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Deep It : l’IA face au néant

Deep It, de Marc-Antoine Mathieu, paraît aux éditions Delcourt. L’album, qui forme un diptyque avec Deep Me, s’avère d’une actualité brûlante. Il livre des réflexions sur l’existence, la conscience et la solitude dans l’immensité d’un monde désormais privé de vie organique et seulement appréhendé à travers le double prisme d’Adam, artéfact humain, et de son agent conversationnel.
Dense et volontiers philosophique, Deep It explore les abysses de la condition post-humaine à travers les « yeux » d’une intelligence artificielle (IA), Adam. Esseulée dans un monde en état de finitude organique, cette dernière porte dans ses circuits la mémoire collective d’une humanité disparue. Cet artéfact humain, dont on épouse les visions subjectives, s’interroge sur son essence, son apparence, ses mises à jour – qui affectent ses perceptions – et surtout la possibilité d’une renaissance de la vie, mission pour laquelle il a été programmé sans toutefois être capable d’en préciser la date exacte.
C’était déjà le cas dans Deep Me, son prédécesseur : Deep It se distingue par son approche immersive, plaçant le lecteur dans la conscience d’Adam. Cette IA, ultime gardienne des connaissances humaines, évolue dans un monde où le vivant a cessé d’être. Seul un programme conversationnel l’accompagne dans sa quête désespérée : saisir l’opportunité chimique idoine qui permettrait de redonner une chance à la vie organique. Le récit se développe autour des périodes d’éveil d’Adam : l’artéfact, plongé dans les mers, est confronté à l’immensité de son isolement, il s’interroge sur la nature de son existence, sur l’expérience humaine et sur les potentialités réelles d’un avenir.
Le récit ne manque pas de questionner la place de l’homme dans l’univers. En le faisant par le truchement d’une IA mimant la condition humaine, Marc-Antoine Mathieu fait preuve d’une inventivité et d’une habileté assez remarquables. Ainsi, Adam et son agent conversationnel se remémorent les blessures d’orgueil de l’homo sapiens : les révolutions copernicienne, darwinienne, philosophico-scientifique, puis l’avènement de l’intelligence artificielle. L’homme a appris, dans la douleur, qu’il n’était pas le centre de l’univers, qu’il n’avait pas été créé par un Dieu-père, qu’il ne pouvait pas entièrement se fier à ses perceptions et jugements, et il s’est enfin résigné à l’obsolescence suite aux progrès algorithmiques.
L’album se caractérise également par des partis pris graphiques forts, en conformité avec ceux de Deep Me. Marc-Antoine Mathieu use d’éléments graphiques minimalistes, de paréidolies, de pointillisme. Il fait preuve d’une mise en planche inventive qui contribue à restituer presque sensoriellement le confinement, l’unicité du point de vue et le voyage introspectif d’Adam. L’intériorité de l’artéfact transparaît à chaque page, à l’aide de cartouches édifiants, et ses interrogations sur l’existence, la sienne et celle des hommes, servent de ligne conductrice au récit.
Adam songe notamment à cette nature vivante, qui se transforme à travers le temps long, et qui a permis la naissance et l’évolution des hommes. Il cherche à comprendre comment ces derniers ont pu se sentir tellement supérieurs au milieu naturel qui les accueillait qu’ils ont fini par l’exploiter, le saccager, le laisser pour mort. Est-ce l’étroitesse de leur vision empirique, à l’échelle d’une ou deux générations, qui explique le peu de considération qu’ils lui ont témoigné ? Est-ce qu’un recul temporel plus important aurait significativement modifié leur appréhension de l’environnement ?
Marc-Antoine Mathieu peut en tout cas se gargariser d’une vraie acuité conceptuelle. Son album, de même que le diptyque dans son ensemble, renferme des questionnements philosophiques et ontologiques vertigineux – auxquels il ne prétend pas apporter de réponses prêts-à-penser. Authentique expérience immersive, dystopie sur la finitude du monde organique, Deep It interpelle, questionne et surprend. Il vient gonfler les rangs, déjà bien garnis, de l’infinité des possibles.
J.F.

Deep It, Marc-Antoine Mathieu – Delcourt, janvier 2024, 112 pages
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Le Dictateur et le Dragon de mousse : les Kim font leur cinéma

Fabien Tillon et Fréwé publient Le Dictateur et le Dragon de mousse aux éditions La Boîte à bulles. Ils y narrent l’histoire rocambolesque de Choi Eun-hee et Shin Sang-ok, respectivement comédienne et réalisateur, stars du cinéma asiatique enlevées par Pyongyang en vue de faire rayonner l’industrie culturelle nord-coréenne par-delà ses frontières.
Depuis les années 1960, plus de 100 000 personnes, inexplicablement disparues, auraient en réalité été enlevées par les autorités nord-coréennes. Parmi elles, certaines sont parvenues à se libérer du carcan de Pyongyang et ont ensuite témoigné de leurs mésaventures. C’est le cas de Choi Eun-hee et Shin Sang-ok, instrumentalisés par la dynastie des Kim pour promouvoir sur grand écran une dictature communiste fermée à double tour.
Le Dictateur et le Dragon de mousse s’ouvre sur un Shin Sang-ok en plein désarroi. Son ex-femme a mystérieusement disparu du jour au lendemain. La presse, prompte à le jeter en pâture, porte ses soupçons sur lui. Aurait-il commis un abominable crime passionnel ? Avant de s’éclipser, Choi Eun-hee était au faîte de la gloire. Actrice convoitée, véritable star en Corée, elle ne peut, de toute évidence, s’être évaporée sans raison valable. Avide de réponses, Shin Sang-ok frappe à toutes les portes, de la police à la pègre locale, dans l’espoir de recueillir des informations qui lui permettraient de comprendre de quoi il retourne.
Ce dont on est sûr, c’est que la comédienne coréenne avait rendez-vous avec un certain Big Lee, que personne ne semble connaître dans le milieu du cinéma. Elle s’est envolée pour Hong Kong avec la promesse d’un rôle fortement rémunérateur. Mais qu’est-il advenu ensuite ? Après une rencontre avec le cinéaste Tsui Hark, alors en pleine ascension, Shin Sang-ok fait l’objet d’un enlèvement organisé avec la complicité de son chauffeur Ringo. C’est à partir de là que toutes les pièces vont s’emboîter. Le régime nord-coréen entend enrôler le réalisateur et son ex-femme pour redynamiser son industrie cinématographique et promouvoir son idéologie communiste à travers le monde.
Fabien Tillon et Fréwé nous donnent alors à voir des séquences que l’on croirait tout droit sorties d’un film d’espionnage : Shin est retenu en captivité dans un endroit tenu secret, il est interrogé du matin au soir par des officiels du régime nord-coréen qui cherchent notamment à sonder ses opinions politiques, il ne sait pas encore ce que l’on attend précisément de lui ni combien de temps sa séquestration va durer. Une fois relâché de cette prison qui ne dit pas son nom, le cinéaste revoit enfin Choi Eun-hee, sous les yeux conquis d’un Kim Jong-il tout heureux de les réunir. « Je veux que vous redéfinissiez les contours de la cinématographie nationale. »
Petit retour en arrière. Shin Sang-ok a fait fortune dans les années 1960. Il dirigeait un grand studio calqué sur le modèle hollywoodien, avec des vedettes sous contrat. Également actif dans la musique, fondateur d’une école de comédie, il était alors officieusement affublé du titre pompeux d’Empereur. Sa contestation du pouvoir politique réactionnaire de Park Chung-hee et les pressions subies de la part de la junte militaire au pouvoir l’ont poussé à s’exiler à Hong Kong, puis aux États-Unis, ce qui, chemin faisant, a provoqué sa ruine. Les Nord-Coréens estiment probablement qu’il y a quelque chose à creuser – et à exploiter – dans cette histoire douloureuse.
Kim Jong-il, qui a hérité d’une partie des prérogatives de la présidence, a la charge du rayonnement culturel de son pays. La relation qu’il entretient avec Shin Sang-ok se caractérise par une fascination mutuelle mêlée de répulsion. Les auteurs parviennent, assez habilement, à dépeindre le dirigeant nord-coréen non seulement comme un dirigeant autoritaire mais aussi comme un être humain complexe, parfois contradictoire, partagé entre un amour sincère pour le cinéma et une impitoyable quête de contrôle. « Le mélange chez cet homme de candeur et de sincérité, mais aussi de duplicité et d’immoralité totale, était pour moi un sujet d’étonnement sans cesse renouvelé. Il me faisait l’impression d’un enfant trop vite grandi, plaisant mais un peu désaxé, auquel on aurait confié une mitraillette chargée. » Comment mieux le résumer ?
Le fils de Kim Il-sung entretient avec son hôte une complicité cinéphilique. Propriétaire d’une collection privée de quelque 20 000 films, admirateur de Sylvester Stallone et de la saga Vendredi 13, il est capable de disserter longuement sur le cinéma, sa mise en scène, ses vedettes et ses genres. C’est aussi un homme au pouvoir infini mais, dans le même temps, relativement empêché. Car Le Dictateur et le Dragon de mousse ne manque pas de rappeler la réalité du système nord-coréen : l’influence des militaires, le poids des intellectuels et des appareils, le pré-carré des commissaires politiques et des apparatchiks… Autant de garde-fous, plus fous que gardes, qui encadrent et enserrent l’héritier Kim.
En ce sens, les pérégrinations de Choi Eun-hee et Shin Sang-ok s’avèrent passionnantes. Sans être dupes, ils se prêtent au jeu, redorent le blason de la cinématographie locale, gagnent peu à peu en liberté (ils voyagent dans les pays amis)… Mais les scrupules sont bel et bien là. « Comment supporter, sauf dans un rêve malsain, d’aider ce régime à vendre son cauchemar ? » Shin Sang-ok est portraituré comme un prisonnier paradoxalement doté d’une liberté totale dans son champ d’action, c’est-à-dire le cinéma. Il se voit offrir les moyens de réaliser les œuvres qu’il veut, à peu près comme il l’entend, pour autant que cela soit conforme aux intérêts de Pyongyang. À ce côté doux, il faut cependant immédiatement en opposer un autre, bien plus amer : la certitude de contribuer à la promotion d’un régime dictatorial.
Le Dictateur et le Dragon de mousse fait parfaitement état de la manière dont les Kim exercent leur emprise sur la culture et l’expression individuelle. Outil de propagande, le septième art n’est rien d’autre qu’une arme supplémentaire dans l’arsenal géopolitique et idéologique d’un régime en tous points oppressif. Preuve en est, quand ils parviennent à s’extraire de Corée et se réfugier aux États-Unis, les deux protagonistes, qui forment à nouveau un couple, se demandent si leur fuite n’a pas eu pour effet de motiver les essais balistiques nord-coréens…
J.F.

Le Dictateur et le Dragon de mousse, Fabien Tillon et Fréwé –
La Boîte à bulles, février 2024, 144 pages
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Sous l’œil de la dystopie : Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley

Adoubé en tant que dystopie fondatrice, Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley est une pierre angulaire de la littérature d’anticipation. Publié en 1932, ce roman s’est inséré avec acuité dans l’imaginaire du XXe siècle, aux côtés des incontournables 1984 ou Fahrenheit 451. Sa force réside tant dans sa lucidité prophétique que dans la précision aiguisée de son écriture. Analyse.
Au sein de l’œuvre hétérogène d’Aldous Huxley, qui mêle fictions et essais, Le Meilleur des Mondes se distingue par un ton intransigeant et une vision sans concession de l’avenir. On ne saurait toutefois réduire le roman à cette seule dimension dystopique ; il accompagne aussi une transition dans la carrière de l’auteur, qui tend progressivement vers une exploration des potentiels humains et spirituels, entreprise qui culminera véritablement en 1954 avec Les Portes de la perception.
Le Meilleur des Mondes s’inscrit dans l’entre-deux-guerres, une période d’incertitude profonde et de crise des valeurs, où se posent les prémices d’une société de consommation et où la technologie occupe une place de plus en plus prégnante. La portée du roman est donc doublement historique, à la fois comme écho des tourments de son temps et pour sa postérité dans le genre de l’anticipation contre-utopique. Les débats sur le contrôle et la standardisation des masses qui se développeront dans la seconde moitié du XXe siècle, notamment dans le sillage de penseurs tels que Noam Chomsky ou Michel Foucault, imprègnent déjà ce texte puissant.
Société malbâtie
Le Meilleur des Mondes nous transporte dans une société futuriste où l’humanité est organisée de manière rigide et hiérarchisée. Les individus, produits en laboratoire et conditionnés dès leur plus jeune âge, sont classés en castes, depuis les Alphas intellectuellement supérieurs jusqu’aux Epsilons destinés aux travaux les plus basiques et ingrats.
Le récit suit principalement Bernard Marx, un Alpha mal dans sa peau, doté d’un physique peu en phase avec son rang, qui ne se satisfait pas du bonheur artificiel et de la superficialité de la société. Son existence bascule lorsqu’il rencontre John, un « Sauvage » qui a grandi hors du système, dans une réserve où subsistent les vestiges d’un ancien mode de vie. Au cœur de la trame du Meilleur des Mondes se nichent des questionnements cruciaux sur l’essence de l’humanité, l’individuation, l’asservissement par le plaisir et la standardisation des comportements.
Aldous Huxley interroge la technologie non comme source d’émancipation mais comme instrument de contrôle. Dans le futur qu’il dépeint, corseté et eugéniste, la liberté individuelle est sacrifiée sur l’autel de l’efficacité et de la stabilité sociale. Le bonheur est perçu comme le ciment de l’ordre, mais à quel prix ? L’humanité a renoncé à l’art, la religion, la philosophie, les relations familiales et intimes, et surtout au droit d’être malheureux. L’homme n’est plus qu’un rouage interchangeable dans une société qui a fait de la conformité une vertu.
Le personnage de John, le « Sauvage », apporte toutefois une perspective externe à cette réalité. En ce sens, il incarne les tensions entre l’individualité et la société, entre la nature et la technologie. Sa rébellion traduit l’aspiration à une vie authentique, même si elle est marquée par la souffrance et la marginalité.
La marque des plus grands
Aldous Huxley manipule avec adresse les codes du roman d’anticipation pour mieux les subvertir. Ses écrits foisonnent de descriptions minutieuses et glaçantes des techniques de conditionnement et de contrôle, donnant à cette société futuriste une concrétude troublante. Rythmé par une narration polyphonique, Le Meilleur des Mondes met en relief le contraste entre l’ordre apparent de ce futur dystopique et le chaos intérieur des personnages, entre l’uniformité extérieure et la diversité des affects.
Chaque protagoniste se fait en sus le porteur de symboliques multiples. Bernard Marx, par exemple, dit beaucoup de la dissidence intérieure, de l’individu qui, malgré son conditionnement, ressent une forme de malaise face à la superficialité de la société. John est l’incarnation de l’altérité, de la nature humaine dans sa forme la plus brute, sans artifice ni prédétermination. Sa vision du monde, nourrie notamment par la lecture de Shakespeare, tranche radicalement avec la rationalité froide de la civilisation. Tout au long de son roman, Aldous Huxley met en balance l’humanité et ses imperfections et la déshumanisation et ses institutions de contrôle.
Les portraits psychologiques que le romancier dresse sont nuancés et complexes. Bernard Marx, on l’a vu, est tiraillé entre son désir d’appartenir à la société et son rejet de celle-ci. Son malaise reflète une conscience troublée, incapable de se conformer pleinement à l’ordre établi. John est quant à lui confronté à un choc culturel violent. Sa vision romantique et tragique de la vie se heurte au rationalisme stérile en vigueur. Plus secondaires, Lenina Crowne campe la conformité à la société, Mustapha Menier représente le pouvoir et l’idéologie, mais non sans lucidité, et le directeur du Centre d’Incubation et de Conditionnement porte en bandoulière la rigidité structurelle et l’hypocrisie d’un régime qui prétend libérer l’individu de toute contrainte, tout en le soumettant à un endoctrinement implacable.
Cartographie de l’horreur
La société décrite dans Le Meilleur des Mondes se déploie sur plusieurs lieux représentatifs de ses valeurs et principes. La ville de Londres, par exemple, est transformée en une mégalopole futuriste et symbolise l’uniformité et l’industrialisation qui caractérisent ce monde nouveau. Le Centre d’Incubation et de Conditionnement, où les enfants sont conçus, élevés et conditionnés, participe grandement de la déshumanisation en cours, via l’industrialisation de la procréation et de l’éducation, vidées de toute dimension affective et individualisante. La Réserve Sauvage du Nouveau-Mexique, où vit John, contraste fortement avec la civilisation technologique. Cet endroit préservé fait le lit de la nature brute et d’une humanité conservée dans sa forme la plus authentique.
Les objets présents dans Le Meilleur des Mondes jouent un rôle crucial dans la matérialisation de la dystopie. Ils renforcent le contrôle de la société sur l’individu et son corps, tout en étant les symboles de la technicisation de la vie quotidienne. C’est par exemple le cas du « soma », une drogue distribuée à tous les citoyens pour leur permettre de gérer leur mal-être, qui se confond avec un puissant outil de contrôle social. Il permet en effet à la société de maintenir une stabilité émotionnelle et d’annihiler toute forme de révolte ou de résistance. Les éprouvettes, à travers lesquelles les gènes sont codés et les existences prédéfinies, témoignent d’une société verticale, mathématisée, où rien n’est laissé au hasard.
La symbolique des lieux et des objets est profondément ancrée dans l’interaction entre ces éléments et les personnages. Le Centre d’Incubation, par exemple, est le lieu de naissance de Bernard Marx, le symbole de son aliénation dès le berceau. Le soma fait écho à la dégradation des individus, qui renoncent à leur capacité à ressentir des émotions négatives. Il montre l’acceptation par les individus de leur conditionnement et de la suppression de leur liberté émotionnelle.
Subtilités
Le Meilleur des Mondes s’inscrit dans la tradition des dystopies littéraires, qui imaginent des sociétés futuristes dans lesquelles les idéaux de progrès se sont transformés en cauchemars. Des œuvres comme 1984 de George Orwell ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury partagent avec le roman d’Aldous Huxley cette vision critique de la technologie et du totalitarisme. La présence de Shakespeare dans le roman établit par ailleurs un lien intertextuel fort. Les références à ses œuvres permettent à l’auteur de souligner le contraste entre la richesse et la profondeur de la littérature classique et la superficialité de la société dystopique qu’il portraiture.
Le roman entretient également des parentés avec des œuvres de science-fiction par son exploration des conséquences possibles de l’avancée technologique sur la société humaine. On pense par exemple à Blade Runner, tiré d’un roman de Philip K. Dick, ou à Neuromancien de William Gibson, roman fondateur du mouvement cyberpunk. Parus après Le Meilleur des Mondes, ils se structurent eux aussi autour de la déshumanisation et du contrôle social par la technologie.
Bien que la critique de la technologie et de la perte de l’individualité soit au cœur du roman, d’autres aspects méritent également d’être soulignés. La sexualité en fait évidemment partie. Dans Le Meilleur des Mondes, le plaisir charnel est un outil de contrôle comme un autre. Le conditionnement des citoyens à être sexuellement actifs et à éviter toute forme d’attachement émotionnel perpétue l’ordre social en évitant les désordres sentimentaux et les révoltes individuelles. De même, le traitement de la religion est subtil mais significatif. Les monothéismes ont été remplacés par la vénération de la technologie et du progrès, exprimée au cours de cérémonies sous soma, qui mélangent des éléments de la messe chrétienne et de la rave party.
Avec Aldous Huxley, le structuro-fonctionnalisme s’applique aux castes et aux individus. Ce courant de pensée donne à chaque fait social et chaque entité institutionnelle une fonction nécessaire à la stabilité de l’ensemble dans lequel il s’inscrit, un peu à l’image d’un organe dans un corps. Dans Le Meilleur des Mondes, chaque personne a une fonction spécifique et est conditionnée pour l’accomplir, contribuant de ce fait à la perpétuation sans heurt de la société. D’ailleurs, et les deux considérations sont étroitement liées, les travailleurs sont conçus pour aimer leur travail, ce qui pousse le phénomène d’aliénation tel que décrit par Karl Marx à son paroxysme. Les agissements du Centre de Conditionnement, où les citoyens sont déterminés depuis la naissance à accepter leur rôle social, se rapprocheraient quant à eux du béhaviorisme radical de B.F. Skinner, qui indexe les actes aux stimuli extérieurs.
Dans sa représentation d’une société qui a atteint une harmonie et une stabilité apparemment parfaites par le biais du contrôle totalitaire, Aldous Huxley suggère en fait, de manière très persuasive, que la poursuite de l’utopie peut conduire à la suppression des libertés individuelles et à la perte de l’humanité. Comme le veut l’adage, l’enfer est pavé de bonnes intentions. C’est l’une des nombreuses leçons de ce chef-d’œuvre de la littérature d’anticipation, où Huxley n’épargne aucune forme de société et démontre à la fois les échecs du totalitarisme et les insuffisances de la nature humaine elle-même.
J.F.
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La Prisonnière du désert : pour le meilleur et pour Shakespeare

La Prisonnière du désert (1956) – Réalisation : John Ford.
Il n’est pas aisé, face à la somme que représente La Prisonnière du désert, de savoir par quel angle l’attaquer pour tenter de rendre compte de son hétéroclite grandeur.
Comme nous sommes chez John Ford, le visionnaire humaniste du cinéma américain, nous pouvons essayer de scinder les remarques sur ces différents points : le décor, puis chaque personnage.
La Prisonnière du désert est un spectacle total : non seulement, Monument Valley y joue un rôle majeur, mais la longue quête des personnages va les faire traverser rivières et sierras, déserts et étendues neigeuses, torrents gelés et prairies : récit au long cours, bigarré et exhaustif, il explore l’Amérique comme un immense terrain d’aventure.
Cette amplification spatiale répond pourtant à une réduction des personnages : nombreuse et réunie au début du récit, la cellule familiale implose dès son élément perturbateur, se délestant, parmi les fameux « searchers », de ceux qui lui étaient unis directement par le sang. Restent l’oncle un peu proscrit, ancien confédéré, et le bâtard adopté, nouvelle donne d’une Amérique en mutation et en quête de légitimité. La mort, en hors-champ et dans des ellipses d’une grande force, instaure une pudeur délicate que viendront équilibrer Ethan et ses accès de fureur. Seules les femmes symbolisent encore une sédentarité inaccessible : Laurie, entreprenante et militante de son désir, et Debbie, assimilée aux Indiens et leur échappant sans cesse.
Les thèmes chers à Ford se déclinent ici avec une réelle jubilation : le trio amoureux et le mariage de raison (cf. Qu’elle était verte ma vallée), le pasteur aux multiples talents (le même film, mais aussi Les Raisins de la colère) et l’altérité en miroir des Indiens.
Ethan est bien entendu le cœur du film, personnage complexe et ambivalent magnifié par un John Wayne au flegme habité. Cruel, ouvert à la culture comanche qu’il connaît, souvent pour mieux la détruire (en tirant dans les yeux des cadavres, tuant les bisons, voire scalpant son ennemi), il est autant l’adjuvant que l’opposant au jeune Martin dans le rôle du jeune premier.
Mature, taiseux, n’accordant sa confiance à personne, ne se soumettant qu’à son idéologie, il a ce mérite rare pour un héros d’être imprévisible et de susciter la crainte de son entourage comme du spectateur. Autour de lui, les traîtres tombent, et les lambeaux d’une nation douloureusement réunifiée ne parviennent pas à chanter encore la concorde.
En profonde empathie avec son personnage, le cinéaste fait de l’Amérique un écrin pour sa chevauchée vers l’innocence qu’il pourrait être tenté de supprimer, pris d’une folie haineuse le mettant à égalité avec son grand rival indien, avant de le laisser s’en aller en poor lonesome cowboy.
Car rien, dans ce film, ne s’empêtre du manichéisme pourtant censément constitutif du grand western classique : à l’image de Mose, fou shakespearien, le monde entier semble tanguer sur une planche instable entre deux cultures (indienne et américaine), entre deux camps (le Sud et le Nord), entre deux casquettes (le Révérend et le Capitaine), entre deux statuts (le family man ou le cowboy aventurier)…
Résolument picaresque, le récit ajoute aussi à l’aventure et les tensions identitaires un élément aussi surprenant qu’efficace : l’humour. Extrêmement drôle, proche de l’univers de Tintin, il joue sur la comédie amoureuse (voisin du screwball entre Laurie et Martin, farcesque avec la squaw que ce dernier épouse par erreur, et du côté du marivaudage avec le mariage final), le burlesque du capitaine au combat ou le poétique dans le personnage de Mose.
Enfin, au milieu de ce tourbillon sans temps mort, les Indiens. Les grands silencieux du film sont aussi ceux dont on apprend incidemment à connaître le sort : chassés, massacrés, c’est dans des camps brûlés ou parmi des cadavres qu’on tente de retrouver la jeune blanche qui elle seule justifie qu’on s’intéresse à eux.
La Prisonnière du désert n’est pas seulement la déclaration éclatante de toute la maîtrise de John Ford : c’est aussi celle du cinéma tout entier, du gros plan sur un visage habité au panoramique sur un paysage mythique, au rythme d’une aventure devenue fondatrice.
Éric Schwald
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Le Champ des possibles : coexister avec soi-même

Dans Le Champ des possibles (éditions Dupuis), Véro Cazot et Anaïs Bernabé interrogent avec poésie la dualité entre réalité et virtualité, en imaginant la création d’un monde numérique accessible en tout lieu et temps, permettant aux individus de vivre n’importe quelle expérience en parallèle de leur vie réelle.
Marsu est une architecte affairée : elle conçoit des bâtiments éco-régénérateurs et durables, en mimant ce que la nature fait de mieux. Pleinement investie dans son travail, elle mène en sus une vie conjugale heureuse et harmonieuse. Harry, son mari, partage sa vision du couple, relativement libre et sans faux-semblant. Véro Cazot et Anaïs Bernabé inscrivent leur relation hors des conventions corsetées traditionnellement associées au mariage. Ainsi, ils se sont par exemple accordés sur le fait qu’Harry aide leur amie Clémence à procréer naturellement.
La vie de Marsu est bousculée par la découverte d’Athome, une société créée par Thom Robinson, architecte spécialisé dans les mondes alternatifs. Son ambition est de révolutionner le tourisme en permettant à ses clients de visiter des destinations de vacances virtuelles. Grâce à un implant cérébral, les utilisateurs des systèmes Athome peuvent se mouvoir en toute liberté dans deux réalités parallèles, et profiter de manière simultanée des expériences propres à chacune d’entre elles.
Dans un premier temps, Le Champ des possibles semble emboîter le pas de Wall-E ou Tokyo Ghost, en sondant les tensions entre le tangible et l’intangible, entre la réalité concrète et les mondes virtuels. On devine sans mal que ces derniers pourraient devenir une échappatoire pour les individus cherchant à se soustraire aux désagréments de la vie réelle. On sait aussi que si des expériences stimulantes et gratifiantes sont offertes par Athome, leur potentiel addictif pourrait entraîner un isolement social, une perte de compétences relationnelles et un sentiment de solitude accru. Le Technotox de Tokyo Ghost n’en est finalement qu’une version exacerbée.
Sauf que… Marsu, initialement sceptique quant à l’exploration de ces réalités alternatives, trop chronophages et artificielles, se trouve peu à peu envoûtée par les possibilités infinies qu’elles offrent. Les expériences diversifiées, l’apprentissage et le développement personnel, les nouvelles interactions sociales, l’accessibilité à des personnes ou des biens inabordables dans le monde réel finissent par convaincre la jeune architecte des bienfaits d’Athome. Et si au départ, on observe un éloignement progressif de Marsu vis-à-vis d’Harry, ainsi qu’une déconnexion assez brutale avec la réalité (elle semble ailleurs, elle se présente en retard à ses rendez-vous, son sommeil est agité), cela ressemble surtout à une fausse piste.
Car Véro Cazot et Anaïs Bernabé entendent avant tout témoigner de l’élargissement de ce fameux « champ des possibles ». Elles interrogent notre rapport à la technologie, en particulier la manière dont les avancées telles que les implants cérébraux pourraient modifier notre perception du réel et de l’imaginaire, et rendre poreuse la frontière entre les deux. En s’immergeant de plus en plus profondément dans les mondes virtuels d’Athome, Marsu en vient à éprouver des sentiments amoureux pour Thom, qu’elle fréquente quotidiennement dans ces lieux hors du temps et de l’espace.
L’amour est dans le prêt
Il en découle un triangle amoureux qui va former le cœur battant du Champ des possibles. Marsu est partagée entre deux sentiments amoureux d’égale importance, elle tient à ne peiner ni Harry ni Thom, et le résultat en est une existence scindée en deux, dans un compromis accepté de tous. À l’un, il revient la vie terrestre, la réalité palpable et soumise à l’épreuve du temps ; à l’autre, un monde alternatif, modulable à l’envi, imperméable aux externalités. Le désir peut s’exprimer librement, les expériences se multiplier, en capitalisant sur l’ouverture d’esprit des deux hommes, et surtout d’Harry.
Cette singularité dans le portrait de couple (ou de trio amoureux) pourrait toutefois gêner les lecteurs les plus sourcilleux. La compréhension mutuelle et le degré d’acceptation et/ou de renoncement de toutes les parties dépassent en effet parfois l’entendement. Mais cela mis à part, Le Champ des possibles, plutôt techno-optimiste, fait montre d’une profondeur remarquable, tant à l’égard des sentiments humains que des potentialités des nouvelles technologies.
Au dessin, Anaïs Bernabé fait preuve de poésie, d’inventivité et de pluralisme. On passe régulièrement de planches classiques à des cocktails pétillant de couleurs ou des vignettes crayonnées dans un style plus doux. Chaque page tournée peut donner lieu à une surprise graphique qui renforce un peu davantage l’attrait de l’album.
Le Champ des possibles est une œuvre audacieuse, avec beaucoup de personnalité, tant dans ses thématiques et leur traitement que par son esthétique et sa multiplicité. À travers Marsu, Véro Cazot et Anaïs Bernabé verbalisent l’ambiguïté et la complexité des sentiments humains, tout en dressant un miroir amplifiant à notre époque, entre affirmation des désirs et évasion virtuelle.
J.F.

Le Champ des possibles, Véro Cazot et Anaïs Bernabé – Dupuis, février 2024, 128 pages
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Entre le monde et moi : Ta-Nehisi Coates et la question raciale

En 2015, Ta-Nehisi Coates jetait un pavé dans la mare avec un essai sobrement intitulé Between the World and Me et rapidement traduit en France, aux éditions Autrement, sous le titre plus explicite Une colère noire. Puissant cri du cœur visant à éveiller les consciences, l’ouvrage fait aujourd’hui l’objet d’une réédition, avec une nouvelle traduction et une préface inédite de l’auteur.
« Voici ce que j’aimerais que tu comprennes : dans ce pays, annihiler le corps noir est une tradition, et cette tradition fait partie du patrimoine national. Je ne souhaitais t’élever ni dans la peur ni dans le mensonge. Je voulais éveiller ta conscience. J’ai donc décidé de ne rien te cacher. »
Journaliste et écrivain, Ta-Nehisi Coates présente dans Between the World and Me une perspective amère et acérée sur l’histoire et les expériences des Noirs américains. L’ouvrage, conçu sous la forme d’une lettre à son fils de quinze ans, dresse un tableau sans concession de la violence raciale, des traumatismes historiques et de la vulnérabilité corporelle qui caractérisent le vécu de ces minorités ethniques, passé comme présent. L’auteur exprime une amertume profonde et rend compte, sans ambages, de l’oppression subie aux États-Unis sur le temps long.
Ta-Nehisi Coates met en lumière la dimension historique des violences infligées aux Noirs, en soulignant notamment la valeur économique des esclaves et leur rôle dans la construction de la nation états-unienne. Il contextualise la souffrance noire dans une perspective large, reliant l’esclavagisme, le commerce triangulaire ou encore le Passage du Milieu à des formes modernes d’oppression, telles que l’incarcération de masse et la violence policière. Cette corrélation entre passé et présent est cruciale pour mieux appréhender la persistance des inégalités raciales et la profondeur de la colère noire, notamment alimentée par les importantes ressources, en temps et en énergie, employées pour se mouvoir dans une société WASP.
Le choix de Ta-Nehisi Coates de nommer son fils Samori, en hommage à l’empereur Samory Touré, résistant à la colonisation en Afrique de l’Ouest, révèle l’importance des figures d’insoumission et de conviction dans son œuvre. Il s’inspire d’ailleurs de personnalités historiques qui ont lutté contre l’oppression, comme la reine Nzinga ou Malcolm X. Ces références soulignent à leur tour son désir de prendre langue avec le passé, y compris de résistance africaine et afro-américaine, pour mieux le connecter à l’expérience contemporaine des Noirs.
La rue et l’école, les deux bras d’un même monstre ?
Dans son ouvrage, proche d’une sociologie non académique, Ta-Nehisi Coates décrit l’environnement urbain et le système éducatif comme deux entités qui, bien que distinctes, contribuent conjointement à l’oppression des Noirs. La violence et le danger sont omniprésents dans les quartiers défavorisés, tandis que le système éducatif exige des efforts disproportionnés de la part des enfants noirs pour atteindre une réussite souvent entravée par des barrières systémiques. Cette analyse énonce les multiples facettes de l’injustice raciale et les défis auxquels sont confrontés les Noirs américains dans leur quête d’équité.
Par ailleurs, le concept de terreur, omniprésent dans l’œuvre de Coates, se traduit par la peur et la méfiance constantes éprouvées par les Noirs américains. Cette terreur est ancrée dans une histoire de violence et de discrimination, et se manifeste dans la vie quotidienne à travers des interactions problématiques et injustes avec la police et le système judiciaire, ainsi que dans des contextes plus subtils de marginalisation sociale. Le corps noir est vulnérable, pris pour cible, exploité, brutalisé, privé de vie. Ce constat glacial, définitif, sous-tend une grande partie de Between the World and Me.
Précieux, l’essai de Ta-Nehisi Coates ne se contente pas de dépeindre une réalité douloureuse ; il exhorte à une prise de conscience collective. Il offre une réflexion nécessaire sur les racines historiques de la discrimination raciale et sur les obstacles qui continuent d’entraver l’existence des Noirs en Amérique. Surreprésentés dans les statistiques carcérales, victimes de racisme institutionnel et de haine policière, objetisés en tant que rouages du commerce de coton ou de tabac avant de se voir marginalisés et ghettoïsés, les Afro-américains semblent cantonnés, sous la plume de l’auteur, à la marge d’un monde qu’ils aspirent pourtant à pleinement embrasser.
J.F.

Entre le monde et moi, Ta-Nehisi Coates – Autrement, janvier 2024, 208 pages
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Comment American Beauty rend compte des phénomènes sociaux (5/5)

Réalisé par Sam Mendes en 1999, American Beauty a profondément marqué le paysage cinématographique de la fin du XXe siècle. Son intrigue se déroule dans une banlieue américaine typique et s’articule autour de la vie de Lester Burnham, un homme en pleine crise de la quarantaine. Par son truchement, mais aussi à travers sa famille et ses voisins, le long métrage déploie une introspection ingénieuse des réalités sociales contemporaines, telles que la quête de sens, l’aliénation, la sexualité, le matérialisme ou la pression sociale. Nous vous proposons d’en explorer les éléments constitutifs en cinq articles, dont voici le cinquième.
5. Le matérialisme et le vide existentiel
Obsession de la société pour le matérialisme et la consommation
American Beauty formule une critique incisive du matérialisme et de la culture de la consommation qui prévalent dans nos sociétés modernes. Le film met en évidence l’obsession pour la richesse matérielle, le statut social et les apparences extérieures, qui conduisent ensemble à un vide existentiel. Certains personnages, en particulier Carolyn Burnham, sont représentatifs de cette obsession : leur quête de succès matériel et de reconnaissance sociale semble primer les relations authentiques et le bien-être émotionnel.
Cette fixation sur le matérialisme apparaît comme un substitut à un accomplissement plus profond et significatif. Le film suggère ainsi que la poursuite incessante du succès extérieur ne comble en aucun cas les besoins intérieurs de sens, de connexion humaine et d’authenticité. C’est un emplâtre sur une jambe de bois, un cache-misère prêt à voler en éclats.
Vide existentiel
Les personnages principaux d’American Beauty sont confrontés à un sentiment de désillusion. Malgré une carrière réussie et une belle maison en banlieue, Lester Burnham ressent un profond mécontentement et une lassitude générale face à la vie. Son cheminement intérieur, tout au long du film, est une tentative désespérée d’objectiver et combler ce vide, en s’abandonnant à des expériences plus revigorantes, formatrices et authentiques.
De même, Carolyn et leur fille Jane montrent des signes de lutte contre ce fossé existentiel. La mère de famille poursuit sans relâche ses rêves de succès professionnel et entretient une apparence parfaite, tout en cachant un vif sentiment d’insatisfaction. Jane, quant à elle, se débat avec l’insécurité et le désir de nouer des liens sincères, symbolisant la quête d’une génération plus jeune de donner du sens à la vie dans un monde matérialiste.
Critique sociologique du consumérisme
La critique du consumérisme dans American Beauty s’aligne sur plusieurs théories sociologiques. Des penseurs comme Jean Baudrillard et Guy Debord ont exploré l’idée que dans les sociétés contemporaines, la consommation est devenue une force centrale, remplaçant les relations interpersonnelles et les expériences vécues par des représentations et des images superficielles.
Sam Mendes illustre parfaitement la manière dont le consumérisme a conduit à un détachement des valeurs humaines fondamentales et à une forme de spectacle, où l’apparence et l’image deviennent plus importantes que la réalité. Cette déconnexion entre les faits réels et leur projection constitue une source majeure de malaise et d’aliénation pour les personnages. C’est parce qu’elle est terrorisée par la banalité qu’Angela cherche à se distinguer et séduire. C’est en vertu d’une certaine légitimité sociale que Carolyn tient à ce que l’ordre et l’attrait président chaque aspect de son existence.
American Beauty l’exprime autrement, avec une évidence presque confondante. Le père de famille droit dans ses bottes, en costume et attaché-case, a pour seul plaisir journalier la masturbation matinale qu’il s’octroie sous la douche. Là est le moment culminant de l’Américain moyen réalisant son american dream. Ce désespoir trouve un équivalent résigné du côté de Barbara Fitts, malaimée et malade, qui traverse l’existence tel un fantôme, invisible, sans détermination, en marge de toute réalité.
J.F.
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La Charge héroïque : qu’elle est alerte, mon armée

La Charge héroïque (1949) – Réalisation : John Ford.
À mesure qu’il déroule sa filmographie, John Ford assume de plus en plus explicitement son caractère d’historien des fondations de son jeune pays. Dans La Charge héroïque, deuxième volet de sa trilogie sur la cavalerie, le recours à la voix off pour ouvrir le film entérine cette fonction d’un cinéma qui retrace son passé tout en l’honorant. C’est là toute la beauté et le classicisme de Ford : un enthousiasme intact, une sincérité qui ressurgit sur tous ses personnages.
Pour souligner le fil rouge du récit, qui sera ici un ruban jaune, rien de tel que la couleur. Elle magnifie les ocres de Monument Valley, annonce la splendeur à venir de Searchers et fait de la cavalerie un défilé rivalisant avec les peintures bigarrées des Indiens sur le sentier de la guerre.
Résolument en mouvement, le film s’articule autour d’un convoi notamment dû à l’irruption des femmes dans la cavalerie. Les échanges se font le plus souvent à cheval, et l’on se succède pour un entretien au long cours qui mêle avec habileté stratégie militaire et amoureuse. Comme toujours chez Ford, la femme a une place bien définie : si elle rejoint le défilé, c’est pour en mener en bourrique une partie des hommes. Screwball et ébauche de trio amoureux viennent donc pimenter la vie et les déplacements bien normés de la cavalerie.
À son commandement, Wayne est Nathan Britlles, sur le point de prendre sa retraite. Avisé, attaché à ses hommes et soucieux de maintenir la paix, fraternisant avec les indiens et faisant volontiers usage de la ruse, y compris avec son propre camp, il est l’antinomie de Thursday dans Le Massacre de Fort Apache. Derrière les phrases viriles (« Don’t ever apologize : it’s a sign of weakness »), c’est une fois encore l’humanité paternaliste qui domine. Pour équilibrer cette stature sur le départ, le sergent joué avec faconde par Victor McLaglen assume la part bouffonne de la vie de caserne : soiffard, gouailleur, mélangeant l’amitié et les coups de poing, il ponctue le récit d’une bonne humeur devenue, elle aussi, la marque de l’univers fordien.
Car c’est bien la vie collective qui prime ici. Si le récit tend vers cette fameuse charge, on constatera que celle-ci est avant tout un prétexte, tout comme le sera la fausse retraite de Brittles. Ici, on s’attarde davantage sur la passation de pouvoir entre la vieille garde bienveillante et la jeunesse exemplaire, à la conquête de l’Ouest et de la femme qui fondera l’autre famille après la nation, à l’échelle individuelle.
Même si cette charge est courte, elle reste l’occasion pour Ford de manifester son savoir-faire : on n’oubliera pas de sitôt ce galop de chevaux indiens désertant le camp, dans des nuages de poussière qui rappellent avec force la mythologie qui inspirera Cimino dans La Porte du Paradis.
Éric Schwald
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No Kids, le monde en pointillé

Julie Rey ajoute le roman No Kids à la collection « R jeunesse » des éditions Robert Laffont. Son récit s’articule autour de trois adolescents dont les tourments intérieurs et les dynamiques relationnelles nous confrontent à l’incertitude affective, le militantisme écologiste et la quête de soi.
Julie Rey fait son deuil des conventions littéraires. No Kids est un texte haché, alternant les narrateurs et les points de vue, conçu à hauteur d’ados, mêlant des scènes écrites à la manière d’un script de cinéma et des extraits de journaux intimes ou des publications de réseaux sociaux. Une conversation entre Malika et Morten, deux des trois personnages principaux, se voit entrecoupée par la vraie version du week-end qu’ils se racontent : les deux adolescents livrent au lecteur, à la première personne, ce qu’ils ne peuvent ouvertement se dire. Cette inventivité narrative n’est pas gratuite ; elle accentue l’authenticité d’un roman qui en a fait son moteur et sa principale force.
Anatomie d’un couple
Morten et Malika, pas encore dix-huit ans, forment un couple soudé et complice. Le premier est le fils d’un gendarme et d’une proviseure. La seconde tient en héritage de sa mère et de sa grand-mère une fibre militante prononcée, qu’elle exprime à travers un mouvement écologiste anti-nataliste. Les premières pages de No Kids caractérisent parfaitement cet état de fait : les deux adolescents tournent ensemble une vidéo de sensibilisation. Ils s’apprêtent à faire entendre leur voix à l’occasion de la visite, fortement médiatisée, d’un ministre dans leur lycée. Bien qu’il craigne la réaction de sa mère, qui dirige l’établissement, Morten ne se désolidarise à aucun moment de Malika.
Cette dernière a des opinions politiques particulièrement tranchées. Consciente des enjeux entourant la surpopulation mondiale et le changement climatique, elle cherche à promouvoir le mouvement No Kids, dont les adeptes choisissent délibérément l’abstinence procréative afin de préserver l’environnement. Un combat qui ne tardera pas à entrer en résonance avec son histoire personnelle, puisqu’elle se retrouve confrontée à une grossesse non désirée. Elle se heurte alors à un conflit interne, subtilement construit par Julie Rey. Chevillée à ses convictions, elle n’entend pas avoir d’enfant. Chaque bébé a un coût écologique et humain contre lequel elle s’insurge. Mais c’est évident, elle ne peut se contenter de balayer d’un revers de main la réalité tangible et émotionnellement complexe de sa grossesse.
Deux histoires viennent s’y greffer. La première opère à distance, à travers les carnets de sa grand-mère, militante proche de Gisèle Halimi. Dans ces textes très personnels, Malika revisite le passé féministe, le manifeste des 343, l’affaire Marie-Claire Chevalier, la loi Veil légalisant l’avortement… Un lien se tisse entre les luttes passées et ses propres préoccupations actuelles, dans une mise en miroir continue. La seconde histoire s’écrit au présent et concerne ses rapports avec Morten. La grossesse accidentelle de Malika a été causée par un pré-éjaculat, chose initialement inconcevable pour l’adolescent, dont les doutes et les peurs liés à la fidélité et l’engagement ont froissé et éloigné la jeune femme.
Julie Rey décrit alors deux horizons émotionnels. Malika compose avec des douleurs sourdes. Elle subit dans sa tête, son cœur et sa chair les différentes étapes inhérentes à l’IVG, sans pouvoir en partager les affects avec Morten, qui l’a profondément blessée, et qui lui rappelle cet être qui germe en elle. Lui, au contraire, utilise les réseaux sociaux pour lui témoigner son amour inconditionnel et implorer son pardon. Il apparaît au vu de tous obsédé par Malika et mortifié à l’idée de l’avoir déçue. Entre les deux : Kylian Bâtard, le meilleur ami de Morten, qui va soutenir l’adolescente dans cette épreuve.
Les mailles serrées de l’existence
Orphelin de père, Kylian est exposé à la solitude et au deuil. Il trouve auprès de l’infirmière de son lycée l’oreille attentive et le réconfort que lui refuse obstinément sa mère, absorbée par le travail et incapable de communiquer avec son fils. Ce troisième protagoniste n’a rien d’un faire-valoir, puisqu’il permet à l’auteure d’aborder plus avant les thématiques de l’amitié et de la sexualité. Il témoigne ainsi une bienveillance maladroite à l’égard de Malika et souffre d’une dépression probablement autant motivée par sa situation familiale que par sa nature « Ace » (pour asexuel).
Au cours d’un échange particulièrement gênant pour son jeune personnage, Julie Rey montre à quel point les générations X et Y, souvent ancrées dans des valeurs traditionnelles dépassées, peinent à comprendre et même tolérer les minorités sexuelles. L’oncle de Kylian sombre ainsi dans une homophobie crasse et hors de propos, qui tend à refléter, par ricochet, la difficulté à faire accepter des identités qui ne cadrent pas avec les normes hétérosexuelles communément admises.
En entremêlant soigneusement tous ces faits, et malgré son apparente simplicité, No Kids aborde avec finesse les tensions intrinsèques à l’adolescence. L’infirmière de l’école énonce avec justesse qu’être vivant consiste à danser en permanence sur le fil de ses contradictions. Ces paradoxes, ce sont les liens interpersonnels qui se dégradent sans le vouloir, parfois par maladresse ou relâchement. Ce sont aussi les vents contraires qui balaient la route de Malika, ou les vulnérabilités qui conditionnent l’existence de Kylian.
Très actuel, le roman de Julie Rey comporte aussi des sous-textes sur les réseaux sociaux (prompts à condamner Malika) ou les préjugés (par exemple sur Dorothée, la belle-mère de Morten). À travers un tissu narratif relativement riche et des personnages profondément humains, il met en exergue, de manière diaphane, les luttes intimes et collectives d’une génération qui se sait à la croisée des chemins.
J.F.

No Kids, Julie Rey – Robert Laffont/R jeunesse, janvier 2024, 336 pages


