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Fahrenheit 451 : aux flammes la divergence !

Écrit par Ray Bradbury en 1953, Fahrenheit 451 est une œuvre de science-fiction dystopique dont le titre fait référence à la température à laquelle le papier s’enflamme et brûle. Difficile de faire plus programmatique quand on entend se pencher sur l’éradication de la connaissance et de la libre pensée par la censure. Car l’écrivain américain dépeint un monde où les livres sont prohibés et où les « pompiers » sont chargés d’autodafés spectaculaires, dans un mélange d’aliénation, de répression gouvernementale et de résistance intellectuelle.
La société de Fahrenheit 451 voue les livres aux gémonies. Ils sont considérés comme source de discorde et de mécontentement populaire. Guy Montag, pompier, est chargé de brûler les quelques exemplaires restants, détenus clandestinement par des citoyens contrevenant aux lois. Cependant, la rencontre du protagoniste avec Clarisse, sa voisine adolescente, va le pousser à remettre en question ses croyances et son rôle dans la société. Une renaissance intellectuelle qui l’amènera finalement à défier les normes et à lutter pour la préservation de la connaissance et de la libre pensée.
Fahrenheit 451 se distingue par sa critique acerbe des médias de masse et de la censure, en résonance avec les inquiétudes de l’époque, notamment la montée du maccarthysme et les crispations idéologiques de la Guerre Froide. Cette œuvre marque un tournant dans la carrière de Ray Bradbury, puisqu’elle le propulse définitivement au rang d’auteur majeur du roman d’anticipation. Avec le recul, on peut en effet placer Fahrenheit 451 bien en vue, aux côtés de classiques tels que 1984 de George Orwell et Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Ces œuvres ont en commun une vision sombre et pessimiste d’un futur gouverné par une autorité oppressive, traitant l’humanité comme quantité négligeable.
De quoi ça parle ?
Avec des images puissantes et le feu comme symbole central, Fahrenheit 451 aborde les enjeux de la censure, la perte d’individualité et l’impact destructeur des médias de masse sur la culture et l’intellect. La dégradation du discours public, symbolisée par la banalisation des émissions de télévision et l’appauvrissement de la pensée critique, se niche au cœur de l’œuvre de Ray Bradbury, qui dépeint une société où le divertissement superficiel prime la connaissance, où l’ignorance est encouragée pour maintenir l’ordre social.
Les personnages de Fahrenheit 451 servent de vecteurs à des idées et des thématiques plus vastes. Guy Montag symbolise l’éveil et la rébellion contre un ordre oppressif. Clarisse McClellan incarne l’innocence, la curiosité et une perspective alternative sur le monde. Elle agit vis-à-vis de son voisin comme un catalyseur pour le changement. Le capitaine Beatty, antagoniste retors, représente quant à lui l’autorité et la conformité aveugle.
Fonctionnaire utile à la répression, de plus en plus concerné par le fait politique, Guy Montag traverse en cours de récit une crise existentielle profonde, puisque sa prise de conscience le mène à une quête d’identité et de vérité porteuse de dangers. Clarisse éveille en lui une sensibilité longtemps réprimée, pendant que Beatty, en dépit de sa connaissance des livres, choisit la soumission complète à l’idéologie dominante. Tous contribuent à appuyer le conflit interne entre savoir et obéissance.
Un autre personnage permet de radiographier le système en marche dans Fahrenheit 451. Il s’agit de Mildred Montag, la compagne de Guy. Baignant dans l’apathie et le déni, malheureuse au point de commettre une tentative de suicide, elle incarne cette population ultra-majoritaire qui a embrassé l’ignorance et se trouve absorbée par les émissions télévisées. Elle s’évade volontiers dans le divertissement superficiel, estime à la hâte que les livres n’ont aucun sens et finit même par trahir et dénoncer son mari.
La caserne est une caverne
Dans La Dialectique de la raison (1944), Theodor Adorno envisage la culture de masse en tant que système de domination idéologique, conduisant à l’émiettement du sens critique par l’anesthésie de la conscience et l’attrait de messages émotionnellement stimulants. Dans Fahrenheit 451, cela se manifeste par les murs-écrans et les coquillages auditifs, qui captent toute l’attention de Mildred et de la majorité de la population. A contrario, le groupe de résistants, qui mémorisent des livres pour préserver le patrimoine littéraire, illustre la résilience face à l’oppression, la survie des Lumières confrontées à l’obscurantisme.
Une phrase prononcée par Guy Montag se révèle être une clé herméneutique de première importance : « Peut-être que ces livres peuvent nous sortir un peu de cette caverne. » Cette assertion plonge ses racines dans la philosophie platonicienne et renvoie puissamment à l’allégorie de la caverne, qui dépeint la quête ardue de l’homme vers la connaissance authentique et sa transmission laborieuse. Dans cette métaphore, des individus enchaînés dans l’obscurité d’une caverne ne perçoivent que les silhouettes fantomatiques projetées sur ses parois, qu’ils prennent pour la réalité tangible. Platon postule que si l’un d’eux est arraché de cette illusion et exposé à la lumière crue de la vérité, il souffrira mais se sentira inéluctablement investi de la mission de partager son savoir. Cependant, ceux restés dans les ténèbres rejetteront sans réserve ses révélations, préférant l’illusion familière à une vérité dérangeante.
Dans Fahrenheit 451, les personnages évoluent dans un monde d’illusions, incarné par les images diffusées sur les murs-écrans. Le pompier Guy Montag franchit involontairement le seuil de cette prison-caverne et entame un voyage difficile vers la connaissance. Clarisse le libère de ses entraves et l’initie au monde de la lumière. Cette révélation est pour lui, comme pour les protagonistes platoniciens, source de douleur et de solitude. Il se retrouve isolé : Mildred le quitte, Clarisse s’évanouit, Beatty périt…
Pièce maîtresse
Ray Bradbury parsème Fahrenheit 451 de références littéraires et culturelles qui en renforcent la richesse. Il cite la Bible, Shakespeare ou le poète Matthew Arnold, ajoutant des couches de signification et des liens avec les canons littéraires. Ces références servent de contraste avec la société anti-intellectuelle du roman et rappellent ce qui est perdu à travers la censure.
Si Fahrenheit 451 critique cette mainmise gouvernementale sur le savoir et l’information, il se montre tout aussi acrimonieux envers la passivité culturelle et l’aliénation induite par les médias de masse. Le roman pousse même la réflexion jusqu’à la perte d’humanité dans une société technologiquement avancée, exactement comme le faisait en 1932 Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley.
Une dimension souvent négligée de cette dystopie tient à son exploration de la solitude et de l’isolement dans la société moderne. Ray Bradbury sonde tout au long de son texte la détérioration des relations humaines, illustrée par le mariage postiche de Montag avec Mildred et ses interactions plus authentiques avec Clarisse. Cela érige l’érosion des rapports humains en symptôme d’une société de la distraction et de la superficialité.
L’ataraxie, qui peut se définir comme une absence de trouble et une paix intérieure intégrale, fonde le bonheur épicurien et stoïcien. Ce que démontre avec talent Fahrenheit 451, c’est que l’ignorance et la frivolité puériles, caractérisées par l’action vaine et l’immanence, ne suffisent pas à atteindre ce degré de quiétude qui satisferait les hommes. La conscience des dysfonctionnements et des malheurs environnants, la possibilité de les penser et d’y remédier, la juste appréhension de soi et des autres constituent des principes irréfragables, indissociables de l’humanité et de son épanouissement.
J.F.
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Musique : une petite mort sur les plateformes

Autrefois exclusivement concentrés sur la création musicale et les performances en live, les artistes se trouvent de plus en plus engagés dans la génération de contenus sur Internet. Ce changement est partiellement dû à la pression des maisons de disques et tend à faire des plateformes de médias sociaux telles que YouTube, Facebook, Twitter ou TikTok le juge de paix des classements de ventes. Depuis plusieurs années en effet, on constate que la visibilité d’un artiste sur le Web est devenue presque indispensable pour partager et promouvoir sa musique. Les plateformes influencent par ailleurs significativement la manière dont la musique est consommée. Napster et Spotify, pour ne citer que ces exemples, constituent des alternatives aux ventes de disques classiques, en proposant des services foisonnants, dématérialisés et plus facilement accessibles.
L’arrivée d’Internet et des logiciels de création musicale a eu d’autres conséquences profondes sur le secteur du disque. Elle a rendu la création et la diffusion de musique plus démocratiques. Il est désormais à la portée de tous d’enregistrer des morceaux dans de bonnes conditions à la maison, puis de les partager sur les réseaux sociaux. Un chanteur comme PSY n’aurait ainsi jamais eu le succès qu’il a rencontré sans le buzz généré sur YouTube et les médias en ligne. Mais ce qui peut apparaître comme salutaire – la fin du monopole des maisons de disques sur le secteur musical – n’est pas sans effets secondaires dommageables. Pour s’adapter aux nouvelles plateformes et maintenir l’engagement des utilisateurs-auditeurs, les artistes produisent plus fréquemment et adaptent leur musique aux exigences des algorithmes, ce qui peut impacter la qualité et l’originalité de leur musique. Les formats se standardisent, les chansons se raccourcissent, les refrains ouvrent le bal…
D’autre part, la surabondance de contenus musicaux peut altérer, diluer et même diminuer l’expérience d’écoute pour le public. Face aux milliers de morceaux disponibles en ligne, de qualité très variable, les auditeurs semblent parfois un peu démunis. Même un chat y perdrait ses petits. Tout le monde rêve de son quart d’heure de gloire, les collaborations se multiplient et l’audience prend de plus en plus d’importance au moment de distribuer couronnes et bonnets d’âne.
Avant l’avènement d’Internet, l’industrie de la musique était marquée par des processus de création et de diffusion très différents de ceux d’aujourd’hui. À cette époque, produire de la musique était un investissement coûteux, nécessitant l’accès à des studios d’enregistrement professionnels et une distribution physique, via des vinyles et des CD. La promotion se limitait principalement à des passages radio, des concerts et, pour les plus chanceux, quelques apparitions dans des émissions télévisées. La musique était l’œuvre d’artistes signés par des maisons de disques, souvent prestigieuses, qui contrôlaient un écosystème relativement fermé et exclusif.
Aujourd’hui, la musique est façonnée par l’accessibilité et la démocratisation apportées par l’internet. La création musicale est désormais à la portée de n’importe quel artiste grâce aux logiciels de MAO et la distribution se fait majoritairement via des plateformes numériques comme Spotify et Apple Music. Les réseaux comme YouTube et TikTok jouent un rôle déterminant dans la promotion, permettant aux artistes de toucher directement leur public sans l’intermédiaire des maisons de disques. On pourrait s’en féliciter. Mais cela contribue à induire, de manière insidieuse, des habitudes de création d’autant plus codifiées qu’elles déterminent la visibilité des groupes.
Il ne faut certainement pas en minimiser l’impact. L’ère numérique a profondément modifié la façon dont la musique est produite et consommée, en grande partie à cause de l’influence des algorithmes des plateformes de streaming et des réseaux sociaux. Ces derniers favorisent le contenu qui génère le plus d’engagement, poussant ainsi les artistes à adapter leur musique pour répondre à ces nouveaux critères. Par exemple, sur Spotify, une écoute n’est comptabilisée que si l’auditeur reste au moins 30 secondes sur un morceau. En conséquence, de nombreux artistes ont pris le parti de commencer leurs chansons par le refrain ou un segment accrocheur, de façon à retenir immédiatement l’attention de l’auditeur. La longueur des chansons a tendance à se réduire ; elle est de plus en plus conditionnée aux habitudes d’écoute rapide et au zapping constant, réalités inhérentes aux plateformes.
Ces bouleversements conduisent à une homogénéisation de la musique, à un sacrifice de la personnalité des artistes au bénéfice d’une formule devenue prescriptive. L’expérimentation et la diversité artistique peinent ainsi à trouver leur place dans ce nouvel écosystème numérique. Et cela, ce n’est rien de moins qu’une petite mort.
L.B.
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Deux sœurs très liées…

Comme le titre l’indique, Camille et Lise Dutilleul sont deux sœurs. Leur particularité est de vivre sous le même toit, mais chacune de son côté. À tel point qu’un mur marque la séparation…
Les deux sœurs habitent en ville, aux 3 et 3bis, Impasse des Bigorneaux. Adultes établies dans la vie, elles travaillent, Camille comme enseignante et Lise comme conseillère financière dans une banque. Elles ne sont pas bien vieilles, mais plus des gamines non plus, disons entre 35 et 45 ans. Bien qu’entourées d’ami.e.s, aucune des deux ne semble engagée dans une histoire sentimentale. Un point révélateur de leur situation, puisqu’elles vivent dans la même maison depuis toujours, y ont connu une enfance « normale », mais restent campées sur leurs positions, chacune à critiquer ce que fait l’autre et à s’énerver rapidement aux rares occasions où elles se croisent. Ce fragile équilibre va trouver ses limites le jour où elles apprennent que leur propriétaire commun veut vendre la maison, leur proposant deux solutions, conformément à ce que prévoit la loi en pareil cas : évacuer les lieux dans un délai de six mois ou bien se porter acheteuses, puisque leur statut de locataires leur donne la priorité, du moins si elles parviennent à payer la somme demandée.
Le mur de Bretagne
Apparaît donc un premier détail qui manque un peu de crédibilité : Camille et Lise sont locataires et non propriétaires. À partir de là, les points qui font défaut s’accumulent. Comment peut-on ériger le mur qui sépare les deux parties de la maison (intérieur compris) lorsque l’on est locataires ? Et puis surtout, que s’est-il passé pour que les deux sœurs en arrivent là ? Bien entendu, il faudrait alors raconter non seulement une mais deux vies bien plus en détail que ce que ne fait cette BD, car le scénario se contente de revenir à un moment sur l’enfance de Camille et Lise, alors que tout se passait bien. Certains éléments font quand même sentir comment leur relation a pu se dégrader. En effet, Camille est l’aînée et Lise a eu du mal à trouver sa place par rapport à elle, devant en particulier sacrifier sa passion pour le ballon rond. Soit dit au passage, de cet intérêt, les quelques détails qui émaillent les 72 pages de l’album sont aussi rares qu’insignifiants. Dans le même ordre d’idées, outre quelques clichés sur leur métier respectif (en particulier sur les enseignants), les caractères des deux sœurs ne sont qu’esquissés, l’aînée accumulant des instruments de musique, la cadette tentant comme par hasard de faire de la méditation quand sa sœur teste un instrument particulièrement bruyant, vague écho du gaffophone que tous les bédéphiles connaissent bien. Autant dire qu’en termes d’humour, il faut ici se contenter du potentiel d’opposition entre les deux sœurs qui ne va pas bien loin. En effet, le mur laisse entendre dans un premier temps que toute communication serait coupée. Il n’en est rien, car les deux sœurs aiment se chercher régulièrement, entretenant leurs différends assez mesquins comme si cela constituait leur principale motivation dans la vie. Il est vrai qu’elles peuvent considérer leur position comme un véritable échec, symbolique de leur incapacité à construire quelque chose d’épanouissant. D’ailleurs, elles prennent leurs amis à témoin de leurs querelles et on sent que si elles ne réagissent pas rapidement, vaille que vaille, elles continueront de cohabiter et finiront vieilles filles (elles habitent une impasse).
Un potentiel inexploité
L’initiative de l’album revient à Isabelle Sivan, qui en a conçu le scénario à l’intention de Bruno Duhamel, avec qui elle avait déjà travaillé, notamment pour Le Voyage d’Abel (2014). Visiblement, l’histoire est prévue avant tout pour son potentiel de mise en scène qui permet de montrer la progression de l’action des deux côtés de façon simultanée, avec ses effets d’écho. Malgré un aspect amusant, l’ensemble se contente d’illustrer les évolutions de la guéguerre que les deux sœurs se livrent, avec l’obligation de trouver un accord assez rapidement. Cette intervention d’un élément extérieur est renforcée par les pérégrinations d’un chat qui se moque bien des questions territoriales. Bref, on reste du côté de la comédie qu’on suit en se rappelant tout ce qu’on connaît à titre personnel des tensions familiales, aussi nombreuses que variées. Le dessin est à l’avenant, propre mais pas trop fouillé, d’une bonne lisibilité, privilégiant des cases de grandes tailles pour mettre en valeur les décors avec notamment une très belle palette de couleurs, sans accorder le même soin aux personnages. Alors que le dessinateur aime les personnages jusqu’au-boutistes et aux caractères forts (voir notamment Le Retour, 2017), il se met au diapason d’une œuvre destinée à un public large. Deux sœurs est donc une BD agréable, qui se lit rapidement, mais qui manque de profondeur. Son potentiel dramatique remisé au rang des sous-entendus cède le pas aux effets de mise en scène qui, eux, sont bien mis en valeur par le dessin de Bruno Duhamel.
Laurent Gallard

Deux sœurs, Isabelle Sivan et Bruno Duhamel – Bamboo, janvier 2024, 72 pages
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La Chevauchée fantastique : le convoi des caves

La Chevauchée fantastique (1939) – Réalisation : John Ford.
Après plusieurs années d’abstinence en matière de westerns, John Ford remet le sujet en selle pour un film fondateur d’une immense part de sa filmographie à venir. C’est la rencontre avec John Wayne pour un rôle d’importance et la mise en place de ce subtil équilibre entre galerie de portraits et western aventureux.
Le fait de voir Ford s’inspirer de Maupassant pour son intrigue est en cela révélateur : la micro-société se réunissant dans l’adversité va permettre un échantillonnage savoureux et bigarré. Le médecin alcoolique, la femme d’honneur, le dandy en quête de rédemption et le banquier escroc encadrent le couple de proscrits qui va évidemment focaliser l’attention : la prostituée et l’évadé sont ceux par qui la solidarité va surgir, tandis que chaque personnage révélera sa part d’ombre ou de lumière sous le vernis d’un archétype. On retrouve toujours chez Ford ce goût pour les renversements, les alliances entre le shérif et son prisonnier (comme celle entre Earp et Doc Holliday dans La Poursuite infernale), la mort et la naissance, la tuerie et les soins.
Au sein de sa diligence, c’est une comédie humaine qui se déploie, d’autant plus efficace qu’elle est galvanisée par la proximité. Avec un sens du détail d’orfèvre, Ford décline les regards éloquents des amours naissants et des rivalités larvées, étudie la place des corps qui s’entrechoquent ou s’épaulent. Portraitiste hors pair, il parvient à donner chair à chacun des occupants sans qu’il soit nécessaire de les faire parler outre mesure, tant leur visage et leur gestuelle sont pertinents et expressifs.
L’arc narratif, celui du danger extérieur, fonctionne avec les points de relais où l’on mesure la présence ennemie, dans cette économie classique convergeant vers l’affrontement final. Avec une certaine audace, Ford embarque sa caméra sur la diligence pour nous montrer son entrée dans l’eau, faute de pont, et pose les bases d’un plan qui deviendra aussi récurrent que célèbre : ce panoramique quittant le convoi dans la plaine pour révéler la présence des apaches les guettant sur la crête, alignés sur leurs mustangs.
La scène d’attaque sera, comme toujours, à la hauteur des attentes, horizontalité poussiéreuse et enlevée où les flèches répondent aux détonations, les chevaux chutent, les héros s’affirment et les couards se révèlent.
On retiendra particulièrement la gestion parfaite de Ford entre les plans d’ensemble, consacrés à la dimension épique de sa séquence, et ceux de l’intérieur destinés à poursuivre la dynamique complexe des personnages qu’il refuse d’abandonner en cours de route. Exemple entre tous, cette splendide main de Carradine braquant sa protégée pour la soustraire à la fureur apache, et qui finit par retomber. Tout le cinéma de Ford est concentré dans cet insert absolument magnifique.
Saturé d’intelligence, doué des meilleures intentions, La Chevauchée fantastique est une œuvre fondatrice, séminale de tout ce qui fera la grandeur de John Ford, et dans laquelle un indice réjouissant nous indique qu’elle est encore habitée par l’optimisme de la jeunesse : c’est un couple qui part vers l’horizon alors que le mot « fin » s’affiche sur l’écran.
Éric Schwald
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Les Âmes fendues : en immersion dans un hôpital psychiatrique

Les éditions Steinkis publient Les Âmes fendues, de Xavier Bétaucourt et Jean-Luc Loyer, une incursion documentée dans le microcosme méconnu de la psychiatrie française.
Les premières pages de l’ouvrage portent sur Camille Claudel, l’une des sculptrices françaises les plus importantes du XIXe siècle. Il y a deux raisons principales à cela : l’artiste a elle-même été internée dans une institution spécialisée de 1913 à 1943, à la demande de sa famille et en dépit de ses protestations récurrentes ; elle a ensuite donné son nom à un hôpital psychiatrique situé à La Couronne, qui sert aujourd’hui de cadre au récit de Xavier Bétaucourt et Jean-Luc Loyer.
Il n’est pas inintéressant de revenir sur l’internement de Camille Claudel, diagnostiquée pour une psychose paranoïaque mais surtout victime de son temps, comme l’annoncent sans ambages les auteurs : « Trente ans d’une vie misérable imposée par sa famille, les préjugés et l’institution médicale… » La carrière de la sculptrice a été entravée par les normes sociales rigides de la bourgeoisie et du christianisme du XIXe siècle, et sa famille, réprobatrice, n’a pas hésité longtemps, après le décès de son père, son seul réel protecteur, à effectuer une demande de placement volontaire. Cette dernière a probablement été approuvée, pour partie, en raison des mœurs de l’époque, qui toléraient mal son indépendance, son mode de vie, sa relation accidentée avec Auguste Rodin, ancien maître et amant, ainsi que les soupçons entourant de prétendus avortements clandestins.
Du traitement asilaire à la psychiatrie moderne
Une fois cette introduction passée, Les Âmes fendues nous aide à démystifier l’histoire et l’évolution de la psychiatrie. La présence d’une morgue et d’une cage de contention dans l’enceinte de l’hôpital rappelle que les anciennes institutions fonctionnaient en vase clos et que les traitements auxquels étaient soumis les malades pouvaient se révéler attentatoires à la dignité humaine. Les douches glacées, les chocs à l’insuline, les électrochocs ont toutefois progressivement cédé leur place aux soins scientifiquement éprouvés et aux neuroleptiques, ces « camisoles chimiques » parfois indispensables.
Cette brève rétrospective historique a le mérite de mettre en relief les changements radicaux dans les approches thérapeutiques et institutionnelles, avec le passage d’une logique d’asile, sanitaire et sociale, qui concernait même les sans-abri, à un système plus intégratif et bienveillant, quoique toujours imparfait.
Premier bémol souligné dans l’ouvrage : si les centres spécialisés renferment des schizophrènes, des personnes bipolaires ou des malades souffrant de troubles envahissants du développement, ils accueillent aussi des autistes de formes plus légères, qui devraient normalement être pris en charge par d’autres institutions mais dont on ne sait que faire. Pis : « Dans la région, seuls 25 % de malades hospitalisés devraient l’être. Les autres devraient être suivis à l’extérieur mais les structures médico-sociales ne sont pas assez nombreuses. »
Second écueil : le manque de moyens. Les auteurs et leurs intervenants n’omettent ni les gardes au pied levé faute de personnel qualifié ni la faible valorisation des professionnels de la santé mentale, qui accentue les pénuries de main-d’œuvre. L’album met ainsi en évidence les défis multidimensionnels de la psychiatrie : manque d’argent, crise de sens et, englobant l’ensemble, une stigmatisation persistante des maladies mentales, notamment imputable aux médias sensationnalistes.
Urgence ?
En France, 1% de la population serait touché par la schizophrénie, ce qui représente pas moins de 650 000 personnes. Et 50% des adolescents seraient sujets aux souffrances psychologiques : problèmes de maltraitance familiale, troubles alimentaires, tendance anxio-dépressive… Pour faire face à ce besoin de prise en charge, l’hôpital psychiatrique se construit sans même consulter les soignants. Les Âmes fendues fait état, de manière très concrète, d’un pavillon hospitalier dépourvu de lumière naturelle, où les plafonds sont trop bas, dont la cour n’a jamais été aménagée et dont la cuisine manque cruellement d’espace…
En filigrane transparaît l’urgence d’une réforme globale, non seulement au sein des institutions psychiatriques, mais également dans la perception sociétale de la santé mentale. La prévalence élevée de troubles psychologiques exige en effet une attention accrue et des solutions plus en phase avec les besoins du terrain. C’est justement ce dernier, quasi mis à nu, qui donne au récit l’essentiel de sa substance.
À travers le cas du Centre Hospitalier Camille Claudel, Xavier Bétaucourt et Jean-Luc Loyer offrent un aperçu saisissant de la réalité actuelle des institutions psychiatriques. Le lecteur découvre la diversité des pathologies traitées, la gestion des crises, la cohabitation avec les malades et les défis constants auxquels font face le personnel et les patients. Chaque partie se livre et apporte son témoignage, ce qui permet de dresser un panorama relativement exhaustif d’une institution spécialisée et de son environnement de travail.
Cela passe par un service d’hospitalisation sous contrainte, avec ses portes sécurisées et ses autorisations de sortie émanant de la préfecture et découlant d’une évaluation clinique. Cela implique une femme atteinte du syndrome de Diogène, hospitalisée dans un état déplorable et devant patienter longuement avant de prendre une douche, car l’eau chaude vient, une nouvelle fois, de se couper. Ce sont aussi des malades dont la dangerosité peut fortement varier d’un cas à l’autre, des familles plus ou moins présentes et exigeantes ou encore une consommation de drogues exacerbant les problèmes psychiatriques sous-jacents.
En fin de lecture, nous aurons appris que les traitements médicamenteux entravent la sensation de satiété, ce qui explique que les patients, sédentaires, peuvent prendre plusieurs dizaines de kilos la première année. Ou encore que les tentatives de suicide sont jusqu’à quinze fois supérieures chez les individus schizophrènes par rapport à la population dite normale. Cette maladie, sur laquelle circule bon nombre d’idées reçues, est d’ailleurs longuement expliquée, de ses racines (souvent familiales, et surtout maternelles) à ses effets (dont les hallucinations visuelles et auditives).
Les Âmes fendues est passionnant, didactique, clair quant à l’évolution de la psychiatrie et lucide sur ses obstacles actuels. Il entrelace habilement les témoignages pour mieux mettre en lumière la réalité du terrain et la nécessité d’une organisation « réarmée » pouvant prendre en charge, dans de bonnes conditions, la santé mentale de la population. Il rappelle surtout que derrière chaque patient se cache une histoire personnelle complexe, et souvent douloureuse.
J.F.

Les Âmes fendues, Xavier Bétaucourt et Jean-Luc Loyer –
Steinkis, janvier 2024, 128 pages
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Comment American Beauty rend compte des phénomènes sociaux (4/5)

Réalisé par Sam Mendes en 1999, American Beauty a profondément marqué le paysage cinématographique de la fin du XXe siècle. Son intrigue se déroule dans une banlieue américaine typique et s’articule autour de la vie de Lester Burnham, un homme en pleine crise de la quarantaine. Par son truchement, mais aussi à travers sa famille et ses voisins, le long métrage déploie une introspection ingénieuse des réalités sociales contemporaines, telles que la quête de sens, l’aliénation, la sexualité, le matérialisme ou la pression sociale. Nous vous proposons d’en explorer les éléments constitutifs en cinq articles, dont voici le quatrième.
4. L’homosexualité et la stigmatisation sociale
Le Colonel Fitts comme exemple de l’homophobie intériorisée
Le Colonel Frank Fitts est un cas passionnant d’homophobie intériorisée. Ancien officier de la marine des États-Unis, il incarne des valeurs strictes et conservatrices, y compris une aversion marquée pour l’homosexualité. Son comportement agressif et son attitude oppressive envers son fils Ricky suggèrent une lutte intérieure avec ses propres désirs refoulés. Cette dynamique culmine dans une scène où Fitts fait une avance sexuelle à Lester Burnham, révélant ainsi l’ampleur de sa confusion et de son déni.
L’homophobie internalisée du Colonel Fitts est symptomatique d’une société qui condamne l’homosexualité au point d’entraîner un conflit profond chez les individus qui luttent pour concilier leur identité sexuelle avec les normes sociales dominantes. Une nouvelle fois, c’est pour rester en adéquation avec les prescriptions de cette société idéalisée et hétéro-normée que les personnages sont affectés et livrés à un mal-être tenace.
Impact de la stigmatisation sociale sur les individus LGBTQ+
La stigmatisation sociale des personnes LGBTQ+ est un thème secondaire important dans American Beauty. Cela est illustré non seulement par le Colonel Fitts, mais aussi par la manière dont les autres personnages réagissent aux questions d’orientation sexuelle. Cette stigmatisation peut conduire à une série de conséquences négatives, telles que la peur de l’expression de soi, la honte, la dépression et l’anxiété.
Le film met en lumière l’impact dévastateur qui consiste à vivre dans une société où l’homosexualité est méprisée, voire ridiculisée. Le comportement du Colonel Fitts se pose en exemple extrême : l’homophobie intériorisée peut conduire à l’autodestruction et à une douleur portée à la fois sur soi-même et sur les autres.
Discussion sur l’évolution des attitudes envers l’homosexualité
American Beauty reflète les attitudes envers l’homosexualité à la fin des années 1990, période de transition dans la perception et l’acceptation de la communauté LGBTQ+. Depuis la sortie du film, des changements significatifs ont eu lieu dans l’acceptation sociale des minorités sexuelles dans de nombreuses cultures à travers le monde.
La discussion sur l’évolution des attitudes envers l’homosexualité doit évidemment inclure les progrès en matière de droits civils pour les personnes LGBTQ+, tels que le mariage homosexuel et les lois anti-discrimination. Cependant, le film de Sam Mendes a le mérite de rappeler que, malgré ces avancées, l’homophobie et la stigmatisation sociale restent des problèmes persistants, qui nécessitent une attention continue.
J.F.
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Comment est advenue la guerre Est-Ouest dans le rap américain

L’histoire du hip-hop américain a été marquée par une forte rivalité Est-Ouest, dont l’apogée eut lieu dans les années 1990, avec les assassinats tragiques de Tupac Shakur et Notorious B.I.G., deux légendes de la scène musicale. Les racines de cette rivalité entre les deux rives états-uniennes sont profondes et complexes.
Dans les années 1980, les États-Unis connaissent une période de récession économique sévère. Sous la présidence de Ronald Reagan, des coupes budgétaires drastiques sont décidées et elles affectent particulièrement les communautés afro-américaines et latinos des grands ensembles urbains. Les prestations sociales s’amenuisent et de nombreuses familles s’enracinent dans la pauvreté. Parallèlement, l’émergence du crack, une drogue puissamment addictive, bouleverse en profondeur la vie dans les ghettos, notamment à Los Angeles, où il se répand de bloc en bloc. Cette période voit l’ascension de gangs puissants et violents, tels que les Bloods et les Crips, réprimés par la police, dont la brutalité se voit bientôt dénoncée par une scène musicale courroucée et émergente.
Naissance du gangsta rap
Dans ce climat tendu, le hip-hop, qui était jusqu’alors une forme d’expression festive et échappatoire, commence à se transformer. Des artistes comme Ice Cube et Dr. Dre, influencés par la réalité crue des ghettos, qu’ils entendent restituer dans leur musique, donnent naissance au gangsta rap. Ce genre, avec ses paroles explicites et ses thèmes sombres, en prise directe avec la vie quotidienne des quartiers défavorisés, devient à la fois un miroir et une tribune, marqués par l’outrance, la violence, la drogue et l’oppression.
Le groupe N.W.A (Niggaz Wit Attitudes) propulse le gangsta rap sur le devant de la scène nationale avec son album Straight Outta Compton. La réalité des rues de Los Angeles apparaît sans filtre, nue, décomplexée et choquante. Ces rappeurs rencontrent un succès fulgurant mais se fourvoient aussitôt dans des controverses tapageuses. De nombreuses personnalités, qu’elles soient politiques ou religieuses, blanches comme noires, prennent parti contre une musique jugée primaire, violente et toxique pour la jeunesse. Mais les dés sont jetés : l’influence de ces jeunes artistes est telle qu’elle redéfinit le paysage musical de la côte Ouest des États-Unis.
Réponse de la côte Est
Face à l’émergence du gangsta rap de la côte Ouest, la côte Est, berceau historique du hip-hop, réagit. Des artistes new-yorkais comme le Wu-Tang Clan et Notorious B.I.G. apportent une nouvelle dimension au genre, mêlant des influences diverses et des paroles plus introspectives. Cette période voit une floraison de talents divers, chacun apportant sa pierre à un édifice qui n’en finit pas de faire des émules.
La rivalité entre les côtes Est et Ouest atteint son apogée dans les années 90. Des incidents divers, des échanges de paroles acerbes dans les chansons, et des conflits entre labels accentuent cette tension. Figures emblématiques, Tupac Shakur et Notorious B.I.G. se retrouvent au cœur de cette confrontation, souvent alimentée et amplifiée par les médias.
À l’Est, des maisons de disques comme Bad Boy Records, dirigée par Sean « Puffy » Combs, et Def Jam Recordings jouent un rôle crucial dans la promotion d’artistes tels que Notorious B.I.G. et LL Cool J. Parallèlement, à l’Ouest, Death Row Records, sous la houlette de Suge Knight, et Ruthless Records, fondée par Eazy-E, dominent la scène avec des artistes comme Dr. Dre et Snoop Dogg.
La tension entre les labels s’intensifie avec la montée en puissance des médias et l’attention croissante portée au hip-hop. Les différences culturelles et stylistiques entre les artistes des deux côtes alimentent la rivalité. Les maisons de disques, cherchant à maximiser leur influence et leurs profits, exploitent et parfois exacerbent ces différences. L’un des événements les plus notoires est la cérémonie des Source Awards en 1995, où les tensions entre Death Row et Bad Boy atteignent un point de rupture. Les discours provocateurs et les démonstrations de force lors de cet événement cristallisent une division qui pourrait passer des paroles aux actes.
Conséquences tragiques
La rivalité atteint son paroxysme avec les assassinats de Tupac Shakur et Notorious B.I.G. Ces tragédies marquent un tournant, exposant à tous les dangers d’une rivalité exacerbée et hautement médiatisée. Elles soulèvent en sus des questions sur la responsabilité des labels dans la gestion et la protection de leurs artistes.
Après ces événements, l’industrie du hip-hop entame une période de réflexion et de transformation. Les labels commencent à privilégier une approche plus collaborative et moins conflictuelle, probablement favorisée par l’incarcération de Suge Knight. Cette détente coïncide également avec l’émergence de nouveaux acteurs et régions dans le paysage hip-hop, diluant l’ancienne dichotomie.
La guerre Est-Ouest dans le rap demeure un chapitre complexe de l’histoire culturelle américaine. Elle reflète les tensions sociales, raciales et économiques qui prévalaient alors. C’est parce qu’elle a vu son aura croître soudainement que la scène californienne a nourri les rancœurs de son homologue new-yorkaise, jusqu’à ce que l’orgueil et l’incommunicabilité l’emportent. Dans cette affaire, les soupçons n’ont évidemment pas aidé : lors de la première attaque de Tupac à New York en 1994, au cours de laquelle il échappe de peu à la mort, presque par miracle, le rappeur accusera Sean Combs et Andre Harrell d’être responsables des faits.
De quoi enclencher une escalade qui mènera deux géants du rap à leur fin prématurée…
J.F.
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Trois sublimes canailles : la course à la terre

Trois sublimes canailles (1926) – Réalisation : John Ford.
Tout cinéphile sait qu’il ne peut faire l’impasse sur Ford, qui résume à lui seul la quintessence du cinéma américain ; mais ce qu’il sait moins, c’est qu’il n’a pas attendu 1939 pour faire des chefs-d’œuvre, et qu’on a perdu un très grand nombre de ses films muets tournés dès les années 10.
Three bad men avait peu de chances de tomber dans l’oubli : parce que c’est une merveille, évidemment, mais aussi parce qu’il est à considérer comme un blockbuster de son temps. Western, comédie, film épique, il concentre tout ce que le cinéma sait déjà – très bien – faire en 1926.
On aura ainsi droit à une formidable attaque au chariot incendiaire contre une paroisse en pleine prière, et une course à la colonisation des territoires d’une ampleur extraordinaire, permettant la mise en images la plus saisissante de cette conquête fiévreuse des terres qu’on pense gorgées d’or. Difficile de ne pas penser à Griffith dans de tels morceaux de bravoure, que ce soit Naissance d’une nation pour son récit fondateur dans lequel la violence est inévitable, ou Intolérance pour la mobilisation de tableaux aussi vastes.
Three bad men est d’ailleurs avant tout un film sur la naissance d’une civilisation, mais vue par le prisme souvent attendri d’individus modestes. Dès le prologue, qu’on croirait réservé à un documentaire sur l’arrivée massive des migrants dans le Land of opportunities, Ford filme la fondation enthousiaste d’un pays : l’expansion géographique, mais aussi, et surtout, la construction d’une communauté : par la figure attachante des protagonistes, et du portrait fragmenté des familles autour d’eux. L’arrivée d’un pasteur permettant enfin de célébrer des mariages en est l’un des symboles.
Les audaces des prises de vues sont assez époustouflantes : la longue chevauchée permet des plans incroyables, autant d’occasions à Ford de varier les angles de vues et de filmer toute l’hétérogénéité de sa communauté : un bébé tombé du chariot filmé au ras du sol et récupéré tel un nouveau Moïse, un couple de vieux qui décide de s’arrêter avant les autres pour fonder, en toute humilité, une terre nouvelle… Les portraits sont touchants, modestes et incroyablement humains : le Ford qui atteindra sa pleine maturité dans ce registre avec des sommets comme Les Raisins de la colère ou Quelle était verte ma vallée est déjà ici bien vivace.
Car là où Ford affirme déjà sa patte, c’est dans la chair qu’il donne à ses personnages. Le trio de brigands devenus un peu malgré eux bienfaiteurs de l’orpheline et qui finissent par investir tous leurs talents pour la cause est aussi cocasse qu’attachant, et annonce les portraits les plus seyants dressés par Kurosawa dans Les Sept samouraïs. Pour se faire, rien de tel que de mêler à l’épopée toute la saveur de la comédie. Three Bad Men est un film débordant de vie, et riche d’un équilibre parfait entre ses différents registres. Ford a très bien compris que pour rendre son drame prégnant, il aura fallu commencer par séduire : le rire rompt la glace, provoque l’identification et l’empathie.
Filmer, quelle que soit l’ampleur du tableau, à hauteur d’homme : telle pourrait être la devise du maître Ford. À la manière de son journaliste qui imprime ses nouvelles au cœur même de la course à la terre, le cinéaste ne quitte jamais ses personnages, et son dernier western muet n’en est pas moins un chef-d’œuvre qui parlera à chacun d’entre nous.
Éric Schwald
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American Psycho : les dessous de l’Amérique du dessus

Dans son roman devenu culte American Psycho (1991), Bret Easton Ellis dresse un portrait sans concession de l’Amérique des années 80, à travers le prisme d’un golden boy de Wall Street, Patrick Bateman. Mi-horrifiant mi-fascinant, le personnage permet au lecteur d’explorer la décadence morale d’une société obsédée par l’argent, le pouvoir et l’apparence.
Patrick Bateman, protagoniste principal et narrateur d’American Psycho, se situe à l’extrémité haute de la culture capitaliste américaine. Il est l’archétype du golden boy de Wall Street, brillant le jour, impitoyable la nuit. À 27 ans, il incarne parfaitement la réussite sociale et matérielle, fondue dans un maelström d’expériences et de marques. Cette façade dorée cache cependant un psychopathe dénué de toute morale ou empathie. Bret Easton Ellis utilise son antihéros pour exposer de manière glaçante les excès et les contradictions d’une société où l’apparence et la satisfaction des désirs immédiats prévalent sur les valeurs humaines les plus élémentaires.
Car American Psycho tient de la satire pour critiquer l’obsession des classes supérieures pour le matérialisme et le statut social. Les descriptions minutieuses de vêtements de marque, de repas luxueux et d’appartements somptueux soulignent l’importance exagérée accordée aux symboles de richesse. En contrepoint, la déshumanisation du golden boy et la violence gratuite à laquelle il s’adonne indiquent le vide moral et émotionnel qui pulse sous la surface lisse du succès financier. Patrick Bateman a littéralement la folie des grandeurs.
Bret Easton Ellis narre les horreurs commises par Bateman avec une absence délibérée de jugement moral. Cette neutralité renforce l’horreur des actes décrits, mettant le lecteur face à l’indifférence abjecte de la haute société. En ne fournissant aucun commentaire explicite, l’auteur invite ses lecteurs à examiner les conséquences d’une société où les valeurs ont été éclipsées par le culte de l’argent et de l’image. L’élégance n’est plus celle du cœur mais des cartes de visite, des meilleures tables de grands restaurants et des lignes de cocaïne parfaitement alignées. L’extérieur (appartement, corps, costumes) fait l’objet de toutes les attentions, quand l’intérieur (moralité, sentiments, culture) tombe en déliquescence.
Le personnage de Patrick Bateman sert de lien entre l’individu (la structure) et son milieu socioprofessionnel (la superstructure). Ainsi, Ellis dépeint une upper class où règnent la solitude, la démence et la superficialité. Cette interconnexion met en lumière la manière dont l’environnement peut influencer et corrompre les individus. Le golden boy est mû par des pulsions irrésistibles, qu’il doit libérer à tout prix, comme si rien ne pouvait entraver son « ça ». Décomplexé, de plus en plus confus, il ne cesse de repousser les limites de l’horreur et jalouse chez les autres ce qu’il aimerait qu’on lui envie.
Au fond, American Psycho énonce ce que perd en essence une humanité shootée à l’argent (Donald Trump y est érigé en objet d’adoration) et aux futilités (populaires, télévisuelles, consommables). Dans le film de Mary Harron adapté du roman et sorti en 2000, Christian Bale prête ses traits les plus vaniteux et inquiétants à un Bateman tourmenté, qu’une séquence permet à elle seule de mettre à nu. Déjà irrité par le fait d’avoir été confondu avec l’un de ses collègues (et pour cause : mêmes fonctions, mêmes costumes, mêmes lunettes, même coiffeur…), il manque de défaillir quand il se rend compte que les cartes de visite de ses interlocuteurs sont plus raffinées que la sienne.
Voilà à quoi rime l’existence de ces golden boys : un lustre interchangeable et une distinction, si convoitée, contenue sur un bout de carton tenant dans le creux d’une main. De quoi sombrer dans la folie ?
J.F.
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Le Grand Large : contre vents et marées

Avec Le Grand Large, l’auteur et illustrateur liégeois Jean Cremers érige la survie en mer en complément de la quête de soi. Léonie, sa jeune héroïne, cédant devant l’insistance de ses parents, embarque malgré elle sur un petit canoë et se frotte aux adversités de la vie.
Le récit s’ouvre sur une scène poignante où Léonie, le personnage principal, fait (déjà) face à son destin. Ses parents l’encouragent à partir et prendre la mer dans une petite barque malgré une tempête imminente. Sans en énoncer les raisons, Jean Cremers laisse entendre que l’océan est le seul horizon possible pour cette jeune héroïne caractérisée par une infirmité physique (elle porte une prothèse remédiant à une malformation congénitale sur un membre supérieur).
L’eau, omniprésente dans le récit, devient rapidement une métaphore de la vie. Les flots de l’océan représentent avant l’heure les nombreuses épreuves que Léonie va affronter. Les moments de calme et de silence, s’étendant parfois le temps de plusieurs planches muettes, contribuent au rythme narratif, aux respirations scénaristiques, mais renforcent surtout l’impact des moments de violence et de conflit, qui reflètent les obstacles de la vie.
En compagnie de Balthazar, acolyte muet qu’elle a repêché au début de l’histoire, Léonie va affronter un monde impitoyable empreint d’égoïsme et de violence. Le vol, l’exploitation des enfants, les privations, les mers polluées, les agressions soulignent la fragilité de leur existence.
Agathe, une navigatrice insoumise et solitaire, souffrant d’amnésie, va cependant leur apporter un précieux soutien, tout en accentuant par sa présence la dimension émotionnelle du récit. Leurs trajectoires s’appréhendent alors en écho les unes des autres et c’est ensemble qu’ils vont converger vers un obstacle de poids : Marc, nouveau leader d’une bande de malfrats officiant sur les mers.
Les moments de tension s’intensifient. Léonie et Balthazar comprennent que Marc et ses « rafleurs » (des voleurs) se livrent à toutes sortes de trafics, dont certains impliquent des enfants. Le Grand Large tient davantage du piège que du refuge. Dans un environnement sans attache (les rivages demeurent introuvables), la loi du plus fort et l’instinct de prédation l’emportent.
Mais l’essentiel est probablement ailleurs : Agathe questionne Léonie sur la valeur qu’elle accorde aux autres, quand la jeune héroïne est de son côté mue par un puissant sentiment d’injustice. Dans ce monde hostile, chacun cherche à trouver sa place, dans une sorte de fuite en avant (Agathe refuse obstinément de s’enraciner sur terre) ou en questionnant son existence (chose qu’entreprend régulièrement Léonie).
Avec justesse et à l’aide de personnages physiquement ou cognitivement diminués, Le Grand Large déroule un récit plus complexe et profond qu’il n’y paraît, qui explore des thèmes universels tels que la quête de soi, l’entraide ou la résilience. Les flottements ne sont pas seulement narratifs ; ils sont avant tout existentiels. En plus de découvrir les aléas de l’océan au cours d’une traversée éprouvante, Léonie, Balthazar et Agathe vont lever le voile sur leur véritable nature, sur leurs aspirations et sur le sens qu’ils donnent à ce et ceux qui les entourent.
Astucieux, Jean Cremers le met en branle plus qu’il ne le raconte.
J.F.

Le Grand Large, Jean Cremers – Glénat, janvier 2024, 248 pages
