son visage angélique comme celui de l’ange exterminateur : la blonde attend, la noire se laisse aller à l’un des uniques sourires du film, hommage à la seule instance capable encore d’émouvoir : le jazz. Mais les demoiselles ne sont que des instruments : l’une sert à se maintenir en vie, l’autre hâte la mort en sommeil, et qui n’attend qu’un message de confirmation.
Le véritable interlocuteur de Jef est la ville : labyrinthique, construite en réseau, elle est son terrain de prédilection, un plateau de jeu sur lequel il sème ceux qui le traquent. Entre deux feux, lui qui savait se fondre dans le décor devient l’obsession de deux camps adverses, les commanditaires et les flics. D’un côté comme de l’autre, on tisse avec méthode, au long de scènes dilatées jusqu’à la démesure, la toile qui emprisonnera l’électron libre. Les espaces sont poreux, quadrillés, écoutés, même si la parole est rare. Monstre de contrôle, Jef est pris à sa propre rigueur, qui se transforme en une paranoïa justifiée, brillamment et froidement orchestrée par Melville.
Lentement surgit de l’obscurité la réalité de ce qu’on nous donnait à voir : l’espace est un écrin du tombeau, et le masque du samouraï est aussi atemporel que mortuaire.
Expérience limite, glacial et fascinant, un film où l’esthétique l’emporte sur l’individu, le cadrage sur l’épaisseur de la chair.
Éric Schwald
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Lost in Translation : radiographie cinématographique de Sofia Coppola

Antoine Oury publie aux éditions LettMotif un essai d’analyse filmique intitulé Lost in Translation : étrangers familiers. Il y revient notamment sur la solitude et la quête de sens qui se conjuguent, chez Sofia Coppola, au cœur d’un Tokyo à la fois fascinant et insaisissable…
Campée par Scarlett Johansson, Charlotte, jeune trentenaire cultivée et en rupture avec son environnement, s’inscrit dans Lost in Translation comme une sorte d’alter ego de Sofia Coppola, qui, au moment du tournage, connaissait notamment Tokyo pour y avoir promu sa marque MilkFed. L’autre personnage principal, Bob, renvoie à sa manière à l’acteur Bill Murray : pour interpréter ce comédien cinquantenaire pince-sans-rire, la jeune cinéaste n’imaginait personne d’autre que lui.
Antoine Oury explique avec force détails comment ces deux âmes en peine, égarées dans l’immensité tokyoïte, sont portées à l’écran. Ils se croisent dans l’ascenseur d’un hôtel, point de départ d’une exploration mutuelle de leurs existences désenchantées. La mise en scène de Sofia Coppola, dépourvue d’artifices et de plans-séquences complexes, privilégie une authenticité brute, qui préfère capter l’essence d’un Tokyo vu à travers les yeux des protagonistes, c’est-à-dire via les fenêtres d’un taxi, d’un hôtel ou d’un Starbucks. Il s’agit de documenter la réalité d’une mégalopole à la fois omniprésente et fuyante, tout en plongeant le spectateur dans l’intimité des protagonistes.
On le comprend à la lecture de Lost in Translation : étrangers familiers : la thématique centrale du film repose sur la solitude et l’exploration de soi à travers l’altérité culturelle. Sofia Coppola procède volontiers par dilatation temporelle et désorientation, elle métaphorise le jet-lag et met en images un Tokyo si dense et urbain qu’il apparaît parfois comme une ville-prison pour Charlotte, insensible à sa modernité comme à ses traditions, tandis que pour Bob, la capitale nippone demeure une étape transitoire mais non moins troublante – occasionnant par exemple des soucis de communication. Une quête commune semble poindre : celle d’un sens à donner à l’existence, quand le couple bat de l’aile et que le désir interdit émerge.
L’incommunicabilité se trouve au cœur du propos de Sofia Coppola. Antoine Oury en précise les différents éléments constitutifs. L’environnement étranger implique la barrière de la langue, qui accentue dans un premier temps le sentiment d’isolement des protagonistes. Charlotte échoue dans son ikebana, tandis que Bob voit ses tentatives de dialogue souvent tronquées ou mal interprétées. Ce n’est pas mieux sur le plan personnel, puisque les deux personnages vivent des relations insatisfaisantes : Charlotte est souvent seule, Bob remet en question son mode de vie. Et même quand ils sont ensemble, ils peinent à exprimer leurs sentiments, cultivant volontiers l’ambiguïté. Des regards insistants, une tendresse partagée, mais une proximité longtemps déclinée.
Lost in Translation offre ainsi une perspective nuancée, tout en sensibilité, sur le désir et la connexion humaine. La relation entre Charlotte et Bob, complice, en éveil, échappe aux clichés romanesques. Il s’agit dans une large mesure d’une romance platonique, qui se construit en marge de leurs vies habituelles, dans un monde marqué par l’éphémère. Deux vagues à l’âme, un regard incarné, une certaine déréalité, des liens en gestation. Mais Antoine Oury revient également, en la relativisant, sur la représentation du Japon de Sofia Coppola, parfois accusée d’être stéréotypée : la petite taille des locaux, l’inversion des « r » et des « l », les mangas érotiques lus dans un métro bondé, le comportement outrancier des présentateurs télévisés, les jeux d’arcade à gogo ou encore le rigorisme des conventions sociales.
L’essai se clôture par un entretien-fleuve du producteur et compositeur Brian Reitzell, qui évoque aussi bien les questions de droits d’auteur que la scène du karaoké, le succès du film, le rapport au Japon ou les articulations entre la musique et les dialogues. En dépit de son format relativement modeste, Lost in Translation : étrangers familiers effeuille ainsi son objet d’étude avec une relative exhaustivité. Il met ingénieusement en perspective le travail de Sofia Coppola et ses intentions de réalisation. Il permet, surtout, de prendre la pleine mesure d’une œuvre majeure du cinéma moderne.
J.F.

Lost in Translation : étrangers familiers, Antoine Oury –
LettMotif, novembre 2023, 148 pages
