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  • L’Amérique du Sud : le continent en grand format

    « Ces changements de focale semblent caractériser le continent. On passe sans cesse de la pierre à la forêt, de l’animal à la métropole, des civilisations anciennes aux villes contemporaines, d’un détail architectural à l’immensité d’une cordillère. La photographie constitue ici le cœur même du voyage. Les notices donnent des coordonnées, rappellent une histoire, expliquent un phénomène ; l’image procure l’échelle et la sensation. »

    Du Machu Picchu aux glaciers de Patagonie, des hauteurs de La Paz au carnaval de Rio, cet ouvrage paru aux éditions L’Imprévu entreprend une traversée visuelle de l’Amérique du Sud. Si des textes succincts apportent quelques repères essentiels, la photographie demeure son principal ressort : paysages, villes, vestiges précolombiens, architectures coloniales, traditions et faune composent un panorama généreux représentatif d’un continent où la diversité culturelle rivalise avec la démesure de la nature.

    Avec L’Amérique du Sud, vous voyagez par procuration. Les différents ensembles géographiques sont introduits par quelques paragraphes consacrés à leur histoire, leur géographie, leur population ou leur biodiversité, avant que l’image ne prenne le relais. Les légendes développées précisent alors l’origine d’un monument, les particularités d’un paysage, d’une espèce ou d’une pratique culturelle, sans jamais phagocyter la dimension photographique. De quoi constituer un beau livre documentaire, où le savoir se contente d’accompagner le regard.

    Le Pérou et la Bolivie sont introduits par un texte qui rappelle l’extraordinaire diversité naturelle de ces territoires, entre littoral désertique péruvien, barrière des Andes, Altiplano et bassins amazoniens. Puis viennent les images : Cusco et ses architectures où s’entremêlent héritages inca et espagnol, l’impressionnante cité de terre de Chan Chan, les terrasses du Machu Picchu, mais aussi le canyon de Colca, façonné par des siècles d’agriculture en terrasses. En Bolivie, les paysages de l’Altiplano et la Laguna Colorada, avec ses eaux rougeâtres et ses flamants, témoignent d’une géographie presque irréelle. Quant à La Paz, prise dans l’étau spectaculaire de son relief, elle rappelle combien, dans les Andes, les villes semblent devoir négocier leur espace avec la montagne.

    Après quelques repères sur l’immensité du pays, sa population et l’importance de l’Amazonie, l’iconographie du Brésil fait se côtoyer nature, ville et cultures populaires. Le carnaval de Rio, la samba et la capoeira disent beaucoup de l’importance des héritages afro-brésiliens ; les favelas montrent un autre visage de la métropole carioca, tandis que l’escalier Selarón transforme l’espace urbain en une œuvre collective. À São Paulo, la cathédrale de la Sé arbore une autre monumentalité. Et lorsque surgit la harpie féroce, grand rapace de la forêt amazonienne, le changement d’échelle est complet : des mégapoles à la canopée, le Brésil semble contenir plusieurs mondes en son sein.

    Cette manière de rapprocher des réalités très différentes fait tout le charme de l’ouvrage. L’Uruguay et le Paraguay sont replacés dans l’histoire du Río de la Plata, avec quelques éléments permettant de distinguer leurs trajectoires politiques, économiques et culturelles. Le texte rappelle notamment la place toujours essentielle du guarani au Paraguay. Là encore, l’objectif n’est pas d’épuiser le sujet mais de fournir suffisamment de contexte pour que les photographies soient plus que de simples cartes postales.

    Le voyage se poursuit avec l’Argentine et le Chili. L’introduction évoque les records d’une géographie des extrêmes : l’Aconcagua, l’Atacama, les glaciers patagoniens, les fjords et la Terre de Feu. Les photographies font ensuite dialoguer des temporalités vertigineusement éloignées. Les mains préhistoriques de la Cueva de las Manos répondent à la modernité de Santiago, observée depuis son téléphérique avec les Andes en toile de fond. Plus au sud, le glacier Grey et les sommets du parc national Torres del Paine rendent presque dérisoire toute présence humaine.

    Ces changements de focale semblent caractériser le continent. On passe sans cesse de la pierre à la forêt, de l’animal à la métropole, des civilisations anciennes aux villes contemporaines, d’un détail architectural à l’immensité d’une cordillère. La photographie constitue ici le cœur même du voyage. Les notices donnent des coordonnées, rappellent une histoire, expliquent un phénomène ; l’image procure l’échelle et la sensation.

    Il ne faut pas s’attendre à une somme savante sur l’Amérique du Sud. L’ouvrage propose quelque chose de plus immédiat : un panorama photographique suffisamment documenté pour nourrir la curiosité et suffisamment généreux pour faire naître le désir du départ. Au fil des pages se dessine un continent où les strates de l’histoire humaine côtoient quelques-uns des paysages les plus spectaculaires de la planète.

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    Jonathan Fanara


    L’Amérique du Sud : mosaïque de peuples et de traditions, Claudia Martin –

    L’Imprévu, 11 septembre 2026, 224 pages

  • Saisons rouges : quand la révolution dévore ses enfants

    « Une faiblesse devient une faute politique ; une faute appelle une autocritique ; une autocritique jugée insuffisante prouve l’immaturité idéologique ; cette immaturité justifie une nouvelle violence. Et puisque l’échec du supplicié ne peut jamais remettre en cause la méthode, la méthode finit par devenir irréfutable. Si la victime ne se transforme pas en « véritable communiste », c’est évidemment sa faute. »

    Au tournant des années 1970, une partie de la jeunesse révolutionnaire mondiale croit encore possible de précipiter l’Histoire. Au Japon, l’épuisement des luttes étudiantes pousse certains militants vers la clandestinité et la lutte armée. De cette fièvre politique naîtra l’Armée rouge unifiée, dont l’aventure s’achèvera dans les montagnes par des purges internes, des humiliations et la mort de quatorze de ses membres. En revenant sur cet épisode tragique, Saisons rouges montre, dans un noir et blanc austère, comment l’espoir révolutionnaire, soumis à l’obsession de la pureté idéologique, a fini par retourner sa violence contre ses propres apôtres.

    La fin des années 1960 n’est pas seulement celle de Mai 68 en France : des États-Unis à l’Italie, de l’Allemagne au Mexique et au Japon, contestations étudiantes, opposition à la guerre du Vietnam, anticapitalisme et critique des institutions donnent à une partie de la jeunesse le sentiment qu’une rupture historique est possible. Les références, les images et les mots d’ordre circulent : marxisme, maoïsme, anti-impérialisme, luttes de libération nationale… La Révolution culturelle chinoise exerce notamment une fascination sur une fraction de la gauche radicale japonaise, séduite par l’image d’une jeunesse dressée contre les hiérarchies et les pouvoirs établis. 

    Le Japon possède cependant sa propre généalogie contestataire. Les grandes mobilisations contre le traité de sécurité nippo-américain de 1959-1960, puis les nouvelles protestations autour de son renouvellement automatique en 1970, ont durablement politisé les campus. À cela s’ajoute la guerre du Vietnam : l’alliance avec Washington et l’utilisation du territoire japonais par les États-Unis nourrissent l’anti-américanisme d’une partie de la Nouvelle Gauche. Mais à la charnière des décennies, le mouvement étudiant s’essouffle. Le pays poursuit sa croissance économique, la mobilisation recule et les organisations se fragmentent. 

    Pour certains militants, cet échec ne conduit pas à renoncer à la révolution mais, au contraire, à considérer que la contestation légale et les occupations universitaires ne suffisent plus. C’est dans cet espace que s’inscrit l’Armée rouge unifiée, la Rengō Sekigun, constituée en juillet 1971 par le rapprochement de deux petites formations radicales : la Fraction Armée rouge, issue de la Ligue communiste, et le Comité révolutionnaire de gauche de Kanagawa. La première défend l’idée d’une révolution mondiale et s’est déjà engagée dans la lutte armée ; certains de ses militants ont notamment détourné en mars 1970 le vol 351 de Japan Airlines, l’affaire dite du Yodogō. L’autre composante, fortement influencée par le maoïsme et l’anti-américanisme, avait elle-même organisé des actions clandestines et dérobé des armes dans une armurerie. L’unification ne donne pourtant pas naissance à une armée révolutionnaire de masse : il s’agit d’un groupuscule réduit, clandestin et poursuivi par la police. 

    Le roman graphique rend particulièrement sensible ce décalage entre l’ambition, presque messianique, et la réalité, celle d’un groupuscule acculé. Ces jeunes gens parlent de révolution mondiale, de communisme authentique, de guerre contre l’impérialisme ; dans les faits, ils se retrouvent de plus en plus isolés, cachés dans des refuges de montagne, à déplacer du matériel, chercher des vivres, manier des armes et tenter d’échapper aux forces de l’ordre. Le grand récit révolutionnaire se resserre progressivement sur quelques cabanes, des corps épuisés et une poignée de militants qui s’observent désormais les uns les autres.

    Le véritable point de bascule historique de l’Armée rouge unifiée est intérieur. Sous l’autorité notamment de Tsuneo Mori et Hiroko Nagata s’impose l’exigence de kyōsanshugika, littéralement la transformation en véritables communistes. L’instrument de cette purification est le sōkatsu, terme que l’on traduit généralement par « autocritique » ou « bilan critique ». Ce qui aurait pu désigner l’examen politique de ses erreurs devient une procédure coercitive où chacun doit démontrer sa valeur révolutionnaire. L’Armée rouge unifiée en arrive à tuer quatorze de ses propres membres, dont deux avaient été assassinés après avoir quitté une première base et douze autres mourront dans le processus de purges internes. 

    C’est ici que Saisons rouges devient particulièrement éprouvant. L’album montre la dégradation progressive de la dignité humaine. Les militants sont sommés de confesser leurs insuffisances, leurs hésitations et leurs supposées déviations idéologiques. On les frappe au nom de leur perfectionnement. On les attache. On les expose au froid. On leur impose des humiliations. Les relations sentimentales, l’apparence physique, les comportements ordinaires et jusqu’aux pensées intimes peuvent être relus comme autant de symptômes d’une conscience « petite-bourgeoise », ou insuffisamment révolutionnaire. Ce processus historique d’autocritique a conduit à des passages à tabac et à des morts que le groupe interprétait exclusivement à travers son propre vocabulaire idéologique. 

    Isao Moutte montre parfaitement la conversion du langage en violence. Il ne s’agit pas d’une explosion de sauvagerie sans doctrine : la brutalité possède son lexique, ses procédures, ses (piètres) justifications. Une faiblesse devient une faute politique ; une faute appelle une autocritique ; une autocritique jugée insuffisante prouve l’immaturité idéologique ; cette immaturité justifie une nouvelle violence. Et puisque l’échec du supplicié ne peut jamais remettre en cause la méthode, la méthode finit par devenir irréfutable. Si la victime ne se transforme pas en « véritable communiste », c’est évidemment sa faute.

    Les planches consacrées à ces séances disciplinaires sont parmi les plus âpres. Elles donnent un visage à ce que l’histoire qualifie de « purges internes ». Des camarades avec lesquels on partageait repas, plaisanteries, projets et discussions deviennent des suspects, puis des ennemis. Les corps sont battus, immobilisés, traînés, enterrés. Les petits portraits accompagnés d’un nom et de dates de naissance et de mort interrompent régulièrement le récit avec la sécheresse indélicate d’une fiche mortuaire. Cela ramène constamment l’idéologie à son résultat concret : des hommes et des femmes très jeunes dont l’existence s’achève dans la neige ou la terre d’une montagne japonaise, sans aucune forme de procès, sous le coup d’une obstination aveugle.

    Le dessin, extrêmement attentif aux visages, n’a rien de spectaculaire. Sa densité vient plutôt des hachures, des masses noires, des paysages forestiers, de la neige, des intérieurs pauvres et de la fatigue inscrite dans les traits. Plus le groupe se replie, plus l’espace, composé en noir et blanc, semble manquer d’air. La montagne qui devait protéger les révolutionnaires du monde extérieur s’érige en enceinte mentale. Et lorsque la violence éclate, les gros plans sur les regards hébétés ou terrorisés rivalisent avec le geste lui-même. La détresse passe par une bouche entrouverte, un visage tuméfié, quelqu’un qui détourne les yeux pendant qu’un camarade en frappe un autre.

    Cette trajectoire conduit finalement à l’épisode resté célèbre d’Asama-Sansō. En février 1972, cinq militants en fuite se retranchent dans une auberge de montagne près de Karuizawa et prennent en otage l’épouse du gardien. Le siège dure dix jours et son dénouement, le 28 février, est suivi massivement à la télévision japonaise. Deux policiers et un civil meurent dans le contexte de l’affrontement ; les cinq militants sont capturés vivants. Peu après, la découverte progressive des corps des membres éliminés lors des purges révèle au pays ce qui s’était produit dans les bases clandestines. Le choc contribue puissamment au discrédit de la Nouvelle Gauche japonaise. 

    Ce siège conclusif occupe une bonne place dans le dernier tiers de l’album. À l’extérieur, des familles demandent encore aux jeunes assiégés de se rendre et de rentrer chez eux. À l’intérieur, leurs proches deviennent aussitôt suspects d’être utilisés par la police pour les amadouer. Une femme prise en otage peut quant à elle être envisagée comme bouclier ou comme monnaie d’échange. Ce n’est plus seulement l’affrontement entre révolutionnaires et État que montre alors Saisons rouges : c’est l’incapacité croissante d’un groupe clandestin à reconnaître une réalité qui ne soit pas immédiatement traduite dans son système idéologique.

    La démonstration est d’autant moins confortable que ces jeunes gens n’ont pas toujours été des monstres. La noblesse première de leurs aspirations politiques, de leur opposition à la guerre, de leur désir de rupture et de la conviction, largement partagée dans certains milieux de cette génération, que le monde pouvait être radicalement transformé s’est heurtée à un système de pensée mortifère. La fin annoncée comme émancipatrice a légitimé tous les moyens, et l’exigence de pureté s’est substituée à la possibilité du doute.

    Isao Moutte raconte ainsi moins l’échec d’une révolution que l’effondrement moral d’un groupe persuadé d’en constituer la forme la plus pure. Sans effacer le contexte politique qui avait rendu cette radicalité pensable, ses planches relatent méthodiquement ce qui a subsisté lorsque les grands mots se sont dissipés : l’horreur et le dogme, auto-alimentés.

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    Jonathan Fanara


    Saisons rouges, Isao Moutte – Sarbacane, 19 août 2026, 240 pages

  • Gabriel Lawrence, la médecine au bord de l’oubli

    Capture d’écran

    Il ne reste que quelques épisodes dans Urgences, mais Gabriel Lawrence a pourtant un rôle marquant. Vieux maître de la médecine d’urgence, engagé par Kerry Weaver (qui fut autrefois son élève) au début de la saison 6, il entre au Cook County auréolé de prestige, en faisant notamment montre de maîtrise dans des situations extraordinaires ou insolites. Mais tout se dégrade rapidement, quand de petites défaillances se font jour et parasitent l’exercice quotidien de son métier. Avec ce personnage, la série introduit substantiellement la maladie d’Alzheimer.

    Gabriel Lawrence apparaît dans le troisième épisode de la saison 6, le bien nommé « Greene with Envy », et sa présence ne dépassera pas cinq épisodes. Interprété par Alan Alda, il est une sommité de la médecine d’urgence, un praticien de la vieille école que Kerry Weaver connaît parfaitement, puisque Lawrence fut son professeur, ainsi que son mentor. Devenue cheffe des urgences, Kerry le recrute comme médecin senior. Mark Greene accueille froidement cette arrivée, notamment parce que le Docteur Weaver ne l’a pas consulté. Son introduction donne pourtant le la : avant même d’être officiellement présenté à l’équipe, il s’est déjà mêlé, avec succès et inventivité, à la prise en charge d’un homme mal en point. 

    Gabriel Lawrence possède l’assurance des médecins qui ont à peu près tout vu, une médecine nourrie tant par l’expérience que par les protocoles. Il peut paraître démodé, parfois cassant, mais il a aussi une conception très humaine du métier. Urgences commence par nous montrer un homme que Mark Greene considère avec une certaine rivalité. Le Docteur Lawrence est plus âgé, plus expérimenté ; son jeune confrère peut donc facilement passer pour le médecin jaloux qui cherche la faute chez son prestigieux collègue. Puis les anomalies s’accumulent. Lawrence oublie des examens, cherche ses mots, se montre soudain irritable, ne retrouve plus sa voiture dans le parking, voire égare ses lunettes dans un congélateur. Quelque chose ne va pas. Pendant un temps, cependant, chacun trouve une explication rassurante : l’âge, la fatigue, l’excentricité…

    Gabriel Lawrence n’est pas devenu un mauvais médecin du jour au lendemain. Il demeure capable d’intuitions brillantes et conserve une mémoire médicale considérable. Il possède des réflexes qui peuvent sauver des vies – que les plus jeunes n’ont parfois pas encore acquis. Mais sa mémoire immédiate se dérobe peu à peu. Mark et Kerry finissent par construire un faux cas médical pour le confronter à ses troubles, et il admet son état : il a consulté un neurologue, passé des examens et commencé un traitement ; il connaissait donc depuis quelque temps le diagnostic d’Alzheimer. La scène est particulièrement cruelle parce que la médecine a été toute sa vie. « Je me souviens de ce poème que j’ai lu il y a 40 ans, mais je ne me souviens pas de quelqu’un que j’ai vu aujourd’hui », confessera-t-il.

    Cette dissociation donne à sa maladie une forme difficile à accepter : le passé profond demeure certes accessible, mais le présent commence à s’effacer. Urgences donne alors à voir un homme obligé d’assister lucidement à la disparition de ce qui le définit. Avant de quitter le Cook County pour rejoindre son fils en Californie, le Docteur Lawrence identifie un empoisonnement rare à la strychnine que les autres médecins n’avaient pas diagnostiqué. Il sauve un énième patient. Ce dernier geste est essentiel. La série ne le réhabilite pas (son départ reste nécessaire), mais elle refuse de réduire l’homme à sa maladie. Cette dernière a beau le rendre désormais dangereux dans l’exercice quotidien de son métier, elle n’a pas effacé d’un coup quarante années de savoir et d’expérience. 

    C’est finalement ce que raconte Gabriel Lawrence : la frontière douloureuse entre compétence et aptitude, entre ce que l’on sait encore et ce que l’on n’est déjà plus en mesure d’assumer. Son parcours renvoie aussi Kerry Weaver à une responsabilité particulièrement ingrate : reconnaître que celui qui lui a appris à exercer la médecine d’urgence ne peut plus le faire lui-même. En cinq épisodes seulement, Urgences transforme ainsi un professeur émérite en personnage tragique, sans emphase excessive. Et elle dit beaucoup de la situation des patients atteints d’Alzheimer : dépossédés pour partie d’eux-mêmes, en décalage occasionnel avec la réalité quotidienne, ils peinent parfois à trouver la force d’accepter cette condition neurologique nouvelle et dégénérative. Le Docteur Lawrence évoque ainsi le suicide, avec douleur. Il ne voulait sans doute pas se voir glisser sur une pente irréversible…

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    Jonathan Fanara

  • Providence : quand l’algorithme décide à votre place

    « Keren appartient ainsi aux deux mondes sans se confondre tout à fait avec aucun : transfuge de classe, il permet à Nicolas Dehghani de rendre sensible la distance entre la prospérité technologique de Providence et une Terre laissée exsangue. Il est un trait d’union qui peine cependant à relier deux camps qui se regardent en chiens de faïence. »

    Dans ce roman graphique à tout le moins volumineux, Nicolas Dehghani imagine une humanité scindée en deux : Providence, monde prospère bâti sur les ressources de la Terre, et une planète-mère appauvrie qui n’a rien oublié de cette exploitation à marche forcée. Au cœur d’une dystopie sociale et technologique, un accident de voiture autonome oriente ensuite le récit vers une question déjà d’actualité : à qui demander des comptes lorsque la décision qui détruit une vie n’appartient plus à personne, sinon à des lignes de code ?

    L’avenir imaginé par Nicolas Dehghani n’a rien d’un paradis uniforme. Une partie de l’humanité s’est installée sur Providence, planète terraformée grâce aux ressources naturelles, minières mais aussi humaines de la Terre. Ceux qui sont restés derrière vivent dans un monde considérablement appauvri, relégués à une condition largement prolétaire. Entre les deux populations demeure la mémoire d’une exploitation ancienne, aggravée par les violences et les massacres qui ont accompagné leur histoire commune. Le programme de la Concorde prétend désormais remédier aux injustices et aux divisions, mais la défiance des Terriens envers les Providenciens reste profonde. 

    Keren Kepler constitue pourtant la preuve qu’une ascension sociale demeure possible. Fils d’Eliam, ouvrier sidérurgiste qui s’est sacrifié pour son éducation, ce jeune Terrien a obtenu une bourse et intégré la société providencienne. Devenu analyste pour la Concorde, il retourne sur Terre recueillir les témoignages de ses habitants, dans un système où l’intelligence artificielle, les données et le contrôle permanent promettent de rationaliser la société autant qu’ils la surveillent. Keren appartient ainsi aux deux mondes sans se confondre tout à fait avec aucun : transfuge de classe, il permet à Nicolas Dehghani de rendre sensible la distance entre la prospérité technologique de Providence et une Terre laissée exsangue. Il est un trait d’union qui peine cependant à relier deux camps qui se regardent en chiens de faïence. 

    Puis survient l’accident. La voiture autonome de Keren doit arbitrer une situation éthique : percuter une enfant apparue sur sa trajectoire ou l’éviter en mettant en danger son propre passager. L’algorithme choisit. Keren meurt. Et pour son père, qui devient alors le protagoniste de l’histoire, commence une quête personnelle : qui est responsable lorsque personne n’a véritablement pris de décision ? Eliam voudrait un coupable sur lequel fixer sa douleur, mais il ne trouve devant lui qu’une chaîne de calculs, de statistiques et de responsabilités diluées. Providence a voulu supprimer le hasard et résoudre à l’avance le vieux dilemme du tramway ; elle a surtout produit une décision sans visage, à l’égard de laquelle le deuil ne sait plus comment se positionner. Y a-t-il eu un quelconque complot ou tout cela relève-t-il d’une stricte décision algorithmique ? Faut-il haïr un système qui vous tend la main et vous accompagne dans la douleur en raison de ses mécanismes décisionnels automatisés ?

    C’est là que Providence dépasse le procès attendu de l’intelligence artificielle. Nicolas Dehghani ne construit pas une opposition confortable entre une élite technologique nécessairement monstrueuse et des Terriens systématiquement vertueux. Certains Providenciens cherchent sincèrement à réparer les injustices héritées du passé ; certains Terriens refusent cette main tendue, tant le ressentiment s’est enraciné. Derrière le drame d’un père incapable d’accepter la mort de son fils se dessine en outre une interrogation plus vaste sur nos sociétés : que devient la responsabilité individuelle lorsque nous confions progressivement nos décisions à des systèmes supposés plus rationnels que nous ? Et que vaut le bien commun dans des situations sacrificielles qui échappent au contrôle moral et démocratique ? Dans une magnifique mise en images, Providence questionne ainsi l’exploitation des ressources naturelles, la techno-surveillance, la confiscation des arbitrages par les algorithmes et l’incommunicabilité entre des communautés mues par la rancœur et les préjugés.

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    Jonathan Fanara


    Providence, Nicolas Dehghani – Sarbacane, 19 août 2026, 336 pages

  • Jusqu’à la tombe : l’Italie à feu et à sang

    « Le western est partout. Chevaux, revolvers, foulards, trognes mangées par l’ombre : les Pouilles deviennent une frontière, presque une hétérotopie, un espace qui bat en brèche ce que l’on attend d’une société moderne. »

    Avec Jusqu’à la tombe (Sarbacane), Stefano Nardella et Vincenzo Bizzarri déplacent le western dans les Pouilles, au lendemain de l’unification italienne. Amour contrarié, brigandage, lutte des classes et vengeance : un récit noir où chacun finit par ressembler à son ennemi.

    L’Italie est un pays neuf. Pas encore une nation. Dans le Sud, surtout, l’unification est ressentie comme une annexion. L’armée piémontaise traque les brigands, les propriétaires défendent leurs privilèges, les paysans encaissent tant bien que mal. Un drapeau a changé ; la violence, elle, est restée. C’est sur cette terre mal recousue, volontiers sale et précaire, que Stefano Nardella installe Jusqu’à la tombe. 

    Au départ, presque rien : Carmine aime Filomena. Don Michele, potentat local, veut la jeune femme pour lui. Carmine est écarté. Lorsqu’il revient, il choisit les armes. Il rejoint les hors-la-loi, puis s’enfonce dans une vengeance qui devait le libérer mais finit par le dévorer. Les auteurs ne font pas de Carmine un Robin des Bois méridional. La victime apprend vite les usages du bourreau. Argent, pouvoir, humiliation : les mêmes poisons circulent d’un camp à l’autre. Dans cette Italie où Nord et Sud, riches et pauvres, armée et brigands se déchirent, personne ne conserve longtemps les mains propres. Même l’amour ne protège de rien.

    Le western est partout. Chevaux, revolvers, foulards, trognes mangées par l’ombre : les Pouilles deviennent une frontière, presque une hétérotopie, un espace qui bat en brèche ce que l’on attend d’une société moderne. Stefano Nardella et Vincenzo Bizzarri puisent chez Sergio Leone sans fabriquer un western spaghetti en papier. Leur Far West existe dans l’Histoire italienne elle-même, dans les plaies encore ouvertes du Risorgimento. 

    Ici, sans choralité gargantuesque, brigands, soldats, escrocs, amoureux et figures de passage se croisent avant que les fils ne se resserrent. La vengeance devient une fatalité. Chacun croit choisir sa route ; tous semblent déjà marcher vers la tombe, comme si une force supérieure les y poussait.

    Vincenzo Bizzarri trouve pour cette sécheresse morale le dessin qu’il fallait. Il abandonne la couleur pour un noir et blanc brutal, charbonneux, constitué de visages burinés, de silhouettes cassées et de cadrages de cinéma. Il ne cherche pas le joli mais ce qui fait impact. Et Filomena, loin du simple rôle de femme disputée par deux hommes, impose progressivement sa présence. 

    Jusqu’à la tombe refuse le héros pur, la vengeance réparatrice, la grande réconciliation nationale. Il procède autrement : un western sans Ouest, une histoire d’amour sans innocence, une Italie unifiée seulement sur les cartes. Sec, sale, et surtout fatal.

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    Jonathan Fanara


    Jusqu’à la tombe, Stefano Nardella et Vincenzo Bizzarri –

    Sarbacane, 2 septembre 2026, 184 pages 

  • Grand Atlas 2027 : le monde à l’épreuve des chocs

    « Guerres, démocratie, énergie, minerais et intelligence artificielle pourraient sembler appartenir à des histoires différentes. Les cartes révèlent au contraire leurs dépendances réciproques. Le pétrole conduit aux détroits, les renouvelables aux métaux rares, les métaux à la Chine, les semi-conducteurs à l’IA, l’IA à l’électricité et la technologie à de nouvelles formes de puissance. »

    Guerres durables, retour des grandes puissances, fragilisation démocratique, transition énergétique et révolution de l’intelligence artificielle : le Grand Atlas 2027 esquisse un monde soumis à des transformations vastes et simultanées. Une centaine de cartes, graphiques et infographies permettent de mieux saisir, parfois d’un regard, ce que les rapports de force contemporains peuvent avoir de plus abscons.

    Cartographier un monde qui change si vite n’a rien d’une sinécure. Le Grand Atlas 2027 prend le parti de rejoindre les transformations de fond depuis les fractures actuelles les plus visibles. Son architecture nous fait ainsi passer des « Points chauds de la planète » à « Un monde en transition » en procédant par étapes : « Le choc des puissances », « La démocratie, menacée partout dans le monde » ou encore un détour par l’Histoire. De la guerre en Ukraine à Gaza, du détroit d’Ormuz aux rivalités sino-américaines, des populismes à l’IA, l’ouvrage ne propose rien de moins qu’une radiographie des tensions contemporaines.

    La première impression est celle d’un brutal retour de la géopolitique. États-Unis, Chine, Russie, Israël, Inde mais aussi puissances émergentes cherchent à préserver ou agrandir leur espace d’influence. La puissance militaire demeure décisive, mais elle voisine désormais avec la guerre commerciale – si chère à Donald Trump –, la maîtrise des ressources, les infrastructures numériques ou la désinformation. L’Atlas montre ainsi une Inde devenue à la fois géant démographique, puissance économique et acteur naval, tandis que la Chine et les États-Unis se disputent technologies, marchés et chaînes d’approvisionnement.

    Cette rivalité se déroule en plein jour, alors même que les mécanismes chargés de contenir la puissance paraissent s’affaiblir. Le dossier consacré à la démocratie nous permet ainsi d’observer la progression des régimes autoritaires et des populismes, la fragilisation de la presse et l’installation d’une véritable guerre de l’information. Les exemples turc, égyptien, africain et chinois montrent surtout que l’autoritarisme moderne possède plusieurs visages. Il peut procéder des urnes avant de réduire les contre-pouvoirs, s’appuyer sur l’armée ou encore faire de la technologie un instrument de surveillance. En Chine par exemple, reconnaissance faciale, contrôle d’Internet, exploitation des données et dispositifs de crédit social dessinent les contours particulièrement abrupts d’un autoritarisme numérique.

    C’est précisément là que les cartes et graphiques prennent tout leur sens. Une courbe électorale raconte l’enracinement de l’AKP en Turquie : 34 % des suffrages et 363 sièges en 2002, 49 % et 327 sièges en 2011. Une carte africaine rapproche coups d’État, foyers djihadistes et niveaux de démocratie. Ailleurs, les implantations militaires américaines, les flux commerciaux ou les ressources minières donnent une matérialité immédiate aux rapports de force. L’image illustre le propos et permet la comparaison directe.

    Sur Donald Trump, élément de déstabilisation devenu plus central que jamais, beaucoup de choses sont écrites. On retiendra deux extraits. Le premier assène : « Tel un pompier pyromane, Trump se félicite d’avoir mis fin à la guerre qu’il a lui-même déclenchée, sans réelle avancée ni sur le dossier nucléaire et balistique, ni sur la stabilité régionale, suscitant de fortes critiques aux États-Unis et de la part de son allié israélien. » Mais le dossier iranien n’est peut-être finalement qu’un symptôme. On peut en effet lire sur la méthode Trump sous la plume de Franck Mathevon : « Donald Trump est un isolationniste obsédé par l’influence des États-Unis sur la marche du monde, un conservateur qui remet en question les alliances historiques comme l’OTAN, un pacifiste qui fait la guerre. »

    La dernière partie de l’atlas, intitulée « Un monde en transition », relie écologie et géopolitique. Les hydrocarbures représentent encore, selon les données présentées, 81 % de la demande énergétique mondiale : 30 % pour le pétrole, 27 % pour le charbon et 24 % pour le gaz naturel. Mais l’essor des renouvelables déplace progressivement les dépendances vers le lithium, le cobalt, le graphite, le cuivre et les terres rares. La transition énergétique ne met donc pas fin à la bataille des ressources : elle en change juste la géographie.

    L’intelligence artificielle parachève d’ailleurs cette démonstration. Derrière les algorithmes se trouvent des chercheurs, des semi-conducteurs, des capitaux, de l’électricité et d’immenses centres de données. L’atlas chiffre à 471 milliards de dollars les investissements privés américains dans l’IA entre 2013 et 2024, contre 119 milliards pour la Chine. Sa carte des data centers en recense 5 427 aux États-Unis, contre 529 en Allemagne, 523 au Royaume-Uni, 449 en Chine et 322 en France. La prétendue dématérialisation possède donc une dimension extrêmement matérielle.

    Guerres, démocratie, énergie, minerais et intelligence artificielle pourraient sembler appartenir à des histoires différentes. Les cartes révèlent au contraire leurs dépendances réciproques. Le pétrole conduit aux détroits, les renouvelables aux métaux rares, les métaux à la Chine, les semi-conducteurs à l’IA, l’IA à l’électricité et la technologie à de nouvelles formes de puissance.

    Plus qu’un état des lieux, ce Grand Atlas 2027 nous offre une grammaire visuelle du désordre contemporain. Dans un monde saturé d’informations et de crises successives, sa vertu première est probablement de nous permettre de voir ce qui, derrière l’écume des événements, est en train de s’interconnecter.

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    Jonathan Fanara


    Grand Atlas 2027, Frank Tétart et Thomas Ansart – Autrement, 26 août 2026, 144 pages 

  • Avec les mecs : un monde bien ordonné

    « Le désir apparaît dans les interstices de la vie ordinaire. Il produit de la curiosité, de la honte, de l’excitation, des rêves et surtout des cauchemars, dans lesquels Blue est cerné par le regard d’autrui. Les amis ont beau être les compagnons avec lesquels on joue, on écoute de la musique, on plaisante et tue le temps ; ils deviennent aussi ceux devant lesquels certaines choses doivent impérativement être tues. L’amitié constitue ainsi, simultanément, un refuge et une scène sociale dont Blue connaît déjà trop bien les règles. »

    Quatre adolescents désignés par des couleurs, une banlieue pavillonnaire aussi pimpante qu’étouffante, des blogs Skyrock, MSN, des CD, une Game Boy Color, Eminem, Blink-182 et toute la culture populaire des années 1990-2000 : sous ses dehors de chronique adolescente, Avec les mecs raconte surtout ce moment aigu où les identités cessent de tenir dans les cases prévues pour elles. Entre l’éveil d’un désir homosexuel encore impossible à verbaliser et le combat de son amie Pink contre l’anorexie, le roman graphique de Jules Magistry fait de Blue la pointe avancée d’une adolescence perçue comme un territoire instable.

    Tout est propre. Peut-être même un peu trop. Des pavillons presque identiques s’alignent derrière leurs haies impeccablement taillées, les pelouses sont vertes, les façades roses, le ciel obstinément bleu. Dans cette banlieue au bonheur sur catalogue, quelque chose d’Edward aux mains d’argent se fait jour : la même douceur artificielle, les mêmes couleurs de bonbon acidulé, la même inquiétude insondable née de la répétition normative. Les maisons tiennent plus du programme que du foyer : grandir, aimer, fonder une famille, reproduire ce qui existait longtemps avant soi.

    C’est dans ce décor suburbain que n’aurait pas renié American Beauty que vivent quatre garçons dont les surnoms (Yellow, Red, Purple et Blue) ne sont autres que des couleurs – prolongées jusque dans leurs vêtements. Le procédé distribue à chacun sa teinte et, avec elle, presque une place prédéfinie, Blue se révélant par exemple plus sensible que ses pairs, tandis que Yellow dispose de plus de liberté. Ce dernier est issu d’un milieu familial favorisé : ses parents ont suffisamment de moyens pour employer quelqu’un pour les tâches domestiques.

    Blue est encore jeune. Entouré de ses amis, il se nourrit des mêmes plaisanteries et des mêmes références qu’eux. Pourtant, son regard commence à bifurquer. Les corps masculins l’attirent. Jules Magistry nous le fait comprendre au détour d’un site pornographique gay, de super-héros de comics dont les messages portent un double sens ou encore à travers certains choix apparemment anodins dans un jeu vidéo. Le désir se manifeste par fragments et tâtonnements. Blue ne dispose pas encore d’un discours parfaitement constitué sur lui-même. Le lecteur, en revanche, comprend peu à peu ce que le personnage tente encore de négocier avec sa propre conscience.

    Le désir apparaît dans les interstices de la vie ordinaire. Il produit de la curiosité, de la honte, de l’excitation, des rêves et surtout des cauchemars, dans lesquels Blue est cerné par le regard d’autrui. Les amis ont beau être les compagnons avec lesquels on joue, on écoute de la musique, on plaisante et tue le temps ; ils deviennent aussi ceux devant lesquels certaines choses doivent impérativement être tues. L’amitié constitue ainsi, simultanément, un refuge et une scène sociale dont Blue connaît déjà trop bien les règles.

    Les adultes décrivent leur banlieue cossue comme idéale pour « être heureux », « fonder une famille », « apprendre à aimer ». La réponse de Blue est édifiante : d’après l’expérience de qui ? Lui, l’indéfini, l’incomplet, ressent autre chose. Les parents savent ce qui serait bon pour leurs enfants ; l’école organise les comportements et les savoirs ; le quartier dessine déjà une certaine vision de l’âge adulte. Blue commence cependant à soupçonner que la vie qu’on lui présente comme universelle et épanouie ne l’est peut-être pas tant que ça.

    En contrepoint, mais dans un registre à certains égards identique, apparaît Pink, adolescente anorexique placée en pensionnat, prise dans une relation douloureuse avec son corps, sa mère et les adultes qui prétendent agir « pour son bien ». Ses pages de blog sont à ranger parmi les moments les plus durs de l’ouvrage. Pink comprend parfaitement les stratégies de surveillance qui l’entourent et apprend en retour à produire les signes que l’on attend d’elle. Sourire, paraître aller mieux : le corps apparaît comme le lieu d’une guerre larvée entre ce que les autres observent et ce qu’elle éprouve intimement. Un billet intitulé « Évolution Pokemon » fait de la succession de ses pertes de poids une sinistre montée de niveau. Chez Pink comme chez Blue, le problème est finalement voisin : comment reprendre possession de soi lorsque les autres disposent déjà d’une définition de ce que vous devriez être ?

    Autre grande réussite de l’album : sa restitution extraordinairement généreuse de la culture adolescente des années 1990 et du début des années 2000. Dragon Ball Z et son Kamehameha, Tekken, la Game Boy Color, Scream, les Power Rangers, Pokémon, Eminem, Blink-182, les CD et leurs boîtiers, les jeux vidéo, les comics s’accumulent et se fondent parfaitement dans le quotidien d’un groupe d’amis.

    Et puis, il y a Internet, personnage à part entière. Windows XP, Internet Explorer, MSN Messenger, Skyblog : ces interfaces aujourd’hui archaïques sont reproduites avec une précision qui dépasse largement le clin d’œil générationnel. Elles rappellent ce que fut ce premier Internet intime, bricolé, imparfait, où l’on se choisissait un pseudonyme, une image et quelques lignes de présentation pour s’exprimer et, parfois, devenir une autre version de soi.

    Le blog est particulièrement important. On y écrit ce que l’on ne parvient pas nécessairement à dire autour d’une table. Pink y dépose une parole que les adultes semblent incapables d’entendre ; Blue y découvre que d’autres expériences existent en dehors de celle promise par les pavillons de son quartier. Dans un monde physique normé, Internet ouvre des chemins de traverse. 

    C’est pourquoi l’une des dernières décisions de Blue – abandonner son ancien blog pour en commencer un autre – possède une portée qui excède largement l’anecdote. Changer de blog, c’est recommencer le récit de soi. Et lorsqu’il finit par lancer : « Je m’appelle Blue et je vous emmerde ! », quelque chose a irrémédiablement changé.

    Sous son abondance de couleurs et de références, Avec les mecs raconte ainsi une expérience beaucoup moins datée qu’il n’y paraît : celle de l’adolescent qui comprend que devenir soi-même signifie parfois décevoir le scénario préparé par les autres. Les pavillons restent alignés, les haies parfaitement coupées, les parents continuent d’avoir leurs certitudes. Mais Blue, lui, s’affirme. À sa façon.

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    Jonathan Fanara


    Avec les mecs, Jules Magistry – Sarbacane, 2 septembre 2026, 224 pages 

  • Aquazoo Löbbecke Museum : une aventure du vivant à Düsseldorf

    « Héritier du jardin zoologique de Düsseldorf, fondé en 1876, et du musée Loebbeckeanum, établi en 1873, l’Aquazoo a subi les destructions massives de novembre 1944 mais a survécu avec quarante années d’installation provisoire dans un bunker, avant son ouverture sous sa forme actuelle, en 1987. Il est aujourd’hui bordé par le magnifique Nordpark, un écrin de verdure comprenant espaces fleuris, fontaines et jardin japonais. »

    À la fois aquarium, zoo et musée d’histoire naturelle, l’Aquazoo Löbbecke Museum est l’un des lieux culturels les plus visités de Düsseldorf. Installé dans le vaste Nordpark, il raconte l’évolution du vivant entre émerveillement, pédagogie et engagement scientifique.

    L’Aquazoo organise son parcours en 25 salles thématiques. Dès l’entrée, un squelette de cachalot de 17 mètres donne le ton : ici, la nature se montre dans toute son ampleur. Mais l’Aquazoo scrute surtout l’infiniment plus discret. Il héberge plus de 6 000 animaux appartenant à environ 570 espèces, tout en conservant près d’un million d’objets naturels : insectes, coquillages, œufs d’oiseaux, squelettes et spécimens scientifiques. Ces collections variées, combinées aux poissons, amphibiens ou reptiles, donnent de la profondeur à la visite et contribuent à préserver la mémoire du vivant.

    Cela explique probablement la place particulière de l’Aquazoo dans la ville. Institution culturelle la plus visitée de Düsseldorf, il accueille plus de 450 000 visiteurs chaque année. Son succès doit sans doute beaucoup à sa capacité à parler à tous : aux enfants fascinés par les bassins et les terrariums, aux adultes curieux de replacer chaque espèce dans une histoire élargie, aux passionnés de nature comme aux visiteurs d’un jour. Chacun pourra observer, au choix, des sauterelles géantes de Guinée, des araignées velues, le fameux poisson-clown popularisé par Le Monde de Nemo, des piranhas ou encore des crocodiles sommeillant dans un espace tropical. 

    Mais l’Aquazoo ne se contente pas d’exposer. Son insectarium a permis l’élevage d’environ 200 espèces en cinquante ans. Depuis 2008, une station d’élevage contribue à la protection des amphibiens. L’institution participe aussi à des programmes de réintroduction de poissons dans le Rhin, notamment la grande alose et la lote. Dans une ville traversée par le plus célèbre fleuve d’Allemagne, cet engagement local possède une dimension particulière.

    Héritier du jardin zoologique de Düsseldorf, fondé en 1876, et du musée Loebbeckeanum, établi en 1873, l’Aquazoo a subi les destructions massives de novembre 1944 mais a survécu avec quarante années d’installation provisoire dans un bunker, avant son ouverture sous sa forme actuelle, en 1987. Il est aujourd’hui bordé par le magnifique Nordpark, un écrin de verdure comprenant espaces fleuris, fontaines et jardin japonais.

    L’Aquazoo Löbbecke Museum dépoussière la science en la donnant à voir. Même si le lieu souffre d’un manque de traduction, il cultive le plaisir de regarder. En quelques salles, il permet à son public de mieux appréhender la prodigieuse richesse du vivant – et même, de manière plus chiche, de la géologie.

    Jonathan Fanara


  • Jeunes en révolte, XIXe-XXIe siècle : l’enfance sur les barricades

    « La méthode adoptée, sociohistorique, donne au numéro son assise. Il ne s’agit ni d’une fresque romantique sur la jeunesse insurgée, ni d’une collection d’anecdotes spectaculaires. Les contributions croisent archives administratives, policières et judiciaires, presse d’époque, iconographie, mémoires ou encore entretiens biographiques. Cette diversité des sources permet de regarder les institutions depuis leurs angles morts : lycée colonial, prison, hôpital psychiatrique, armée, stade de football, théâtre d’enfants… Partout, les mêmes mécanismes reviennent : surveiller, corriger, normaliser, (mal) nommer pour mieux neutraliser. »

    Dans son 28ème numéro, la revue L’Irrégulière consacre un dossier sociohistorique aux « Jeunes en révolte », du XIXe au XXIe siècle. Loin des images attendries ou exagérément inquiètes que le monde adulte projette sur l’enfance et l’adolescence, la revue restitue aux mineurs leur puissance d’agir comme sujets politiques à part entière.

    L’histoire des révoltes est aussi celle de ces gamins qui courent entre les barricades, de ces lycéens qui défient l’autorité, de ces jeunes filles enfermées qui transforment leur corps en outil de scandale, de ces supporters adolescents que la presse range un peu trop vite parmi les « sauvages ». Le numéro 28 de la revue L’Irrégulière, intitulé « Jeunes en révolte, XIXe-XXIe siècle », choisit de prendre au sérieux la contestation des mineurs, de l’examiner sous un prisme politique là où d’autres privilégieraient la délinquance ou la pathologie. Les auteurs cherchent à comprendre ce que la présence des jeunes produit dans l’événement, comment elle traduit et/ou conditionne l’ordre social, les institutions, et même notre manière d’écrire l’histoire.

    L’enfance a souvent été dépolitisée. Lorsqu’un enfant se révolte, le regard adulte hésite entre deux réflexes symétriques. Il peut l’ennoblir, en faire un martyr, un petit héros, un Gavroche transfiguré par la légende. Ou bien il peut le disqualifier, réduire son geste à une crise d’âge, à une pathologie, à une déviance, à un défaut d’éducation. Dans les deux cas, l’enfant disparaît comme sujet politique. Il devient symbole ou symptôme, jamais considéré comme un interlocuteur sérieux et avisé. L’Irrégulière travaille contre cette confiscation du sens.

    La méthode adoptée, sociohistorique, donne au numéro son assise. Il ne s’agit ni d’une fresque romantique sur la jeunesse insurgée, ni d’une collection d’anecdotes spectaculaires. Les contributions croisent archives administratives, policières et judiciaires, presse d’époque, iconographie, mémoires ou encore entretiens biographiques. Cette diversité des sources permet de regarder les institutions depuis leurs angles morts : lycée colonial, prison, hôpital psychiatrique, armée, stade de football, théâtre d’enfants… Partout, les mêmes mécanismes reviennent : surveiller, corriger, normaliser, (mal) nommer pour mieux neutraliser. 

    Sous la monarchie de Juillet, les théâtres d’enfants parisiens sont soumis à une censure qui bannit la politique de la scène enfantine. Les révoltes scolaires y sont tolérées à condition d’être ridiculisées, ramenées à l’immaturité ou à l’insolence. En 1848, à Milan, les enfants participent aux « Cinq Journées » : ils construisent des barricades, transportent des messages, inscrivent sur les murs une politique de rue où leur taille et leur mobilité deviennent de précieuses ressources. À La Réunion, en 1866, les lycéens de Saint-Denis se soulèvent contre le népotisme et la discipline d’un établissement colonial conçu comme un espace d’encasernement. La répression qui suit – fermeture, emprisonnements, exclusions – montre bien que l’institution ne prend pas ces jeunes pour de simples agités.

    Fresnes, 1947. Ici, la contestation passe par le corps, la nudité et le désordre assumé. Les jeunes filles incarcérées s’expriment. Ce qui pourrait être lu, depuis le regard disciplinaire, comme hystérie ou provocation devient, sous la plume des auteurs, une forme de réappropriation de soi face à une institution qui prétend définir les usages légitimes du corps féminin. La revue montre ainsi que les répertoires d’action juvéniles ne sont pas réservés aux hommes et qu’ils ne reproduisent pas toujours ceux des adultes. L’institution prétendait « préserver » la moralité de ces jeunes femmes en cachant leur corps et en réprimant leur sexualité. En s’exposant nues, elles affirment leur autonomie et rejettent l’étiquette de « fille perdue » ou de « bête fauve » que l’administration leur colle.

    La fin du XXe siècle et le XXIe siècle se caractérisent par d’autres phénomènes. Le hooliganisme anglais des années 1980 est relu comme une subculture juvénile ouvrière, prise dans le chômage, la désindustrialisation et l’ordre moral de l’ère Thatcher. Là encore, la presse et les autorités animalisent ou criminalisent, là où l’analyse peut faire apparaître une colère sociale codée, virile et territoriale. En Kabylie, le Printemps noir de 2001, déclenché après la mort du lycéen Massinissa Guermah, révèle autre chose : collégiens et lycéens ferment les établissements, descendent dans la rue, affrontent une répression meurtrière, puis construisent une mémoire des morts comme martyrs. 

    Ce qui relie ces études de cas, malgré l’écart des époques et des lieux, c’est une même bataille autour de l’interprétation. Qui a le droit de dire ce que signifie la révolte d’un enfant ? L’État, la presse, la justice, la famille, l’école, la médecine ? Ou bien faut-il admettre que ces jeunes, même pris dans des cadres de dépendance, produisent une critique de l’ordre qui les contient ? La revue répond sans naïveté : reconnaître l’agentivité politique des enfants ne signifie pas les idéaliser. Certains gestes peuvent être violents, ambigus, traversés par des rapports de genre ou de classe. Mais les réduire à l’irrationalité revient à reconduire exactement le geste d’effacement qui nous plonge dans l’impensé politique.

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    Jonathan Fanara


  • Kawaraban, premières fièvres médiatiques du Japon

    « Rien, ici, ne ressemble encore à un journal au sens moderne du terme. Il n’existe ni équipe permanente, ni publication régulière, et encore moins de réseau de correspondants. Chaque feuille naît en fait de circonstances particulières, d’informations parfois recueillies auprès de coursiers, lesquels en apprennent beaucoup en sillonnant le pays. Elle tient à la fois de l’affiche, du prospectus, de l’estampe et du canard populaire. Kenji Morita en explique longuement les fondements et les nuances. Il souligne aussi les idées fausses et les angles morts qui persistent aujourd’hui encore sur le sujet. »

    Bien avant l’apparition des journaux modernes dans l’archipel nippon, des feuilles illustrées annonçaient les séismes, racontaient les crimes ou les suicides, célébraient les vendettas et donnaient corps aux rumeurs les plus extravagantes. Dans Kawaraban : Prémices d’une presse populaire dans le Japon d’Edo, publié aux éditions Hémisphères, l’historien Kenji Morita revient sur la naissance, la fabrication, la diffusion et la surveillance de ces imprimés éphémères. Traduit par César Castellvi et abondamment illustré, l’opuscule narre les origines troubles et non moins fascinantes de l’appétit japonais pour l’information.

    Lorsque les premiers journaux modernes apparaissent au Japon, au début de l’ère Meiji, ils ne s’installent pas sur un terrain vierge. Depuis plus de deux siècles déjà, les habitants des grandes villes ont pris l’habitude de voir circuler des feuilles relatant incendies, séismes, crimes, naufrages, apparitions monstrueuses ou événements politiques. Ces imprimés éphémères portent aujourd’hui le nom de kawaraban. C’est à cette presse sans rédaction reconnue, sans périodicité et souvent sans auteur déclaré que Kenji Morita consacre un ouvrage de référence aujourd’hui traduit en français. L’historien japonais reconstitue un monde où l’information s’indexe à l’événement, se grave à la hâte sur une planche de bois, puis gagne les rues dans les mains de vendeurs ambulants, les yomiuri.

    Un kawaraban prend généralement la forme d’une feuille illustrée, imprimée sur un papier peu coûteux et vendue bon marché peu après les faits qu’elle rapporte. Il peut comporter beaucoup de texte ou, au contraire, reposer davantage sur l’image. Son format varie, de même que sa qualité, mais sa logique demeure en revanche partout la même : il faut aller vite, attirer l’œil et toucher un public aussi large que possible. En ce sens, ces parutions précaires disent beaucoup de l’opinion populaire de leur époque. 

    Rien, ici, ne ressemble encore à un journal au sens moderne du terme. Il n’existe ni équipe permanente, ni publication régulière, et encore moins de réseau de correspondants. Chaque feuille naît en fait de circonstances particulières, d’informations parfois recueillies auprès de coursiers, lesquels en apprennent beaucoup en sillonnant le pays. Elle tient à la fois de l’affiche, du prospectus, de l’estampe et du canard populaire. Kenji Morita en explique longuement les fondements et les nuances. Il souligne aussi les idées fausses et les angles morts qui persistent aujourd’hui encore sur le sujet.

    Ainsi, même l’origine du mot demeure incertaine. Kawara signifie « tuile » et ban renvoie à la planche d’impression. On a donc supposé que les premiers exemplaires avaient été imprimés sur des plaques d’argile, mais aucun élément matériel ne permet vraiment de l’affirmer. La date d’apparition des kawaraban n’est pas davantage assurée. L’année 1615 est parfois retenue, car plusieurs feuilles auraient alors relaté la chute du château d’Osaka et la défaite du clan Toyotomi. Mais Kenji Morita suggère que ces publications semblent plutôt avoir émergé progressivement, à la faveur de la pacification du Japon, de la croissance des villes et du développement de l’imprimerie commerciale, dans un contexte de société fortement alphabétisée.

    Leur fabrication repose sur les techniques de la xylographie. Texte et image sont gravés sur des blocs de bois, puis imprimés ensemble. Les artisans appartiennent souvent au même univers que ceux de l’estampe populaire. Une fois la feuille tirée, elle est confiée à des vendeurs ambulants qui parcourent les rues, seuls ou en petits groupes, en annonçant la nouvelle. L’information doit frapper les esprits – vengeance, double suicide, catastrophe, arrivée de navires étrangers – mais elle peut aussi se révéler utile, factuelle et bienveillante – comme dans le cas des incendies ou des séismes. 

    L’image y occupe une place essentielle. Elle permet de comprendre immédiatement la nature de l’événement : une ville ravagée par le feu, la trajectoire d’un séisme, le visage supposé d’un criminel, la silhouette inquiétante d’un navire américain. Elle donne une forme à l’information, parfois plus forte et marquante que le texte.

    Les sujets privilégiés sont ceux qui interrompent l’ordre ordinaire des choses. Les incendies, particulièrement fréquents dans les villes dont les maisons mitoyennes et construites en bois fournissent un combustible abondant. Les tremblements de terre, les tempêtes et les naufrages sont eux aussi largement représentés. Certaines feuilles dressent des cartes, indiquent les quartiers sinistrés ou tentent d’évaluer les pertes. Elles répondent alors à un véritable besoin pratique : localiser le danger, savoir où se trouvent ses proches, mesurer l’ampleur de la catastrophe.

    À côté des désastres naturels apparaissent les crimes, les vols, les suicides amoureux et les vendettas. Ces faits divers sont souvent racontés comme de petits drames moraux, avec leurs coupables et leurs victimes, parfois aussi leurs héros. La feuille informe, mais elle organise aussi les faits afin de leur conférer une lisibilité immédiate. La violence devient récit ; le crime, spectacle.

    Les kawaraban ne s’en tiennent pourtant pas au réel observable. Créatures marines, animaux fantastiques, apparitions célestes et êtres prophétiques peuplent également leurs pages. On peut penser aux namazu-e, qui mettent en scène un poissant-chat qui, dans la culture traditionnelle japonaise, est tapi sous terre et responsable des séismes.

    Cette porosité entre information, rumeur et croyance constitue précisément l’un des objets du livre. Ces imprimés apparaissent dans une société où les informations officielles sont rares et contrôlées. Lorsqu’un événement survient, la rumeur est parfois la seule manière de combler le silence du pouvoir.

    L’arrivée des navires noirs du commodore Perry, en 1853, en fournit un exemple édifiant. Face au peu d’informations diffusées par le shogunat, les kawaraban se multiplient. Ils décrivent les navires américains, leurs armes, leurs équipages, etc. Les représentations sont parfois approximatives ou inspirées de modèles plus anciens (les copies sont légion), mais elles donnent au public une image de cette présence étrangère qui a bouleversé l’horizon politique du pays – le Japon était jusqu’alors fermé à tout échange avec l’Occident, à l’exception notable des Hollandais.

    Les autorités Tokugawa surveillent attentivement ces feuilles. Les questions politiques, les informations militaires et tout ce qui pourrait alimenter la critique du gouvernement sont en principe interdits. Les kawaraban sont d’ailleurs publiés sans autorisation et sans nom d’auteur ou d’éditeur, afin de protéger ceux qui les produisent. On les tolère cependant, tant qu’ils ne gênent pas trop le pouvoir en place. Kenji Morita rappelle ainsi qu’il aurait été relativement aisé, pour les autorités, de retrouver l’identité des vendeurs, voire des imprimeurs. Mais la répression reste chiche et irrégulière. 

    Les kawaraban annoncent à leur manière certains traits caractéristiques de la presse populaire : la recherche de la nouveauté, la rapidité, le goût du spectaculaire, la force du titre et de l’image. Mais ils appartiennent aussi au monde de l’estampe, de l’oralité, du commerce urbain et des croyances collectives. À travers eux se dessine surtout un public. Pas encore une opinion publique au sens moderne (quoique…), mais une foule de lecteurs désireux de savoir ce qui vient d’arriver. 

    Ces feuilles anciennes nous sont, au fond, moins étrangères qu’il n’y paraît. Elles racontent déjà une société fascinée par l’immédiateté, avide d’images, inquiète devant les catastrophes et prompte à combler les silences officiels. Bien avant les rédactions et les rotatives, les kawaraban avaient compris une loi élémentaire des médias : un événement ne prend toute son ampleur qu’au moment où son histoire commence à circuler.

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    Jonathan Fanara


    Kawaraban : Prémices d’une presse populaire dans le Japon d’Edo, Kenji Morita (traduit par César Castellvi) – Éditions Hémisphères, 13 août 2026, 224 pages