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  • Memento : Nolan en germe

    « Elle est loin l’époque où Christopher Nolan suait sang et eau pour boucler la distribution de Memento, mindfuck kaléidoscopique et ténébreux, soucieux de rendre aléatoires les concepts du temps et de la réalité, devenus taillables et corvéables à la faveur d’un montage sophistiqué. Auréolé d’une réputation flatteuse, le cinéaste britannique a su appâter les studios sans se compromettre, en pilotant des blockbusters cérébraux, très personnels et hantés par des obsessions tenaces – les distorsions temporelles, les illusions et faux-semblants, la culpabilité, la perte d’un être cher… Chez lui, le déferlement des moyens s’inféode à l’exigence du résultat, parfait compromis entre l’auteur et le faiseur, deux figures qui cohabitent sans se parasiter. Ardent défenseur de la pellicule, au même titre que Paul Thomas Anderson ou Quentin Tarantino, Christopher Nolan se refuse obstinément à recourir aux effets numériques, préférant anéantir un hôpital désaffecté ou faire virevolter un trois-tonnes plutôt que se plier aux fonds verts. Même Inception ne les emploie qu’à dose homéopathique, malgré une vaste mosaïque de plans renversants. »

    Le texte épinglé en préambule, issu d’une chronique que nous avions publiée sur un blog au moment de la sortie d‘Interstellar, permet non seulement de reconsidérer le chemin parcouru par Christopher Nolan, réalisateur estimé de la trilogie du Dark Knight, mais surtout d’appréhender Memento, son deuxième long métrage, sous l’angle de la préfiguration. Le film s’est dans un premier temps distingué par un double montage sophistiqué, laissant libre cours à deux arches narratives aux caractéristiques et temporalités disjointes : noir et blanc contre couleurs, mais surtout ordre chronologique naturel contre segments narratifs éclatés et temporellement inversés. Cette fabrication astucieuse a longtemps fait la réputation de Memento, avant même que l’on ne prenne conscience de la nature normative de l’oeuvre, qui annonce des pans entiers de l’univers nolanesque. 

    L’extrait préambulaire identifie un certain liant dans la filmographie de Christopher Nolan : les distorsions temporelles, les illusions et faux-semblants, la culpabilité, la perte d’un être cher… Ces attributs et sujets peuplent depuis toujours le cinéma du réalisateur britannique et tous se retrouvent à des degrés divers dans Memento. Les distorsions temporelles, évidentes, découlent directement du double montage et de la chronologie inversée. Les illusions et faux-semblants renvoient à la mort de Teddy et à la manière dont elle fut programmée pour échapper à une réalité déplaisante. Le sentiment de culpabilité donne lieu à une spectaculaire fuite en avant mémorielle, où il s’agit d’exercer une vengeance fallacieuse au lieu d’endosser ses propres responsabilités. Enfin, comme souvent, la perte d’un être cher concerne la femme d’un personnage principal (pensez à Inception, The Dark Knight, Interstellar, Le Prestige…). Ce deuil inconsolable sous-tend tout Memento, puisque Leonard (Guy Pearce), héros torturé et diminué (une similitude avec InsomniaLe Prestige ou The Dark Knight Rises), s’échine à venger la mort de sa femme et ne vit qu’à cette fin. C’est un homme à la dérive et aux repères à jamais brouillés, figure récurrente dans le cinéma nolanesque.

    À cela, il convient d’ajouter un sens tortueux de la narration, dont Christopher Nolan est apparemment friand. Ainsi, le labyrinthe mémoriel au coeur de Memento, dû à l’amnésie de Leonard, qui vit selon une série de notes, de fiches et de tatouages, trouve une sorte d’équivalence dans les rêves enchevêtrés d’Inception ou dans la narration feuilletonesque du Prestige, de Tenet ou des épisodes de Batman. Memento nous propose en outre de partir d’une situation finale et de remonter le temps pour en connaître les tenants et aboutissants. Ce même principe irriguera Le Prestige, dans lequel le spectateur est appelé à sonder la rivalité entre deux magiciens. Le thème de la vengeance pourrait également lier les deux oeuvres et se niche par ailleurs dans les deuxième et ultime volets du Dark Knight.

    Plus généralement, et pour sortir d’un cadre strictement comparatif, Memento semble placer le spectateur face à une interrogation traduite de la sorte dans le film : « Comment peut-on lire un bouquin dont on connaît la fin ? » La question de Leonard confronte le public à son propre rôle et contribue à donner sa juste mesure au cheminement, une variable essentielle aux conteurs de toutes sortes, qu’ils oeuvrent au cinéma ou dans la littérature. Non content de questionner le spectateur, Christopher Nolan prend généreusement appui sur son regard. La chronologie inversée n’a en effet rien de gratuit ; elle contribue à travailler le point de vue du public, à le rapprocher, par déficit d’information, de l’état déficient du héros. Comme Leonard, le spectateur se trouve dépourvu de repères, en quête de sens, potentiellement leurré par des certitudes à géométrie variable. Mais peut-être Memento cherche-t-il avant tout à nous éveiller à une autre problématique, plus philosophique celle-là : jusqu’à quel point l’identité peut-elle être assujettie à la mémoire ?

    J.F.

  • Le Château de l’araignée : la brume et la fureur

    Le Château de l’araignée (1957) – Réalisation : Akira Kurosawa.

    Après Dostoïevski, c’est à rien de moins que le Macbeth de Shakespeare que Kurosawa s’attelle. Dans un Japon ancestral, et placé sous le signe d’un noir et blanc brumeux, un lieu fantomatique émerge de nuages qui se déchirent sur la terre noire, au milieu duquel s’érige un tronc, seul témoin de la présence du château éponyme.

    Les chants solennels et lugubres d’un chœur d’hommes accentuent la gravité d’un témoignage qui remonterait aux origines obscures de l’humanité telle qu’on la connaît : violente, dévorée par la passion, fratricide et bien faible face aux forces surnaturelles qui la gouvernent.

    Le récit balance entre deux pôles : celui de la nature, forêt mystérieuse et noyau originel, entouré ou entourant, au choix, la lande oppressée par une brume immuable. C’est le lieu des prophéties, le hors-scène théâtral dans lequel on se perd (les nombreux allers-retours de Washizuet Miki dans les sous-bois ou dans la purée de pois en témoignent), où l’on écoute un discours supra humain qui nous dépasse et nous détruira. C’est le lieu duquel surgissent les armées adverses, qu’on ne verra presque jamais, perpétuant la tradition théâtrale et la filiation de Kurosawa avec le maître qu’il adapte. À l’autre extrémité, les intérieurs, du château et des pièces qu’occupe Washi, de plus en plus vastes et épurées, métaphores austères d’un pouvoir grandissant qui l’isole dans la folie. Seul repère de ce faste carcéral, son épouse Asaji, lady Macbeth blafarde et glaçante, écho de la sorcière sylvestre dans son pendant humain, pragmatique et assoiffé d’ambition.

    Tout le génie tragique de l’intrigue se loge dans ce rapport à la prophétie : y croire devrait impliquer qu’on s’y soumette et qu’on attende de voir advenir les événements heureux. Mais les provoquer enraye la machine, d’autant que la prédiction implique un revirement par l’accession au rang suprême du fils de l’ami le plus cher… Ainsi, lorsqu’on annonce à Washizu qu’il capitulera lorsque la forêt bougera jusqu’au château, il décide de ne plus croire au surnaturel et de le voir comme une annonce de son invincibilité. C’est donc bien par la monstruosité et la déraison que l’homme pense pouvoir outrepasser sa condition et égaler celle des dieux, rengaine éternelle de tous les récits fondateurs. En résulte des cloisons maculées de sang, des éructations de plus en plus outrancières – Toshiro Mifune s’en donne à cœur joie, puisant dans la tradition japonaise du No pour déshumaniser son personnage – et une folie qui réveille progressivement l’entourage terrorisé, l’exhortant à affirmer son humanité pour rétablir l’équilibre.

    Dans cette descente aux enfers de l’ascension meurtrière, la nature reste toujours le rempart et la garante des limites. Les prises de vues absolument sublimes des lambeaux de brouillard et de l’agitation des arbres en avancée vers la forteresse occasionnent des séquences mémorables, tout comme la mise à mort du tyran, San Sebastian sur la coursive criblé de flèches.

    La fable sanglante des dérives du pouvoir a puisé dans la terre noire et les excès humains pour délivrer avec une intensité rare ce souffle qui provoque terreur et pitié : rarement un film aura à ce point incarné jusque dans sa pellicule la catharsis.

    Éric Schwald

  • Les Fables de La Fontaine mises en images par Marc Chagall

    Les éditions Hazan publient une version des Fables de La Fontaine assorties d’illustrations du peintre russe Marc Chagall. La réunion de ces deux artistes, en plus de faire sens, donne lieu à un ouvrage d’une grande élégance. 

    Les Fables de La Fontaine constituent un assemblage de contes légers et ludiques contribuant à l’édification morale de la jeunesse. Il serait toutefois réducteur de ne les appréhender qu’à cette aune. Car ces textes puisent dans un réservoir quasi inépuisable de symboles et de significations. Ils convoquent tour à tour le scepticisme politique, les dilemmes éthiques, les dynamiques sociales et les traits constitutifs de l’être. En clerc, La Fontaine a construit une œuvre aux motifs variés et complexes.

    Il suffit de prendre l’exemple, célèbre, de la fable « Le Corbeau et le Renard ». À la surface, il s’agit d’un histoire relativement simple : le corbeau, dupé par la flatterie, perd son précieux fromage. Cependant, à l’examen, en plus de ses qualités stylistiques, il contient un commentaire perspicace sur le pouvoir des mots et l’impact de la manipulation. Il aborde également la notion d’orgueil, de vanité et l’importance de la ruse dans les interactions sociales. Ainsi, un seul récit, tout sauf anodin, radiographie une série d’attributs et comportements humains.

    Le volume qui paraît aux éditions Hazan est un point de rencontre entre deux mondes : celui, littéraire, de Jean de La Fontaine, et celui, pictural, de Marc Chagall. Cette conversation artistique ne s’est pas faite sans heurts, certains reprochant à la grande littérature française de se mêler à l’art judéo-soviétique. Parmi eux, peu ont compris ce que le peintre russe pouvait apporter aux écrits du grand poète. Faisant la part belle à la couleur et à l’imagination, s’affranchissant des contraintes de la représentation réaliste, Marc Chagall, privilégiant l’émotion au mimétisme et la narration visuelle à la précision anatomique, entre en résonance avec les mots de La Fontaine. Il en saisit le sens, la spiritualité, l’universalisme.

    L’ouvrage, très élégant, se distingue au premier regard par ses dimensions et ses tranches bleues. Il met ensuite en miroir les fables de La Fontaine et les dessins de Chagall – conçus expressément à cette fin, rappelons-le. Autant le poète français ne se contente pas de critiquer ou de moraliser, engageant un dialogue avec le lectorat érudit en s’appropriant des idées philosophiques complexes, autant le peintre met tout son savoir-faire au profit d’une dialectique visuelle où le mouvement et l’expressivité prennent tout leur sens.

    Des fables comme « Le Loup et l’Agneau » ont une teneur politico-philosophique indéniable. C’est, sans le dire, la démonstration d’un pouvoir absolu et arbitraire, inhérent à la structure même d’une société. On retrouve un peu de Thomas Hobbes encapsulé dans ce poème châtié. Chaque fable, chaque animal, chaque interaction constitue un fragment de l’expérience humaine, détourné au sein de récits courts, plus ou moins doux, mais toujours incisifs. Et Chagall, très concerné par le projet, comme l’explique parfaitement Ambre Gauthier dans l’introduction de l’ouvrage, s’applique à les mettre en images avec une science éprouvée – et très personnelle.

    Une chose ressort clairement à la lecture de ce recueil. Jean de La Fontaine avait une capacité peu commune à saisir toutes les strates de la nature humaine – qu’il fondait, le plus souvent, sous forme d’analogie, dans un bestiaire passé à la postérité. « La Poule aux œufs d’or » met en lumière les dangers inhérents à l’impatience et à l’avidité. Cette fable rappelle qu’il peut être préjudiciable de sacrifier une source constante de bonheur pour une gratification immédiate potentiellement plus importante. « Les Deux Pigeons » explore des thèmes tels que l’amour, l’amitié et l’attrait parfois dangereux de l’inconnu. Tant « La Chatte métamorphosée en femme » que « Le Loup devenu berger » évoquent la dualité, voire la duplicité, et une nature à laquelle on ne peut se soustraire, malgré tous les artifices et efforts déployés.

    Finalement, qu’il s’agisse de redécouvrir un poète sophistiqué aux leçons intemporelles ou de découvrir le travail d’un peintre vibrant d’émotions et d’expressivité (notamment chromatique), ce beau-livre, en plus d’être un objet de contemplation magnifique, coche toutes les cases et organise la symbiose, remarquable, de deux univers artistiques parfaitement complémentaires.  

    J.F.


    Les Fables, Jean de La Fontaine et Marc Chagall – Hazan, septembre 2023, 240 pages

  • Twentieth Century Eightball, fragments de vie

    Les éditions Delcourt complètent leur « Bibliothèque de Daniel Clowes » avec Twentieth Century Eightball, un recueil d’histoires courtes mettant en scène des antihéros angoissés et allumés, dans des contextes souvent anodins mais toujours parasités par l’absurde ou l’irréel.

    Auteur parmi les plus célèbres de la bande dessinée indépendante américaine, Daniel Clowes est souvent loué pour son œuvre iconoclaste, qui puise adroitement dans le sarcasme mordant et la perspicacité empathique. Le scénariste et dessinateur originaire de Chicago a l’habitude de transcender les conventions établies de la narration séquentielle, comme il le fait par exemple dans Patience, et il arbore une esthétique très personnelle, minutieusement soupesée, caractérisée par une palette de couleurs souvent réduite mais expressive, et un dessin qui fait écho aux styles des comics américains des années 50 et 60, avec lesquels il s’est éveillé au genre durant sa jeunesse.

    Avec Twentieth Century Eightball, Clowes s’adonne, comme souvent, à des explorations caustiques de la psyché humaine et des symboles américains, son regard oscillant entre le cynique et le compassionnel. Ses histoires sont peuplées d’antihéros, marquées par une certaine forme d’aliénation ou de désenchantement, et elles mettent régulièrement l’accent sur l’anxiété sociale ou la dynamique de l’identité et de l’isolement dans la société moderne. Elles explorent les désirs inexprimés, les paradoxes sociaux et les tensions internes qui définissent la condition humaine contemporaine.

    On en retrouve notamment la trace dans les monologues intérieurs qui émaillent certaines saynètes (rappelons que l’album se compose d’une succession d’histoires courtes). C’est un homme marchant dans la rue et se demandant, dans un élan paranoïaque, quelle peut être la nature des individus qu’il croise dans ce qu’il qualifie de « jungle urbaine cauchemardesque grouillant de prédateurs et de tueurs fous ». C’est un autre homme se projetant mentalement sur une île dont les seuls habitants seraient les quidams de sa rame de métro, et se questionnant quant aux fonctions sociales qu’exerceraient alors les uns et les autres. C’est encore une évocation des frustrations sexuelles par le truchement d’un esprit obsessionnel.

    On le sait, Daniel Clowes utilise fréquemment des dispositifs métanarratifs présentant des histoires imbriquées qui invitent à une réflexion sur la nature du médium lui-même. Twentieth Century Eightball ne fait pas exception à la règle, avec des immersions amusées, et parfois pathétiques, dans le monde de l’édition, les Beaux-Arts ou le quotidien d’un scénariste se mettant lui-même en scène dans ses récits. Ses descriptions du microcosme artistique ne sont pas seulement grinçantes, elles épaississent les traits jusqu’à la caricature tout en conservant une certaine acuité. Il suffit de voir l’auteur américain dévaloriser avec ironie les strips, ridiculiser les profs et les étudiants des écoles d’arts ou palabrer sur l’authenticité putative d’un récit autobiographique pour comprendre de quelle étoffe se constituent l’homme et son œuvre.

    Twentieth Century Eightball puisent dans les 18 premiers fascicules des comics éponymes publiés entre 1989 et 2004. Du manque d’estime de soi à la frustration sexuelle, d’une relecture freudienne du football américain à un malentendu romantique portant sur une baby-sitter, de l’influence de la télévision sur les jeunes à l’anxiété sociale ressentie lors d’une soirée, l’univers de Daniel Clowes se gorge d’individus vulnérables, psychotiques, obsessionnels, sur lesquels l’auteur porte un regard ambivalent, mi-tendre mi-sarcastique. Cette tonalité tellement singulière explique probablement la fascination qu’exerce Clowes sur son public.

    J.F.


    Twentieth Century Eightball, Daniel Clowes – Delcourt, août 2023, 104 pages

  • Rap, genèse et évolutions (3/6)

    Genre musical emblématique de la fin du XXe siècle, le rap représente bien plus qu’une simple forme d’expression artistique. Il est le reflet d’une histoire, d’une culture et d’une évolution sociale qui l’ont profondément préfiguré et conditionné. De ses origines dans les rues du Bronx aux États-Unis à son explosion en France, ce courant musical a toujours été un moyen pour les communautés marginalisées de faire entendre leur voix. À travers une série de six articles, nous explorerons l’évolution du rap, ses influences et son impact sur la société contemporaine. Le voyage sera forcément rythmé. En voici le troisième battement.

    Diversification du rap (fin des années 1990 – début des années 2000)

    Si les années 1990 avaient vu la créativité se décupler dans le rap, la fin de cette décennie et le début des années 2000 engendrent une diversification sans précédent. Le rap du Sud, notamment, prend une place prépondérante sur la scène musicale, avec des artistes tels qu’OutKast, Ludacris et Lil Wayne, qui introduisent de nouvelles sonorités, donnant ainsi naissance au Dirty South. Ce dernier se caractérise par des beats lourds et des paroles crues. Son style contraste fortement avec le rap mélodique de la côte Ouest et le rap lyrique de la côte Est.

    Parallèlement, le rap alternatif gagne du terrain, avec des artistes comme Mos Def, Common et The Roots, qui explorent des sujets plus profonds tout en intégrant des éléments de jazz, de soul et de rock dans leurs morceaux. Le rap conscient, axé sur des enjeux sociaux et politiques, connaît lui aussi un essor, porté par des figures telles que Talib Kweli et Dead Prez. Pendant cette période, des artistes féminines (et parfois féministes) continuent de truster les charts, comme Missy Elliott et Lauryn Hill.

    L’impact de la globalisation et de la technologie est de plus en plus indéniable. Des collaborations internationales voient le jour, fusionnant les styles et les cultures. Jay-Z s’est par exemple associé à Linkin Park ou Coldplay, tandis que Kanye West a puisé dans la musique électronique européenne, notamment dans le répertoire de Daft Punk. L’avènement des plateformes de téléchargement et de streaming a également bouleversé l’industrie, offrant aux artistes indépendants une visibilité mondiale sans l’intervention de grands labels, quant à eux mis à mal par des sites rendant disponibles illégalement leurs morceaux. Cette démocratisation a enrichi le paysage rap, le rendant plus diversifié et inclusif, mais également fragilisé l’économie du disque.

    Le gangsta rap : voix des rues et controverses

    Le gangsta rap émerge dans les années 1980. Il s’agit d’un sous-genre du rap caractérisé par des paroles explicites dépeignant la vie dans les ghettos et la criminalité. Ice-T et N.W.A. sont souvent considérés comme les précurseurs de ce mouvement. Leur musique aborde sans détour des sujets polémiques tels que la brutalité policière, le racisme et la violence, donnant une voix vitriolée aux réalités souvent ignorées des quartiers défavorisés.

    L’album « Straight Outta Compton » de N.W.A. a été à cet égard particulièrement marquant. Des titres comme « Fuck tha Police » ont provoqué la controverse et attiré l’attention sur les problèmes sociaux des communautés noires. Au-delà des polémiques, ce sous-genre a joué un rôle essentiel en mettant en lumière les affects de communautés marginalisées et revendicatives. Des artistes comme Snoop Dogg, Dr. Dre et Ice Cube, en plus de Tupac et Notorious BIG, ont continué à enrichir le genre, fusionnant le gangsta rap avec d’autres styles et influençant au passage de nombreux rappeurs. Malgré les critiques, le gangsta rap demeure l’un des courants les plus influents et durables du rap.

    R.P.

  • À l’arrêt : derrière les barreaux, sur le carreau

    Publié aux éditions Delcourt, À l’arrêt offre une vision introspective du système pénitentiaire français. Intervenante culturelle dans une maison d’arrêt, Sandra Ndiaye nous raconte ce qu’elle y a vécu et observé. Elle nous emmène par-delà les murs qui abritent et enferment ceux que la société tient pour coupables et dangereux. Dans cette entreprise éditoriale, elle bénéficie du précieux concours de Frédéric Debomy, coscénariste, et Benjamin Adès, illustrateur.

    Ces dernières années, la prison – et pas seulement française – a été maintes fois déclinée en bandes dessinées. Parmi les albums s’étant emparés de la question carcérale, citons notamment Prison n°5 (Zehra Doğan, Delcourt, mars 2021), Souvenirs en cavale (Gildas Chasseboeuf, La Boîte à bulles, mai 2022), Perpendiculaire au soleil (Valentine Cuny-Le-Callet, Delcourt, août 2022), Prison (Fabrice Rinaudo, Anne Royant et Sylvain Dorange, La Boîte à bulles, octobre 2022) ou encore Carnet de prison (Galien, Steinkis, mars 2023). Ces récits problématisent l’incarcération, exposent ses motivations et ses conséquences, portent sur la place publique les dysfonctionnements d’une machine judiciaire souvent déshumanisante.

    Le présent album prend ancrage dans l’expérience personnelle de Sandra Ndiaye, qui a animé des ateliers artistiques et culturels au sein d’une maison d’arrêt. Dans un récit qui alterne les points de vue, elle verbalise avec beaucoup d’à-propos la condition de détenu : aller en prison ne revient pas seulement à perdre sa liberté, mais aussi son autonomie et, pour partie, sa dignité. Les prisonniers vivent dans la promiscuité, l’inconfort, la privation. Ils n’ont aucune prise sur l’heure à laquelle ils se nourrissent, se couchent, se promènent. Ils sont aliénés à un système qui les entrave sans jamais, ou si peu, se remettre en question.

    Et pourtant, certaines données devraient inciter à la réflexion. Seuls 2% des condamnations à l’emprisonnement relèveraient des crimes, la plupart des détenus échouant derrière les barreaux en raison de la correctionnalisation ou la répression récentes de faits qui relevaient auparavant d’une sanction administrative ou financière. Sandra Ndiaye explique en sus que la justice s’intéresse davantage au petit dealer de quartier qu’au grand délinquant en col blanc, ce qui traduit au mieux une forme d’iniquité. Enfin, l’auteure questionne le caractère prétendument dissuasif des peines de prison, n’y voyant qu’une construction sociétale plus proche de la croyance que de la raison. Les chiffres de l’INSEE sur les récidivistes et réitérants (environ 40% des personnes condamnées, ces dernières années) semblent le confirmer. 

    Et si l’enfermement, loin d’apaiser les problèmes sociaux et de maintenir l’ordre public, agissait surtout en catalyseur des désespoirs préexistants ? Les toilettes en panne, les gardiens court-circuitant (délibérément ou pas) les plannings, les détenus privés d’activités de manière arbitraire, l’ostracisme qui entoure les délinquants de mœurs, les bruits incessants, le manque d’intimité, la violence d’un milieu privé d’espoir peuvent-ils grandir un homme, l’éduquer, le conformer aux prescriptions sociales ? À l’arrêt peint des tableaux d’un crépuscule non pas humain, mais systémique. Car si Sandra Ndiaye ne cache pas son « attachement » envers certains prisonniers, tout ce qu’elle montre de la prison relève en revanche d’un désarroi souvent profond.

    Pour s’en convaincre, il suffit de se plonger sur ces quelques planches muettes retraçant sa routine quotidienne. Pénétrer dans un établissement carcéral, c’est saluer les caméras de surveillance, traverser un nombre incalculable de portes sécurisées et de barreaux métallisés, sillonner des couloirs gris et impersonnels, croiser tout ce qui forme le microcosme de la privation, dont ces gardiens avec lesquels, elle le confesse, prendre langue n’est pas toujours chose aisée. Elle ne les juge pas, elle cherche bel et bien à les comprendre. De leur point de vue, souvent, le rapport de force fait loi. Sans compter que leurs conditions de travail sont difficiles, pénibles, et qu’ils peuvent avoir le sentiment qu’il n’y en a en fait que pour les détenus, inscrits (au hasard) à des cours de yoga, de théâtre, de calligraphie arabe ou de musique.

    Sandra Ndiaye l’énonce et en fait la monstration : les personnes se trouvant en prison ne sont pas forcément plus mauvaises que les autres, mais elles ont plus souvent trébuché sur des obstacles sociaux. Environnement singulier s’il en est, le milieu carcéral demeure un espace évoluant en vase clos, où les sentiments amoureux sont interdits et sanctionnés (l’exemple d’une gardienne et d’un prisonnier est rapporté) et où les affects sont portés à incandescence. L’auteure écrit : « Moi-même, parfois, je n’en peux plus de la regarder. Elle brûle et me saute au visage. Chaque jour la détresse, la solitude, la misère, la fatalité. »

    À ce stade, on pourrait croire qu’À l’arrêt se gorge de misérabilisme, qu’il tourne autour d’une idée fixe – la souffrance engendrée par l’institution pénitentiaire – comme le ferait un papillon autour d’un lampadaire. Ce serait cependant se fourvoyer. Sandra Ndiaye, Frédéric Debomy et Benjamin Adès posent autant un regard critique sur la prison que doué de sensibilité sur les hommes et les femmes qui la peuplent, tous statuts confondus. Ils apportent en outre quelques informations organisationnelles et statistiques, par exemple sur les équipes régionales d’intervention et de sécurité, le service pénitentiaire d’insertion et de probation ou l’École nationale d’administration pénitentiaire.

    Au bout de cette lecture, forcément alarmante, le lecteur sera tenté de corroborer l’interrogation des auteurs : si la prison tient toujours debout en 2023, ne serait-ce pas avant tout parce que les détenus tolèrent, par résignation ou par passivité, des conditions de détention difficiles, voire dégradantes ? Trouver la réponse nécessite de passer outre l’étonnement (la naïveté ?) et se pencher sur les faits : les multiples condamnations prononcées par la Cour européenne des droits de l’homme, les rapports du Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) ou les évaluations du Comité contre la torture des Nations unies. 

    L’Observatoire international des Prisons l’affirme quant à lui sans ambiguïté : « Surpopulation chronique, vétusté, insalubrité, hygiène défaillante, absence d’intimité générant violences et tensions, carences d’activités… L’indignité des conditions de détention dans la plupart des établissements pénitentiaires français – en particulier les maisons d’arrêt mais également certains établissements pour peine – est pointée du doigt depuis de nombreuses années. L’inflation carcérale galopante qu’a connue le pays a encore accru la dégradation de ces conditions et entraîné le vieillissement prématuré des infrastructures : un tiers du parc carcéral est aujourd’hui considéré comme vétuste. »

    J.F.


    À l’arrêt, Sandra Ndiaye, Frédéric Debomy et Benjamin Adès

    Delcourt, août 2023, 96 pages

  • Dersou Ouzala : Taïga con dios

    Dersou Ouzala (1975) – Réalisation : Akira Kurosawa.

    Lorsqu’on jouit d’une filmographie aussi dense et prestigieuse que celle de Kurosawa, le défi pour se renouveler et poursuive son œuvre peut résider dans le choix d’un thème singulier : la simplicité et la modeste humanité, loin des grands hommes et leurs passions outrancières.

    Dersou Ouzala est avant tout un film d’aventure, reprenant le récit autobiographie d’Arseniev, scientifique russe qui raconte ses missions en compagnie d’un guide golde, émanation directe de la Taïga. D’une authenticité imparable, le spectateur voit se succéder les paysages, les saisons et les épreuves, d’une tempête de glace sur un lac à la chute dans une rivière, d’un face-à-face avec un tigre aux veillées des bivouacs.

    La valeur documentaire du film est assumée, et rend hommage, avec un regard proprement ethnographique, à ce guide capable de lire comme personne la forêt, de parler au feu et de répandre, où qu’il passe, un altruisme aussi spontané que désintéressé. De nombreuses scènes, très longues, restituent ainsi en temps réel le labeur des aventuriers, construisant leur abri de fortune, marchant dans les herbes hautes… ou pelletant sur une tombe. Cette fixité, l’attention portée à la bande-son riche de tous les bruits de la forêt, le recul ému du narrateur intervenant de temps à autre en voix contribuent au regard que Kurosawa veut induire sur cette nature splendide et infinie : une contemplation bienveillante et humble.

    La topographie est donc double : c’est à la fois celle des lieux, splendide restitution des paysages, avec un sens du cadre stupéfiant, occasionnant un nombre impressionnant de tableaux parfaitement construits ; mais aussi des cœurs humains, explorant avec pudeur les thèmes de la solidarité, l’amitié et la civilisation. L’interprétation extraordinaire des deux protagonistes, qu’on croit vraiment connaître au terme du récit, contribue comme toujours chez Kurosawa à nous les rendre aussi familiers et touchants.

    [Spoilers]

    Sans se départir de sa délicatesse, le récit progresse lentement vers la tragédie : celle d’un homme qui vieillit et qui perd sa place dans le seul territoire qu’il ait jamais connu, et fait la brutale expérience de la ville, où les interdits (planter une tente ou tirer au fusil) côtoient les aberrations (payer pour de l’eau ou du bois). Il s’agit moins d’une condamnation de la civilisation que d’un autre regard posé sur elle, et le dénouement est en cela ambivalent. Arseniev aura contribué à la mort de Dersou, puisqu’il a apparemment été tué pour l’arme que son ami lui avait offerte ; mais il aura aussi permis que son corps soit identifié grâce à sa carte de visite, lui conférant un état civil dont il ne voulait pas, certes, mais qui l’inscrit dans une mémoire et un hommage posthume. Avant de se dissoudre dans la terre qu’il a tant arpentée, Arseniev aura donc pu faire le chemin jusqu’à lui pour concilier, un temps au moins, nature et culture dans un chant humaniste d’autant plus émouvant qu’il est silencieux et modeste.

    Éric Schwald

  • Une brève histoire du cinéma (4/9) : l’âge d’or d’Hollywood

    À n’en pas douter, l’histoire du cinéma, passionnante, émaillée de nouveautés et de ruptures, mérite un examen des plus attentifs. De par son infinie richesse, il nous faut cependant diviser cette évocation en plusieurs parties. Il y en aura donc neuf au total, dont nous vous livrons ici la quatrième.

    4. L’âge d’or d’Hollywood

    4.1 Les studios majeurs et leur influence

    Durant l’âge d’or d’Hollywood, qui s’étend des années 1930 aux années 1950, l’industrie cinématographique américaine a été dominée par les « Big Five » : MGM, Paramount Pictures, RKO, Warner Bros. et 20th Century Fox. Ces studios majeurs contrôlaient non seulement la production, mais aussi la distribution des films, créant un système intégré parfaitement rôdé. Ils avaient leurs propres équipes de production, leurs stars sous contrat et leurs réseaux de salles de cinéma.

    4.2 Les genres populaires et leurs représentants

    L’âge d’or d’Hollywood a vu l’émergence et la popularisation de plusieurs genres cinématographiques. Les comédies musicales, les films noirs et les westerns étaient alors parmi les plus populaires. Chaque genre reflétait à sa manière les aspirations des spectateurs américains.

    Les stars d’Hollywood ont évidemment joué un rôle central dans le succès de l’industrie cinématographique pendant l’âge d’or. Des acteurs comme Clark Gable, John Wayne, Fred Astaire, Humphrey Bogart et Bette Davis sont devenus de véritables icônes culturelles. Les studios ont investi massivement dans la promotion de ces têtes de proue.

    Parallèlement, Universal Pictures, qui figurait parmi les « Little Three » (avec Columbia Pictures et United Artists), a initié son cycle de monstres, mettant en scène Dracula, Frankenstein, la momie ou encore le loup-garou à partir de 1923. 

    4.3 Le Code Hays et son impact sur Hollywood

    Le Code Hays a été mis en place en 1930 par la Motion Picture Producers and Distributors of America (MPPDA). Il s’agissait d’un ensemble de directives morales et éthiques que les films devaient scrupuleusement suivre – surtout à partir de 1934 et jusqu’en 1952. Créé en réponse aux critiques du public concernant le contenu jugé immoral ou scandaleux de certains films, le Code Hays interdisait la représentation de la nudité, de la violence excessive, de la consommation de drogues, et imposait des restrictions sur la manière dont les relations sexuelles, les institutions et les crimes pouvaient être dépeints à l’écran. Il cherchait par ailleurs à promouvoir des valeurs décrites comme positives, telles que le respect de la loi, de la religion et du mariage.

    Le Code Hays a considérablement influencé la manière dont les films étaient réalisés à Hollywood. Les cinéastes ont dû trouver des moyens créatifs pour contourner les restrictions édictées tout en racontant les histoires voulues. Par exemple, les relations amoureuses étaient souvent suggérées plutôt que montrées explicitement. Les dialogues étaient remplis de sous-entendus et d’insinuations pour évoquer des thèmes interdits par le Code. Bien que restrictif, ce dernier a ainsi encouragé l’inventivité et l’audace. Cependant, à mesure que les attitudes et attentes sociales changeaient, surtout à partir des années 1960, le Code Hays est peu à peu tombé en désuétude. Il a depuis été remplacé par le système de classification actuel.

    J.F.

  • Charles Bukowski, écrivain de la contre-culture, admirateur de félins

    Les lecteurs du célèbre poète de la contre-culture américaine Charles Bukowski n’ignorent rien de son style abrupt, direct et provocateur, dépeignant volontiers la pauvreté, l’alcool et les relations humaines tumultueuses, avec une verve particulièrement fleurie. Après avoir exploré son rapport à l’écriture, les éditions Au Diable Vauvert révèlent cette fois une facette méconnue de l’auteur : son attrait indéfectible pour les chats, qu’il idéalisait et qui l’inspiraient. Dans un recueil fourmillant de textes et de poèmes mettant en lumière cette passion insoupçonnée apparaît un Bukowski fasciné, parfois redondant, mais toujours incisif. 

    Charles Bukowski, on le sait, cherche à transcender les conventions littéraires. Son œuvre se caractérise par une faculté peu commune à saisir les nuances les plus profondes de l’expérience humaine, qu’il restitue en vers ou en prose, de manière stylisée et souvent satirique, voire acrimonieuse. D’une plume franche et sans détour, l’écrivain américain, héraut de la contre-culture, a pris l’habitude de plonger ses lecteurs dans une réalité crue, où les vicissitudes de la vie quotidienne prennent corps et se portent sur toute chose. 

    Dans Sur les chats, Charles Bukowski ressasse quelques souvenirs tenaces, exprime sa fascination pour les félins et explique comment ces derniers ont affecté sa vie, d’une manière plus douce qu’amère. Il verbalise les enseignements tirés de ces animaux oisifs mais obstinés, qui lui offrent une perspective unique sur l’existence. Il dépeint ces visions indélébiles d’oiseaux à demi morts, prisonniers des crocs de prédateurs aussi gracieux et agiles qu’impitoyables. Il narre toutes ces fois où ses animaux de compagnie à moustache l’ont sorti du sommeil de manière prématurée, se sont soulagés sur son lit ou sur ses archives littéraires ou ont fait leurs griffes sur son corps meurtri.

    Attitude rebelle et parfois provocatrice, compagnon des hommes sans attache mutuelle, le chat inspire à Bukowski quelques formules bien troussées, sur ses capacités de chasse ou son appétence envers la viande cadavérique. Comme T.S. Eliot avant lui (à qui il n’aimerait sans doute pas être associé), « Chinaski », comme était surnommé le poète américain, multiplie les descriptions, souvent percutantes, sur ces étonnants félins. Loin des ornements sémantiques superflus, ce contemplateur des marges leur consacre quelques textes, toujours courts, souvent articulés autour des mêmes idées, évidemment confondants d’authenticité et de liberté. 

    C’est précisément cette liberté, ce « je-m’en-foutisme », ce détachement vis-à-vis des épreuves quotidiennes, que semble envier l’auteur, engoncé dans une humanité dont on ne se départit pas si aisément que cela. Car Bukowski avait beau se proclamer obscène, inadapté ou sans rivage, il pouvait s’ériger autant que faire se peut en chantre de la débauche, il n’aurait pu, contrairement aux chats, « dormir 20 heures par jour et attendre d’être nourri ; rester assis en [se] léchant le derrière ». « Quand je me sens mal, tout ce que j’ai à faire, c’est de regarder mes chats et mon courage revient », écrivait un Bukowski admiratif devant ces animaux à la simplicité directe et à la dignité surprenante.

    Si ces textes ne constituent pas l’apogée de leur auteur, s’ils pèchent parfois par insistance, ils n’en demeurent pas moins intéressants, plaisants à lire et parfaitement complémentaires de tout ce que Bukowski a pu représenter et écrire au cours de son existence. Avec toutefois ce brin de naïveté que l’on ne retrouvait pas forcément dans les flèches vitriolées du précédent recueil, Sur l’écriture.

    J.F.


    Sur les chats, Charles Bukowski – Au Diable Vauvert, septembre 2023, 167 pages

  • Le Daron : l’odyssée d’un (presque) Super-Papa 

    Sacrifiez quelques précieuses minutes de votre temps de parent surmené pour plonger dans l’univers si juste et désopilant du Daron de Karim Zaouai. Sa bande dessinée nous raconte, entre tendresse et larmes (de rire, bien sûr), les épreuves quasi héroïques du quotidien paternel.

    Extraire la sève de la parentalité en bande dessinée, c’est comme essayer de faire croire à un enfant que les brocolis sont aussi appétissants que des bonbons sucrés – une mission presque impossible. S’il ne fait qu’effleurer un sujet finalement inépuisable – contrairement aux parents, nous le verrons –, Karim Zaouai propose aux éditions Lapin un concentré mi-amusé mi-résigné, mais surtout d’une légèreté délectable, de ce que signifie être père au 21e siècle. Accrochez-vous à votre slip de super-héros du dimanche, ça va décoiffer.

    Les parents ne le savent que trop bien : le temps est une ressource aussi rare que le silence dans une maison pleine d’enfants un mercredi après-midi. Entre les langes, les caprices, les devoirs et les couchers qui se transforment en négociations dignes d’un sommet de l’ONU, l’auteur et dessinateur Karim Zaouai met le doigt – tremblant d’émotions – sur le pouls effréné de la vie de père.

    Dans ses planches, les enfants, faussement innocents, prennent les traits d’envahisseurs adorables mais tyranniques. Karim Zaouai les croque, et se met lui-même en scène, avec une tendresse moqueuse. Il se penche sur le talent inné de nos petites têtes blondes (ou pas, d’ailleurs) pour transformer un rhume en épidémie familiale, sur leur capacité à ruiner des vacances ou à prendre la parole, souvent longuement, quand papa et maman sont occupés à autre chose – par exemple : regarder les infos. 

    Dans Le Daron, même un simple repas donné à un bambin peut se transformer en pastiche de duel western spaghetti, à la Sergio Leone. Plus loin, le père tente benoîtement de faire aimer à son rejeton les classiques de sa propre enfance, ici Dragon Ball Z. Le résultat ? Eh bien, disons que le Kamehameha n’a pas tout à fait l’effet escompté sur les nouvelles générations.

    L’attrait de cette œuvre réside dans son universalité et sa simplicité. Chaque case est un fragment de vie, un élan humoristique qui apporte son éclairage sur les montagnes émotionnelles de la parentalité – et surtout de la paternité. Mais le message le plus touchant se trouve peut-être dans cette vérité irrévocable : aussi exténuant et absurde que puisse parfois être le rôle de parent, un vide abyssal s’installe dès le moment où nos enfants s’absentent. Comment, en effet, ne pas se retrouver soi-même, en tant que père ou mère, dans la représentation de ce couple se plaignant de ses mômes pour aussitôt pâmer d’admiration devant leurs photos, qu’ils font défiler sur leur portable ?

    Alors, que vous soyez papa, futur papa, ou simplement un être humain curieux de savoir pourquoi certains hommes ont des cernes permanentes sous les yeux et un sourire à moitié fou sur le visage, Le Daron est probablement fait pour vous. Vous ne le regretterez pas, et c’est une promesse aussi solide qu’un lego sur lequel vous marcheriez en pleine nuit. Ça, croyez-moi, ça tient éveillé.

    J.F.


    Le Daron, Karim Zaouai – Lapin, août 2023, 144 pages