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L’Élégance de la manipulation : dans le cambouis de l’influence
« L’être humain demeure structurellement perméable. Notre immaturité biologique à la naissance, notre dépendance radicale aux autres pour survivre, ont câblé en nous une sorte de réceptivité permanente, promise à quiconque peut atténuer notre souffrance ou combler nos manques. À quoi s’ajoute le fait que nos émotions précèdent systématiquement notre raison. En effet, la raison ne décide pas, elle ratifie, parfois elle embellit ce qui l’a devancée. Notre cerveau, paresseux par nature, préfère le raccourci à l’analyse. »
Le négociateur et spécialiste du mensonge Marwan Mery publie aux éditions Robert Laffont L’Élégance de la manipulation, un essai qui effeuille les techniques d’influence et ce qui nous rend particulièrement réceptifs à elles.
Marwan Mery décrit des mécanismes que l’on reconnaît presque instantanément. Oui, on a déjà modulé une demande en fonction de l’humeur perçue de son interlocuteur. Oui, on a déjà laissé une urgence fabriquée court-circuiter un jugement qu’on savait meilleur. Oui, on a rationalisé après coup une décision prise dans l’instant par l’amygdale, bien avant que le cortex préfrontal n’ait eu son mot à dire. L’Élégance de la manipulation ne révèle rien que l’expérience humaine ordinaire ne contienne déjà. Mais il nomme adéquatement les choses. Mieux, il les cartographie et les met en système.
Opérer une distinction entre l’influence noble et la manipulation sournoise constitue une fiction consolatrice. Les deux relèvent d’un même ordre : orienter les émotions ou les décisions d’autrui. Elles ne diffèrent que par le degré de responsabilité que leur auteur accepte d’endosser. Marwan Mery explique très bien à quel point la manipulation s’est insérée au cœur même de nos pratiques de vie : « Un nourrisson qui pleure parce qu’il a faim influence déjà son entourage. Un enfant qui fait semblant de dormir pour échapper à une punition manipule. Un collègue qui présente un projet avec enthousiasme influence son équipe. Un candidat qui omet un détail gênant de son parcours manipule son recruteur. »
Dès lors, la question n’est pas tant de savoir si l’on influence – c’est inévitable – mais bien comment, et avec quelle lucidité sur ce que l’on fait. Le livre s’emploie à en déconstruire tous les paramètres. Et il commence par là où ça peut faire mal : nos propres failles. L’être humain demeure structurellement perméable. Notre immaturité biologique à la naissance, notre dépendance radicale aux autres pour survivre, ont câblé en nous une sorte de réceptivité permanente, promise à quiconque peut atténuer notre souffrance ou combler nos manques. À quoi s’ajoute le fait que nos émotions précèdent systématiquement notre raison. En effet, la raison ne décide pas, elle ratifie, parfois elle embellit ce qui l’a devancée. Notre cerveau, paresseux par nature, préfère le raccourci à l’analyse.
« Daniel Kahneman, psychologue cognitif et prix Nobel d’économie, a distingué ce qu’il appelle deux « vitesses de la pensée ». Le Système 1 est rapide, intuitif et émotionnel. Il fonctionne en continu, sans effort conscient, reliant spontanément idées, images et émotions. Le Système 2, plus lent et analytique, mobilise des ressources mentales. Il intervient lorsque nous vérifions un calcul, remettons en question une intuition ou suspendons une décision évidente pour en examiner les conséquences. »
Une fois établi que nous sommes tous influençables, comment entre-t-on concrètement dans la structure mentale de quelqu’un ? L’auteur propose ici une grille en six items (moteur profond, vision du monde, croyances implicites, image de soi, appartenances, horizon) qui ressemble à un outil de praticien. Cela doit permettre de comprendre l’autre comme un système cohérent plutôt qu’un obstacle à contourner. La nuance est importante. Elle traverse d’ailleurs tout l’ouvrage : Marwan Mery est moins intéressé par la manipulation comme fin que par la persuasion comme forme d’intelligence relationnelle.
Ses exemples les plus saisissants ne sont pas ceux qu’on attendrait. Christophe Colomb en Jamaïque en 1504, prédisant une éclipse lunaire à des autochtones qui lui refusent des vivres, et transformant de ce fait une avance de connaissance en ascendant irrésistible. Elizabeth Holmes et Theranos illustrent, eux, la terrifiante efficacité du charisme sur la pensée analytique : des investisseurs aguerris ont injecté des centaines de millions de dollars dans un mirage sans vérification sérieuse, parce que le récit qu’on leur servait était beau, l’urgence réelle, et le Système 1 flatté. Le coup de tête de Zidane en finale de coupe du monde renvoie de son côté à un homme au sommet de son art qui, dans le moment peut-être le plus décisif de sa carrière, détruit ce pour quoi il a œuvré avec tant d’efforts, parce que l’amygdale a pris les commandes avant que la raison n’ait pu intervenir.
L’auteur aborde également les cas limites : le complotiste, le sectaire, la personne sous emprise… Ces phénomènes ne sont pas des anomalies ; ils s’indexent aux mêmes mécanismes ordinaires décrits, portés à leur point de saturation. Le complotisme s’arrime au besoin de réduire l’incertitude et de se sentir initié, choses que nous partageons tous. L’emprise sectaire est une capture progressive, par isolement et culpabilisation. S’en défaire prend des mois, parfois des années, parce qu’on ne détruit pas une identité sans proposer quelque chose de substantiel à sa place.
On citera enfin, en conclusion, ce passage, lui aussi très pertinent : « Vouloir percer chaque mystère à tout prix conduit à l’impatience, à l’aveuglement, parfois même à l’erreur. Apprendre à vivre avec une part d’inconnu ouvre au contraire la voie à une forme de solidité tranquille. Écouter sans adhérer, observer sans céder, décider sans se précipiter devient alors possible. L’influence existera toujours. Parce que nous sommes des êtres sociaux, nous ne pouvons ni l’abolir, ni nous en extraire. Mais nous pouvons réduire les prises qu’elle trouve sur nous. Non en érigeant des murs de convictions toujours plus hauts, mais en cultivant une vigilance humble, capable d’habiter l’incertitude sans la craindre. »
Jonathan Fanara

L’Élégance de la manipulation, Marwan Mery – Robert Laffont, 16 avril 2026, 288 pages
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John Cunningham, symptôme d’un système grippé

John Cunningham, père de la narratrice Avis Everhard dans Le Talon de fer (1908) de Jack London, est Professeur de physique à l’Université de Berkeley, auteur d’un traité de référence intitulé Identité de la Matière et de l’Énergie. Il est introduit dans le récit comme un homme de science établi, respecté, jouissant du confort tranquille inhérent à la bourgeoisie libérale. Pourtant, Jack London ne le laisse pas longtemps subsister dans cet équilibre premier. La trajectoire du personnage, de la chaire universitaire au pavé froid et sale de Pell Street, constitue l’une des démonstrations les plus glaçantes de la dystopie. Elle prouve que l’Oligarchie, le fameux « Talon de fer » qui donne son titre au roman, ne tolère aucun témoin gênant, fut-il armé non d’une bombe mais d’un esprit de contestation.
I. Le savant observateur : de la physique à la sociologie
L’arc narratif de John Cunningham repose sur un mouvement de conversion intellectuelle somme toute assez logique. Après la mort de sa femme, le Professeur tourne sa rigueur vers les sciences sociales, mu, selon la narratrice (sa fille), par « un vif sentiment de justice ». Jack London suggère que la méthode scientifique, appliquée à la société, conduit inévitablement à des conclusions subversives. Ainsi, John Cunningham ne découvre pas le socialisme par idéalisme, il le déduit à partir de ses observations sociales.
C’est dans ce cadre que se noue sa relation avec Ernest Everhard, futur gendre et figure révolutionnaire centrale du roman. John rencontre Ernest alors que ce dernier discourt sur une caisse à savon devant des ouvriers. Intrigué, il l’invite à sa table pour le confronter à l’élite intellectuelle de Berkeley : des théologiens, juristes et économistes conformistes. Ce salon devient, selon une formule qui dit tout sur la méthode du personnage, un véritable « laboratoire social » où il étudie les conflits de classes avec la même rigueur inductive qu’il appliquait jusque-là à la physique.
L’homme reconnaît en Ernest « un esprit magnifiquement discipliné qui aurait fait un savant de premier ordre ». L’admiration est réciproque, mais néanmoins asymétrique : John apporte à la cause la caution de l’élite scientifique et intellectuelle ; Ernest lui offre, en retour, un accès au réel prolétarien. Ils fonctionnent comme deux moitiés d’un même projet de discernement : l’un par l’abstraction théorique, l’autre par l’expérience vécue.
II. L’engagement par l’écriture
L’engagement de John Cunningham prend forme dans la rédaction d’Économie et Éducation, un réquisitoire contre le biais capitaliste qui gouverne le système universitaire. L’ouvrage applique à l’institution éducative le même regard analytique qu’il posait sur la physique des corps. Lorsque l’université tente de l’acheter par un congé payé de deux ans, il répond avec une sobriété qui dit tout sur son caractère : « Je n’accepterai pas ce congé. Je continuerai à écrire mon livre. Il se peut que vous vous trompiez. Mais, que vous ayez tort ou raison, je resterai à mon poste. »
Le destin du livre se fait alors emblématique du fonctionnement de la censure oligarchique décrite par Jack London. Aucune violence frontale dans un premier temps : l’ouvrage suscite des critiques polies, puis disparaît silencieusement des circuits de distribution. L’éditeur prétend que les planches ont été « abîmées par accident ». Le Professeur se tourne alors vers la presse socialiste et le journal bien nommé L’Appel à la Raison, qui accepte de publier l’œuvre. C’est alors que la violence se déploie réellement : les Cent-Noirs, bandes de provocateurs aux ordres de l’Oligarchie, incendient les ateliers d’imprimerie. Vingt mille exemplaires reliés sont détruits. Le service des postes décrète par ailleurs l’œuvre séditieuse.
Pourtant, le livre survit à l’échelle du récit-cadre du roman, situé sept siècles plus tard. Il n’en subsiste que trois exemplaires, conservés à Ardis et Asgard. Cette survie dérisoire est elle-même un commentaire en tant que tel : l’Oligarchie peut brûler les livres, multiplier les autodafés ad nauseam, mais elle ne peut toutefois faire taire l’idée séminale qu’ils portaient.
III. La spoliation
Jack London fait ensuite de la ruine de John Cunningham la démonstration aboutie et mécanique du fonctionnement du pouvoir oligarchique. La destruction de l’homme se déroule en plusieurs actes, chacun ciblant une couche de son existence sociale. D’abord l’emploi : contraint à la démission, il perd le statut et le revenu que lui confère l’université. Puis le capital : ses actions dans les filatures de la Sierra disparaissent des registres par fraude légale. Les tribunaux, inféodés au pouvoir, le déboutent. Enfin le foyer : une fausse hypothèque forgée de toutes pièces lui retire la possession de sa maison.
Ce processus tripartite – déstabilisation professionnelle, ruine financière, expulsion domestique – dessine la cartographie d’une oppression totale, qui ne laisse à sa victime aucune prise sur le monde matériel. Son cas atteste parfaitement que la loi n’est pas un arbitre neutre entre les classes ; elle est un instrument de classe. La nuance est capitale. Mais le Professeur ne cède pas à la résignation : « Maintenant, nous allons devenir de vrais prolétaires. J’ai souvent envié à ton futur mari sa parfaite connaissance du prolétariat. Je vais pouvoir observer et me rendre compte par moi-même. »
IV. L’aventure prolétarienne
La réponse à la catastrophe de John Cunningham mérite un examen attentif. Là où l’on attendrait probablement l’amertume ou la déliquescence, il oppose une curiosité presque déconcertante. Sa ruine, il l’appréhende avant tout comme une grande aventure scientifique. Installé dans un modeste appartement de Pell Street, dans le quartier ouvrier de San Francisco, il multiplie les petits métiers – colporteur de lacets, garçon de café, veilleur de nuit, laveur de vaisselle – pour observer de l’intérieur la vie du peuple, avec la même rigueur qu’il apportait à ses expériences de physique. Jack London insiste sur la dimension obstinée de cette démarche.
L’anecdote de l’oligarque Wickson, ancien collègue de Cunningham, est également particulièrement révélatrice. Alors que l’ex-Professeur travaille comme « coureur de rues » et ouvre par hasard la portière de Wickson, celui-ci, stupéfait, lui demande ce qu’il peut faire pour lui. Réponse de l’intéressé : « Vous pourriez peut-être me rendre ma maison et mes actions. » Wickson repart sans lui donner le pourboire habituel. Dans la position la plus humiliante qui soit, c’est lui qui tient le registre de l’ironie, et son adversaire qui perd contenance.
Autre détail significatif : même dans la misère de Pell Street, portant désormais la chemise de coton grossière des ouvriers, John Cunningham continue de s’habiller pour le dîner chaque soir. Ce rituel anachronique traduit la résistance d’une intériorité à son nouveau contexte. L’Oligarchie peut lui confisquer ses biens, elle ne peut lui enlever ce qu’il est, ni ce qu’il a été.
V. La presse et la fabrique du fou
La persécution de John Cunningham ne se limite pas au domaine juridique et économique, puisqu’elle investit aussi l’espace symbolique, par le biais d’une presse entièrement domestiquée. Jack London décrit avec une précision quasi sociologique les mécanismes présidant à cette domestication : les journaux dépendent financièrement des annonceurs liés aux corporations, leurs rédacteurs en chef sont des valets dont le salaire est conditionné à leur docilité.
Face aux interventions publiques de Cunningham, la presse use de plusieurs techniques. L’omission ciblée : lorsqu’il parle de révolution sociale, les journaux suppriment l’adjectif pour ne laisser que le substantif nu, transformant une critique systémique en appel à la violence aveugle. La caricature : il est représenté en « anarchiste braillard », brandissant bombes et drapeau rouge à la tête d’une « bande hirsute et sauvage ». Enfin, la pathologisation : des notes évoquent la « décadence mentale » supposée d’un esprit « affaibli par le surmenage ». Pis, comme le note la narratrice : « Ernest nous apprit que cette tactique de la presse capitaliste n’était pas chose nouvelle : elle avait l’habitude d’envoyer des reporters à toutes les réunions socialistes avec la consigne d’altérer et de dénaturer ce qui y serait dit, afin d’effrayer la classe moyenne et de la détourner de toute affiliation possible au prolétariat. »
VI. La question de la grandeur
Le jugement de la narratrice sur son père est d’une franchise qui surprend, compte tenu de l’admiration quasi-hagiographique qu’elle voue à Ernest Everhard tout au long du récit : « Mon père était un être exceptionnel : il avait un esprit et une âme comme en possèdent seuls les grands hommes. Par certains côtés, il était supérieur même à Ernest, le plus grand cependant que j’aie jamais rencontré. »
La fin de John Cunningham est à la mesure de son existence : une ellipse. Il disparaît mystérieusement en 1917, alors qu’il poursuit ses investigations sociologiques. Aucune explication. Jack London laisse délibérément le silence parler à sa place. Cette disparition sans trace est, dans l’économie du roman, une forme de martyre supérieure au martyre héroïque : il n’y a pas de dernier discours, pas de scène édifiante, pas de mort spectaculaire susceptible de nourrir un mythe. Juste l’absence.
John Cunningham reste, dans l’architecture du Talon de fer, l’une des figures les plus complexes et les plus attachantes. Homme de transition entre deux mondes, celui de l’élite bourgeoise et celui du prolétariat qu’il adopte par lucidité, il est le témoin improbable et irréfutable que la tyrannie n’est pas une affaire de classe mais d’entendement : ce qu’elle ne peut acheter, elle l’efface. Que trois exemplaires de son livre aient traversé sept siècles suffit à en faire, à sa manière, un vainqueur.
Jonathan Fanara
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Le Dernier Jour d’un condamné : le plaidoyer de Victor Hugo contre l’échafaud
Publié initialement sans nom d’auteur pour laisser l’idée agir seule, Le Dernier Jour d’un condamné se révèle être un « plaidoyer, direct ou indirect, […] pour l’abolition de la peine de mort ».
Victor Hugo ne cherche pas à défendre un criminel en particulier, ce qui constituerait une tâche « transitoire » ; il propose une « plaidoirie générale et permanente pour tous les accusés présents et à venir » en déshabillant la question de la mort de toute rhétorique judiciaire pour la placer là où elle est réellement : « non chez le juge, mais chez le bourreau ». Le récit se présente comme un journal des états d’âme d’un homme dont le nom et le crime importent finalement peu. Captif de Bicêtre puis de la Conciergerie, il compte ses dernières heures dans une lutte psychologique atroce contre l’inéluctable. Ce condamné, autrefois libre et dont l’esprit était colonisé par les « jeunes filles » et les « batailles gagnées », se retrouve soudainement « captif », son corps aux fers et son esprit « en prison dans une idée » unique et sanglante.
Pour Victor Hugo, le pénitencier est bien plus qu’un bâtiment ; c’est une entité dévorante où « tout est prison […] sous la forme humaine comme sous la forme de grille ou de verrou ». Il décrit Bicêtre comme une « masure » dont les façades royales semblent atteintes d’une « lèpre », une « boîte de pierre » où l’on enferme l’homme en attendant de lui prendre sa tête. L’auteur dénonce l’hypocrisie sociale qui consiste à traiter le condamné avec une douceur feinte avant l’exécution, notant par exemple que « les égards d’un guichetier sentent l’échafaud ». Le romancier s’attaque frontalement aux justifications classiques de la peine capitale, notamment la théorie de l’exemple. Il affirme que le spectacle des supplices « démoralise [le peuple], et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu ». Il énonce cette faillite morale par l’exemple d’une troupe de masques venue danser autour d’un échafaud encore fumant un jour de carnaval.
Le texte de Victor Hugo souligne l’absurdité et la barbarie d’une peine qui frappe systématiquement des innocents, car en tuant un père, la société « décapite toute sa famille » et condamne ses enfants à l’opprobre ou à la misère. Il conteste également le prétendu caractère indolore de la guillotine, rappelant que la douleur morale de l’agonie, ici prolongée sur six semaines, est bien plus terrible que la chute du couperet. L’auteur n’hésite pas à décrire l’horreur physique des exécutions ratées, comme celle d’un homme dont la lame a manqué son but cinq fois, et a forcé un valet à achever le mourant avec un « couteau de boucher » sous les cris d’une foule indignée. Face à cette « justice ravalée aux stratagèmes et aux supercheries », il appelle à une transformation radicale de la pénalité où le crime serait traité comme une maladie, avec des « médecins qui remplaceront vos juges » et des « hôpitaux qui remplaceront vos bagnes ». Pour Victor Hugo, l’avenir de la civilisation exige que l’on puisse enfin dire : « Le bourreau s’en va ! », substituant ainsi la croix au gibet, et la charité à la colère.
Jonathan Fanara

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Le KGB à Tchernobyl : l’histoire secrète d’une catastrophe nucléaire
« L’antenne du KGB à Pripiat, juste avant la catastrophe, comprenait 9 officiers opérationnels, 82 agents liés par un engagement écrit et 113 personnes de confiance, souvent des ingénieurs fournissant des avis techniques sans statut d’agent formel. Une machinerie de surveillance considérable, dont les yeux et les oreilles étaient partout. Ils n’ignoraient rien des tuyaux de 9 mm posés à la place des 12 mm prévus sur le réacteur n°3, en 1981, faute de matériaux conformes disponibles ; des 170 accidents du travail des trois premiers trimestres de 1978, soigneusement dissimulés pour ne pas dégrader les statistiques ; des pièces volées du super-ordinateur M-6000, essentiel au fonctionnement du premier réacteur, mais « déplumé » de ses composants en 1978. »
Grâce à 439 documents déclassifiés issus des archives secrètes ukrainiennes, l’historienne et essayiste Galia Ackerman reconstitue aux éditions Premier Parallèle vingt ans de rapports d’alerte rédigés par le KGB sur la centrale nucléaire de Tchernobyl – des rapports circonstanciés mais systématiquement ignorés. Le paradoxe absolu d’un régime surveillant minutieusement ses propres incuries, sans lever le petit doigt.
Les services secrets soviétiques n’ont pas été aveugles sur Tchernobyl. Ils ont vu venir la catastrophe, l’ont documentée, l’ont signalée même – mais ils n’ont pas pu agir concrètement, en raison d’une pyramide décisionnelle trop rigide et de pressions diverses. Entre 1973 et 1986, le KGB a produit 65 rapports d’alerte sur la centrale. Une somme vertigineuse que Galia Ackerman, historienne spécialiste de l’espace post-soviétique, a épluchée à travers les 439 documents déclassifiés par les services de sécurité ukrainiens (SBU). Ce qu’elle y a trouvé est autrement plus accablant que le récit commode d’une négligence humaine : c’est l’autoportrait d’un système institutionnellement incapable de se corriger.
Les archives couvrent en tout vingt années, de la pose de la première pierre en 1971 à la dissolution de l’URSS en 1991. Dès décembre 1978, le responsable de l’antenne locale, un certain Klotchko, signale dans un rapport circonstancié que l’imperméabilisation de la salle des machines commune aux deux premiers réacteurs est défectueuse : les responsables du chantier, nommément désignés, ont délibérément ignoré les normes pour tenir les délais du plan quinquennal. Le rapport remonte la chaîne. Il n’en sort rien. Le chantier continue, dans l’indifférence bureaucratique générale. Pourtant, les mots sont clairs : Klotchko énumère des défaillances infrastructurelles significatives qui « peuvent provoquer jusqu’à l’effondrement des structures ».
L’antenne du KGB à Pripiat, juste avant la catastrophe, comprenait 9 officiers opérationnels, 82 agents liés par un engagement écrit et 113 personnes de confiance, souvent des ingénieurs fournissant des avis techniques sans statut d’agent formel. Une machinerie de surveillance considérable, dont les yeux et les oreilles étaient partout. Ils n’ignoraient rien des tuyaux de 9 mm posés à la place des 12 mm prévus sur le réacteur n°3, en 1981, faute de matériaux conformes disponibles ; des 170 accidents du travail des trois premiers trimestres de 1978, soigneusement dissimulés pour ne pas dégrader les statistiques ; des pièces volées du super-ordinateur M-6000, essentiel au fonctionnement du premier réacteur, mais « déplumé » de ses composants en 1978.
Pis, entre 1977 et 1981, la centrale avait connu 29 arrêts d’urgence. En 1982, une rupture de canal dans le réacteur n°1 avait provoqué un rejet radioactif contaminant plusieurs kilomètres carrés autour du village de Tchistogalovka. Le KGB avait alors pris des mesures immédiates… pour étouffer l’affaire. Ce n’est pas de la passivité. C’est une logique structurelle. Le choix du réacteur RBMK, sans enceinte de confinement, avait lui-même été dicté non par des critères techniques mais en vertu de l’incapacité de l’industrie soviétique à produire les structures requises pour des modèles plus sûrs.
Signaler les défaillances ne changeait rien tant que le régime du productivisme forcené – tenir les délais, se conformer aux plans, afficher des chiffres flatteurs – primait tout autre impératif. Le KGB était, écrit Galia Ackerman, à la fois instrument de contrôle et victime consentante d’un immense mensonge collectif. La réaction à l’explosion du 26 avril 1986 confirme cette logique jusqu’à l’absurde. Tandis que le réacteur brûle, la priorité de l’appareil n’est pas la gestion sanitaire mais la répression des rumeurs. Dès mai 1986, 710 entretiens préventifs sont conduits à Kiev. Des agents se déguisent en voyageurs dans les gares pour fournir aux journalistes étrangers des témoignages rassurants. À la gare centrale, des brigades spéciales interceptent les fuyards susceptibles de parler. Le défilé du 1er mai est maintenu dans la capitale ukrainienne malgré des niveaux de radioactivité dans l’air 10 à 60 fois supérieurs à la norme. Les costumes des écoliers rendus au Palais des Pionniers quelques jours plus tard affichaient une radioactivité telle qu’une décontamination d’urgence fut requise. Le 6 mai, la Course cycliste de la paix se déroule à Kiev avec des athlètes étrangers. Circulez, il n’y a rien à voir.
La dissimulation sanitaire est organisée en haut lieu. Une directive ministérielle impose aux médecins de remplacer le diagnostic de syndrome d’irradiation aiguë par celui, plus neutre, de dystonie neurovégétative. Le lait contaminé est transformé en beurre pour diluer la radioactivité et écouler les stocks. Sur les marchés de Kiev, des marchands de radis soudoient les contrôleurs pour obtenir un certificat dosimétrique favorable. Plus stupéfiant encore : dès 1979, une entreprise de pêche industrielle exploitait le bassin de refroidissement de la centrale pour y élever des poissons – richement chargés en strontium 90 – qui étaient ensuite vendus à la population locale, malgré une interdiction sanitaire formelle.
« Le gouvernement montre son vrai visage : faire bonne figure devant le monde entier et afficher un mépris total pour son peuple. » Le procès de 1987 referme à cet égard la boucle. Conçu comme une mise en scène politique, il vise à faire endosser la responsabilité exclusive au personnel d’exploitation – Brioukhanov, Fomine, Diatlov – pour protéger les concepteurs du réacteur RBMK et l’image du programme nucléaire soviétique. Des agents infiltrés en cellule sondent le moral des accusés. Des pressions sont exercées pour que leurs dernières déclarations ne remettent pas en cause les choix de conception. Tous trois écopent de dix ans de camp. Les architectes du réacteur, eux, ne sont pas inquiétés.
Galia Ackerman ne publie pas un livre sur Tchernobyl de plus. Elle donne à voir quelque chose d’inédit : la preuve documentaire que l’institution chargée de voir savait, mais que cela ne suffisait pas. Le secret, qui était l’outil de survie du régime, est devenu l’instrument de sa perte. À partir de 1987, les archives montrent un KGB qui s’effrite : la population, consciente de la manipulation sur les niveaux de radiation et les maladies de ses enfants, commence à s’organiser. Des associations comme Le Monde Vert ou l’Union Tchernobyl naissent pour exiger la vérité. Le mensonge institutionnalisé n’est plus tenable. Tchernobyl n’a pas seulement irradié un territoire : il a contaminé définitivement la légitimité du pouvoir soviétique.
Jonathan Fanara

Le KGB à Tchernobyl, Galia Ackerman – Premier Parallèle, 9 avril 2026, 228 pages
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Le Talon de Fer, la dystopie sociale de Jack London

Publié en 1908, Le Talon de Fer est un roman politique d’anticipation, dystopique et d’inspiration marxiste. Cela le distingue des récits d’aventure réalistes pour lesquels Jack London est habituellement connu. Célèbre pour des œuvres telles que L’Appel de la forêt ou Croc-Blanc, l’auteur américain fait du Talon de Fer l’aboutissement d’un cheminement idéologique déjà visible dans ses enquêtes sociales, qui forment notamment la sève du Peuple de l’abîme, témoignage de première main sur les conditions de vie dans l’East End of London.
Dans Le Talon de Fer, Jack London assume pleinement sa posture de penseur politique et révolutionnaire ; il mêle habilement fiction spéculative, journal intime, discours politique et commentaire éditorial futuriste pour dénoncer le capitalisme monopoliste et oppressif. Ce qu’il prédit ? L’émergence d’une oligarchie totalitaire, broyant les individus pour servir ses propres intérêts. Le livre est rédigé à une période charnière de l’histoire américaine et mondiale (1890-1910) : la montée des trusts, l’explosion des inégalités, la répression des mouvements ouvriers et l’apparition des partis socialistes annoncent des années troubles, constitutives d’un corps social désarticulé par des forces opposées.
Jack London anticipe la consolidation des oligarchies financières et industrielles, la manipulation de la presse et la militarisation de l’ordre public. Sur le plan littéraire, son roman précède les grandes dystopies du XXe siècle comme 1984 de George Orwell ou Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. La tradition utopique du XIXe siècle se voit quant à elle subvertie, puisque l’auteur décrit l’échec momentané et tragique des sociétés idéalisées. Et de par ses techniques narratives postmodernes, notamment l’utilisation d’un double cadre temporel et de notes de bas de page éditoriales, il fait du manuscrit d’Avis, véritable substrat du roman, un artefact de mémoire, un acte de résistance posthume et un pont entre deux époques aux réalités fondamentalement divergentes.
Justement, ce manuscrit, parlons-en. Le roman se présente comme le produit des écrits d’Avis, veuve du révolutionnaire Ernest Everhard. Découvertes sept siècles plus tard par un historien du futur, les mémoires d’Avis retracent sa rencontre avec son époux, un ouvrier autodidacte et leader socialiste, son éveil politique et leur lutte commune contre l’Oligarchie montante, le fameux « Talon de Fer ». Cette oligarchie est formée par les grandes entreprises, les banques et l’armée ; elle écrase violemment toute tentative de révolution socialiste et n’agit que pour préserver ses propres intérêts. Malgré des soulèvements obstinés, la résistance est réprimée, et Avis devient bientôt une militante clandestine.
Le Talon de Fer est un roman profondément féminin dans son regard sur le pouvoir. Ce n’est pas Ernest, mais Avis qui raconte. C’est elle qui voit, qui doute, qui sent. Le récit épouse son apprentissage, ses émotions et ses craintes. Là où Ernest est figure, Avis est chair. Cette mise en récit féminine de l’histoire révolutionnaire confère au livre une sensibilité particulière, peu commune dans les fictions politiques de cette époque. On peut l’énoncer autrement : Ernest Everhard personnifie la conscience éveillée et le héros sacrificiel, là où sa femme Avis représente plutôt la conversion idéologique et la fidélité révolutionnaire face à une Oligarchie impersonnelle et tentaculaire, une hydre à la fois inhumaine et déshumanisante.
Trois axes thématiques principaux irriguent Le Talon de Fer : la critique radicale du capitalisme, la faillite des élites intellectuelles et la tragédie du mouvement révolutionnaire. Jack London dénonce frontalement le capitalisme monopoliste : main dans la main, les grandes entreprises et l’État usent les corps, altèrent les consciences, exploitent les masses. Ils réduisent la démocratie à une façade. Le « Talon de Fer » est une forme de corporatisme autoritaire où la presse est domestiquée et les syndicats cooptés. Dans ce cadre, la soumission des intellectuels, universitaires et journalistes à l’Oligarchie se fait jour dès que leurs privilèges sont menacés.
La conscience révolutionnaire se dresse avec ses armes. Jack London emploie une structure méta-narrative innovante pour en traduire les effets. Le récit principal d’Avis est encadré, nous l’avons vu, par des notes de bas de page ajoutées par un historien du futur. Ce dispositif crée un double décalage temporel et une tension entre le récit des événements vécus par Avis et la connaissance que le lecteur a de l’échec initial de la révolution. La narration homodiégétique à la première personne apporte en sus une subjectivité forte et émotionnelle, équilibrant l’analyse politique et donnant ses reliefs humains au texte. Ce dernier alterne entre différents registres narratifs : dialogues politiques, passages contemplatifs, scènes d’action et séquences quasi documentaires.
Profondément enraciné dans la pensée marxiste, avec des références claires à la lutte des classes, à la plus-value, au matérialisme historique et à l’émergence du capitalisme monopoliste, le roman intègre également des éléments du darwinisme social d’Herbert Spencer, mais en détournant cette théorie pour critiquer la légitimation de la violence institutionnelle. Des concepts (pas encore éventés à l’époque) tels que l’hégémonie culturelle d’Antonio Gramsci sont implicitement présents, illustrés par la manipulation des esprits via les médias et la servilité des intellectuels. En creusant, on peut également entrevoir la préfiguration des idées de Michel Foucault sur la biopolitique et la surveillance, avec le contrôle et la régulation des corps par le pouvoir. Le bras de Jackson n’a-t-il pas fait les frais de cadences infernales imposées par des « maîtres » seulement soucieux de leurs bénéfices ? La justice des puissants n’a-t-elle pas ajouté l’abjection à la peine ?
Une question secondaire mérite certainement que l’on s’y attarde : Le Talon de Fer est-il une prophétie du fascisme ? On pourrait le croire, puisque le roman présente des motifs totalitaires (contrôle de la presse, répression) et une société profondément divisée. Cependant, l’Oligarchie de Jack London diffère du fascisme mussolinien ou hitlérien par l’absence d’irrationalisme, de culte du chef ou de dimension raciale constitutive – l’absence de ce sujet pouvant d’ailleurs être reprochée à l’auteur. Le Talon de Fer porte l’épée sur un autre terrain : il érige le prolétariat militant en incubateur de républiques socialistes coopératives, il introduit un temps brisé où la révolution échoue dans l’immédiat mais triomphe des siècles plus tard, invitant ainsi à un engagement politique sur le long terme.
Jack London construit son roman autour de lieux fortement symboliques : les salons bourgeois, espaces clos d’une fausse rationalité libérale, les quartiers ouvriers, décrits avec une précision parfois glaçante, et les cachettes précaires des résistants clandestins. Chaque endroit fonctionne comme un révélateur de conscience, éclairant la nature des rapports sociaux et inscrivant dans l’espace les tensions inhérentes aux inégalités et à l’oppression. Tout le propos du livre est là, déjà, sous une forme lyophilisée. Et il faut alors se remémorer ces pages noircies des saillies verbales d’Ernest, dans l’antre des tenants du système, renvoyant les philosophies métaphysiques à leur qualité de piètre cache-sexe social.
Jonathan Fanara
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Un Américain bien tranquille à redécouvrir chez Rimini Éditions
« Fowler et Pyle ne sont pas seulement deux rivaux qui se disputent Phuong, une jeune Indochinoise dont chacun est épris ; ils incarnent deux visions du monde irréconciliables, deux façons d’exercer une domination que l’un et l’autre refusent de nommer ainsi. »
Dans un Saïgon en feu, Joseph L. Mankiewicz filme la fin d’un monde à travers un triangle amoureux aux arrière-goûts de duplicité. Une œuvre imparfaite mais acérée, reproposée par Rimini Éditions.
Pour comprendre ce qu’est Un Américain bien tranquille, il faut d’abord comprendre dans quel état d’esprit Joseph L. Mankiewicz l’a conçu. Auréolé de deux Oscars consécutifs du meilleur réalisateur pour Chaînes conjugales et All About Eve, le cinéaste supporte de moins en moins la tutelle de Darryl Zanuck à la Fox et décide de prendre son indépendance en fondant sa propre société de production, Figaro Inc. La liberté a cependant un prix : désormais seul à bord, sans filet de sécurité, il est condamné au succès. Après la semi-déception commerciale de La Comtesse aux pieds nus, il adapte en 1958 le roman de Graham Greene, alors brûlant d’actualité, sur les prémices de l’interventionnisme américain au Vietnam. C’est un pari audacieux dans un Hollywood encore crispé par le maccarthysme, qui l’obligera à atténuer sensiblement la charge antiaméricaine du texte original, au grand dam de Greene lui-même.
On peut ainsi lire dans les archives du journal Le Monde : « Le livre de Greene, avec son fonds d’anti-américanisme souvent systématique, injuste et exaspérant, avait été accueilli par des critiques sévères aux États-Unis, qui dénoncèrent le côté odieux et caricatural de ce brave Américain, animé par le démon du bien, mais dont l’innocence et l’ignorance aboutissaient aux pires catastrophes. Le film de Mankievicz est un peu la contre-attaque, la réhabilitation de tous ces Américains « bien tranquilles »… »
Le pitch ? Saïgon, 1952, nuit du Nouvel An chinois. Un homme découvre au bord de la foule en liesse le corps sans vie d’Alden Pyle, un jeune Américain. L’inspecteur Vigot remonte aussitôt jusqu’à Thomas Fowler, journaliste britannique désabusé qui avait lié connaissance avec le défunt. Le récit bascule alors en flash-back, et c’est là que Joseph L. Mankiewicz donne à voir son véritable sujet : une dissection impitoyable des faux-semblants sentimentaux et géopolitiques. Car Fowler et Pyle ne sont pas seulement deux rivaux qui se disputent Phuong, une jeune Indochinoise dont chacun est épris ; ils incarnent deux visions du monde irréconciliables, deux façons d’exercer une domination que l’un et l’autre refusent de nommer ainsi.
Thomas Fowler, campé par un Michael Redgrave d’une sécheresse magistrale, est l’Europe vieillissante : cynique, condescendante, persuadée que son désengagement affiché la met à l’abri de toute responsabilité morale. Alden Pyle, incarné par Audie Murphy, représente l’Amérique dans toute sa candeur dangereuse : idéaliste, humaniste en apparence, et pourtant aveuglément complice de violences qu’elle cherche à passer sous cloche.
Entre les deux hommes : Phuong. Joseph L. Mankiewicz, grand portraitiste de femmes au demeurant, ne lui rend pas tout à fait justice, puisqu’elle se dilue dans une histoire d’amour dont elle ne constitue finalement qu’un enjeu. C’est par jalousie que Fowler s’éveille politiquement ; c’est parce qu’il risque de perdre cette femme qu’il consent à ouvrir les yeux sur les actes supposés de Pyle. Mais si elle entraîne des réactions, Phuong reste globalement privée d’actions propres – et de perspectives d’avenir.
Les dialogues, comme souvent avec Mankiewicz, sont à leur firmament. Les deux hommes s’observent, se jaugent et se rendent les coups avec une politesse glaciale. Très à l’aise dans ces passes d’armes verbales, le cinéaste s’amuse à épingler les paradoxes, à s’épancher sur les conditions de vie prêtées aux Vietnamiens, à mettre en parallèle une cigarette et l’aide humanitaire… La mise en scène, travaillée par la superbe photographie de Robert Krasker, fait le reste : plans fixes, profondeur de champ, mouvements parcimonieux, une architecture visuelle qui énonce parfaitement la rigidité des postures.
Ce n’est certes pas le meilleur Mankiewicz – le montage, ramené de plus de trois heures à deux pour l’exploitation, émousse la complexité politique, tandis que la seule réelle figure féminine reste insuffisamment développée –, mais c’est néanmoins un film symptomatique d’une époque charnière où le monde bascule d’un ordre colonial à un autre.
BONUS
Un long entretien avec N.T. Bihn, enseignant et critique au magazine Positif, retrace le parcours de Mankiewicz depuis ses débuts comme scénariste jusqu’à son émancipation des studios, tout en analysant finement le film : portée géopolitique, figure de Phuong comme métaphore du territoire convoité, sens du duel dialogué et révélation d’un montage initial qui s’étendait sur plus de deux cents minutes. Un complément indispensable pour qui veut mesurer ce que ce film tranquille en apparence avait, en son temps, d’explosif.
Jonathan Fanara

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Clint Eastwood, tout en nuances

Capture d’écran : Impitoyable (1992) C’est peu dire que Clint Eastwood tient une place singulière dans la grande fresque du cinéma américain. Par la longévité de sa carrière – plus de quarante films comme réalisateur, près de quatre-vingts comme acteur – mais surtout par cette tension constante entre image publique et réalité privée, entre mythe et contre-mythe. Retour sur une figure incontournable de l’industrie hollywoodienne.
Né en 1930 dans une famille modeste, Clint Eastwood est l’enfant d’une Amérique populaire, faite de labeur, caractérisée par la mobilité géographique. Ces origines prolétaires marquent profondément son œuvre, puisque ses films donnent voix et corps à des figures souvent absentes du cinéma américain : ouvriers, vétérans, marginaux, femmes en lutte… Il ne filme jamais ses personnages avec condescendance : il met en scène leurs combats et leurs contradictions, en prenant grand soin de traduire toute la complexité humaine.
Du cow-boy anonyme au cinéaste-auteur
Avant de devenir l’icône que l’on connaît aujourd’hui, Clint Eastwood a été un acteur de second plan, d’abord cantonné à un rôle largement oublié dans la série télévisée Rawhide. Son réel avènement survient en Europe : Sergio Leone lui confiant le rôle principal du chef-d’œuvre Pour une poignée de dollars (1964). Dans un même élan, le cinéaste invente un nouveau type de western et forge l’archétype eastwoodien : silhouette sèche, laconisme de roc, regard d’acier. Dès cette époque, l’acteur songe à la réalisation. Sur les plateaux, il observe la mécanique des films, apprend la discipline, mais aussi la rapidité auprès de son mentor, Don Siegel, qui lui inculque une règle d’or : « Tourner vite et pas cher. »
À partir des années 1970, Clint Eastwood s’essaie à tous les genres, ou presque : thriller (Un frisson dans la nuit), comédie romantique (Breezy), film de guerre (Quand les aigles attaquent), chronique intime (Sur la route de Madison), fresque historique (Lettres d’Iwo Jima). S’il en résulte des films parfois inégaux, on perçoit clairement une volonté ne pas se répéter.
Parallèlement, en tant qu’acteur, il appartient à l’école (officieuse) de Steve McQueen : une certaine réticence au verbe, une préférence marquée pour l’expression par le visage, une conscience probable de ses limites. Dès Pour une poignée de dollars, il réduit ses dialogues, convaincu que le silence sert mieux son personnage que de longues litanies explicatives. Cette économie devient progressivement sa signature.
Si l’on a souvent commenté, parfois de manière dépréciative, l’hyper-masculinité affichée par Clint Eastwood (téméraire, arme à la main, mâchoire serrée), il a plus rarement été question de son inclinaison à la déconstruire. Dans Bronco Billy, La Mule ou L’Épreuve de force, il n’hésite pourtant pas à se montrer vulnérable, battu, ridicule par moments, parce qu’il sait que son image est suffisamment forte pour supporter ces quelques fissures. Par ailleurs, Clint Eastwood demeure un cinéaste capable d’offrir des rôles majeurs à des actrices, de Jessica Walter (Un frisson dans la nuit) à Hilary Swank (Million Dollar Baby) en passant par Meryl Streep (Sur la route de Madison). Aucun féminisme militant ici, mais la volonté de concevoir, selon la tradition hollywoodienne, des rôles féminins d’envergure.
Le héros eastwoodien et l’Amérique
Il peut être puissant et déterminé ou commun et accidentel, mais le héros eastwoodien est une récurrence majuscule de son œuvre. Ici, un justicier solitaire, capable d’actions extrêmes (L’Inspecteur Harry, Impitoyable), mais toujours au prix d’une dette morale. Là, un individu ordinaire happé par les circonstances (Sully, Le 15h17 pour Paris), qui en ressort transformé, parfois brisé. Dans tous les cas, Clint Eastwood interroge : comment jauger l’héroïsme ? À quoi oblige-t-il ? Et surtout : vaut-il vraiment la peine d’être poursuivi ?
Ce cinéma embrasse les mythes fondateurs : la frontière, la guerre, la justice, la démocratie. Il en explore également les fêlures, les angles morts. American Sniper, souvent lu à tort comme un film patriotique, est en réalité un récit sur les désillusions d’un pays et le traumatisme invisible des vétérans. Clint Eastwood est un pacifiste déclaré, opposé à la peine de mort, libertarien méfiant envers l’État. Ses films sont pour partie conditionnés par ces idées, et ce n’est pas un hasard si le dernier d’entre eux à ce jour, Juré no 2, met à l’épreuve l’institution judiciaire.
De L’Homme des hautes plaines à La Mule, de Bird à Gran Torino, Clint Eastwood a filmé l’Amérique dans ses certitudes (vacillantes) et ses tourments (tenaces). Aujourd’hui nonagénaire, ce mythe vivant tourne encore, perpétue ses variations thématiques et stylistiques, continue de donner vie à son imaginaire. À travers lui, c’est peut-être toute l’histoire du cinéma américain contemporain qui se lit : celle d’un homme qui a su être à la fois mythe et démystificateur, artisan et producteur, de marbre et de soie.
L.B.
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Lester Burnham : anatomie d’un effacement

Capture d’écran Il fallait que ce soit Kevin Spacey qui incarne cette figure de père américain en déliquescence, lui dont le visage possède cette capacité particulière à exprimer simultanément l’ironie et l’amertume. Dans American Beauty, Lester Burnham porte en lui tous les symptômes de l’Amérique de la fin des années quatre-vingt-dix, qui commence à douter de ses propres certitudes, de ses banlieues un peu trop parfaites et de ses réussites désespérément lisses.
Sam Mendes a choisi de situer son premier film dans les quartiers suburbains anonymes, ces espaces représentatifs de l’american dream où chaque maison ressemble à la précédente, où chaque pelouse est tondue selon les mêmes règles tacites, où l’existence de chacun suit un même parcours balisé : mariage, carrière, enfants, retraite, mort. Soit ce que Le Lauréat semblait déjà rejeter trois décennies plus tôt. Quelque chose se fissure rapidement dans cette mécanique bien huilée, et c’est précisément cela que le cinéaste britannique explore à travers le personnage de Lester, un homme de quarante-deux ans qui constate, las, l’absurdité de sa propre vie, un peu comme on découvrirait soudainement une maladie incurable.
La construction narrative d’American Beauty repose sur un artifice particulièrement efficace : dès les premières minutes, la voix-off de Lester annonce sa mort prochaine, transformant tout le film en une longue analepse, en un retour vers les causes de cette disparition prématurée. Conformément au Sunset Boulevard de Billy Wilder, ce procédé permet à Sam Mendes d’installer une mélancolie immédiate, une forme de nostalgie inversée où l’on pleure un homme encore vivant mais déjà condamné par ses propres mots. Lester n’est déjà plus qu’un fantôme qui peut trébucher sur n’importe quel obstacle et ne jamais s’en relever.
American Beauty recourt volontiers aux codes visuels de la middle-class américaine pour en dénoncer la vacuité : ces intérieurs proprets et aseptisés, ces jardins tirés au cordeau, ces voitures familiales garées dans des allées identiques. Chaque plan fonctionne comme une carte postale de l’american dream : regardez, tout est en ordre, à sa place, en toute mesure, et c’est ce diktat de la conformité qui empoisonne nos existences. On pourrait penser de prime abord que Lester Burnham perd pied ; au contraire, il entre en révolte, avec maladresse mais fermeté, contre un système qui l’opprime de manière consentie.
La crise de la quarantaine de Lester n’a rien de vraiment spectaculaire. Elle se manifeste par petites touches : cette façon qu’il a de regarder sa femme Carolyn comme une étrangère, cette distance grandissante avec sa fille Jane, cette découverte tardive que sa vie ne lui appartient plus depuis longtemps. Alan Ball écrit un scénario d’une intelligence remarquable, qui évite tous les pièges du mélodrame pour explorer les territoires plus subtils de l’aliénation quotidienne. La liberté du modèle américain est corsetée, indexée sur la performance, perçue à travers le regard des autres.
L’obsession de Lester pour Angela, l’amie de sa fille, fonctionne à cet égard moins comme un ressort dramatique que comme un révélateur : elle permet au personnage de mesurer l’étendue de sa propre insatisfaction, de sa perte à venir, de comprendre à quel point il est devenu étranger à ses propres désirs. Mena Suvari est jeune et séduisante, c’est-à-dire porteuse de toutes les possibilités que Lester a abandonnées en route. Ce qu’il possède, ce qu’il a construit est censé le combler de joie ; il exprime pourtant un autre désir, une sorte de fuite en avant qui le réconcilierait enfin avec lui-même. Celui qui est thématiquement et visuellement prisonnier (de colonnes de statistiques, de croisillons de fenêtre) entend bien se libérer.
Pour compléter le portrait d’une Amérique en crise, il faut évidemment citer le voisin austère et autoritaire, le Colonel Fitts. Ce dernier exhibe une homophobie violente qui cache en réalité sa propre homosexualité refoulée. Derrière la rigidité militaire : une fragilité existentielle absolue, puisque sa famille est basée sur un mensonge vertigineux. Les mécanismes de l’aliénation ne diffèrent cependant pas : les hommes se voient prisonniers de rôles qu’ils n’ont pas choisis, et ils évoluent dans une société qui leur impose des codes de masculinité devenus obsolètes.
Comment interpréter le fait que Lester recommence à faire de la musculation en fumant des joints ? N’est-ce pas une tentative dérisoire de retrouver une jeunesse perdue, l’illusion qu’il suffirait de changer son corps pour transformer sa vie ? Peut-être que la séquence du sac plastique y apporte une forme de réponse, par le biais d’une parabole esthétique : la beauté est nichée dans l’ordinaire le plus trivial ; il ne faut pas négliger la capacité du regard à transformer le banal en poésie.
Au moment de sa mort, Lester Burnham a enfin compris quelque chose d’essentiel sur la vanité de ses anciennes préoccupations et sur la richesse de son existence. Mais cette révélation apparaît tardive. Cette épiphanie in extremis arrive au moment précis où elle ne peut plus servir à rien. C’est toute la cruauté du film de Sam Mendes : montrer un homme qui accède à la sagesse au moment exact où il perd la vie… Et cela en dit long sur la vision de l’Amérique ici déployée.
Jonathan Fanara
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Les Prolétaires du bizness : le trafic et ses petites mains
« Les guetteurs, les charbonniers, les revendeurs, les livreurs apparaissent comme une main-d’œuvre. Une main-d’œuvre jeune, très jeune souvent, corvéable, exposée, mobile, mal payée au regard des risques, affectée aux tâches les plus ingrates et dangereuses. »
Avec Les Prolétaires du bizness, Khadidja Sahraoui-Chapuis se penche sur les aspects sociologiques du trafic de drogue. Elle arrache ce microcosme interlope aux fantasmes policiers, aux emballements médiatiques et aux simplifications morales. En appréhendant les réseaux criminels comme une organisation du travail, une économie de la reconnaissance et le résultat de blessures sociales, l’auteure livre un texte précieux, qui éclaire un phénomène bien plus complexe qu’il n’y paraît.
D’abord quelques silhouettes immobiles dans la lumière tamisée d’un hall, puis un scooter qui passe, un regard qui s’attarde, une musique échappée d’un téléphone, une odeur de tabac froid, de cannabis, parfois d’urine ou de plastique brûlé. Rien de spectaculaire, à vrai dire. Juste une routine qui s’installe et qui use peu à peu les habitants locaux. Des garçons guettent des heures durant, debout dans le froid, les allées et venues des clients finissent par composer un ballet étrange, et les cages d’escalier changent de statut, devenant des lieux d’échanges marchands. Le trafic est d’abord cela : une occupation méthodique du quotidien, une présence qui règle l’espace, qui use les corps et modifie les gestes les plus simples : rentrer chez soi, recevoir quelqu’un, laisser un enfant descendre seul dans le hall.
Khadidja Sahraoui-Chapuis écrit et décrit sans réel effet de sidération, loin de la grande fresque criminelle. Elle envisage le trafic dans ses mécaniques ordinaires. Fondé sur plus de vingt ans de terrain dans les quartiers nord de Marseille, nourri d’une fréquentation concrète des jeunes impliqués, des familles, des habitants, des gardiens d’immeuble, des travailleurs sociaux et des bailleurs, Les Prolétaires du bizness substitue à la mythologie depalmienne du deal une compréhension infiniment plus juste, arc-boutée aux personnes qui l’exercent et l’éprouvent chaque jour. L’essai inscrit le trafic au-delà de la délinquance et des marges ; c’est un système organisé, hiérarchisé, rationnel, doté d’une division du travail, d’un management, d’une discipline et même d’un langage de l’emploi. Autrement dit : une usine clandestine.
En parlant de « prolétaires », Khadidja Sahraoui-Chapuis contribue déjà à déplacer le regard, un peu comme l’avait fait par le passé l’économiste américain Steven Levitt, en se penchant sur les revenus des petites mains du trafic dans Freakonomics. Les guetteurs, les charbonniers, les revendeurs, les livreurs apparaissent comme une main-d’œuvre. Une main-d’œuvre jeune, très jeune souvent, corvéable, exposée, mobile, mal payée au regard des risques, affectée aux tâches les plus ingrates et dangereuses. Le trafic cesse alors d’être un décor de série télévisée et se révèle en sa qualité d’économie du travail sale. On y parle de temps plein, de mi-temps, de poste, de patron, de retard, de prime. On y « jobe », on y « charbonne ». Et derrière ces mots et ces néologismes affleure un fait social : ces jeunes ne fuient pas le travail, ils y entrent par une porte dérobée.
Une idée paresseuse est ainsi battue en brèche. Le trafic recruterait essentiellement des individus étrangers à la valeur travail. À l’examen, c’est presque l’inverse qui apparaît. Beaucoup de ceux que l’auteure écoute ont grandi dans des familles où l’effort est une norme, où l’on se lève tôt, où les parents tiennent des métiers épuisants, peu reconnus, socialement dévalués. Mais cet effort d’insertion, à leurs yeux, ne protège plus. Ils voient des pères et des mères rentrer usés, payer des dettes, compter, renoncer, vivre sans vacances ni répit. Dès lors, le trafic ne leur apparaît pas comme une négation du travail, mais plutôt comme un déplacement de son sens : travailler autrement, pour gagner plus vite, pour être reconnu, pour ne pas finir « comme les darons », cassé pour une misère. La valeur travail n’a pas disparu, même à l’aune du trafic de drogue ; elle s’est désenchantée.
Khadidja Sahraoui-Chapuis va plus loin encore. Elle montre que le trafic ne prospère pas seulement sur le manque d’argent, mais également sur le besoin d’utilité, de rôle. Dans plusieurs témoignages, les jeunes disent au fond la même chose avec des mots différents : quand ils guettent, ils servent à quelque chose ; quand ils tiennent leur poste, ils ont un but ; quand ils gagnent de quoi se payer un survêtement de marque ou faire quelques cadeaux, ils prouvent qu’ils sont capables. Il y a là une dimension de reconnaissance que la seule lecture économique ne suffit pas à saisir. Le réseau donne un statut, une consistance, une visibilité. Il offre une scène à ceux qui se vivent souvent comme relégués hors-champ. Une paire de baskets, un scooter, un téléphone ne valent pas seulement comme objets ; ils sont les preuves matérielles d’une sortie momentanée du manque, les signes tangibles d’un effort enfin récompensé.
Cette reconnaissance, pourtant, est empoisonnée. Car le trafic, tel que le décrit la sociologue, est une machine à promettre plus qu’il ne donne. Il distribue des places ingrates, mais verrouille l’ascension. Il laisse croire au mérite, mais fonctionne largement à l’adoubement, à l’héritage, au népotisme. Le guetteur peut rêver de monter, le revendeur d’accéder au sommet, mais le « haut du panier » obéit à d’autres lois. Le gérant lui-même, décrit comme un cadre intermédiaire entre gestion et pouvoir, reste dépendant du « grand patron », plus lointain et moins exposé. Même dans l’illégalité, la hiérarchie reproduit des plafonds de verre. Même dans la marge, certains se taillent la part du lion et d’autres exécutent. Cette découverte progressive de l’inégalité interne alimente l’un des principaux ressorts du livre. La frustration peut alors se convertir en rage, et la rage en violence.
Khadidja Sahraoui-Chapuis se garde toutefois bien de juger trop vite ou de se laisser séduire par une vision romanesque du milieu. Comme tout sociologue, elle cherche à s’effacer et à comprendre à froid. Elle ne tait ni les morts, ni la coercition, ni les humiliations. Ce sont des outils de gestion. Mais elle ne cède pas à la simplification qui ferait de ces microcosmes une pure barbarie extérieure au monde social. Au contraire, elle montre combien ils lui ressemblent. Le trafic semble épouser les mutations les plus contemporaines du travail. On y trouve les petites mains fixes, mais aussi les intérimaires, les saisonniers, les extras de week-end, les jeunes qui viennent juste prendre un billet, les intermittents du réseau qui font un été, un samedi, quelques vacances scolaires. On y trouve aussi la livraison à la demande, les applications, les noms de services qui imitent ceux de l’économie de plateforme, le commerce dématérialisé, la flexibilité généralisée. On y trouve même une sorte de sous-traitance de la violence, des exécutants spécialisés, mobiles, appelés pour des « contrats ».
Les Prolétaires du bizness montre aussi à quel point le trafic se répand. Il s’imprime à même les murs, dans les halls, dans les escaliers, dans les charges des locataires, dans les odeurs, dans le bruit, dans les demandes de déménagement, dans les peurs des habitants, dans la fatigue psychique de ceux qui vivent à proximité. Il touche les gardiens d’immeuble, les agents d’entretien, les bailleurs sociaux, les médiateurs, tous ces travailleurs discrets mais concernés. Il reconfigure les usages de l’espace, privatise les parties communes, impose ses propres règles de circulation. L’auteure restitue la dimension sensible du phénomène. Le trafic n’est pas seulement une statistique de saisies ou d’homicides ; c’est une expérience vécue du territoire, vis-à-vis de laquelle les réactions demeurent plurielles, et parfois contradictoires.
Sur les familles, trop souvent, le débat public oscille entre deux caricatures : soit des parents défaillants, soit des familles entièrement victimaires. Ici, rien de tel. Les familles apparaissent comme des lieux de tension, d’amour, de honte, de morale, d’interdits, parfois de stratégies improvisées. Elles tentent de comprendre, de surveiller, voire de masquer l’inacceptable. Elles refusent parfois l’argent jugé haram, puis tolèrent des zones grises. Elles essaient d’éloigner un enfant « au pays », sans vraiment savoir si, en fin de compte, elles le protègent ou l’abandonnent. Elles se blessent en voulant se préserver.
Les politiques publiques sont brièvement évoquées. Les doctrines se succèdent : l’approche globale, les ZSP, les QRR, les opérations « place nette »… La répression seule ne suffit pas, parce qu’elle affronte une économie plastique, capable de se déplacer, de se reconfigurer, d’absorber les chocs. Les réseaux apprennent de leurs erreurs, se ferment momentanément, puis modifient leurs dispositifs, déplacent leurs ventes, recrutent autrement. Le trafic survit aux mesures censées le conjurer. En refermant le livre, on comprend d’ailleurs mieux pourquoi la réponse ne peut être seulement policière : ce qui est en jeu relève du travail, du logement, de l’école, de la santé, de la reconnaissance, des alternatives crédibles offertes aux jeunes.
Le trafic, tel que le révèle Khadidja Sahraoui-Chapuis, n’est pas une enclave obscure que la République observerait de l’extérieur ; il est l’un des produits les plus aboutis de ses angles morts. Une économie qui recrute dans la précarité, s’alimente du discrédit du travail légal, promet de la dignité, distribue de l’utilité, organise la subordination et finit par briser ceux qu’elle a momentanément élevés. En choisissant d’appeler ces jeunes des « prolétaires », l’auteure nomme une réalité qu’elle effeuille par ailleurs avec pédagogie.
Jonathan Fanara

Les Prolétaires du bizness, Khadidja Sahraoui-Chapuis –
La Découverte, 2 avril 2026, 270 pages
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Sous le masque, nos vérités : quand les super-héros racontent l’humain

Capture d’écran : The Dark Knight Les super-héros sont nés sur papier glacé, dans des cases bariolées, mais leurs histoires se déploient depuis longtemps en écho à nos propres tourments et contradictions. Sous les capes et les armures, derrière les gadgets ou les pouvoirs surnaturels, ils charrient des drames intimes, des dilemmes moraux, des fractures bien réelles. Ils rejouent inlassablement les questions qui hantent l’humanité depuis qu’elle sait se raconter.
Spider-Man n’est pas qu’un adolescent qui se balance avec aisance entre deux gratte-ciel : il porte sur ses épaules le poids accablant d’une faute originelle. Si Peter Parker avait su, en croisant cette araignée irradiée, que sa vie s’alignerait désormais sur une maxime culpabilisante –“Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités” –, peut-être aurait-il veillé à soustraire sa main de l’arthropode qui la guettait. Car cette morsure ne l’a pas seulement doté de réflexes surhumains, elle l’a condamné au sacrifice et à la rédemption. Il est l’Héraclès moderne qui sait que sa force est indissociable d’un devoir écrasant.
Dans son sillage, on perçoit sans mal l’écho d’autres voix : celles des X-Men, ces enfants bannis pour avoir hérité d’un chromosome qui les met à l’écart. Eux ne se battent pas seulement contre Magneto ou contre les peurs humaines : ils mènent une lutte plus silencieuse, plus cruelle, qui consiste à s’accepter dans un monde qui ne veut pas d’eux. La leçon se glisse alors dans une autre blessure : celle de ne pas correspondre à la norme. Là où Spider-Man tente d’être à la hauteur de ce qu’il peut faire, eux doivent simplement apprendre à vivre avec ce qu’ils sont.
Batman, lui, ne cherche pas à se pardonner ni à s’intégrer. Il reconstruit chaque nuit la scène du crime qui a volé son enfance, comme Sisyphe son rocher, espérant que la punition des coupables compensera une perte irrévocable. Le Chevalier Noir et les mutants partagent pourtant une cicatrice commune : la blessure d’être défini par un événement subi. Mais là où les X-Men cherchent la lumière du jour, dans une collectivité réunie et apaisée, Batman choisit la nuit, la clandestinité, persuadé que seule l’ombre peut rendre justice.
Et puis, il y a Superman, une figure presque inverse : un homme façonné non par le manque mais par l’excès. Incarnation du mythe solaire, il se sait capable de tout… sauf d’être entièrement l’un des nôtres. Son exil de Krypton est celui d’un Moïse tombé sur un Kansas paisible, portant en lui la nostalgie d’une origine perdue. Dans son regard d’acier, derrière une silhouette sculptée dans le marbre, il y a la solitude des dieux : celle d’être trop grand pour le monde qu’on protège.
Chacun de ces héros, par des voies différentes, revient toujours à la même interrogation : que faire du pouvoir que l’on a reçu, qu’il soit accident, héritage ou malédiction ? Iron Man, autre exemple édifiant, transforme son génie technologique, fruit d’un égo surdimensionné, en une armure qui se veut à la fois protection et prison. Là où Peter Parker se sent écrasé par son devoir, Tony Stark cherche à s’y hisser pour échapper à une forme de vide intérieur.
En les observant dialoguer ainsi, par-delà leurs univers, on réalise que ces récits sont moins des batailles que des paraboles de notre condition. Ces lignes narratives ne s’excluent pas. Elles forment les voix multiples d’une même conscience collective. Le poids des responsabilités de Spider-Man résonne avec le fardeau de l’identité chez les X-Men. La rage canalisée de Batman trouve un écho dans l’hostilité que subissent les mutants. La foi de Wonder Woman croise la désinvolture blessée d’Iron Man.
Les super-héros sont des mythes modernes, aussi imparfaits que nous, qui rejouent sans cesse l’éternel drame humain : tenter de faire coïncider ce que nous sommes, ce que nous avons et ce que nous espérons devenir. Sous le masque, toujours, un visage que nous reconnaissons.
R.P.
