
2001 : l’Odyssée de l’espace (1968) – Réalisation : Stanley Kubrick.
C’est le plus illustre, inépuisable et indémodable des opéras spatiaux. Avec 2001 : l’Odyssée de l’espace, Stanley Kubrick se donne les moyens de ses ambitions démesurées. Son côté formaliste l’invite à aligner ostensiblement les plans vertigineux, les renversements de perspective et les mouvements de caméra élaborés en orfèvre. Son penchant naturel pour le cinéma d’auteur le conjure d’offrir enfin à la science-fiction ses lettres de noblesse, de concilier le pénétrant et l’impénétrable, de renouer avec l’esprit des contes fondateurs de Jules Verne et Herbert George Wells.
Toucher la quintessence du bout des doigts et se hisser cent coudées au-dessus de la concurrence ne suffisent pas. Stanley Kubrick entend redéfinir les rouages de la machinerie cinématographique et marquer l’inconscient collectif au fer rouge. Segmenté en quatre actes bien distincts, son 2001 met un sens consommé de l’épique au service d’un voyage dans le temps, s’amorçant dès l’aube de l’humanité pour se conclure en 2001, dans le sillage d’un indicible bloc noir soupçonné d’exercer une influence sur la vie terrestre. Durant ce périple exploratoire rythmé par quatre apparitions du monolithe et quatre points de vue différents (du singe au fœtus), le spectateur voit l’évolution humaine sobrement exposée par le truchement de la nourriture, de l’hygiène ou de la notion de conflit.
Comme Fritz Lang en son temps avec l’expressionniste Metropolis, Stanley Kubrick opère un aggiornamento salvateur. Pour cela, c’est une armée entière qu’il va longtemps mettre sur le pied de guerre, pour un budget record de dix millions de dollars : sept mois de tournage, deux ans de postproduction, l’usage de la quasi-totalité des studios anglais de la MGM, une année de retard due à son perfectionnisme et au parachèvement des effets spéciaux, le concours de la NASA, de Boeing, d’IBM, de hordes de décorateurs, de techniciens et d’experts scientifiques. Pendant deux ans, les consultants ont synthétisé une documentation abondante, avant de se lancer dans la confection des plans des bases spatiales, des habitacles, des véhicules lunaires ou encore des combinaisons. Au final, cela donne à voir un trip sensoriel froid et fascinant, une abstraction quasi paroxystique, des maquettes sophistiquées et avant-gardistes (16,5 mètres pour celle du vaisseau Discovery), une séquence d’ouverture et une « centrifugeuse » devenues mythiques, ainsi qu’une apesanteur simulée à l’aide de câbles discrets.
Débauche de formes et de couleurs, cette expérience unique en son genre maintient de bout en bout une étreinte puissante sur les sens. Le vaisseau Discovery y apparaît titanesque et d’une beauté saisissante. La bande-son, dont la pointe avancée n’est autre que Richard Strauss, ne constitue rien de moins qu’un envoûtement permanent, capable de transcender les images, de doubler chaque couture d’un spectacle forcément sensationnel. Ce dernier est sublimé par les effets spéciaux de Douglas Trumbull, oscarisé pour la cause, et par un système inédit de projection frontale mis au point par le technicien Tom Howard et par Stanley Kubrick lui-même. Il permettait, dans une illusion parfaite, de projeter une diapositive sur un écran réfléchissant placé derrière les comédiens.
Vous l’aurez compris, Alfonso Cuarón est loin d’avoir l’apanage des prouesses cosmiques. En 1968, pétri d’une assurance absolue, Stanley Kubrick immortalise déjà, avec l’éclat qu’on lui connaît, la valse orbitale des stations et des navettes. Non content d’élargir le cadre hors de toute proportion humaine, il porte en outre le slit-scan au firmament et éclabousse de sa virtuosité une séquence psychédélique sise à un jet de pierre de Jupiter. Sa séance de footing dans l’habitat circulaire du Discovery renferme à elle seule plus d’idées de mise en scène que toute la filmographie d’un artificier hollywoodien moyen. De quoi chasser sur les terres des plus grands. D’autant plus qu’un raccord devenu anthologique vient se greffer à l’édifice : le premier outil de l’humanité (un os) se mue soudainement en un satellite flottant dans l’espace, dans une stricte concordance des trajectoires.
Cinéaste-plasticien depuis longtemps éprouvé, Stanley Kubrick n’en sollicite pas moins l’intellect et la sensibilité, rejetant tout schématisme et toute lecture prémâchée. Écheveau elliptique et touffu, 2001 : l’Odyssée de l’espace, coécrit par Arthur C. Clarke, fusionne les thèmes de l’évolution, de la technologie, de l’intelligence artificielle, de la vie extraterrestre, de la décadence ou encore de la métaphysique avec les propres obsessions de Stanley Kubrick. Débordant toutes les frontières, laissant foisonner les ambiguïtés, ce monument parfois indéchiffrable échappe aux canons conventionnels et ne s’expose qu’à la logique expérimentale revendiquée par son architecte-bâtisseur. Un ballet spatial doublé d’une énigme en mouvement.
Le monolithe, point focal du film, est-il un symbole divin ? Quid du fœtus astral ? Comment interpréter la nature ambivalente de HAL 9000, ordinateur humanisé supposément infaillible, magistralement inquiétant, et potentiellement paranoïaque ? Alors même qu’il flirte tour à tour avec la théologie, la philosophie et la psychologie, Stanley Kubrick amorce des intrigues à double sens et brise la boussole explicative. Ne reste plus alors qu’une angoisse irraisonnée qui se cristallise lentement. Une poésie picturale aux confins de l’inaccessible, que de nombreux critiques, décontenancés, auront bien du mal à décrypter (donc à promouvoir).
Laissons à Kubrick le soin de conclure ce texte, avec cette citation extraite d’une interview accordée à Playboy en 1968 : « 2001 est une expérience non verbale : sur 2 heures 19 minutes de film, il y a un peu moins de 40 minutes de dialogues. J’ai essayé de créer une expérience visuelle, qui contourne l’entendement et ses constructions verbales, pour pénétrer directement l’inconscient avec son contenu émotionnel et philosophique. […] J’ai voulu que le film soit une expérience intensément subjective qui atteigne le spectateur à un niveau profond de conscience, juste comme la musique… »
Jonathan Fanara

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