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Edward Hopper : les détails de la vie moderne et ordinaire

Edward Hopper, peintre de la vie new-yorkaise, a immortalisé dans ses toiles les moments intimes et ordinaires de la modernité. Son œuvre met en lumière la solitude, les contrastes entre tradition et contemporanéité, ainsi que les émotions complexes de la condition humaine. À travers ses peintures, il nous plonge dans des scènes de la vie urbaine, des hôtels aux bars, des voies ferrées aux bureaux, nous invitant à contempler l’essence de l’individu métropolitain.
Poète pictural de la vie new-yorkaise, qu’il a expérimentée pendant plus de six décennies, Edward Hopper a immortalisé dans ses toiles les moments intimes et parfois incongrus de l’ordinaire, qu’il mâtinait aussitôt d’une couche de fascination. Ses représentations ont beau être dépourvues d’intérêt dramatique au sens conventionnel du terme, elles captent sans mal l’essence de la modernité, associée à des lieux de passage tels que les hôtels ou les voies ferrées, de loisirs comme les théâtres ou les bars, voire de travail, à l’instar des bureaux ou des salles de conférence. Avec son sens aigu du cadre, le peintre américain entretenait une proximité figurative avec l’illustration de magazine, elle aussi inextricablement liée à l’étude de son époque.
Edward Hopper fait certainement partie de la mauvaise conscience du modernisme américain. Resté à la marge des évolutions abstraites menant au minimalisme et des appropriations conduisant au pop art, il s’est plutôt échiné à transformer les mœurs bourgeoises en objet de contemplation et d’analyse. Dans Le Temps, Christine Salvadé écrivait en 2004 : « Edward Hopper peint le vide entre les pleins, l’absence plutôt que la présence, le silence dans une Amérique qui prend goût aux bruits de la vie moderne. Chaque tableau est le cadre d’une atmosphère. »
L’artiste fait partie de la conscience civique de New York. Son imagerie de l’isolement, réelle, crédible, donne corps à la tristesse apparente de la vie urbaine, tout en soulignant les postures de ses sujets. Un contraste entre la solitude et un ersatz de bonheur s’insinue dans ses tableaux, qui opèrent par ailleurs une distinction nette entre le dedans et le dehors, par exemple à travers des rideaux ou des fenêtres.
Contrarier l’Amérique et ses représentations
Certaines toiles pourraient paraître inoffensives à première vue. Il en va ainsi de Maison au bord de la voie ferrée, qui représente en plan large, de biais, une maison victorienne sise à l’arrière-plan d’une voie ferrée. Pourtant tout est là : l’isolement, la tension entre la tradition et la modernité, les lignes du chemin de fer et leurs couleurs qui s’opposent à celles de la demeure, empreinte d’une mélancolie accentuée par l’ombre projetée sur elle. Réalisé en 1942, le célébrissime Nighthawks brode lui aussi autour de la solitude, en proposant une vue de l’extérieur vers l’intérieur d’un bar, où des personnes sont réunies dans une incommunicabilité manifeste. L’angle travaillé, mais aussi l’ennui reflété par l’œuvre, ainsi que le contraste entre l’éclairage artificiel et la vie nocturne, renforcent la portée de ces « faucons de nuit ».
Bien d’autres peintures d’Edward Hopper dépeignent la condition humaine moderne. L’une de ces toiles n’est autre que Chambre d’hôtel (1931). Dans cette œuvre, l’artiste saisit un moment intime dans un espace anonyme. Une femme est assise sur le bord d’un lit, plongée dans ses pensées et enserrée par un cadre restreint. La froideur impersonnelle de l’architecture de l’hôtel renvoie à la prison de l’espace urbain. Une autre toile fascinante est Soir bleu (1914), dont le titre est inspiré d’un vers de Rimbaud. Dans cette scène de café parisien est mise en exergue une prostituée outrageusement maquillée, seule à se tenir debout. À droite de l’image, un couple de bourgeois la scrute, probablement avec mépris.
Dans Morning in a City (1944), Hopper semble portraiturer la condition humaine aliénée face aux grands ensembles urbains. Une femme entièrement nue, seule, fait face à la fenêtre de sa chambre, donnant sur le tumulte métropolitain. Déconnexion, intimité, solitude : la peinture est énigmatique, mais elle donne lieu au même sentiment, complexe, de désincarnation que le reste de son œuvre. Et à chaque fois, l’artiste new-yorkais se distingue par son utilisation remarquable de la lumière, son attention portée aux détails de la vie quotidienne et son exploration sans fard de la condition humaine.
Le peintre des humeurs
Une fois cela dit, qu’ajouter ? Peintre naturaliste francophile, Edward Hopper a été salué par Wim Wenders, l’un de ses plus fervents admirateurs, pour ses plans larges, d’allure cinématographique. De son côté, Alfred Hitchcock nous a fait pénétrer dans son tableau Maison au bord de la voie ferrée, dans le chef-d’œuvre Psychose (1960). Décrit comme un peintre des humeurs, de l’immobilisme, voire de la culpabilité, Hopper n’était certainement pas le plus éprouvé des portraitistes ; il saisissait mieux les détails de la vie que ceux de ses protagonistes – et même de ses décors.
Qu’importe, cela ne l’empêche pas de figurer parmi les plus grands artistes du XXe siècle. Il a été l’interprète, génial et séminal, des états d’âme de son temps. Mais comme le signalait à dessein le Conservateur général du patrimoine français Didier Ottinger sur le plateau d’Estelle Martin en 2013, le peintre américain ne se cantonnait pas à la mélancolie et à la solitude urbaine, puisqu’il faisait valoir aussi, occasionnellement, facéties et optimisme.
J.F.
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Alfred Hitchcock, un cinéma de tropes et d’obsessions

Maître incontesté du suspense, Alfred Hitchcock a inscrit au frontispice du septième art une filmographie aussi vaste qu’influente. Malgré la diversité de son œuvre, certains thèmes et motifs affleurent régulièrement, créant une signature filmique aisément identifiable. En voici quelques-uns.
1. L’homme ordinaire plongé dans des situations extraordinaires
C’est un trope récurrent dans l’œuvre d’Alfred Hitchcock : une personne ordinaire se trouve soudainement plongée dans des situations extraordinaires. Cette idée d’inversion brutale du quotidien, dérivant parfois vers quelque chose de sinistre et effrayant, a fait son chemin à travers bon nombre de ses films. Dans L’Ombre d’un doute (1943), la jeune Charlie Newton voit son existence basculer suite à la visite d’un oncle pour le moins énigmatique. Le familier devient étrange, ce qui permet au réalisateur britannique de jouer sur le décalage entre l’apparence et la réalité. Le spectateur doit quant à lui composer avec une sensation d’inconfort prégnante, typique du cinéma hitchcockien.
Dans Fenêtre sur cour (1954), Jeff, le personnage joué par James Stewart, est immobilisé à domicile en raison d’une jambe cassée. Son seul loisir consiste à porter sa curiosité sur ses voisins, qu’il scrute depuis sa fenêtre. Jusqu’au jour où il soupçonne l’un d’eux d’avoir commis un meurtre… Le photographe, tout ce qu’il y a de plus ordinaire, se mue alors en un enquêteur obstiné, bravant les dangers pour démêler le vrai du faux. Le cadre familier et cotonneux d’un appartement devient une source de tension ; il donne lieu à un sentiment d’enfermement et d’oppression.
2. Le faux coupable
Autre trope souvent exploité par Alfred Hitchcock : le faux coupable. Ce motif sous-tend une tension narrative, le personnage principal devant lutter non seulement contre les forces extérieures qui le poursuivent, mais aussi contre les perceptions erronées projetées sur lui.
La Mort aux Trousses (1959), dont la présence au point I aurait été tout aussi légitime, incarne très bien cette idée. Cary Grant y campe Roger Thornhill, un publicitaire new-yorkais confondu avec un agent secret par des espions étrangers. Malgré lui, l’homme est entraîné dans une course-poursuite effrénée à travers le pays, cherchant vaille que vaille à prouver son innocence. La dualité, dont on reparlera, le dispute à la manipulation dans ce qui constitue rien de moins que l’exosquelette du thriller moderne.
Dans Les 39 Marches (1935), Richard Hannay, le protagoniste principal, se retrouve mêlé à une conspiration d’espionnage. Accusé à tort du meurtre d’une femme qu’il avait rencontrée par hasard, il est contraint de fuir pour prouver son innocence, tout en essayant de déjouer le complot. Pour lui, le défi est double : échapper à la fois à la police qui le suspecte d’un crime qu’il n’a pas commis et aux espions qui menacent de l’éliminer parce qu’il en sait trop.
Trope hitchcockien par excellence, brillamment exploité pour créer un suspense permanent, le faux coupable tend à placer le protagoniste dans une position inconfortable, où il se heurte au danger et à l’incompréhension. En y recourant, le cinéaste britannique instille une tension dramatique qui tient le spectateur en haleine tout au long des films. On en retrouvera la trace dans le bien nommé The Wrong Man (1956), dans L’Inconnu du Nord-Express (1951) ou encore dans Le Rideau déchiré (1966).
3. Le MacGuffin
Le MacGuffin est un prétexte narratif qui tient une place centrale dans l’œuvre d’Alfred Hitchcock. Prétexte, car il s’agit d’un élément de l’intrigue qui sert de moteur à l’histoire, qui met en branle sa dynamique, mais qui demeure pourtant sans importance intrinsèque, car dénué d’enjeux véritables. Le MacGuffin met les personnages en mouvement, oriente leurs pérégrinations – et parfois désoriente, un temps, le spectateur.
L’exemple le plus célèbre reste sans conteste celui de Psychose (1960). Au début du film, Marion Crane vole une grosse somme d’argent à son patron, dans l’intention de s’enfuir avec son amant. Cet argent, qui pourrait sembler au premier abord être l’élément central de l’intrigue, se voit aussitôt relégué au second plan. Marion arrive au Bates Motel et y fait une rencontre funeste qui va conditionner tout le reste du film. Ce qui semblait être le pivot de l’histoire n’était en réalité qu’un MacGuffin, un argument commode pour conduire Marion vers sa rencontre tragique avec Norman Bates. L’argent disparaît de l’intrigue et le sociopathe en phagocyte la moindre parcelle.
Un autre exemple typique apparaît à travers la formule secrète des 39 Marches. Bien qu’elle soit l’objet de l’intrigue, sa nature précise n’est jamais révélée, et elle n’a aucune importance en dehors de son rôle déclencheur dans l’action. Le couple d’inséparables dans Les Oiseaux (1963)ou l’uranium dans Les Enchaînés (1946) s’inscrivent dans la même logique.
Mais c’est peut-être Alfred Hitchcock lui-même qui parle le mieux de ce prétexte narratif. Il avancera ainsi à François Truffaut, en guise d’explication : « Deux voyageurs se trouvent dans un train allant de Londres à Édimbourg. L’un dit à l’autre : « Excusez-moi, monsieur, mais qu’est-ce que ce paquet à l’aspect bizarre que vous avez placé dans le filet au-dessus de votre tête ? — Ah ça, c’est un MacGuffin. — Qu’est-ce que c’est un MacGuffin ? — Eh bien, c’est un appareil pour attraper les lions dans les montagnes d’Écosse — Mais il n’y a pas de lions dans les montagnes d’Écosse. — Dans ce cas, ce n’est pas un MacGuffin ». »
4. L’usage innovant du montage
Ce n’est pas un motif tel qu’on peut l’entendre traditionnellement. Cependant, Alfred Hitchcock a fait preuve, durant toute sa carrière, d’une authentique science du montage. Cette rhétorique filmique innovante lui a permis, plus d’une fois, d’intensifier l’émotion et le suspense de ses films, et de créer des scènes étourdissantes.
En la matière, la scène de la douche dans Psychose demeure évidemment incontournable. À travers un montage rapide constitué de plans aux échelles et points de vue très variables, le réalisateur britannique a charpenté une scène de meurtre incroyablement intense, passée à la postérité, et sans recourir à la violence explicite. Les plans hâtés et successifs de la douche, du couteau, de Marion et du rideau créent à eux seuls, par leur articulation fine, une sensation de terreur et de confusion. L’emploi du son, avec le bruit perçant de la musique, celui de l’eau qui coule et les cris d’effroi de Janet Leigh, accentue les effets recherchés.
Dans La Corde (1948), Alfred Hitchcock expérimente un montage minimaliste associé à une synchronisation portée à son apogée, donnant l’illusion que le film a été tourné en un seul plan-séquence – ce qui était matériellement impossible à l’époque. Pour créer l’illusion, il utilise ingénieusement les mouvements des acteurs et la caméra afin de masquer les coupures nécessaires pour changer de bobine. Ce parti pris audacieux de montage vient asseoir le suspense du film en confinant le spectateur dans le même espace que les personnages, sans échappatoire, en prise directe et en temps réel.
Ces techniques de montage ont acquis, au fil du temps, une réelle dimension narrative. Au langage filmique qui leur est inhérent s’est juxtaposée une sorte de métadiscours produit par les choix opérés par le réalisateur.
5. La blonde glaciale
Trope iconique s’il en est, la « blonde hitchcockienne », souvent froide et sophistiquée, a pris les traits de Kim Novak, Grace Kelly, Tippi Hedren ou Vera Miles. Ces héroïnes blondes, volontiers énigmatiques, peuplent régulièrement les films du cinéaste britannique. Ce sont des personnages complexes, glissés au cœur de l’intrigue.
Dans La Main au Collet (1955), Grace Kelly incarne une femme élégante et mystérieuse dont le charme et la beauté attirent irrésistiblement le héros. Son allure imperturbable cache un désir intense et une détermination sans faille, illustrant en ce sens, idéalement, le trope de la « blonde glaciale » hitchcockienne.
Dans Sueurs Froides (1958), Kim Novak interprète le personnage de Madeleine, une femme envoûtante dont le mystère nourrit l’intrigue du film. À la fois distante et séduisante, elle ne dépareille pas dans une filmographie où les « blondes » sont érigées en symboles d’un désir complexe et parfois destructeur.
6. Les phobies et les obsessions
Alfred Hitchcock se délecte à explorer l’inconfort psychologique. Les phobies et les obsessions de ses personnages s’apparentent souvent à un noyau autour duquel se construisent les intrigues. La tension dramatique découle irrémédiablement de ces spécificités psychiques, qui en sus révèlent toujours une vérité plus profonde sur les protagonistes – et la condition humaine plus généralement.
Déjà cité, Sueurs Froides l’emporte haut la main dans cette catégorie. Le maître du suspense utilise les phobies de Scottie pour initier les ressorts dramatiques et la perdition psychologique qui se joue sous nos yeux. Le personnage campé par James Stewart souffre de vertiges depuis un traumatisme. Hitchcock exploite cette peur en clerc. Il la place même au centre de l’intrigue. Lorsque Scottie tente de suivre Madeleine dans une tour, son angoisse du vide le paralyse et le laisse impuissant, augmentant le suspense et créant une tension psychologique palpable. Scottie n’est pas seulement confronté à un mystère extérieur difficile à résoudre, il est aussi aux prises avec ses propres démons intérieurs.
Dans Psychose, l’obsession de Norman Bates pour sa mère a été intériorisée, au point de créer une fêlure profonde et irrémédiable en son être. Cette fixation malsaine, qui fait le lit d’une dualité différente mais commune à Sueurs Froides, motive la violence inexpiable que le jeune homme inflige à Marion. Les révélations subséquentes figurent probablement parmi les plus notoires de l’histoire du cinéma. Cette obsession, ancrée dans une relation mère-fils pervertie, crée un climat de malaise et d’angoisse qui imprègne chaque aspect du film.
Les Oiseaux (1963) se penche quant à lui sur l’ornithophobie, la peur des volatiles. Des créatures ordinaires s’y muent en menaces terrifiantes. En ce sens, Alfred Hitchcock subvertit les peurs irrationnelles, en les rendant réelles pour le spectateur.
7. Le voyeurisme
Le voyeurisme est une autre thématique récurrente dans les films d’Alfred Hitchcock. Le cinéaste utilise ce motif pour mieux impliquer le spectateur dans l’action, tout en critiquant subtilement, sous forme de métadiscours, la fascination du public pour l’intimité d’autrui.
On pourrait gloser des heures durant sur Fenêtre sur cour, brillant dans sa capacité à effeuiller le spectacle cinématographique à travers les activités voyeuristes d’un photographe immobilisé dans son appartement. Le personnage de James Stewart passe en effet son temps à observer ses voisins à travers sa fenêtre, transformant la scrutation impudique en une forme de divertissement. Cependant, cet acte a priori innocent se transforme progressivement en une expérience troublante, puisque Jeff, téléobjectif à l’appui, croit être le témoin d’un meurtre. Malin, Hitchcock utilise ce cadre pour questionner les limites entre la vie privée et la curiosité publique, en mettant en scène une tension née du voyeurisme.
Plus prosaïquement, on pourra citer les trous indiscrets dans les murs du Bates Motel, ou la passion dévorante entourant Madeleine dans Sueurs froides.
8. Les mères envahissantes
Il n’est pas exagéré d’avancer que les mères dominantes ou toxiques hantent le cinéma d’Alfred Hitchcock. Ce dernier dépeint volontiers des relations mère-enfant compliquées et malsaines, ajoutant une profondeur psychologique et un conflit intrinsèque à ses personnages.
L’emblématique Psychose met en scène un fils, Norman Bates, assailli par les souvenirs de sa mère défunte, dont il a adopté la personnalité et intériorisé les injonctions. Bien qu’absente physiquement, cette femme castratrice est omniprésente dans le film, et c’est précisément cette présence oppressive qui va influer sur l’existence et la conduite de Norman, le poussant à commettre des actes de violence « impensés ».
Pas de Printemps pour Marnie (1964) est un autre cas intéressant. La relation entre Marnie et sa mère apparaît accidentée et dérangeante. La jeune femme est traumatisée par une figure moins maternelle que sulfureuse, au passé chargé d’affects. Les peurs et répulsions de Marnie trouvent leurs origines dans ces rapports complexes, dont certains événements vont conditionner un comportement puissamment autodestructeur.
Les Oiseaux met également en scène une mère dominante qui entrave le développement émotionnel de son fils adulte. Lydia Brenner s’avère possessive et parfois étouffante envers Mitch, menaçant ses tentatives de nouer une relation amoureuse. Dépressive, toxique et malicieuse, elle ne peut envisager, et encore moins tolérer, que ce dernier construise une relation épanouie avec une femme qui pourrait contrarier la place qui lui est dévolue.
9. La mort et le meurtre
La mort et le meurtre – et les policiers qui en découlent – font partie intégrante de l’œuvre d’Alfred Hitchcock. Souvent utilisés pour déclencher l’intrigue ou augmenter le suspense, ces actes de violence, cliniques ou stylisés, créent des moments de suspense marquants et parfois marginalement horrifiques.
La scène du meurtre dans la douche de Psychose est probablement la plus célèbre de toute sa filmographie. Mais l’assassinat reflété par des verres de lunettes dans L’Inconnu du Nord-Express ou la strangulation et les visions cadavériques dans le mésestimé Frenzy (1972) ne sont pas en reste. Moins abouti, Mais qui a tué Harry ? (1955) se déploie tout entier à partir d’un corps sans vie découvert dans un petit hameau de Highwater.
Chacun de ces tropes, investis avec art et subtilité, confère à l’œuvre d’Alfred Hitchcock sa spécificité et son originalité. On aurait pu y détailler plus avant la notion de dualité, ou y ajouter des motifs tels que les escaliers, tant les récurrences font sens dans sa filmographie. Le génie du réalisateur britannique, nullement usurpé, réside pour partie dans sa capacité, quasi unique, à transformer ces tropes en des éléments narratifs à part entière, se répondant continuellement à travers les films.
J.F.
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Breaking Bad : Dr. White et Mr. Heisenberg

(Attention : spoiler)
Jusqu’à sa première mue, Walter White n’a rien qui puisse vraiment le distinguer du commun des mortels. Il mène une vie sans vice ni passion, avec son épouse Skyler et son fils Junior, dans une banlieue proprette d’Albuquerque, dorée par le soleil du Nouveau-Mexique et anesthésiée par le chlore des piscines. Enseignant émérite mais déconsidéré, il s’époumone en vain devant des lycéens inattentifs, pour qui la chimie a autant d’attrait qu’un chat crevé sur le bord d’une route. Ces adolescents grégaires ignorent que le terne quinquagénaire qui leur fait la leçon a jadis contribué à des recherches ayant été auréolées du prix Nobel. Ils ne savent pas davantage, et s’en moqueraient certainement, que l’humble M. White, après avoir étudié la cristallographie au California Institute of Technology, co-fonda l’illustre compagnie Gray Matter Technologies, qui règne aujourd’hui en maître sur son secteur d’activité, comme en témoigne cette couverture flatteuse de Scientific American, encadrée sans modestie par le chercheur et entrepreneur Elliott Schwartz.
Après que les médecins lui ont diagnostiqué un cancer des poumons, Walter amorce un premier virage existentiel. Désormais sous la menace d’une mort imminente, il entend, par n’importe quel moyen, mettre sa famille à l’abri du besoin. Skyler, qui attend un second enfant, n’a ni emploi ni revenu, si bien que le professeur de chimie surqualifié en est réduit à astiquer des véhicules après journée, dans une station de lavage automobile fréquentée par ses propres étudiants. Son fils Junior en est encore aux études, mais il souffre d’un handicap léger assez peu engageant quant à son avenir, occasionnant des troubles de la parole et rendant ses béquilles indispensables au moindre déplacement. C’est dans ce contexte morose, alors que les nuages noirs s’amoncellent au-dessus de sa tête, que M. White retrouve Jesse Pinkman, un ancien élève devenu voyou, à la faveur d’une descente de police chez des trafiquants de drogue. Un plan peu commode se met alors à germer dans son esprit : pourquoi ne pas faire son trou dans le commerce juteux de la méthamphétamine ? Lui, le brillant chimiste, s’emploierait à la conception du produit, tandis que Jesse, la petite frappe aux précieuses relations, s’occuperait de la vente… Désormais, les êtres ne sont plus socialement déterminés : un numéro de duettistes dans un laboratoire improvisé suffit à s’affranchir de tout.
Un bref calcul nous apprendra plus tard à quoi est conditionnée la nouvelle vie de M. White. Pour espérer pérenniser l’avenir de ses proches, il lui faudra épargner plus de 730 000 dollars, à coups de fournées de cristal et de deals plus ou moins obscurs. Le bon père de famille présenté dans les premiers instants de Breaking Bad voit peu à peu son passager noir, « Heisenberg », prendre le dessus : réunions mafieuses tenues en catimini, volées de haine sans édulcorant, fascination désormais éventée pour l’interdit, mégalomanie en voie d’avènement, dissimulations et mensonges par rangées de douze… À ce stade, le « cuistot » n’en est encore qu’à ses balbutiements, mais il ose déjà défier le caïd Tuco au fulminate de mercure, rêve de monter un réseau de drogue à croissance exponentielle et envisage même de rogner sur les territoires aux mains de la concurrence. On comprend que le financement de son traitement, objet de tous les secrets, ainsi que l’avenir de sa famille, se trouvent désormais relégués à l’arrière-plan d’une ambition en tous points étourdissante, ne reculant devant rien : ni quatre jours de production de meth dans un camping-car en plein désert, ni une balade en tenue d’Ève dans un supermarché bondé, ni même le recours à la violence ou au meurtre… La faim justifie les moyens.
Entité duale, Walter/Heisenberg aboutit vite à un paradoxe gênant. Il a beau s’échiner à masquer ses activités de trafiquant de drogue, son nouveau business le condamne à s’éloigner toujours plus de ses proches. Skyler fond en larmes en constatant que la rémission de sa tumeur n’influe en rien sur le comportement de son mari, de plus en plus absent, taiseux et hostile. Junior nourrit des sentiments contradictoires, souvent douloureux et parfois violents, à l’encontre de son père, qu’il considère pourtant comme « un héros ». Quant à Hank, le beau-frère travaillant à la DEA (les « stups » américains), il subit lui aussi, lors d’une petite fête, la colère froide, intériorisée, de celui qu’il tient pourtant en haute estime. Par une caractérisation fine des personnages et l’énonciation d’intérêts qui ne cessent de s’interpénétrer, Vince Gilligan met à nu une réalité que Walter refuse d’admettre : on n’éteint pas une seconde nature comme on dissout un cadavre dans une baignoire. La conclusion de la deuxième saison de Breaking Bad demeure à cet égard édifiante. Dans l’inévitable débat interne qui assaille le professeur de chimie, Heisenberg a fini par museler Walt et préempter tout ce qui pouvait l’être. Il n’informe pas sa mère de sa maladie, blanchit l’argent de la meth grâce à un site Internet d’appel aux dons conçu par son fils, manque l’accouchement de sa femme pour régler une affaire urgente… Écoeurée par tant de mensonges et de mépris, Skyler n’a d’autre choix que de se résoudre à la séparation, dans l’incompréhension générale.
Double vie, double téléphone et surtout double allégeance : à la famille, en voie de désintégration, et à la méthamphétamine, désormais « cuisinée » dans un labo surdimensionné, pourvu de matériel dernier cri, planqué sous une blanchisserie tout ce qu’il y a de plus anodin. On aurait pu croire, au début de la saison 3, que Walter allait exploser en plein vol, à l’image de cet avion qui déchira soudainement le ciel d’Albuquerque, et laissa des milliers de traumatisés au sol. On verra le professeur de chimie, désormais en congé sabbatique, tenter de brûler des liasses de billets dans un barbecue, songer à arrêter la production de meth et brutaliser Ted Beneke, le nouveau patron de Skyler, avec qui elle entretient une relation vouée à l’échec… Mais les planètes se réalignent sans cesse pour Heisenberg. Il échappe au traqueur increvable désormais sur ses traces – son beau-frère Hank, récemment obnubilé par le cristal bleu –, il réintègre partiellement le domicile conjugal et pousse même son épouse à faire preuve de contorsions morales afin de tolérer sa nature de néo-criminel. Les comptes truqués de Ted et son discours faussement naïf sur les intérêts familiaux tendent, il est vrai, à remettre en perspective avantageuse les agissements clandestins de Walt. Après tout, lui aussi n’oeuvre-t-il pas exclusivement au bien de ses proches ?
Breaking Bad s’apparente à une machine éminemment complexe. Les perceptions y prennent corps, se lestent d’une charge émotionnelle ou symbolique, avant de gagner en ambiguïté et en nuances. Un trafic de drogue téléguidé depuis une chaîne de fast-food s’y confond en quelques plans avec une authentique locomotive à cash. Une épouse trahie et malaisée y est amenée à taire sa rancoeur, parfois à faire machine arrière, pour finalement se laisser prendre dans une toile délictueuse qui n’est pourtant pas la sienne. C’est ainsi que Skyler en vient à mettre son opulence sur le compte d’une addiction aux jeux inventée de toutes pièces, puis à excuser plus ou moins explicitement son mari, en s’immisçant dans ses affaires par le truchement d’une entreprise de blanchiment d’argent. Dans une large mesure, Walter/Heisenberg demeure lui-même une entité à démystifier. Désormais rompu au crime, avec lequel il entretient une relation des plus ambivalentes, il planifie des assassinats tout en se répandant en regrets, cuisine de la meth à échelle industrielle sans pour autant faire son deuil de la morale et abat de sang-froid des dealers pour protéger celui qu’il continue néanmoins de considérer comme un jeune drogué incontrôlable. Vis-à-vis de Jesse, il est tout à la fois : un ami et un ange gardien, mais aussi un mentor, un père de substitution, un patron, un associé… Ce qui n’empêche pas de percevoir parfois de la friture sur la ligne, comme lorsque son ancien élève lui assène sèchement, en l’en rendant responsable : « De ma vie, je n’ai jamais été aussi seul ! » Chez Vince Gilligan, quelque chose de grinçant reste constamment en suspens, dans les déficits relationnels comme dans les sédimentations de l’ego.
Les actes et paroles jettent parfois un filet de lumière dans la pénombre de la psyché humaine. Les minutieuses répétitions imposées par Skyler pour expliquer la soudaine richesse de sa famille font état d’une méfiance quasi paranoïaque. De même quand elle assène à Walt, dans une formule aussi absconse qu’assassine : « Il faut que quelqu’un protège cette famille de l’homme qui protège cette famille. » La vérité, c’est que le fade M. White a fait l’objet d’une curieuse révélation ; la maladie a permis à sa mégalomanie, jusque-là tapie dans l’ombre, d’éclore en plein jour. Quelques utopies chères à Walter furent rapidement passées à la lessiveuse d’Heisenberg : prévenance à l’égard des proches, prudence envers le crime et l’injustice, conduite dictée par la seule nécessité… Le spectateur se retrouva alors avec une série d’indices concordants, abondant tous dans le même sens : le génial « cuistot », qui se définira lui-même comme un « danger » dans une célèbre tirade, perd peu à peu tout sens de la mesure. C’est ainsi qu’un véhicule de sport flambant neuf partira lamentablement en fumée, qu’un accident de la circulation sera provoqué afin de soustraire un laboratoire de meth au regard des autorités, ou qu’une insignifiante mouche bloquera toute production de cristal, par crainte exacerbée et irrationnelle de contamination…
Walter White vous promet la lune, mais vous y emmène à cloche-pied : les excès de confiance font place aux inhibitions morales et à la peur de finir six pieds sous terre, le système de prédation patiemment échafaudé sur le marché de la drogue dresse contre lui des armées d’ennemis plus ou moins anonymes, tandis que la clandestinité ne lui épargne ni les blessures d’orgueil ni les indications maladroitement transmises à un cadre de la DEA, comme lorsqu’il confie à Hank, passablement éméché, que le véritable « génie » du cristal bleu est peut-être encore en activité, et ce malgré la disparition tragique d’un chimiste faisant figure d’alibi idéal. Le jeu de Bryan Cranston, bien que souvent intériorisé, laisse transparaître un large éventail de sentiments. Aux postures lyophilisées, enterrées sous les apparences de la normalité, succèdent une rigidité et une froideur qui rappellent parfois celles des cadavres qu’Heisenberg ne cesse de semer sur sa route. L’adage veut que les derniers convertis soient toujours les plus zélés ; l’application à laquelle s’astreint Walt dans le crime et la sournoiserie y donne un écho retentissant, que seul l’avocat véreux Saul Goodman pourrait faire passer pour une inoffensive mélopée.
La cinquième saison de Breaking Bad constitue une forme d’aboutissement. Elle mène le dual Walter/Heisenberg au bout d’une logique familiale et criminelle dont la nature antinomique et ambivalente portait en elle les germes de l’implosion. D’un côté, Skyler prend le parti d’extrader ses enfants chez leur tante et affirme sans ambages espérer une reprise du cancer de son époux ; de l’autre, Walt amasse des millions de dollars en prenant les commandes du trafic de meth et parvient à se débarrasser, sans grande peine, de tous ceux qui auraient pu contrarier ses visées hégémoniques. La famille White se trouve plus que jamais en proie à la désunion, au moment précis où la noirceur inexpiable de son chef de meute semble atteindre son firmament. Il détruit des preuves collectées par la police à l’aide d’un aimant surpuissant, il met la DEA sur écoute, il empoisonne un gosse avant de prendre part à la liquidation d’un second, il se met à produire du cristal dans des maisons dératisées jusqu’à ne plus savoir que faire des colonnes de billets entreposées dans un box de stockage… L’ancien policier Mike, un temps associé à ses affaires, fournira une énième preuve de lucidité en assénant à Walter qu’il n’est autre qu’« un sac à embrouilles », avant d’en faire lui-même tragiquement les frais. Comment lui donner tort ? L’autoproclamé « meilleur chimiste des États-Unis », gorgé de vanité, se montre toujours plus fasciné par le pouvoir et l’argent, désormais indissociables. Avalé par le crime et ses tourments, frappé de démesure au point de cracher sur cinq millions de dollars, il choisit malgré une offre alléchante de tourner le dos à une retraite dorée et paisible pour ne pas revivre l’humiliation qui consista à vendre précipitamment ses parts dans Gray Matter Technologies, dont la valeur s’envola quelques années plus tard – il économisa sur le coup quelques loyers, mais perdit à terme des centaines de millions de dollars.
Bientôt, Walter se débarrassera sans même s’en apercevoir des tiraillements intérieurs et des injonctions contradictoires. Il n’écoutera plus qu’une voix, celle de l’argent, qui le poussera à se retrancher comme un rat terrorisé dans une vieille bicoque du New Hampshire, isolé de tout et de tous, avec l’interdiction formelle de mettre le nez dehors, sous peine d’échouer entre les mains d’une justice vengeresse. Désormais, et jusqu’au règlement de comptes final, il en sera réduit à vivoter seul, à l’abri du monde extérieur, las à tel point qu’on le verra payer chèrement la compagnie d’un partenaire d’affaires pourtant peu affable. Entretemps, il aura tissé un écheveau de mensonges et accusé Hank, dans un enregistrement vidéo, d’être à l’origine du trafic de meth, piloté depuis son bureau de la DEA. Pis, Walt aura kidnappé sa fille, repoussé les coups de couteau de sa femme et définitivement détruit une famille qui ne tenait plus qu’à un fil. Ce que l’on voyait poindre depuis longtemps se cristallise le temps d’une révélation : d’abord « Je l’ai fait pour moi », puis « J’ai aimé ça » et enfin « Je me sentais vivant ». Walter est inféodé à Heisenberg. Il le sait et le confesse. Il ne s’agit pas seulement d’un alter ego, d’une double nature, mais d’une personnalité profonde qui ne demandait qu’à s’affirmer, jusqu’à phagocyter tout ce qui caractérisait jusqu’alors son hôte : le voile de normalité, la carrière sans histoire, la famille aimante et aimée, et même les principes moraux et identitaires constitutifs de l’être… Breaking Bad n’est pas tant le récit d’une ascension criminelle que l’énonciation d’une lutte intérieure, la radiographie d’un tempérament autodestructeur prêt à se diluer dans la vie d’un quidam tout à fait anodin, un peu comme l’encre dans l’eau.
J.F.
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Seven : les inspecteurs Mills et Somerset, miroir inversé ?

Dans Seven (1995), en plus de dépeindre une métropole crépusculaire rendue au dernier degré du désespoir, David Fincher met en scène deux inspecteurs, Mills et Somerset, aux antipodes l’un de l’autre. Tout au long du film, une mise en miroir subtile se dessine, révélant quelques similitudes inattendues, mais surtout des contrastes saisissants.
Alors que leur binôme se forme, David Mills (Brad Pitt) et William Somerset (Morgan Freeman) se trouvent à des stades opposés de leur carrière. Le premier, intégré depuis peu au sein de la police, s’est démené pour être muté en ville, quand le second n’attend qu’une chose, pouvoir se retirer à la campagne pour, peut-être, y travailler dans une ferme. Dans l’enquête qui les occupe, le vétéran, bientôt retraité, montre une approche méthodique et réfléchie, alors que son jeune coéquipier, « pas encore prêt », fait valoir son impulsivité et son impatience. « Mes émotions, elles me stimulent », expliquera-t-il d’ailleurs.
Sur le plan personnel et psychologique, Mills et Somerset ont peu en commun. Mills est un jeune loup extraverti, optimiste et par trop émotif. Somerset se caractérise davantage par la solitude et une certaine forme de cynisme mâtinée de résignation. Si leur enquête commune sur une série de meurtres macabres les amène à s’ouvrir l’un à l’autre et à se confronter à leurs propres peurs et faiblesses, David Fincher nous rappelle régulièrement que leurs tempéraments demeurent inconciliables : l’un est à la palabre ce que l’autre est au silence, Mills cède aux méthodes expéditives quand son coéquipier planifie sur le long terme, comme en témoigne par exemple la séquence dans l’immeuble de John Doe, le tueur du film.
Plusieurs parallèles opérés par David Fincher dans le film permettent de prendre le pouls de cette dualité. William Somerset vit seul dans un appartement parfaitement ordonné, dans lequel on peut clairement apercevoir, ce qui n’a rien d’anodin, un jeu d’échecs et un métronome. Chaque matin, il se prépare méticuleusement, selon un rituel précis. David Mills, a contrario, n’a pas fini d’emménager dans son nouvel appartement, qui jouxte une voie ferrée. Quand son réveil sonne, il se contente d’enfiler une tenue trop large pour lui et une cravate aux motifs de basketball, omettant même de se débarbouiller le visage. Quand ils enquêtent, le premier compulse consciencieusement des documents à la bibliothèque, quand le second, écrasé par un plan vertical peu valorisant, fait du surplace en méditant sur quelques photos. Et lorsqu’ils accompagnent Doe sur les lieux des deux derniers meurtres, Mills n’apparaît qu’à travers les grillages du véhicule, alors que rien ne vient entraver l’espace entre Somerset et l’objectif de la caméra.
Seven fixe deux typologies de personnage. Somerset est un penseur qui prend le temps d’analyser chaque détail et de comprendre le sens profond des crimes. Mills, en revanche, apparaît et se revendique comme un homme d’action, qui préfère agir rapidement plutôt que de passer du temps à retourner les indices dans tous les sens. Le premier cherche une vérité objective, basée sur des preuves et une analyse rationnelle, tandis que le second est guidé par une vérité subjective, reposant sur ses émotions et ses convictions personnelles. Cette opposition crée une tension dynamique entre les deux personnages, à la fois source de conflictualité et de complémentarité.
Les deux hommes ne sont toutefois pas sans similitudes. Le film les présente par exemple tous deux comme des pères empêchés. Peu confiant en l’humanité, qu’il imagine en perdition, Somerset a convaincu son ex-compagne d’avorter, tandis que Mills, qui va bientôt devenir père (sans le savoir), est appelé à subir les contrecoups de son tempérament impulsif. Cette thématique, bien que secondaire, ajoute une dimension émotionnelle intéressante à leur mise en miroir.
Dans leur travail, tous deux s’avèrent affectés par les crimes sur lesquels ils enquêtent. Leur approche n’en demeure pas moins très différente. Le vétéran a conscience, et il l’énonce dans le texte, que John Doe n’est qu’un homme (et pas « le Diable » en personne) et que son arrestation ne remettra pas en cause l’existence du mal, réalité inévitable. Mills est plus idéaliste, peut-être plus déterminé aussi : à ses yeux, mettre fin aux agissements de Doe constitue déjà une finalité en soi. Le dénouement du film achèvera cette contradiction entre les deux protagonistes.
Beaucoup d’autres détails permettent d’asseoir la caractérisation des deux inspecteurs et de mettre en relief leurs dissemblances. L’utilisation des armes (nulle pour l’un, hâtée pour l’autre), leur attitude à la bibliothèque (Mills ayant une posture laissant transparaître sa lassitude quand son coéquipier travaille avec sérieux) ou encore leurs multiples réactions lors des explorations de scènes de crime. David Fincher a de la suite dans les idées, et quand on se penche sur les différents éléments associés aux inspecteurs, lorsqu’on essaie de les rassembler et d’en saisir la pleine mesure, on comprend que la caméra est devenue une plume d’écrivain. Qu’elle trace des arabesques visuelles. Qu’elle écrit une histoire complexe, composée de plans chargés de significations plus ou moins cachées.
R.P.
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Estampes japonaises : exploration de plusieurs motifs dominants

Un graphisme délicat, une utilisation raffinée de la couleur, une précision conceptuelle, une approche de l’immanence et de l’impermanence des choses : l’estampe japonaise, associée au mouvement artistique ukiyo-e, a sans conteste apposé son sceau sur l’histoire des arts. À travers cette discipline exigeante, impliquant dessinateurs, graveurs et coloristes, les artistes ont su capturer les motifs les plus évocateurs de la culture nippone, des paysages naturels aux héros folkloriques, en passant par la beauté fugace des fleurs de cerisier ou l’immuabilité des temples, pagodes et sanctuaires.
I. Les paysages naturels et les saisons
Parmi les motifs les plus communs dans l’ukiyo-e figurent les paysages naturels et les saisons. Katsushika Hokusai, dans sa célèbre série Trente-six vues du mont Fuji, donne vie au stratovolcan, par ailleurs point culminant du Japon, sous diverses conditions météorologiques et saisons. L’artiste nippon cherche ainsi à symboliser l’immuabilité de la nature face aux fluctuations temporelles. L’estampe La Grande Vague de Kanagawa, probablement la plus connue de toutes, qui offrira d’ailleurs son logotype à l’entreprise Quiksilver, montre une vague gigantesque qui semble s’abattre sur le mont Fuji, miniaturisé à l’arrière-plan. Cette représentation incarne en seconde intention le contraste entre l’insignifiance humaine et la grandeur de la nature. Si l’exemple de Katsushika Hokusai est révélateur d’une tendance, Utagawa Hiroshige pourrait peut-être prétendre au titre de maître de l’estampe de paysage : ses séries Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō et Les Soixante-neuf Stations du Kiso Kaidō font en effet la part belle aux panoramas naturels, dans ce qui constitue le prolongement de l’intérêt exprimé pour les meisho, les lieux et vues célèbres de l’archipel.
II. Flore et faune
Les mondes floral et animal se fondent volontiers dans les estampes japonaises. Les cerisiers en fleurs (sakura), les chrysanthèmes, les pivoines et les pruniers sont souvent utilisés pour symboliser la beauté éphémère et le passage du temps, thèmes fondateurs de l’ukiyo-e. Les artistes, comme Utagawa Hiroshige avec son estampe Fleurs de cerisier la nuit sur Nakanocho dans le Yoshiwara, représentent ces fleurs dans des paysages urbains ou ruraux, soulignant ainsi l’interaction entre l’homme et la nature. Les oiseaux, les poissons ou les insectes, quant à eux, sont utilisés pour symboliser divers sentiments ou concepts philosophiques. De leur côté, les chats exercent une fascination puissante sur les Japonais, un peu à l’image de leur fonction dans l’Égypte ancienne. Ils se voient souvent associés à la geisha (Kunisada, Kuniyoshi, Sencho, etc.). Ils sont parfois anthropomorphes, pour critiquer de manière détournée les comportements humains (surtout chez Kuniyoshi). Protecteurs ou maléfiques (soit maneki-neko ou bakeneko), ces animaux de compagnie ont d’abord été mis en scène dans le folklore et les pièces de théâtre kabuki avant d’investir les estampes japonaises ukiyo-e aux XVIIIe et XIXe siècles. Ils nourrissent aussi les dessins érotiques, par exemple chez Suzuki Harunobu ou Katsukawa Shunsho.
III. Les scènes de la vie quotidienne
Le quotidien des citadins, notamment des quartiers de divertissement et des maisons de thé, constitue un autre thème fréquent dans l’ukiyo-e. Les estampes appelées yakusha-e représentent des acteurs de théâtre kabuki dans leurs costumes exubérants. Keisai Eisen propose quant à lui des représentations détaillées d’acteurs et de courtisanes. Les biens matériels, comme les vêtements, les bijoux et les objets de la vie quotidienne étaient également représentés avec soin, reflétant la consommation et la mode de l’époque Edo. Toshikata Mizuno, avec ses scènes de genre avec femmes et enfants, ou ses œuvres sur la cérémonie du thé, incarne parfaitement ce versant artistique.
IV. Héroïnes et héros du folklore
L’ukiyo-e n’est pas seulement un médium de représentation de la réalité, mais aussi du monde fantastique. Les figures du folklore et de la mythologie japonaise sont couramment représentées dans les estampes, souvent dans des situations dramatiques ou romantiques. Par exemple, Tsukioka Yoshitoshi, dans sa série Cent aspects de la lune, explore les légendes et les histoires associées à cet astre. Katsushika Hokusai a réalisé plusieurs illustrations marquantes pour la série Cent histoires de fantômes, vers 1830.
Les yōkai désignent les esprits ou les apparitions dans la culture nippone. Ils appartiennent à la famille des monstres du Japon, les obake. La plupart d’entre eux sont supposés éviter le contact avec les humains, mais certains vivent néanmoins en relation étroite avec les hommes. Ils ont eux aussi donné lieu à de nombreuses estampes durant la période d’Edo, parfois dans une dimension horrifique, d’autres fois davantage humoristique. Utagawa Kuniyoshi, avec Mitsukini défiant le spectre du squelette ou Dragon marin japonais, Kawanabe Kyōsai, avec Jigoku Dayu ou encore Katsushika Hokusai, avec son hommage à Okiku, témoignent de la vitalité de cette approche.
V. L’ancien face au neuf, la tradition contre la modernité
À l’ère Meiji, à cheval sur deux siècles, et s’achevant en 1912, l’ukiyo-e a commencé à refléter le contraste, de plus en plus saisissant, entre l’ancien et le moderne, symbolisant l’ouverture du Japon à l’Occident. Des artistes comme Tsukioka Yoshitoshi, Toshikata Mizuno ou Kobayashi Kiyochika ont illustré le changement radical de la société japonaise en représentant des motifs occidentaux et des scènes ou des objets modernes comme des bâtiments maritimes ou des trains à vapeur, souvent juxtaposés à des éléments plus traditionnels. Les vues nocturnes de Kobayashi Kiyochika mettent par exemple en exergue les lumières de la ville, qui contrastent avec la quiétude de la nature (lacs, montagnes) qui quadrille les lieux.
VI. La complexité nippone et ses reflets artistiques
Les estampes japonaises présentent un éventail de motifs qui reflètent la complexité de la culture et de l’histoire japonaises. Que ce soit à travers les paysages naturels, les fleurs, la faune, la vie quotidienne, les légendes ou le contraste entre l’ancien et le moderne, chaque estampe peut s’appréhender comme une fenêtre ouverte sur l’un des nombreux aspects de la société nippone. En dépit de leur apparence parfois simple, ces œuvres recèlent une profondeur dans leurs significations qui peut se révéler, quand on en prend la pleine mesure, proprement vertigineuse. Pour l’illustrer, il suffit de se pencher plus avant sur un motif qui n’a été, jusqu’à présent, que mentionné : la lune.
Indissociable des contes et des superstitions locales, elle demeure aujourd’hui encore célébrée lors d’une « fête de la contemplation » appelée Tsukimi. Un vocabulaire subtil lui est spécifiquement dédié depuis l’époque de Heian (VIIIe-XIIe siècle), allant d’« arc tendu » à « lune indécise » en passant par « lune des regrets » ou « des adieux ». Quand un maître de l’estampe la portraiture, ce n’est jamais fortuit, rarement décoratif, souvent à double fond, toujours sous-tendu par tous les attributs qui lui sont adjoints dans la culture japonaise.
J.F.
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1984 : négations privées, prescriptions publiques

Chef-d’œuvre littéraire, pilier de la science-fiction dystopique, 1984 a forgé une vision pessimiste d’un futur liberticide et totalitaire, caractérisé par une surveillance de masse et une manipulation insidieuse de la vérité. George Orwell y dessine les contours d’un monde où la liberté individuelle est étouffée sous le poids d’un État omnipotent, incarné par la figure glaçante de « Big Brother ».
Publié en 1949, le roman 1984 ferme le ban d’une bibliographie orwellienne dont la richesse et la densité demeurent difficilement traductibles sans user et abuser de superlatifs. Écrivain et journaliste engagé, l’auteur britannique avait établi sa réputation sur sa capacité à critiquer, avec mordant et finesse, les systèmes totalitaires, comme il le fit par exemple à la faveur de la fable allégorique La Ferme des animaux. 1984 s’inscrit à cet égard comme l’expression et la synthèse de ses craintes pour l’avenir de l’humanité.
L’œuvre trouve sa genèse dans le contexte de l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale, où s’installe la perspective d’un monde irrémédiablement divisé entre deux blocs idéologiques opposés – communisme et capitalisme. 1984 appartient au courant des dystopies, des récits pessimistes qui décrivent un futur effrayant, sous forme d’avertissement. Ainsi, le roman se place aux côtés d’œuvres-phares telles que Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932) ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953).
L’histoire
L’action se déroule à Londres, capitale de l’Angsoc (ou socialisme anglais), l’une des trois superpuissances du monde que portraiture cliniquement 1984. Winston Smith, fonctionnaire du Parti, est chargé de réécrire l’histoire à des fins de propagande. Son quotidien, comme celui de millions d’autres personnes, est régi par la surveillance de « Big Brother » et la peur de la pensée non orthodoxe, fermement proscrite par le pouvoir en place. Winston entame néanmoins une relation amoureuse clandestine avec Julia, un autre membre du Parti. Il rejoint ensuite une rébellion supposée, menée par l’ambivalent O’Brien. Ces actions périlleuses le mènent à une arrestation brutale et une rééducation suppliciale appelée à anéantir sa volonté de résistance.
Problématiser le totalitarisme
George Orwell présente dans 1984 une humanité diminuée, asservie par le contrôle absolu du Parti, où l’individu se voit réduit à un simple rouage d’une machine étatique toute-puissante. Le livre questionne la nature de la liberté, de la vérité et de l’Histoire à mesure qu’il dépeint un monde où chaque aspect de l’existence est surveillé, soupesé et manipulé à des fins politiques.
1984 se penche également sur l’exploitation du langage. La « novlangue » officielle conduit à un appauvrissement de la pensée. Le Parti cherche en réalité à en contrôler tous les tenants, restreignant le vocabulaire et la liberté dans un même élan. En supprimant des mots et en simplifiant le langage, le pouvoir élimine à la racine, de manière irréversible, la possibilité même de nourrir des idées subversives.
George Orwell conçoit sa dystopie comme un cri d’alarme. Il met en garde ses lecteurs contre les dangers du totalitarisme, de la surveillance de masse et de la manipulation de la vérité, sans oublier de battre en brèche la passivité et l’indifférence des individus face à ces menaces, plus pernicieuses qu’on ne le pense.
Aspects symboliques et psychologiques des personnages
Winston Smith incarne l’individu moyen pris dans l’étau du totalitarisme. Si son prénom évoque évidemment le Premier ministre britannique de l’époque de la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill, son nom de famille, Smith, s’inscrit parmi les patronymes les plus communs en Angleterre, consolidant sa stature « ordinaire ». Le héros de George Orwell n’est toutefois pas sans relief psychologique. Complexe, tiraillé entre sa loyauté envers le Parti et un désir croissant de liberté, il s’abandonne finalement à la rébellion. D’abord simple fonctionnaire du Parti, certes mécontent mais soumis, il va laisser éclater ses espoirs d’indépendance et son amour pour Julia, cédant alors à la désobéissance et à la résistance. Sa quête pour la vérité le conduit finalement à sa perte, puisqu’il finit capturé, torturé et rééduqué en vue de recouvrer fidélité envers le Parti. De son côté, Julia, en tant que figure séditieuse, personnifie la liberté de pensée et d’action. Elle semble mue par une profonde révolte intérieure. O’Brien fait quant à lui le jeu de la duplicité ; il est l’extension d’un Parti qui trompe et dissimule. Malgré la vilenie qui l’habite, il arbore une façade charismatique et confiante.
Un univers littéraire d’une grande richesse
Dans 1984, tout est faisandé, rendu au dernier degré du machiavélisme. « Big Brother » vous épie constamment, le Miniver réécrit l’histoire à sa guise, opérant des révisions qui se conforment à sa doctrine du moment, des linguistes tels que Syme sculptent la langue selon les desiderata du Parti et la loyauté partisane l’emporte sans combattre sur la loyauté familiale – Parsons n’est-il pas dénoncé par ses propres enfants ? Les seuls vestiges d’une époque révolue se trouvent dans le magasin d’antiquités de M. Charrington. Les télécrans, consubstantiels à la vie sous le socialisme anglais, réduisent l’intimité à néant. D’ailleurs, si Winston parvient vaille que vaille à énoncer ses pensées non orthodoxes dans un journal, c’est uniquement parce que l’agencement de son appartement lui ménage le luxe, inespéré, d’un petit espace de discrétion.
L’œuvre de George Orwell partage une affinité thématique avec de nombreux romans dystopiques. Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley explore également un avenir où la société est sous la coupe d’un régime totalitaire qui manipule la réalité selon son bon vouloir. Tous deux dépeignent des mondes où la peur et le mensonge permettent d’aliéner l’humanité. Sur le plan stylistique, 1984 se distingue par un réalisme sombre qui a peut-être inspiré des romans comme La Route (2006) de Cormac McCarthy. Tous deux mettent en effet en scène des personnages luttant contre des environnements oppressants et désespérés. Des motifs similaires, de surveillance de masse, de contrôle de l’information et de répression des libertés individuelles, investissent également, en totalité ou en partie, des œuvres telles que le film Brazil (1985) de Terry Gilliam, le roman Nous autres (1920) d’Evgueni Zamiatine ou la série télévisée Black Mirror (2011).
Plus généralement, le concept de « double langage » renvoie manifestement à l’exploitation idéologique et politique de la langue par les régimes totalitaires. Le philologue allemand Victor Klemperer l’a parfaitement expliqué quand il a entrepris d’analyser la phraséologie du IIIe Reich. De même, le fameux « La guerre est la paix » entre étroitement en résonance avec les discours fallacieux des gouvernements en temps de guerre.
La trahison de Trotski par Staline se voit quant à elle reflétée à travers le personnage d’Emmanuel Goldstein, vilipendé et honni par le Parti. Et l’omniprésence de « Big Brother » peut rappeler l’affiche de propagande de Lord Kitchener indiquant aux citoyens britanniques, inlassablement : « Votre pays a besoin de vous. »
Conditionnement, bureaucratisation, surveillance panoptique…
Le processus de rééducation subi par Winston peut être interprété comme une démonstration de conditionnement classique, où la douleur est utilisée pour créer une aversion pavlovienne contre les pensées non orthodoxes. 1984 s’investit également d’une critique de la bureaucratisation excessive dans les sociétés modernes. Cette dernière est mise en saillie par le Ministère de la Vérité qui emploie Winston. Songez donc : les petites mains du Parti se plongent chaque jour dans les récits historiques pour y modifier toute ébauche d’idée qui viendrait contrecarrer ses intérêts. Les travaux de Max Weber sur la bureaucratie et la cage d’acier (ou de fer, c’est selon) de la rationalité s’avèrent particulièrement pertinents ici : à force d’excès, l’administration enserre et étouffe les individus. Et l’on trouvera par ailleurs dans les écrits Noam Chomsky l’argument selon lequel les médias peuvent être utilisés pour manipuler l’opinion publique et créer un faux consensus. L’intellectuel s’est en effet penché sur les lobbies, les Institutions et la presse, démystifiant la manière dont ils promeuvent, de concert, de prétendues « guerres justes ».
Une dernière lecture s’impose avec force : la techno-surveillance, devenue panoptique comme chez Michel Foucault. La façon dont la technologie est utilisée par le Parti pour régenter chaque aspect de la vie des citoyens sous-tend une critique féroce du capitalisme de surveillance, aujourd’hui largement adopté par les régimes occidentaux (et chinois). De l’affaire Snowden aux mises en garde d’Olivier Tesquet ou Yvan Greenberg, force est de constater que les dispositifs orwelliens ont aujourd’hui le vent en poupe.
Quelques malentendus ?
La ritournelle est bien connue : 1984 serait une critique directe et spécifique du communisme soviétique. Il est évident que de nombreux éléments viennent soutenir cette interprétation, mais il n’en demeure pas moins utile de rappeler que la dystopie de George Orwell condamne en fait tout régime totalitaire qui cherche à contrôler et manipuler l’esprit de ses citoyens, quel qu’il soit. L’auteur et journaliste britannique ne critiquait pas une idéologie politique particulière, mais les formes les plus oppressives de pouvoir en général.
De plus, malgré la résonance de la dystopie avec les problèmes contemporains de surveillance et de désinformation, il nous paraît simpliste de considérer 1984 comme une prophétie littérale. L’œuvre d’Orwell reste une allégorie censée mettre en lumière des tendances liberticides dont on peut trouver la trace, fût-ce embryonnaire, dans toutes les sociétés ; elle ne constitue pas, et n’avait pas vocation à l’être, une prédiction précise de l’avenir.
Un aspect parfois négligé de 1984 a trait à l’effacement de l’individualité. Le Parti cherche non seulement à contrôler le comportement, mais aussi à éradiquer la subjectivité elle-même, jusqu’à la capacité de produire la moindre pensée indépendante. Dans l’Angsoc, il ne suffit pas de marcher dans les clous. Il faut ignorer tout ce qui pourrait exister par-delà. Le tenir pour invalide, insignifiant, et peut-être mortifère. Les mécanismes de cette suppression du « je » sont pluriels : la simplification constante du vocabulaire du « newspeak » (novlangue), qui entrave la pensée complexe, mais aussi la relativité de la mémoire et de l’histoire, qui rend les assises séditieuses par trop élastiques.
Enfin, l’usage symbolique de la sexualité dans le roman mérite certainement une attention particulière. La relation clandestine de Winston et Julia renferme une forme de rébellion individuelle contre le Parti, qui cherche à contrôler même les désirs et sentiments les plus intimes de ses citoyens. C’est entendu : la sexualité, en tant qu’expression de la liberté individuelle et de l’intimité, est présentée dans 1984 comme une menace pour l’ordre autoritaire du Parti. Ce qui justifie, aux yeux du pouvoir, de s’insinuer partout, en tout lieu et à chaque instant. L’individu n’apparaît pas seulement aliéné, son humanité est violée jusque dans ses derniers retranchements.
J.F.
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Quand les studios Pixar effeuillent l’humanité

Depuis 1995 et l’excellent Toy Story de John Lasseter, les studios Pixar n’ont cessé de façonner l’imaginaire collectif. Leur catalogue de films d’animation s’enrichit presque chaque année, d’un ou plusieurs films. D’un point de vue narratif et visuel, Pixar s’est fait une spécialité de représenter l’humanité dans toute sa pluralité. Chemin faisant, le studio californien a posé sur les hommes un regard profond, caractérisé par son acuité, et parfois critique. Explorons ensemble comment l’humanité et ses complexités transparaissent dans les films Pixar, en se focalisant sur trois thèmes : la diversité des personnages, la nuance émotionnelle et l’évolution de la société.
La diversité des personnages : un miroir de l’humanité
Dans la production Pixar, la diversité des personnages se porte bien au-delà de la simple apparence physique. Les protagonistes incarnent des réalités socio-culturelles diverses, parfois complexes, et leurs expériences tendent à refléter une multitude de perspectives humaines. En ce sens, le studio californien fait écho à une société plurielle et de plus en plus connectée.
Dans Ratatouille (2007), le spectateur suit les aventures de Linguini, un commis de cuisine modeste mais passionné, qui cherche à trouver sa place dans la haute restauration parisienne. En parallèle, le rôle principal est attribué à Remy, un rat doté d’un talent exceptionnel pour la cuisine. À travers ces deux personnages, le film de Brad Bird met en lumière les obstacles qui se dressent sur la route de ceux qui sont perçus comme différents ou inadaptés pour leur milieu, tout en célébrant la possibilité de franchir ces barrières à la faveur de l’obstination et du savoir-faire.
Le film Soul (2020) témoigne de l’approche de Pixar vis-à-vis de la diversité. Joe Gardner est le premier héros afro-américain du studio. Son personnage offre un regard précieux sur les réalités, les aspirations et les défis d’une communauté sous-représentée dans le cinéma d’animation. La culture afro-américaine est notamment intégrée à travers le jazz, musique qui imprègne le film. Des débats ont cependant éclaté en Europe, notamment au Danemark et au Portugal, en raison d’un doublage jugé trop « blanc ».
Coco (2017) prend également pour objet une communauté non-WASP, puisque le film immerge ses spectateurs dans la culture mexicaine, en explorant des traditions comme le Día de los Muertos. Miguel Rivera, douze ans, navigue entre son amour pour la musique et les interdits familiaux, qui empêchent toute forme d’expression musicale. Dans le long métrage de Lee Unkrich et Adrian Molina, les attentes parentales, le respect des traditions et les aspirations individuelles entrent souvent en conflit.
La tétralogie Toy Story (1995-2019), le diptyque Les Indestructibles (2004, 2018) ou encore Monstres et Cie (2001) se servent d’alibis super-héroïques et non-humains pour sonder des sentiments universels : l’angoisse de la dépossession, la peur d’être marginalisé ou abandonné, la difficulté de s’épanouir ou de trouver sa place dans le monde. Tous ces personnages peuvent être appréhendés comme des vecteurs d’inclusion et de représentativité. Ils permettent à des publics variés de se voir représentés dans des histoires faisant sens et société.
La nuance émotionnelle : l’humanité authentique
Au fil des années, Pixar a composé avec une palette d’émotions qui résonnent étroitement avec les expériences humaines réelles. Les personnages mis en scène dans les films du studio californien vivent des joies, des peines, des échecs, des victoires, des traumatismes, des moments de résilience et de rédemption, avec un degré de sophistication qui va bien au-delà du simple divertissement.
Le film Vice-Versa (2015) en est bien entendu l’exemple tout désigné. Il aborde avec maestria la complexité des émotions humaines, à travers la métaphore d’un centre de contrôle sis dans le cerveau d’une jeune fille, Riley. Chaque émotion (Joie, Tristesse, Colère, Dégoût et Peur) se voit représentée par un personnage différent, qui interagit avec les autres pour influencer les réactions et les comportements d’une enfant en rupture avec son nouvel environnement. Pete Docter et Ronnie Del Carmen examinent les tenants d’une vie équilibrée et l’importance de chaque émotion dans la construction identitaire des individus.
Restons en bonne compagnie, avec Pete Docter. Tout aussi profond que Vice-Versa, Là-haut (2009) traite du deuil, du regret et de l’espoir à travers l’histoire d’un vieil homme, Carl Fredricksen. Le film commence par une séquence mémorable, très touchante, qui raconte sa relation amoureuse avec Ellie, laquelle se termine par la mort de cette dernière et la solitude, abyssale, devenue insupportable, de Carl. En dépit d’une absence de dialogues, ce montage-séquence (parmi les meilleurs de l’histoire du cinéma) laisse pulser une grande variété d’émotions.
Décentré, car procédant à travers des poissons, Le Monde de Nemo (2003) explore la peur et l’angoisse parentales à travers le voyage de Marlin pour retrouver son fils diminué par une nageoire atrophiée. Dans le même temps, Nemo, malgré son handicap physique, apprend à gagner en assurance et en indépendance.
On le voit, la représentation des émotions par Pixar est loin de s’avérer unidimensionnelle. Les films du studio illustrent à merveille la complexité et l’interdépendance des affects humains. Coco, Ratatouille et Soul auraient d’ailleurs pu être à nouveau cités, notamment au regard de la quête de réalisation personnelle qui anime leurs personnages : Remy doit se cacher pour assouvir sa passion pour la cuisine, Miguel préfère la guitare à la cordonnerie en dépit des injonctions familiales, Joe rêve de troquer son quotidien lénifiant d’enseignant contre une carrière enivrante dans le jazz.
L’évolution de la société : une réflexion sur l’humanité
Pixar ne se contente pas de peindre un portrait statique de l’humanité ; le studio incorpore dans sa filmographie les évolutions, en cours ou futures, de la société. Ces transformations mettent en tension l’individu et son environnement, reflétant les dynamiques complexes et changeantes de notre monde.
Wall-E (2008), exemple le plus emblématique, présente une vision dystopique de l’avenir, où la surconsommation a mené à l’abandon de la Terre par les humains. Le film questionne à la fois notre dépendance à la technologie (qui anesthésie l’homme du futur) et notre rapport indifférent et démissionnaire à l’environnement (qui correspond à peu près au moment présent). Andrew Stanton charpente, entre deux montagnes d’immondices, une critique du consumérisme et de la société du spectacle.
Les Indestructibles aborde la question des individus exceptionnels dans une société qui valorise la conformité. La famille Parr, dotée de pouvoirs super-héroïques, est contrainte de mettre ses talents sous cloche sous peine d’être ostracisée. Le film sonde les heurts entre le désir d’authenticité et d’accomplissement personnel et le besoin d’intégration sociale.
Sans avoir l’air d’y toucher, Cars (2006) peut de son côté être vu comme une réflexion sur le passage d’une société axée sur la communauté à une société où l’individualisme et la performance prévaudraient. Le film dépeint en effet un monde où l’ancienne Route 66 – synonyme d’une époque plus connectée et plus lente – est abandonnée au profit des autoroutes modernes. Le protagoniste, Flash McQueen, apprend dans la petite localité de Radiator Springs la valeur de la collectivité et de l’esprit sportif. Il finit par renoncer à ses rêves de grandeur pour préserver une forme d’éthique personnelle.
Ces films montrent que Pixar n’évite pas les questions sociales et environnementales. Au contraire, le studio utilise sa filmographie pour susciter la réflexion et ouvrir le dialogue sur ces sujets, en les plaçant au centre d’œuvres populaires. Les histoires de Pixar, ancrées dans le présent ou tournées vers l’avenir, effeuillent la société et son devenir. C’est déjà, en quelque sorte, ce qu’établissait Toy Story dès 1995, à travers la rivalité entre Woody et Buzz : un monde en mutation, bouleversant les certitudes et requalifiant les individus à l’aune de nouvelles modes et prescriptions.
Conclusion
Les représentations en vigueur dans l’univers Pixar sont un rappel constant que l’humanité n’a rien d’une entité homogène. Il s’agit d’une mosaïque de cultures, d’expériences et d’émotions. Sans rien sacrifier de sa capacité à divertir, avec certes plus ou moins de succès, Pixar parvient à nous faire réfléchir à notre propre humanité, et à ce qui la fonde.
R.P.
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Jurassic Park, le spectacle et le méta-discours

Jurassic Park (1993) – Réalisation : Steven Spielberg.
Quand il ne produit pas des films d’animation sur les dinosaures (Le Petit Dinosaure et la vallée des merveilles, Les Quatre Dinosaures et le Cirque magique), Steven Spielberg sort l’artillerie lourde pour les mettre en images, avec une science éprouvée.
Basé sur un roman de Michael Crichton, qui se joint à David Koepp en tant que scénariste, Jurassic Park s’appuie sur un argument simple : à la suite d’un accident mortel et sous la pression de ses actionnaires, John Hammond (Richard Attenborough), le PDG d’une puissante compagnie, invite plusieurs scientifiques à auditer son nouveau parc avant qu’il n’ouvre ses portes. « Une enquête très sérieuse sur la fiabilité de cette île » est ainsi annoncée par l’un des protagonistes. La singularité de l’événement tient au fait qu’il s’agit d’un espace entièrement dédié aux dinosaures, ressuscités en laboratoire grâce à l’ingénierie génétique. Faisant durer le plaisir, Steven Spielberg réserve aux spectateurs une longue introduction : première attaque de raptor, présentation des différents personnages, découverte du parc et de son bestiaire – sis dans les décors naturels splendides d’une île hawaïenne. Les colossaux animatroniques, tonnes d’acier et de latex, n’en finissent pas d’émerveiller, pendant que sont plaquées sur le récit les partitions féeriques, toujours géniales, de John Williams.
C’est dans sa seconde moitié que Jurassic Park donne la pleine mesure de ses qualités : haletant, virtuose, spectaculaire, le film s’ouvre alors à une chasse à l’homme vertigineuse, les visiteurs savants, accompagnés des petits-enfants de M. Hammond, cherchant à échapper aux raptors et au T-Rex lancés à leurs trousses sur fond de tempête et de panne générale des systèmes de sécurité du parc. Deux séquences au moins sont à marquer d’une pierre blanche : l’attaque du tyrannosaure, impressionnante et immortalisée sous tous les angles, et la séquence impliquant deux vélociraptors s’employant à débusquer leurs jeunes proies dans les cuisines du parc. À leur vue, on comprend aisément que Jurassic Park ne pouvait décemment passer à côté des Oscars du meilleur son, du meilleur montage sonore et des meilleurs effets visuels, amplement mérités.
Si les faux raccords pullulent – le toit panoramique brisé puis reconstitué, le fossé de l’enclos du T-Rex, les torrents de boue apparaissant soudainement… –, le spectacle n’en est pas moins grandiose, gavé de plans iconiques, de points de vue différents et de contre-champs sophistiqués. De manière plus feutrée, deux éléments invitent à la réflexion : la présence du logo officiel du film sur les produits dérivés de la boutique de souvenirs, les casques et les tenues des ouvriers, les portières des voitures du parc, bref à peu près partout, participe d’une étourdissante mise en abîme, tandis que la carrière de John Hammond, qui commença dans un cirque de puces (équivalant au cinéma artisanal) pour ensuite fonder un parc à dinosaures (renvoyant aux blockbusters sensationnels), semble comporter un sous-entendu. Est-ce là sa propre carrière que Steven Spielberg, réalisateur du téléfilm Duel puis de Jurassic Park, commente de manière détournée ?
La mise en abîme s’accentue d’ailleurs au fur et à mesure que le récit progresse. Steven Spielberg, probablement conscient d’occasionner une rupture irrémédiable dans la cinématographie traditionnelle en recourant aux images de synthèse, ne cesse de substituer aux spectateurs ses propres personnages, eux-mêmes ébahis par le spectacle de ces dinosaures bricolés par des moyens ingénieux (génétiquement dans le film, numériquement dans la réalité). L’écart est de taille : autant le cinéaste américain cite visuellement Alfred Hitchcock (et notamment Psychose), autant il montre à tous, protagonistes comme amateurs de cinéma, les coulisses d’une révolution en marche, appelée à bousculer les canons du septième art. La violente projection d’un vélociraptor animé sur ordinateur contre les ossements d’un tyrannosaure lors de la séquence finale n’est peut-être pas fortuite : c’est la représentation connue et admise des dinosaures (et du cinéma) qui vole en éclats suite à ces nouvelles créatures (et imageries) nées de la main de l’homme.
« Deux espèces séparées par 65 millions d’années d’évolution viennent tout à coup de se retrouver face à face » Voilà qui pourrait résumer en partie Jurassic Park. Mais le personnage interprété par Jeff Goldblum, plus encore que ceux de Sam Neill ou Laura Dern, apporte au long métrage un propos et un humour qui dépassent ce seul cadre. Campant un mathématicien spécialiste de la théorie du chaos indigné par ce qu’il aperçoit, l’acteur-phare de La Mouche s’interroge sur la bio-ingénierie et son exploitation commerciale, s’insurge contre la science incontrôlée et déclare de manière prophétique que « la vie trouve toujours un chemin ». Une prétendue « attitude rétrograde », aux relents anticapitalistes, exprimée plus tard en ces termes : « Dieu crée les dinosaures. Dieu détruit les dinosaures. Dieu crée l’homme. L’homme détruit Dieu. L’homme crée les dinosaures… » Devant le cauchemar éveillé dans lequel sont plongés les visiteurs, il lâchera plus tard un laconique et amusant « J’en ai marre d’avoir toujours raison ». Cette même raison nous pousse en tout cas depuis 1993 à voir et revoir le chef-d’œuvre de Steven Spielberg, sinon anthologique, du moins imprescriptible. Une leçon de cinéma magistrale, qui récoltera plus de 900 millions de dollars de recettes.
J.F.
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De la VHS à la VOD, les mécaniques évolutives de la cinéphilie

La mutation des formats de diffusion et de consommation de films a modifié en profondeur le rapport des cinéphiles à leur passion. De la VHS à la vidéo à la demande (VOD), en passant par le DVD et le Blu-Ray, chaque étape de cette transformation a induit ses propres impulsions, remodelant touche par touche la manière dont les cinéphiles interagissent avec l’objet filmique, aujourd’hui largement dématérialisé.
Avant l’avènement de la VHS, la vie d’un cinéphile était indissociable de l’expérience collective des salles obscures. Pour voir un film, il fallait impérativement se déplacer, assister à une projection publique en présence de tiers, amalgamer son ressenti à l’expression de leurs émotions et ce, pendant la courte période où le film demeurait à l’affiche, souvent limitée à quelques semaines. Les cinéphiles étaient alors contraints par les horaires et les lieux de projection, et l’accès à un film restait éphémère et irréversible : une fois déprogrammé, le voir devenait tout bonnement impossible, à moins qu’il ne fasse l’objet de diffusions additionnelles et ultérieures dans le cadre d’une rétrospective ou d’un ciné-club.
Ces derniers constituaient d’ailleurs des lieux de prédilection pour les cinéphiles. Ces associations, souvent informelles, organisaient des projections de films classiques, rares ou jugés pertinents, dans un but d’éducation et d’échange. Les amateurs de cinéma y trouvaient une communauté de pairs avec qui partager leur passion, débattre des œuvres et approfondir leurs connaissances du septième art. En parallèle, les cinéphiles devaient également se fier, bien plus qu’aujourd’hui, aux critiques parues dans les journaux généralistes et revues spécialisées. Elles leur permettaient de se faire une idée plus précise des films à voir. À une époque où la cinéphilie était extérieure au foyer et plus chronophage qu’aujourd’hui, le rôle des critiques apparaissait primordial, à tel point que certains d’entre eux, comme ceux de la Nouvelle Vague en France, venus des Cahiers du cinéma, ont eu une influence déterminante sur la fixation des goûts et des attentes de leur époque.
La cinéphilie avant la VHS se caractérisait donc par l’éphémère et le public ; la découverte d’un film s’appréhendait comme une expérience unique et précieuse. Et puis, un beau matin, presque sans prévenir, le cinéma s’est invité à domicile…
Étoiles sur canapé
La VHS, en première instance, a occasionné une rupture significative avec le monopole des salles de cinéma dans le processus de diffusion des films. C’est avec l’arrivée de ce format de bande magnétique que la cinéphilie a pénétré dans l’intimité des foyers, permettant un accès décalé dans le temps, selon les envies des spectateurs, à des œuvres jusque-là éphémères dans le circuit de projection. Les cinéphiles ont acquis la possibilité de voir et de revoir des films à leur gré, de les apprécier avec plus d’attention, voire de les effeuiller à force de passion et d’insistance. Avec la VHS est née la collection personnelle, pendant que s’établissait un nouveau rapport avec les œuvres, procédant par révisions et approfondissements.
En croissance exponentielle depuis la fin des années 1990, le DVD a quant à lui non seulement amélioré la qualité de l’image et du son, mais il a également apporté une interactivité nouvelle et inédite avec le spectateur. Les bonus, interviews de réalisateurs, making-of et commentaires audio ont donné du grain à moudre aux cinéphiles, en leur offrant une vision plus détaillée des coulisses des films et en les inscrivant dans un contexte souvent explicité. Cela a engendré une compréhension plus fine, technique et critique du cinéma.
Le passage au Blu-Ray a accentué ces tendances, avec une qualité de support accrue et une capacité de stockage plus importante, permettant d’ajouter des contenus supplémentaires. Ce format a renforcé l’idée d’une cinéphilie exigeante et qualitative. Concomitamment, le streaming, légal ou non, s’est développé et démocratisé. L’avènement des plateformes de VOD a marqué une nouvelle étape, peut-être plus complexe, dans l’évolution de la cinéphilie.
D’un côté, elles ont offert un accès sans précédent à un catalogue de films quasi inépuisable, rendant possible la découverte d’œuvres issues du monde entier, de toutes époques et de tous genres. De l’autre, la dématérialisation du film, réduit à un simple fichier numérique, a remis en cause, de manière définitive, le rapport matériel à l’œuvre. Pis, l’algorithme de recommandation, caractéristique fondamentale des plateformes de VOD telles que Netflix ou Prime Video, a introduit une nouvelle forme de curation, qui peut orienter, voire entraver, la diversité des choix cinématographiques. De la même manière qu’une bulle filtrante influence notre expérience sur les réseaux sociaux, ces services vont chercher à exposer leurs utilisateurs à des contenus conformes à leurs centres d’intérêts et visionnages précédents, les renfermant peu à peu dans un moule distinctif dont il peut devenir difficile de s’extraire.
Une transformation graduelle
De la VHS à la VOD, chaque innovation technique a remodelé la cinéphilie, ouvrant de nouvelles voies vers l’expérience cinématographique, mais soulevant également de nouvelles problématiques. La démocratisation progressive de l’accès aux films s’est accompagnée d’une dématérialisation qui a profondément affecté le rapport à l’œuvre. L’interactivité et l’accès à des informations plus pointues et techniques ont favorisé une approche avertie et mieux documentée du cinéma, mais ils ont aussi contribué à l’essor d’une cinéphilie parfois taxée d’élitisme.
De ces changements, la VOD est peut-être le plus notable. Elle a fondamentalement modifié la dynamique d’accès au cinéma. Contrairement aux formats physiques tels que la VHS, le DVD et le Blu-Ray, elle offre un accès instantané à un vaste catalogue de films, sans contraintes matérielles ou géographiques. Cette accessibilité sans précédent a ouvert de nouvelles opportunités à la cinéphilie et ses faux nez – dont le binge watching, plus compulsif qu’érudit. En outre, l’interface numérique des plateformes de VOD a introduit l’algorithme au cœur de la sélection filmographique. En promouvant certains contenus sur base de critères arbitraires, affinitaires et/ou souvent inconnus, ces services altèrent peu à peu les goûts, les attentes, les perspectives et, au bout de la chaîne, les cahiers des charges des studios. Le mouvement est lent, presque imperceptible, mais il fait son œuvre, indéniablement.
Il reste à voir comment la cinéphilie évoluera à l’avenir, mais une chose semble entendue : notre manière de consommer et d’apprécier le cinéma est conditionnée par ces interactions complexes entre l’œuvre, le spectateur et le support qui les relie. Une constante que rien ne devrait altérer.
L.B.
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L’Espion français, dans les ruines de l’Afghanistan

Entre roman policier et espionnage, Cédric Bannel nous livre une description passionnante d’une Afghanistan en ruines, juste avant le retour des talibans au pouvoir.
Un groupe de jeunes femmes japonaises, venues en Afghanistan pour travailler dans une organisation humanitaire, se fait kidnapper par des bandits. En même temps, les services secrets français captent une communication qui signale qu’un groupe djihadiste s’apprête à reprendre les prisonnières nippones pour organiser leur exécution en direct. Les deux informations serviront de point de départ aux deux récits entremêlés dans ce formidable roman de Cédric Bannel.
D’un côté, nous avons un roman policier, racontant comment le Commandant Kandar, de la police afghane, va remonter la piste des Japonaises sans savoir où cela va le mener. De l’autre, les services secrets français ont la confirmation de l’existence de la Veuve blanche, femme issue de la noblesse française devenue une terrible cheffe de guerre djihadiste en Afghanistan, et dont la réalité n’avait jamais été prouvée jusqu’alors. Ils vont demander à Edgar de la retrouver et de l’éliminer en toute discrétion, l’État français ne devant pas être soupçonné d’avoir tué une de ses citoyennes.
L’Espion français va alterner les paragraphes concernant l’enquête d’Oussama Kandar et ceux mettant en scène Edgar et ses collègues. Ces deux récits donnent au roman sa dimension si particulière et passionnante : il s’agit à la fois d’un roman policier et d’un roman d’espionnage.
Cela permet à Cédric Bannel de mettre au centre de son roman l’Afghanistan elle-même. Les deux récits jettent sur le pays deux éclairages différents et complémentaires. L’enquête policière nous montre la situation sociale du pays : la pauvreté, la criminalité, la violence endémique, etc. Au fil de l’investigation, nous découvrons une Afghanistan divisée en clans qui s’affrontent en une guerre d’influence meurtrière. Chaque clan vit grâce aux divers trafics (drogues, armes, êtres humains) et se nourrit de corruption. Des clans que l’on ne cherche même pas à combattre (ils sont bien trop puissants et bien installés, certains chefs de clans étant carrément au gouvernement), mais avec lesquels les policiers doivent chercher à composer pour atteindre leur but.
L’autre division qui fait exploser la société afghane s’effectue en fonction des ethnies, chaque ethnie obéissant à ses traditions ancestrales, mais aussi à ses haines envers d’autres groupes ethniques. Et, par-dessus tout cela, se dessine l’ombre des talibans, dont l’inévitable retour au pouvoir se profile à l’horizon et donne au roman l’aspect d’une tragédie. Ce retour est dans toutes les têtes, l’obsession commune de toute une population, même s’il est accueilli de façons très différentes. D’un côté, nous avons cette jeune femme, informaticienne, qui est tellement terrifiée par cette idée qu’elle prépare son départ pour Dubaï, seul moyen d’échapper aux inévitables tortures que subiront les femmes trop modernes et indépendantes. D’un autre côté, certains villageois des régions les plus reculées attendent les talibans avec espoir ; ils vont même jusqu’à les appeler des « résistants ».
En règle générale, la description sociale de l’Afghanistan laisse voir un pays sinistré, avec un État totalement inexistant une fois sorti des limites de Kaboul, un pays rongé par la misère, la violence et la corruption ; un pays où une partie importante de la population est dans un état si désespéré que les talibans apparaissent comme une solution crédible.
Le récit centré sur l’espionnage permet de décaler le regard sur l’Afghanistan en insistant sur le contexte géopolitique. C’est surtout le rapport entre l’Afghanistan et son voisin l’Iran qui est mis en lumière ici, mais aussi la façon qu’ont les groupes terroristes de créer des réseaux dans les pays occidentaux. Tout cela montre d’abord que Cédric Bannel possède une connaissance très fine de la réalité de l’Afghanistan, de son organisation sociale, mais aussi de sa place dans le monde. Il sait parfaitement dresser un portrait complexe du pays et de sa population, loin des raccourcis faciles.
Mieux encore, Cédric Bannel fait preuve ici d’un vrai talent d’auteur de romans policiers : des chapitres courts, une construction implacable, une grande rapidité de lecture, des personnages complexes et une grande capacité à nous faire appréhender simplement une réalité très complexe. Mais au-dessus de tout cela, L’Espion français marque aussi par son personnage de « méchante », cette Veuve blanche inoubliable, avec son regard incandescent et son plaisir orgasmique à provoquer souffrances et mort. Tout cela donne un grand roman.
Cédric Bannel, L’Espion français – Robert Laffont, collection La Bête noire, 2021, 508 pages.
Hervé Aubert
