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Décrypter le monde contemporain de 1946 à nos jours : chroniques de la guerre froide
« Cette suite d’événements est expliquée au lecteur avec didactisme. Contextualisés, reliés entre eux, éclairés par des cartes, des infographies et des documents iconographiques, ils racontent les doctrines, les alliances et les (dés)équilibres. »
Jérémie Halais publie aux éditions Larousse un ouvrage précieux qui synthétise les grands événements géopolitiques survenus au lendemain de la Seconde guerre mondiale. L’après-guerre se caractérise par des épisodes idéologiques, militaires, sociaux ou spirituels qui agissent souvent par affinité, greffe ou contamination.
Décrypter le monde contemporain de 1946 à nos jours. Pour y parvenir, Jérémie Halais présente, avec pédagogie et dans de brefs chapitres thématiques, les grands événements qui ont redéfini l’horizon géopolitique mondial, des premiers affrontements idéologiques nés de la guerre froide jusqu’aux recompositions parfois incomplètes de l’après-1991, année de la chute de l’URSS.
Au départ, il y a deux positions irréconciliables, deux souches qui poussent l’une contre l’autre mais dans des directions opposées. D’un côté, la doctrine Truman, le plan Marshall, la construction d’un système d’alliances destiné à contenir l’expansion soviétique ; de l’autre, la doctrine Jdanov, le Kominform, l’alignement des démocraties populaires sur Moscou. Le monde se divise en blocs, se dote d’organisations militaires, d’arsenaux nucléaires et d’appareils de renseignement tentaculaires (CIA, KGB). Très vite, Berlin est meurtrie par cette rivalité devenue globale, tandis que l’Asie, le Moyen-Orient ou l’Amérique latine se transforment en théâtres périphériques d’affrontements parfois sanglants.
Mais la guerre froide n’est pas qu’un duel abstrait entre deux superpuissances rivales. L’ouvrage montre très bien comment elle se fond dans les sociétés elles-mêmes : la surveillance policière le dispute à l’économie dirigée et la répression à l’Est ; les stratégies d’endiguement passent par une diplomatie d’influence et la mobilisation de l’opinion à l’Ouest. La crise des euromissiles, dans les années 1970-1980, rappelle à quel point l’Europe demeure un champ de tension nucléaire. Les négociations entre Reagan et Gorbatchev, puis le traité sur les forces nucléaires intermédiaires, marquent en cela une inflexion majeure : pour la première fois, une catégorie entière d’armes est conjointement démantelée.
En parallèle, d’autres lignes de fracture sont analysées dans l’ouvrage. La révolution iranienne bouleverse ainsi l’équilibre du Moyen-Orient et inaugure une ère nouvelle, marquée par l’affirmation d’un islam politique résolument anti-occidental. La guerre Iran-Irak, la crise des otages à Téhéran, puis les tensions régionales durables accentuent la complexité d’un monde qui ne se réduit plus à la seule bipolarité Est-Ouest.
Au sein même du bloc soviétique, des vents contraires soufflent : la Pologne apparaît comme un laboratoire de contestation, des révoltes ouvrières des années 1950 à l’émergence de Solidarnosc en 1980, soutenue par une Église catholique influente et galvanisée par Jean-Paul II. Puis, la Hongrie ouvre ses frontières, la Tchécoslovaquie connaît la « révolution de Velours », la Bulgarie négocie sa transition, la Roumanie s’enfonce dans une crise violente. L’année 1989, avec la chute du mur de Berlin, vient asseoir l’effondrement d’un ordre mondial que beaucoup croyaient immuable.
L’Union soviétique s’est peu à peu essoufflée. Jérémie Halais met en lumière les fragilités économiques accumulées depuis les années 1970 : stagnation, dépendance énergétique, poids des dépenses militaires. Les réformes de Gorbatchev – perestroïka et glasnost – visaient à moderniser et assouplir un système rigide, mais elles ont aussi libéré des forces centrifuges inattendues. Les revendications nationales dans les pays baltes, les tensions dans le Caucase, l’affirmation de Boris Eltsine en Russie précipitent la désintégration de l’URSS, mettant ainsi fin à près d’un demi-siècle de bipolarité.
Cette suite d’événements est expliquée au lecteur avec didactisme. Contextualisés, reliés entre eux, éclairés par des cartes, des infographies et des documents iconographiques, ils racontent les doctrines, les alliances et les (dés)équilibres. Observer les sociétés permet d’expliquer les ruptures politiques. Ici, précisément, l’histoire devient intelligible parce qu’elle est structurée et mise en perspective, même si cela implique évidemment certaines simplifications.
Jérémie Halais nous donne tous les repères nécessaires pour sonder le passé, mais aussi pour comprendre le monde actuel, dont les fractures trouvent parfois leurs racines dans une histoire pas toujours facile à appréhender. En cela, Décrypter le monde contemporain de 1946 à nos jours constitue une porte d’entrée remarquable.
Jonathan Fanara

Décrypter le monde contemporain de 1946 à nos jours, Jérémie Halais –
Larousse, 7 janvier 2026, 240 pages
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Sous le règne du fouet : les fantômes de l’esclavage
« Les récits de révolte côtoient ceux de résignation, les souvenirs d’extrême cruauté voisinent avec des fragments de tendresse ambiguë. »
Sous le règne du fouet n’est pas un livre d’histoire de plus. C’est un lieu d’écoute instable, un espace où la mémoire se donne avec parcimonie, où la parole avance à pas comptés, chargée d’affects, de silences appris et de contradictions.
Il faut peut-être commencer par ce qui gêne, ce qui résiste à la lecture confortable. Dans Sous le règne du fouet, certains, comme Mary Anderson, affirment que l’esclavage fut une bonne chose. Ils minimisent les coups, louent une maîtresse douce, un maître juste. À première vue, ces paroles peuvent heurter. Elles semblent contredire l’horreur omniprésente dans les témoignages du livre. Mais ce serait un peu vite oublier que l’ouvrage ne fait que montrer la mémoire telle qu’elle se formule sous contrainte, des décennies après la fin officielle de l’esclavage.
Ces témoignages ne sont pas seulement des récits du passé. Ce sont des histoires subjectives de survie. Entre 1936 et 1938, lorsque le Federal Writers’ Project collecte la parole d’anciennes victimes, les personnes interrogées sont très âgées, pauvres, souvent dépendantes d’un ordre social toujours dominé par la suprématie blanche. La peur n’a pas disparu avec l’abolition ; elle s’est déplacée, intériorisée, polie jusqu’à devenir synonyme de prudence verbale. Dire trop, tout confesser, parfois maladroitement : cela reste extrêmement dangereux. Françoise Vergès le rappelle avec précision dans sa préface : nombre d’anciens esclaves ont appris, dès l’enfance, à taire la vérité.
Le livre se lit alors comme un palimpseste. Il y a bien entendu la violence décrite : les fouets qui tuent, l’eau salée versée sur les plaies, les enfants arrachés, les corps enchaînés, muselés, exhibés… Mais cela n’est pas sans biais, avec des faits sciemment contournés, parfois euphémisés. L’aliénation natale, évoquée dans la préface, n’a rien d’une abstraction théorique : elle se matérialise dans ces récits où les liens familiaux sont brisés au point que certains, à l’instar de Henry Johnson, découvrent leurs parents à l’âge adulte, ou craignent leurs proches… qu’ils ne connaissent pas. L’isolement généalogique devient une expérience sensible, concrète, intime.
Les récits de révolte côtoient ceux de résignation, les souvenirs d’extrême cruauté voisinent avec des fragments de tendresse ambiguë. Mary Armstrong raconte le fouet qui tue sa sœur nourrisson, mais aussi sa vengeance tardive, jetant une pierre qui crève l’œil de la vieille et abjecte maîtresse Polly. D’autres décrivent la vente comme une entreprise obscène, où l’on graisse les lèvres des esclaves pour simuler leur bonne santé, où les femmes sont évaluées pour leur capacité à se reproduire. Et puis, il y a celles et ceux qui parlent de religion, de chants murmurés derrière une lessiveuse pour étouffer le son des prières, de savoirs médicinaux africains qui survivent clandestinement. La domination blanche n’a pas tout détruit ; elle a laissé des poches de résistance minuscules, souvent invisibles.
Ce travail de mise en lumière n’a pas été sans poser certains problèmes de collecte : le racisme, l’inexpérience des enquêteur·euses ou la falsification des témoignages par des Blanc·hes (parfois membres des United Daughters of the Confederacy), pour minimiser la cruauté de l’institution et glorifier la « cause perdue ». Le contexte historique – d’anciens esclaves interrogés par des Blancs (pour la plupart) alors même que la ségrégation n’avait pas pris fin et que le KKK sévissait avec force – s’avère en outre peu favorable à une parole pleinement libérée.
Elsa Quéré a choisi de supprimer les commentaires des enquêteurs blancs et de conserver les marques d’oralité, sans les caricaturer. Elle reproduit le plus authentiquement possible les témoignages de Sam Kilgore, qui explique que son maître utilisait la menace de la vente à un marchand d’esclaves cruel plutôt que le fouet pour maintenir l’ordre, ou de Jordon Smith, dont la maîtresse faisait porter aux esclaves de belles robes pour cacher leurs stigmates à l’Église. Aussi, la fin de l’esclavage est décrite comme un processus lent, ambigu et souvent douloureux, qui n’a que très partiellement amélioré les conditions de vie subséquentes des victimes.
Ce livre rappelle par ailleurs, en creux, une différence majeure entre les traditions mémorielles. Là où les slave narratives états-uniennes ont longtemps constitué un contre-récit frontal à la démocratie américaine – de Frederick Douglass aux archives du New Deal –, la France a souvent préféré une abolition abstraite, désincarnée, occultant les insurrections, Haïti, bref les voix mêmes des esclavisé·es. Sous le règne du fouet, publié aujourd’hui en français, agit à cet égard comme un retour du refoulé : il imprime une mémoire parfois impossible à supporter.
Lire tous ces témoignages, c’est faire l’expérience d’une parole entravée, parfois dérangeante, toujours située. Une parole qui porte en elle la trace durable d’un système pensé pour détruire jusqu’à la possibilité même de dire « je ». Un exercice aussi glaçant que nécessaire.
Jonathan Fanara

Sous le règne du fouet, Françoise Vergès et Elsa Quéré –
Ici-bas, 20 février 2026, 288 pages
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Plongée en addicto : au cœur de l’assuétude
« L’histoire de l’addiction cohabite avec ses conséquences. L’album commence d’ailleurs en les explorant sans complaisance ni voyeurisme. Plusieurs trajectoires reconstituées permettent ainsi d’inscrire le produit dans ses contextes d’émergence. Il fait son nid au carrefour de la précarité, des violences, de l’emprise affective ou des ruptures familiales. »
Avec Plongée en addicto (éditions Steinkis), la graphiste et auteure Pauline Aubry accouche d’un album documentaire rigoureux et profondément humain, né de rencontres touchantes et de deux mois d’immersion à l’hôpital Marmottan. Un récit graphique qui refuse les clichés pour se tenir au plus près d’existences contrariées.
Le mot vient du latin ad-dicere – être lié, enchaîné, assujetti. Avant d’être un sujet médical, l’addiction constitue d’abord une métaphore de la servitude : celle d’un individu qui n’a plus qu’un seul recours, sans quoi il ressent une terrible absence, tant psychique que physique. C’est par cette généalogie que Pauline Aubry choisit d’ouvrir son troisième chapitre, au cours duquel elle pose les fondements historiques et cliniques du phénomène d’assuétude.
La définition moderne, notamment héritée des travaux d’Aviel Goodman, articule une série de critères convergents : impossibilité de résister à l’impulsion, tension croissante avant l’acte, soulagement ou plaisir pendant, perte de contrôle, obsession, tentatives répétées d’arrêt, effets sociaux et professionnels. Une mécanique infernale que l’album compare métaphoriquement à une relation amoureuse toxique, avec ses attachements, ses manques et ses multiples obsessions. Au cœur du dispositif neurobiologique se trouvent la dopamine, l’ocytocine, les endorphines et le rôle régulateur du cortex préfrontal, progressivement mis à mal par les circuits de récompense que réveille l’addiction.
L’histoire de l’addictologie commence avec Benjamin Rush et un premier modèle moral, distinguant tempérance et intempérance, avant de s’enrichir de projections plus complexes et convaincantes, intégrant vulnérabilités individuelles, nature du produit et contexte socioculturel. Des années hippies au sida, des premières politiques répressives à l’émergence des traitements de substitution et de la réduction des risques, la conception de l’addiction s’est considérablement transformée au fil du temps. Aujourd’hui, les drogues de synthèse, les achats en ligne et certaines pratiques telles que le chemsex témoignent d’une mutation rapide des usages, à laquelle les dispositifs de soin tentent de s’adapter en temps réel. Plongée en addicto en fait état en quelques dizaines de pages, sans omission significative.
Mais l’histoire de l’addiction cohabite avec ses conséquences. L’album commence d’ailleurs en les explorant sans complaisance ni voyeurisme. Plusieurs trajectoires reconstituées permettent ainsi d’inscrire le produit dans ses contextes d’émergence. Il fait son nid au carrefour de la précarité, des violences, de l’emprise affective ou des ruptures familiales. Les récits de femmes accompagnées au CSAPA Horizons – errance, prostitution, violence, dépendances aux dealers, rechutes – dessinent peu à peu une cartographie de la vulnérabilité. On comprend alors que la lucidité douloureuse sur les engrenages mis en branle n’empêche pas l’incapacité manifeste à s’en sortir seul. La stigmatisation spécifique des mères en situation d’addiction est particulièrement bien documentée : honte redoublée, injonction à la perfection, accès aux soins rendu plus difficile encore par le regard des autres. À la souffrance physique s’ajoutent les blessures psychosociales.
L’enquête prend corps dans deux lieux symptomatiques. Le CSAPA Horizons donc, qui accueille des mères toxicomanes et leurs jeunes enfants autour de trois pôles (ambulatoire, hébergement thérapeutique mère-enfant, petite enfance). L’auteure y observe une équipe pluridisciplinaire –psychologues, psychiatres, éducateurs spécialisés, assistants sociaux, infirmiers – qui travaille d’abord à construire un lien sécurisant, par l’accueil sans jugement, la continuité et la souplesse. Le séjour thérapeutique, souvent perçu de l’extérieur comme des vacances, se caractérise par un travail intensif de reconstruction : activités partagées, organisation collective, réappropriation du corps à travers des soins jusqu’alors étrangers à ces femmes.
Marmottan, de son côté, apparaît comme un lieu matriciel de l’addictologie française. Née en 1971 sous l’impulsion de Claude Olievenstein, horrifié par les pratiques asilaires de l’époque (camisoles, enfermement, mépris), l’institution s’est construite sur un principe fondateur : c’est la relation qui soigne. L’accueil y est anonyme, gratuit, sans blouse blanche, sans assignation d’un statut de malade. On répond à une demande. L’équipe, composite et plurielle (médecins, accueillants, parfois anciens usagers, ostéopathes, musiciens, etc.), fonctionne comme un appareil psychique collectif au service du patient.
Ce que Pauline Aubry découvre au fil de son immersion en « addicto », c’est que l’assuétude ne se soigne pas par l’arrêt brutal du produit, mais bien par la reconstruction patiente d’un lien à soi, aux autres, au corps, au temps présent. Promettre l’abstinence pour toujours mène souvent à l’échec ; l’enjeu est de tenir aujourd’hui, en étant le mieux accompagné possible. En plus de ses assises théoriques (l’addictologie, les effets physiologiques, les produits, le milieu asilaire, etc.), Plongée en addicto réussit le tour de force de rendre cette matière complexe accessible, en prise directe avec les personnes qui tentent de s’en relever.
R.P.

Plongée en addicto, Pauline Aubry – Steinkis, 19 février 2026, 144 pages
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L’Athlète incomplet : Frank Capra fait ses classes
« Le film porte en lui les traces d’une époque trouble. L’ouverture dans les tranchées convoque le traumatisme de la Grande Guerre sur le mode parodique, et tout le récit oscille entre ordre et désordre, entre la salle de spectacle où une foule avinée réclame ses freaks et le jardin paisible de Mary Brown, îlot préservé du chaos ambiant. La Prohibition et ses trafics, le proxénétisme en filigrane, la méfiance des Américains envers ces « marraines de guerre » dont le nom même était devenu synonyme d’arnaque sentimentale : L’Athlète incomplet restitue une Amérique des années vingt avec une acuité que son habillage comique ne trompe pas tout à fait. »
Premier long métrage solo de Frank Capra, L’Athlète incomplet (The Strong Man en version originale) ressort en combo Blu-ray/DVD chez Elephant Films. L’occasion de redécouvrir cette comédie burlesque de 1926 portée par Harry Langdon, un comédien aussi fascinant que clivant. Ce dernier campe un ancien combattant belge qui débarque en Amérique pour retrouver sa correspondante de guerre. Un film qui en dit plus long qu’il n’y paraît.
L’histoire tient en quelques mots : Paul Bergot, soldat belge égaré dans la Grande Guerre, tombe amoureux par lettres interposées d’une certaine Mary Brown, une Américaine dont il n’a qu’une photo. La guerre terminée, il débarque aux États-Unis et part à sa recherche, quitte à interroger chaque femme qu’il croise. Cette quête naïve et obstinée va l’entraîner dans une succession de milieux disparates – les halls bondés d’Ellis Island, un hôtel new-yorkais interlope, une bourgade sous l’emprise des bootleggers – jusqu’à un final tonitruant où le maladroit Paul se retrouve malgré lui à rétablir l’ordre.
Le scénario a des allures de patchwork assumé, passant du champ de bataille au western, du monde du cirque à l’église de province. Mais cette discontinuité n’est pas si innocente : Frank Capra fait traverser à son personnage des communautés hermétiques les unes aux autres, et c’est précisément la gaffe (la maladresse involontaire, le geste de trop) qui produit du lien social là où rien n’existait. Paul Bergot devient ainsi, par accident et par ironie, cet « homme fort » annoncé dès le titre.
Le film porte en lui les traces d’une époque trouble. L’ouverture dans les tranchées convoque le traumatisme de la Grande Guerre sur le mode parodique, et tout le récit oscille entre ordre et désordre, entre la salle de spectacle où une foule avinée réclame ses freaks et le jardin paisible de Mary Brown, îlot préservé du chaos ambiant. La Prohibition et ses trafics, le proxénétisme en filigrane, la méfiance des Américains envers ces « marraines de guerre » dont le nom même était devenu synonyme d’arnaque sentimentale : L’Athlète incomplet restitue une Amérique des années vingt avec une acuité que son habillage comique ne trompe pas tout à fait.
La figure de Harry Langdon divise – et c’est là que les avis se séparent franchement. Sa gueule blanche de clown, son air d’ahuri perpétuellement dépassé par les événements, sa parenté visuelle avec Chaplin et Stan Laurel ont fait de lui, au moment de la sortie, « le quatrième génie comique » selon la presse de l’époque. Certaines séquences confirment ce statut : la scène du bus où il se badigeonne de fromage en croyant utiliser du baume, la rencontre émouvante et délicatement découpée avec Mary – aveugle, ce que Paul ignore – ou encore le vertigineux final où la caméra, peu mobile jusque-là, s’envole avec lui au-dessus du vide. D’autres moments, en revanche, pèchent par excès : les hébétudes à répétition s’étirent, le rythme s’alanguit, et l’on finit par se demander si la gêne ressentie était vraiment l’effet recherché.
Frank Capra, lui, prouve déjà l’étendue de ses ressources. Son sens du cadre, la vitalité de certains passages, la tendresse avec laquelle il filme la rencontre entre les deux correspondants révèlent un metteur en scène qui ne se contente pas d’enregistrer les pitreries de sa star. Les scènes à Ellis Island et à New York résonnent d’ailleurs avec sa propre histoire d’immigré, lui qui connaissait de l’intérieur ce sentiment d’être perdu dans un pays qui ne vous attend pas.
L’Athlète incomplet n’est pas un chef-d’œuvre sans aspérités, mais c’est un film qui mérite mieux que l’oubli dans lequel il a longtemps végété. Il constitue à la fois un document précieux sur l’Amérique de l’entre-deux-guerres et un témoignage de « naissance » pour deux carrières qui allaient marquer durablement l’histoire du cinéma.
Les bonus de cette excellente édition (image stable, sans scorie ni papillonnage) apportent un éclairage utile sur les coulisses du tournage : la relation de travail entre Capra et Langdon y est détaillée, ce dernier étant alors présenté comme une star mondiale du burlesque aux côtés de Keaton et Chaplin. On y évoque également l’absence apparente de scénario formalisé – confirmée par Priscilla Bonner, l’actrice incarnant Mary Brown –, ainsi que les aspérités sociales du film, Prohibition et proxénétisme en tête, que le regard contemporain aurait tort de minimiser.
Jonathan Fanara

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Presidio : sur les routes de l’abîme américain
« Le Sud des États-Unis y est plus qu’un décor : le Texas devient un personnage à part entière. Des villes où tombent des poussières de coton comme une neige sale, des plaines arides traversées par des routes infinies, une lumière sèche qui semble user les êtres autant que les paysages. On pense à ces récits américains où la géographie façonne les consciences, où l’horizon semble promettre autant qu’il condamne. »
Dans les plaines brûlées du Texas, deux frères et une adolescente cabossée par la vie se retrouvent embarqués dans une cavale qui n’a rien d’un simple polar. Adapté du roman de Randy Kennedy, Presidio explore, sous les apparences d’un road trip criminel, les fêlures d’un pays bâti sur le mouvement, l’appropriation et la fuite en avant. Une bande dessinée brève mais habitée.
Troy Falconer n’est pas un marginal par accident. Il a fait de l’errance un système, du vol une méthode, de l’effacement une philosophie. Il vit d’expédients, se sert dans les motels, fouille les valises, emprunte les voitures stationnées devant les chambres. Rien ne lui appartient, et c’est précisément ainsi qu’il entend vivre : ne laisser aucune trace, ne s’attacher à aucun objet, disparaître avant d’être reconnu. Dès qu’il estime avoir conservé trop longtemps une chose, il la change. Il a disséminé à travers le Texas des plaques d’immatriculation prêtes à l’emploi, comme d’autres enterrent des réserves en prévision d’une hypothétique apocalypse.
Ce nomadisme méthodique n’est pas sans vision du monde adjacente. Il l’exprime clairement : Troy se pense en héritier d’une Amérique pionnière. Il évoque les Comanches qui vivaient de ce qu’ils trouvaient, les premiers colons lancés vers l’Ouest, toujours en mouvement, prêts à s’emparer de ce qui se présentait à eux. À ses yeux, prendre n’est pas forcément synonyme de voler : c’est perpétuer, pudiquement, un geste fondateur. Le pays s’est construit ainsi, alors pourquoi pas lui ?
Face à cette trajectoire sans attaches, son frère va opposer une autre forme de précarité. Il vit au pied d’une tour dont il a la charge, dans une cabane étriquée, existence étrangement statique pour un homme que la vie a dépossédé de tout. Sa femme l’a quitté en emportant la quasi-totalité de ses avoirs. Quand les deux frangins se retrouvent, ce n’est ni par nostalgie ni par fraternité sentimentale : c’est dans l’espoir de récupérer ce qu’il reste, de réparer l’injustice par des moyens détournés.
Mais Presidio ne serait pas si dense réduit à un duo masculin en cavale. Une troisième présence déplace les lignes de lecture : Martha. Adolescente issue d’une communauté mennonite, elle porte en elle une histoire bien plus conséquente que son jeune âge. Victime d’une agression par le passé, elle a vu son père être incarcéré – non pour ledit crime, mais pour s’être vengé de l’agresseur. Après sa détention, une « tante » l’a recueillie ; elle n’y a jamais trouvé sa place. Lorsque les frères volent le véhicule de cette tante peu avenante, Martha refuse d’en descendre. Elle ne réclame rien d’autre qu’un trajet vers une gare routière, un moyen de rejoindre son père.
À partir de là, les volontés divergent et, par moments, s’entrechoquent. Le frère de Troy désapprouve le mode de vie itinérant et délictueux de son cadet. Martha, elle, n’a que faire des discours sur la conquête de l’Ouest : elle veut retrouver son père, point. Quant à Troy, bien que cynique, il endosse une responsabilité contrainte, sommé d’assumer un rôle qu’il n’a jamais souhaité : celui d’adulte face à une adolescente blessée.
Malgré un format relativement court, Presidio se révèle étonnamment dense. Les protagonistes sont solidement campés, les enjeux clairs, parfois abrupts, toujours concrets. Le Sud des États-Unis y est plus qu’un décor : le Texas devient un personnage à part entière. Des villes où tombent des poussières de coton comme une neige sale, des plaines arides traversées par des routes infinies, une lumière sèche qui semble user les êtres autant que les paysages. On pense à ces récits américains où la géographie façonne les consciences, où l’horizon semble promettre autant qu’il condamne.
Le sens du dialogue constitue l’une des forces de l’album. Les échanges entre les deux frères, souvent teintés d’ironie, laissent affleurer rancœurs et tendresse intériorisée. Rien de trop démonstratif, mais une tension continue, nourrie par des visions du monde irréconciliables. Graphiquement, l’ensemble se montre parfois inégal, mais globalement convaincant. Le découpage varie. Certaines planches captent avec justesse la solitude des grands espaces ; d’autres privilégient la proximité des visages, et donc des affects.
Dense, tendue, sans gras inutile, l’œuvre de Simon Treins et Guiu Vilanova réussit à dépasser le simple récit de cavale. Elle se tapisse de quelque chose de plus trouble : l’écart entre le rêve américain tel qu’on le raconte et la réalité, âpre, de ceux qui tentent encore d’y croire… ou de s’en servir pour justifier leurs dérives.
Jonathan Fanara

Presidio, Simon Treins et Guiu Vilanova – Delcourt, 19 février 2026, 64 pages
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Zoe Barnes, l’agent révélateur de Frank Underwood

Capture d’écran Tout commence par un pacte secret : le membre du Congrès Frank Underwood, coordinateur de la majorité présidentielle, apporte à la journaliste Zoe Barnes de quoi faire tourner les rotatives du Washington Herald. En contrepartie, la jeune femme l’aide à porter sur la place publique les sujets escomptés. Une relation gagnant-gagnant. Jusqu’à ce que le député démocrate n’en décide autrement.
House of Cards s’articule autour d’un couple, les Underwood. Deux êtres de pouvoir et d’influence qui ont troqué l’amour romantique contre une stratégie de conquête. Claire dirige une ONG. Frank est le Représentant de la Caroline du Sud au Congrès. Leurs intérêts convergent toujours et se croisent parfois.
Le spectateur comprend rapidement que les écarts de conduite sont tolérés dans le couple. Frank et Claire ont scellé un contrat implicite : coucher ailleurs est permis tant que cela nourrit leur ascension mutuelle. La chair est subordonnée à la carrière. Et c’est précisément ici que surgit Zoe Barnes.
Dans ce qui s’apparente d’abord à un échange de bons procédés, la journaliste va se rapprocher du député Underwood. Elle est jeune, brillante, pressée d’exister dans un monde médiatique dont les échelons se gravissent avec peine. Elle veut des scoops, de la visibilité, une accélération de carrière. Frank lui offre l’accès aux couloirs feutrés et aux secrets encore tièdes du pouvoir. Mais toutes ses confidences sont patiemment calculées.
Car si Zoe croit probablement maîtriser le jeu – absorber l’information, publier vite, se rendre indispensable –, elle se fourvoie peu à peu dans une relation transactionnelle asymétrique. Frank n’offre que le strict nécessaire. Et toujours dans son propre intérêt. Il manipule Zoe pour qu’elle mette en musique les manœuvres qu’il a imaginées.
Les articles du Washington Herald font trembler le Congrès. Ils orientent l’opinion publique. Ici, c’est un projet de réforme scolaire qui est attaqué ; là, c’est un ministre qui est jeté en pâture. Frank sème des rumeurs et récolte aussitôt leurs fruits politiques. Mieux, Zoe Barnes commence à apparaître à la télévision et à s’émanciper de sa rédaction. Entre Prométhée et Machiavel, le coordinateur de la majorité présidentielle s’est trouvé un marchepied avec lequel il peut joindre l’utile à l’agréable.
C’est un circuit fermé où chacun devient l’outil de l’autre. Mais il est évident que Frank est le seul à en détenir le schéma complet. Zoe ignore encore à quel point elle se compromet et, quand elle en prend enfin conscience, les dés sont déjà jetés. Leur relation n’a été qu’un alliage toxique de plaisir et d’intérêt. Le sexe a servi de lubrifiant à la politique. Frank prend ce qu’il faut, quand il le faut, puis passe à l’étape suivante.
La tragédie arrive finalement de manière glaçante. Zoe nous a révélé, malgré elle, l’appétit insatiable de Frank Underwood, capable de mentir aux électeurs, de manipuler ses collègues, de détruire des vies. Une fois devenue trop curieuse et indépendante, quand elle menace de mettre à mal l’architecture patiemment construite, Frank tranche. Il ne la quitte pas. Il l’efface.
La jeune journaliste est une victime collatérale du cynisme underwoodien. Elle en constitue aussi le miroir grossissant. Agent révélateur, elle l’aura été doublement : en colportant les récits imaginés par le député démocrate et en montrant aux spectateurs jusqu’où ce dernier est prêt à aller pour le pouvoir. Chez les Underwood, l’autre n’existe qu’en fonction de son rendement. Les êtres humains sont des ressources temporaires. Le député Peter Russo peut en témoigner : il a dû trahir ses électeurs en acceptant la fermeture des chantiers navals, puis s’est inexorablement abîmé en côtoyant d’un peu trop près Frank.
Zoe Barnes n’est pas un accident de parcours. Elle est le symptôme d’un système où la réussite exige l’anesthésie morale. House of Cards fait dire à Frank Underwood que « la démocratie, c’est tellement surfait ». Un homme qui ne se présente pas au suffrage peut devenir, à force de manœuvres, vice-président de la première puissance mondiale (en attendant plus). Faussement affable mais réellement impitoyable, il sait toujours sur quelle ficelle tirer pour parvenir à ses fins. Quelle rencontre le dévoile plus clairement que celle avec Zoe ?
L.B.
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The Painted Crime : solitude et faux-semblants à l’ombre du film noir
« L’usine à rêves s’est muée en fabrique du mensonge, à la manière de Sunset Boulevard (1950, toujours Billy Wilder), où les projecteurs masquent avec peine les cadavres. Les fausses pistes s’accumulent, Graham passe d’un cambriolage à un lynchage, mais il ne se doute pas encore des raisons pour lesquelles Clark Brown, ce musicien fauché reconverti en chauffeur, a disparu. »
Sous des airs de polar noir classique, The Painted Crime déploie une mécanique plus intime qu’il n’y paraît : celle d’un homme seul, enfermé dans son passé et dans l’alcool, dont la dernière enquête en date constitue moins un jeu de pistes qu’un long tête-à-tête avec sa conscience.
Une voix, omniprésente, guide tout. Elle commente les affects, relie les événements entre eux, explique les tenants et aboutissants de l’enquête. Peter Graham, le protagoniste et antihéros de The Painted Crime, en est le dépositaire exclusif. « J’avais soif, très soif. Comme une envie d’autodestruction pour échapper à l’horrible bourdonnement de ce monde grouillant », confie-t-il d’entrée, attestant à la fois d’une accoutumance à l’alcool et d’un regard désabusé sur le genre humain, dont il a pu mesurer tous les travers à la faveur de son travail de détective privé. Nous sommes en terrain connu : celui du film noir classique, où la parole intérieure remplace la lumière extérieure. Le véreux Walter Neff opérait en voix-off rétrospective dans Assurance sur la mort (1944, Billy Wilder) ; le solitaire Peter Graham procède ici par flashbacks et énonciations immédiates.
Cette narration, toutefois, se fait parfois trop insistante. Elle sur-explicite, balise, appuie là où l’image ou le dialogue suffiraient. Le commentaire devient démonstratif, comme s’il craignait de laisser le lecteur seul face aux zones grises. Ce trop-plein de mots, cette loquacité un peu directive forme sur la durée une vulnérabilité conceptuelle. Mais elle aide aussi à trahir la solitude du personnage. Personne à qui parler, alors il parle trop. À lui-même. À nous. Le procédé, s’il affaiblit parfois la suggestion, renforce la dimension mélancolique de l’album : cet homme n’existe vraiment que lorsqu’il raconte.
S’il n’est pas faux d’évoquer à son endroit un désert affectif – l’ancien soldat est peu entouré et a vu son ex-fiancée se lier à un autre –, une personne fait cependant exception : Jonathan. L’ami unique, le seul lien qui ne soit ni transaction, ni soupçon. « Jonathan “l’aigle” Lewis était un homme bourru au cœur tendre comme un caramel mou », peut-on lire avec une certaine tendresse. Cette amitié-là est d’autant plus précieuse que les deux hommes collaborent pour tirer au clair la disparition de Clark Brown – un musicien noir à qui Graham doit remettre une trompette, promesse faite à un homme mourant sur le champ de bataille.
Très vite, l’enquête met au jour un système de domination où l’argent, le sexe et le pouvoir se confondent. « Être confronté à des trahisons et des crimes ne donne pas envie de croire en l’être humain », lâchait déjà, en début d’album, le narrateur. Désormais, pis, ce sont la mafia, Hollywood, les scandales sexuels, les mensonges et les assassinats dont il est question. L’usine à rêves s’est muée en fabrique du mensonge, à la manière de Sunset Boulevard (1950, toujours Billy Wilder), où les projecteurs masquent avec peine les cadavres. Les fausses pistes s’accumulent, Graham passe d’un cambriolage à un lynchage, mais il ne se doute pas encore des raisons pour lesquelles Clark Brown, ce musicien fauché reconverti en chauffeur, a disparu.
Malgré une couverture sur laquelle semble être plaquée une affiche de cinéma, le récit ne se contente pas de rejouer les codes du genre. Il les déplace. Il introduit des éléments audacieux qui auraient été impensables dans le Hollywood des années 40 et 50. Le couple interracial, notamment, s’inscrit à contre-courant d’un imaginaire cinématographique longtemps aveugle ou lâche sur ces questions. Cette relation n’est pas épinglée, elle existe, simplement, dans toute sa subversion implicite. De la même manière, les commentaires rendus cyniques sur la valeur de la vie d’un Noir participent d’une déconstruction.
Sans révéler les rouages ultimes de l’intrigue, il nous faut mentionner que le récit repose sur un jeu de dupes où les rôles ne sont jamais aussi simples qu’ils en ont l’air. Les motivations intimes, notamment celles de Clark et de sa compagne, dessinent un horizon moral plus ambigu que prévu, loin de tout manichéisme. Là encore, The Painted Crime reste fidèle à l’esprit du noir : personne n’est tout à fait innocent. Et, cœur même du protagoniste, certains sont plus seuls que d’autres.
Un peu scolaire, Stefano Martino n’en est pas moins intéressant. L’auteur nous parle d’hommes fatigués, de sociétés rétrogrades, de manœuvres délictueuses. Il le fait à double ou triple fond, dans un superbe noir et blanc très en phase avec ses modèles hollywoodiens. Le résultat est généreux ; il déborde de nostalgie cinématographique et surmonte sans peine ses quelques faiblesses.
Jonathan Fanara

The Painted Crime, Stefano Martino – Glénat, 11 février 2026, 88 pages
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Manuel de management décomplexé : comment exploiter au mieux la force usinière
« Tous ces points peuvent être facilités par un choix judicieux d’implantation : il s’agit d’opter pour un régime coopérant mais peu regardant sur le droit du travail, si possible autoritaire et doté d’infrastructures stables, où la culture patriarcale et la réserve de main-d’œuvre font loi. Sur place, il faut veiller à limiter les discussions entre ouvriers, à dualiser les troupes, à prévenir les revendications syndicales, voire à organiser toute une vie autour de l’usine, de manière à disposer des uns et des autres à satiété. »
Sous la forme d’un faux manuel adressé aux dirigeants d’entreprises, ce Manuel de management décomplexé (La Découverte/Zones) effeuille avec précision les rouages du capitalisme mondialisé. Derrière l’ironie d’une telle démarche, on trouve une enquête documentée qui révèle comment produire l’obéissance, organiser la fragmentation des travailleurs et, lorsque tout échoue, écraser la rébellion.
Anthony Galluzzo choisit la seconde personne du pluriel, apostrophe le patron, parle le même langage que le donneur d’ordres et déroule, chapitre après chapitre, les méthodes d’un pouvoir industriel ne tendant que vers un profit maximisé. Sous couvert de conseils stratégiques, l’auteur expose patiemment la grammaire actuelle de la domination au travail. Le projet ne souffre aucune ambiguïté. Il s’agit de décomposer le management. Non pas l’art anodin d’organiser des équipes, mais plutôt l’ensemble des dispositifs qui rendent possible l’extraction de valeur à l’échelle mondiale. On avance alors par mécanismes précis, exemples situés, avec des références sociologiques utiles. On croise Michael Burawoy et Stuart Hall, on plonge au cœur d’enquêtes de terrain en Asie ou dans les Caraïbes, on se penche sur des statistiques de l’inspection du travail, des scandales médiatiques ou encore des procès retentissants. Et le tout forme un ensemble glaçant, prêt à l’emploi.
La production de la vulnérabilité
Au fondement du système, il y a l’élargissement soudain du réservoir mondial de main-d’œuvre, à la fin du XXe siècle. L’intégration de la Chine, de l’Inde et de l’ex-bloc soviétique au marché mondial a doublé, en quelques années, la force de travail disponible. Cette mutation a présidé au déplacement du rapport de force en faveur du capital. La mobilité des capitaux contraste en effet avec l’immobilité relative des travailleurs. Les firmes arbitrent, délocalisent quand elles le souhaitent, fragmentent au besoin les chaînes de production. La menace de la concurrence internationale aide à instaurer un ordre disciplinaire permanent.
Ce, d’autant plus que la financiarisation accentue encore la pression. L’entreprise n’est plus seulement tenue à l’équilibre comptable : elle doit créer de la valeur pour ses actionnaires. Les coûts tiennent lieu de variables d’ajustement, les délais se raccourcissent, les marges des sous-traitants s’érodent. Au sommet : la marque, la conception, le marketing ; à la base, une cascade de fournisseurs pris à la gorge. La sous-traitance se mue alors en un principe d’organisation. Elle permet d’externaliser la production, mais aussi les risques, les accidents… et les illégalités.
Diviser pour mieux régner
Anthony Galluzzo insiste sur un point essentiel, et largement impensé : la domination se nourrit de divisions préexistantes qu’elle active et réorganise. Il en va notamment ainsi pour la division sexuée du travail. Les femmes se voient concentrées dans les tâches répétitives, précaires et mal rémunérées, pendant que les postes d’encadrement demeurent majoritairement masculins. À cette hiérarchie s’ajoutent des pratiques de harcèlement et de favoritisme qui fragmentent les collectifs et installent une concurrence sur le terrain. La domination patriarcale est un auxiliaire de la discipline productive.
La division raciale ensuite, comprise au sens large. Héritée des structures coloniales ou produite par des segmentations ethniques, religieuses ou régionales (voire les trois à la fois, comme avec les Ouïghours en Chine), elle assigne des groupes à des positions déterminées dans la hiérarchie du travail. L’exemple de Trinité-et-Tobago, les politiques migratoires américaines de la fin du XIXe siècle ou encore les rivalités entre travailleurs en Malaisie ou aux États-Unis : partout, la mise en concurrence des groupes exacerbe le ressentiment et entrave la solidarité.
Tous ces points peuvent être facilités par un choix judicieux d’implantation : il s’agit d’opter pour un régime coopérant mais peu regardant sur le droit du travail, si possible autoritaire et doté d’infrastructures stables, où la culture patriarcale et la réserve de main-d’œuvre font loi. Sur place, il faut veiller à limiter les discussions entre ouvriers, à dualiser les troupes, à prévenir les revendications syndicales, voire à organiser toute une vie autour de l’usine, de manière à disposer des uns et des autres à satiété.
Consentir plutôt que contraindre
Le contrôle ne saurait toutefois reposer sur la seule peur. Une large part de l’ouvrage explore la « fabrication du consentement ». Il s’agit de gouverner « de la main gauche » : transformer l’ordre imposé en ordre intériorisé.
Le travail en équipe, la rhétorique familialiste, la proximité affichée des managers, les dispositifs participatifs produisent une autonomie sans pouvoir. Les objectifs restent fixés en amont, mais les salariés sont invités à se les approprier. Les micro-concessions, les attentions personnelles, la culture d’entreprise finissent par former un ciment purement symbolique. L’ouvrier, exécutant de fait, se pense « citoyen industriel » par apparence, intégré à une communauté aussi fictive qu’un village Potemkine.
Les instances de médiation internes – comités divers, procédures prud’hommales d’entreprise – contribuent facticement à cette intégration. Elles fragmentent la contestation et doublent le syndicat d’une voie d’expression parallèle, plus contrôlable. Ménager une parenthèse de quinze minutes pour expédier quelques problèmes mineurs constituera pour le dirigeant avisé une soupape salutaire, à bien des égards.
La responsabilité sociale, un voile corporate
Il est aussi question, plus loin, de la responsabilité sociale des entreprises. À la suite des scandales des années 1990 – travail des enfants, conditions indignes chez certains sous-traitants –, les grandes marques ont élaboré des codes de conduite, multiplié les audits, investi des initiatives multipartites. Le discours moral s’est institutionnalisé.
L’auteur en montre l’extrême ambivalence. Ces dispositifs protègent la réputation des marques, éloignent la menace d’une régulation étatique, mettent en scène l’autorégulation. Les audits, souvent confiés à des cabinets privés, donnent une apparence d’objectivité. Les initiatives multipartites affichent une gouvernance inclusive, tout en étant largement financées par les entreprises qu’elles sont censées contrôler.
Pendant ce temps, la pression économique demeure : délais raccourcis, prix compressés, pénalités, changements de dernière minute. Le sous-traitant, pris entre les exigences commerciales et les codes éthiques, rogne sur les conditions de travail. Le scandale, lorsqu’il éclate, est routinisé : expression d’émotion, déni plausible, annonce de nouvelles enquêtes, promesse de réformes. L’incident est présenté comme une anomalie, jamais comme le symptôme d’un système aveugle à ses propres défaillances.
La philanthropie parachève le dispositif. En finançant des programmes éducatifs ou sanitaires dans les pays producteurs, l’entreprise déplace sciemment le problème : ce n’est plus l’exploitation qui est en cause, mais le déficit de développement local. Et l’entreprise y apporte une solution clé en main.
Écraser la rébellion
Lorsque, malgré tout, un syndicat émerge, le ton change. D’abord, il faut contenir juridiquement : obstacles bureaucratiques à la création d’organisations représentatives des travailleurs, référendums contraignants, délais procéduraux, limitation du droit de grève. L’État apparaît ici comme un partenaire décisif, par inaction ou par restriction active.
Ensuite, on peut professionnaliser l’anti-syndicalisme : cabinets spécialisés, formations des cadres, repérage des meneurs, constitution de dossiers disciplinaires. La guerre est psychologique. Mutations punitives, placardisation, affectation aux tâches les plus pénibles : l’objectif consiste à épuiser l’adversaire.
Dans certains contextes, la violence devient même physique. Le livre évoque des cas latino-américains où des syndicalistes ont été menacés, enlevés, assassinés, parfois dans un environnement de connivence trouble entre entreprises, sociétés locales et groupes paramilitaires. L’affaire Coca-Cola/Sinaltrainal en Colombie révèle beaucoup de ces dérives : restructurations, précarisation, syndicats maison, violences ciblées, procès internationaux…
La grève, enfin, est envisagée comme un moment critique. Elle peut souder un collectif, produire une mémoire apte à nourrir les résistances futures. Mais elle peut aussi être retournée : identifier les leaders, accentuer les divisions entre grévistes et non-grévistes, criminaliser les meneurs, bref mener une énième guerre d’usure. Dans ce cas, l’entrepreneur peut continuer la production, déployer une propagande, laisser le temps et la fatigue éroder le mouvement.
Un manuel pour comprendre
Ce Manuel de management décomplexé consiste en un dispositif d’énonciation : en parlant comme le pouvoir, il le met à nu. Le lecteur, placé du côté du dirigeant fictif, éprouve la cohérence glacée d’un système qui relie logistique mondiale, gestion des ressources humaines, droit du travail, communication et, à l’extrême, coercition armée.
Le management apparaît comme une « technologie » politique globale, articulant fragmentation sociale, production du consentement, externalisation des risques et neutralisation de la contestation. À rebours des discours enchantés sur l’entreprise responsable, Anthony Galluzzo rappelle que la gouvernance privée ne remplace pas la régulation publique : elle procède surtout en la contournant.
Jonathan Fanara

Manuel de management décomplexé, Anthony Galluzzo –
La Découverte/Zones, 12 février 2026, 272 pages
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Le Prix : au grenier des illusions
« Le Prix n’est cependant pas un récit sur l’argent : c’est un travail autour de la mémoire. Très vite, la discussion quitte les meubles pour s’enfoncer dans la chair vive des rancœurs. Victor reproche à Walter de l’avoir abandonné seul avec un père brisé ; Walter accuse Victor de s’être fabriqué un rôle de martyr, d’avoir choisi l’échec par confort, ou pour mieux condamner sa propre réussite. »
Publié chez Robert Laffont, Le Prix d’Arthur Miller se tapisse de la poussière parfois amère des souvenirs. Deux frères séparés par leurs choix dialoguent entre regrets et justifications, avec en toile de fond cette question lancinante que seuls les plus grands dramaturges parviennent à formuler : que valent réellement nos décisions ?
Dans le théâtre d’Arthur Miller, les drames ne naissent pas d’événements spectaculaires mais souvent de décisions minuscules, répétées jour après jour, jusqu’à se muer en fatalité. Le Prix en est peut-être l’exemple le plus cruel. Son intrigue se joue dans un grenier new-yorkais promis à la démolition, rempli de meubles imposants, de bibelots surannés et d’odeurs d’un autre siècle. On y pénètre comme dans une chambre mortuaire, à ceci près que ce sont des choix existentiels que l’on s’apprête à autopsier.
Victor Franz y arrive le premier. Policier fatigué, « près de quarante-cinq ans », bientôt à la retraite, lesté d’une vie qu’il n’a jamais vraiment choisie. Il touche un phonographe, une harpe, un ancien matériel d’escrime, comme pour s’assurer que tout cela a bien existé. Ces objets, auxquels le récit va attribuer une valeur symbolique, ont appartenu à son père, un homme ruiné, marqué par une chute qui a brisé deux destins. À Victor, elle a coûté une carrière scientifique et la promesse d’un autre avenir. Son frère Walter, en revanche, est devenu un chirurgien riche et lointain.
Esther, la femme de Victor, entre dans ce mausolée domestique avec une certaine résignation. Tout la ramène à sa condition. Leur appartement ? « C’est usé, vieillot, sans goût. » C’est comme si elle payait le prix de la sécurité offerte par Victor par une vie qu’elle juge médiocre et sans éclat. La venue de Gregory Solomon, marchand de meubles presque nonagénaire, introduit alors une dimension faussement prosaïque : combien vaut tout cela ? Combien vaut une vie rangée dans des commodes en chêne et des fauteuils à oreilles ?
L’offre tombe : onze cents dollars pour l’ensemble. Une somme dérisoire au regard du poids affectif du lieu. Et c’est à ce moment précis, juste avant que l’affaire ne soit soldée, que Walter surgit. Il arrive auréolé de sa réussite, mais aussi de sa récente dépression nerveuse. Il a une solution : un don surévalué, des montages fiscaux qui lui vaudraient une déduction de douze mille dollars, à partager en deux. L’abstraction financière contre le liquide immédiat – mais chiche – de Solomon. Il propose même un emploi à Victor, comme s’il leur offrait une réécriture tardive de l’histoire.
Le Prix n’est cependant pas un récit sur l’argent : c’est un travail autour de la mémoire. Très vite, la discussion quitte les meubles pour s’enfoncer dans la chair vive des rancœurs. Victor reproche à Walter de l’avoir abandonné seul avec un père brisé ; Walter accuse Victor de s’être fabriqué un rôle de martyr, d’avoir choisi l’échec par confort, ou pour mieux condamner sa propre réussite. Et puis vient la révélation, l’une de celles dont Arthur Miller a le secret : leur père n’était peut-être pas si désargenté qu’on le croyait. Il avait caché quatre mille dollars pendant que Victor se privait, mangeait des restes, enterrait ses ambitions. La harpe, posée là depuis toujours, valait à elle seule le prix du diplôme sacrifié.
Tout vacille alors pour Victor. Le sacrifice n’était probablement qu’une illusion, la loyauté un aveuglement, l’amour une construction destinée à rendre supportable une vie gâchée. Esther ne peut qu’appréhender leur mariage comme une farce tragique, bâtie sur un mensonge originel. « Ce n’est pas étonnant que tu aies tout raté. Tu n’as pas cru un seul mot de tout ce que tu as raconté pendant des années ! Nous avons passé notre existence à mentir ; au fond de l’égout, jour après jour… pour protéger un misérable combinard ! Quoi d’étonnant à ce que tout cela m’ait semblé un rêve ? C’en était un ; un fichu cauchemar ! »
Walter, lui, confesse, dans un moment de lucidité : « Ça arrive petit à petit ; on commence par vouloir être le premier partout et il n’y a pas de doute, il y faut une sorte de fanatisme. Il y a tant à apprendre et si peu de temps pour le faire ; on finit par éliminer tout ce qui se met en travers de notre chemin ; même les gens. » Cela explique son départ. Mais il ne ménage pas non plus son frère : « Tu t’inventes une vie de sacrifice, une vie de devoir ; mais ce qui n’a jamais existé ici ne peut être maintenu. Tu ne maintenais rien, tu niais ce que tu savais qu’ils étaient. Et tu te niais toi-même. Et c’est la seule chose qu’il y ait entre nous maintenant. Une illusion, Vic ; que je leur avais craché au visage et que toi, tu devais les soutenir contre moi ! »
Victor n’est ni un saint ni un imbécile ; Walter n’est ni un monstre ni un homme à qui tout sourit. Chacun a finalement payé le prix de ses choix : l’un en s’enfermant plus que de raison dans la fidélité, l’autre en se perdant peu à peu dans la réussite. La pièce se clôt sans véritable réconciliation, comme souvent chez Miller, parce qu’il n’y a pas de paix possible quand les souvenirs eux-mêmes sont en litige.
En revenant aujourd’hui dans les rayons des librairies françaises, Le Prix frappe par son actualité. À l’heure où l’on ne cesse de parler de rentabilité, d’optimisation et de patrimoine, Arthur Miller nous rappelle que la véritable évaluation se fait ailleurs, dans cette comptabilité invisible des renoncements personnels et des illusions collectives. On peut vendre un grenier, mais on ne solde jamais tout à fait son passé. Et c’est peut-être pour cela que ce texte, cette pièce, cinquante ans plus tard, continue de produire ses effets.
Jonathan Fanara

Le Prix, Arthur Miller – Robert Laffont, 12 février 2026, 224 pages
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OFF : démocratie émiettée
« Sous ses dehors de thriller d’anticipation, Off pose une question brutale : que reste-t-il de nos valeurs quand les structures s’effondrent ? L’album argue qu’en 2026, perdre le courant, c’est perdre l’eau, la santé, la logistique, l’information, et donc la possibilité même du collectif. »
Avec Off, Romain Renard, Olivier Tollet et Patrice Réglat-Vizzavona publient aux éditions Daniel Maghen un pavé d’anticipation sociale (344 pages) qui repose sur un black-out mondial. Les auteurs dissèquent, couche par couche, la manière dont une société moderne peut glisser vers la brutalité la plus primaire. Plus qu’un thriller politique ou une dystopie post-apocalyptique, Off est un entonnoir. Et nous sommes peut-être déjà dedans.
L’entonnoir s’ouvre large. Géraldine, jeune agricultrice, lutte contre une épidémie bovine dans la ferme familiale. Romain, son compagnon, n’est autre que le fils d’Anne Van Obel, vice-première ministre et ministre de la Défense, souffrant d’un cancer du poumon qu’elle cache à tous, et sur le point d’annoncer sa démission. Benoît, le frère d’Anne, policier, intervient sur une prise d’otages menée par Sébastien, un ancien ami. Au même moment, sa femme accouche. Puis survient l’élément perturbateur : une panne générale, irrémédiable, due à une tempête solaire.
À ce stade, le récit ressemble encore à une fresque chorale : une ferme, un ministère, une intervention policière, un bloc obstétrical. Des événements parallèles, certains déjà chargés d’angoisse. Mais on sent que quelque chose aspire l’ensemble vers un centre commun. C’est là que l’entonnoir commence à se resserrer.
Le goulot technologique : quand tout s’éteint
Plus d’électricité. Plus de téléphones. Plus de GPS. Plus de radios. Les hôpitaux sont en difficulté, les transports s’arrêtent, l’information disparaît presque totalement. On parle d’abord d’attaque coordonnée, de sabotage sur fond de tension internationale – la Russie, l’OTAN, la peur diffuse d’une guerre hybride.
Puis, un ingénieur, ancien professeur d’Anne, dispense une autre vérité : il s’agit d’une tempête solaire majeure, un choc magnétique planétaire, cousin contemporain de l’événement de Carrington. Un accident cosmique. Une peccadille à l’échelle de l’univers, mais un cataclysme pour nos infrastructures.
Le diagnostic est glaçant : il faudra des mois, peut-être des années, pour tout remettre en état de marche, et davantage encore pour réparer ce qui aura été brisé, concrètement et socialement. Car le monde, et plus spécifiquement la Belgique, se prépare à affronter l’imprévisible : des révoltes populaires, un effondrement économique, des radicalisations politiques.
Off cesse alors d’être un simple récit catastrophe. Il devient une étude clinique de la dépendance technologique. Sans courant, la modernité s’affirme en coquille vide. La nourriture manque. L’eau est rationnée. Les marchés s’écroulent. Ceux qui avaient placé leur argent en bourse perdent tout. Le confort disparaît. La peur prend sa place. L’entonnoir se resserre encore.
Le goulot social : chacun pour soi, puis contre tous
Très vite, toute solidarité s’éteint. Les banlieues s’embrasent. Les pillages se multiplient. Des maisons sont vidées méthodiquement. Certains s’organisent en bandes pour survivre, d’autres pour tirer profit de la situation. Dans des planches saisissantes, on voit des cités en ruine, des corps amaigris fouillant les détritus aux côtés des rats, pendant que d’autres vendent l’eau potable au litre. On pense à The Walking Dead, zombies en moins, humanité à nu.
Comment, en quelques jours, une démocratie peut-elle glisser à ce point vers une forme de féodalité urbaine ? Milices improvisées. Territoires barricadés. Méfiance généralisée. Le lien social s’effiloche jusqu’à rompre. Benoît, désormais veuf, est prêt à tout pour protéger sa fille nouveau-née ; Géraldine et sa famille rurale bâtissent un refuge ; Sébastien transforme le chaos en une opportunité : il force Benoît à braquer un fourgon sous la menace et accumule argent et lingots. L’entonnoir devient très étroit. On y respire mal.
Le goulot politique : quand les extrêmes entrent dans la brèche
Entretemps, le vide laissé par l’État vacillant s’est vu aussitôt comblé. Des groupuscules nationalistes dressent des barrages sur les routes. Certains proclament déjà leur sécession. Au Parlement, un leader populiste cite Mussolini sans détour. À la radio, média redevenu central, des voix radicales électrisent les foules, attisent la colère, désignent des boucs émissaires. La Belgique, décrite comme une « conférence diplomatique permanente », était fragile par nature. Et cela devient une faille abyssale.
Anne Van Obel, devenue Première ministre, tente de maintenir un semblant d’unité. Elle mise sur les symboles, implique la nouvelle Reine, multiplie les allocutions, organise des distributions de vivres. Mais le pouvoir est pris en étau : incapable de dire la vérité sur les délais de reconstruction, sommé d’agir sans moyens adéquats, attaqué de toutes parts et sans le moindre scrupule.
La foule finit par converger vers le cœur institutionnel du pays, dans une scène qui évoque frontalement l’assaut du Capitole – cette fois avec armes à feu et incendies massifs. Comme souvent dans les démocraties en crise, tout se joue dans la mise en récit : rumeurs, demi-vérités, propagande. La parole corrompue corrompt. Et pas seulement les plus corruptibles.
L’entonnoir est désormais à son point le plus serré.
Le fond de l’entonnoir : l’humain face au vide
Sous ses dehors de thriller d’anticipation, Off pose une question brutale : que reste-t-il de nos valeurs quand les structures s’effondrent ? L’album argue qu’en 2026, perdre le courant, c’est perdre l’eau, la santé, la logistique, l’information, et donc la possibilité même du collectif.
Graphiquement, Patrice Réglat-Vizzavona accompagne cette descente avec un réalisme tendu : visages creusés, regards hallucinés, décors urbains livrés à l’abandon, palettes sépia qui semblent déjà couvertes de cendres. Chaque changement de point de vue – ministre, policier, agricultrice, citoyen anonyme – agit comme une rotation autour d’un même gouffre.
On comprend alors la mécanique profonde mise en vignettes : ce n’est pas la tempête solaire qui détruit la société ; elle ne fait qu’ouvrir la trappe. Ce qui précipite la chute, ce sont nos réflexes archaïques : l’individualisme, la peur de l’autre, l’attrait pour les discours simplistes, la tentation autoritaire.
Off est un récit haletant, oui. Mais surtout un avertissement. Une chronique sociale déguisée en dystopie. Un livre-somme qui rappelle que la civilisation n’est pas un acquis : c’est un équilibre précaire, suspendu à des fils invisibles – électriques, politiques, humains. Une société apparemment stable peut, en quelques jours, basculer dans la déliquescence. Et il suffit parfois d’une étincelle – venue du soleil ? – pour nous montrer à quel point nous marchions déjà à tâtons au bord du vide.
Jonathan Fanara

Off, Romain Renard, Olivier Tollet et Patrice Réglat-Vizzavona –
Daniel Maghen, 4 février 2026, 344 pages
