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  • Quand le petit écran scrute le dessous de nos psychés

    Abed Nadir (Community), Tony Soprano (Les Soprano), Carrie Mathison (Homeland), Billy Chenowith (Six Feet Under), Sam Gardner (Atypical) : les séries télévisées n’hésitent plus à mettre en scène des personnages aux fêlures psychologiques et spécificités neurologiques évidentes. Ce phénomène a d’ailleurs inspiré un livre au psychiatre hospitalier Christophe Debien (Nos héros sont malades, 2020). RadiKult’ vous en propose un aperçu (non exhaustif), à travers quelques cas emblématiques.

    Abed Nadir (Community)

    Les trais autistiques d’Abed Nadir sont un héritage du showrunner Dan Harmon, qui a basé le personnage sur sa propre personne. Il confessera ainsi à Kevin Pollak que c’est en portraiturant l’étudiant de Greendale qu’il a mis le doigt sur son trouble du spectre de l’autisme, ensuite objectivé par un professionnel. Dans Community, Abed ne fait pas de la figuration. Il est pleinement intégré dans le groupe d’étudiants autour duquel s’articule la série. Bien que les créateurs ne l’aient jamais formellement diagnostiqué, Abed présente des caractéristiques propres au syndrome d’Asperger. Il possède une connaissance encyclopédique du cinéma et de la télévision, qui le fascinent au point d’influencer sa compréhension du monde et des interactions sociales. Il a du mal à appréhender les subtilités sociales, un peu à l’instar de Sheldon Cooper (The Big Bang Theory), ce qui peut parfois rendre difficile la communication avec ses pairs. Malgré cela, Abed est apprécié et respecté de ses amis. Il forme d’ailleurs un tandem important pour la dynamique de Community avec Troy Barnes. Tous deux ont en commun des distractions insolites (le freestyle) et parfois contagieuses (le fort constitué de couvertures).

    Tony Soprano (Les Soprano)

    Mafieux, père de famille, tantôt glaçant tantôt pathétique, Tony Soprano souffre de dépression et de stress post-traumatique, des troubles probablement enracinés dans la violence inhérente à ses activités criminelles, ainsi que dans ses traumatismes d’enfance. Sa dépression et ses angoisses sont révélées au spectateur dès le début de la série, par une soudaine crise de panique, et elles constitueront un fil rouge permettant au personnage de commenter ses propres actes dans le cabinet feutré de sa thérapeute, presque en prise directe. Ce discours méta-textuel grandit la série de David Chase, en lui conférant un double fond d’une profondeur insoupçonnée. Les troubles de Tony ne sont évidemment pas sans impact sur sa famille et son organisation criminelle. Ils mènent souvent à des conflits et contribuent à déstabiliser les « affaires ».

    Carrie Mathison (Homeland)

    Carrie Mathison est un agent de la CIA vivant avec un trouble bipolaire. Ses périodes d’euphorie maniaque la conduisent à prendre des décisions impulsives et audacieuses qui, bien que souvent bénéfiques pour sa carrière, mettent cependant sa vie en danger. En parallèle, ses phases dépressives profondes peuvent la placer en situation d’incapacité, professionnelle mais aussi maternelle. Sa relation étroite avec Saul Berenson, supérieur amical, respectueux mais parfois paternaliste envers elle, va plusieurs fois se voir affectée par la maladie. Tout au long d’Homeland, l’instabilité de Carrie a un impact considérable sur ses activités et ses relations personnelles, souvent exacerbé par le secret et le péril propres à ses fonctions. 

    Billy Chenowith (Six Feet Under)

    Personnage secondaire, Billy Chenowith présente un trouble de la personnalité limite. Ce dernier se caractérise par une instabilité émotionnelle, une impulsivité et une peur intense de l’abandon, des traits qui se prêtent parfaitement à Billy. Ces fragilités psychologiques ont pu être influencées par un environnement familial instable, pour ne pas dire toxique. Ses fixations sur des individus spécifiques créent souvent le désarroi, voire le chaos, notamment dans la vie de sa sœur ou de Claire Fisher. Tour à tour attachant et inquiétant, le jeune artiste semble constamment en état de dépendance, surtout affective. Il s’insinuera plus d’une fois de manière malheureuse dans l’histoire d’amour (accidentée) entre Nate et sa sœur Brenda, faisant obstacle à leur épanouissement et leur autonomie émotionnelle.

    Sam Gardner (Atypical)

    Atypical ne met pas l’autisme sous le tapis. Elle le met en scène frontalement, avec sensibilité, à travers l’histoire de Sam Gardner, un adolescent cherchant à avancer dans la vie malgré ses particularités neurologiques. Ses difficultés à assimiler les normes sociales et son obsession pour des sujets peu communs (comme l’Antarctique et les pingouins) sont bien entendu éminemment représentatives de ses troubles. Sa famille, toujours aimante, se démène souvent pour répondre à ses besoins. Cette série souligne par le menu les défis auxquels sont confrontées les personnes autistes et leurs proches. Elle démontre aussi, et manière claire, leur aptitude à mener une existence accomplie.

    Dexter Morgan (Dexter)

    Dexter Morgan est un tueur en série tout sauf ordinaire. Analyste en projections de sang pour la police de Miami le jour, il se mue en vengeur sanguinaire le soir. Il se caractérise par un trouble de la personnalité antisociale (psychopathie), conjuguant le manque d’empathie, une tendance (contrôlée) à l’impulsivité et des difficultés à nouer des liens émotionnels avec les autres. L’intérêt de la série Dexter réside dans sa dualité morale. D’un côté, notre héros est un tueur impitoyable suivant un code de conduite élaboré par son père adoptif, Harry. De l’autre, il travaille dans la police de Miami comme expert et défend la loi à sa manière, en ne s’en prenant qu’aux criminels les plus infâmes passés entre les mailles de la justice. Les conflits internes de Dexter demeurent profonds. Hanté par son passé, notamment par le traumatisme de l’assassinat de sa mère, il s’emploie au quotidien à canaliser ses pulsions meurtrières et à maintenir intacte la façade de respectabilité qu’il a patiemment façonnée. En outre, du point de vue du spectateur, il court-circuite les stéréotypes habituels associés aux héros dans les séries télévisées.

    Monica Geller (Friends)

    C’est probablement celle dont la place dans cette liste est la moins évidente et, partant, la plus discutable. Pourtant, il nous fallait évoquer le cas de Monica Geller, personnage-phare de la sitcom Friends. L’amie de Rachel et Phoebe présente en effet un trouble obsessionnel-compulsif (TOC) non diagnostiqué. Monica se montre obsédée par l’ordre, la propreté et le contrôle, de tout et en toutes circonstances – ou presque. Elle régente la cuisine de son restaurant, son couple et même ses relations amicales d’une main de fer (pas toujours assortie du gant de velours). Soit autant de caractéristiques typiques du TOC. Bien que souvent employé comme un ressort comique dans la série, ce trait de caractère a des répercussions notables sur ses relations, tant personnelles que professionnelles. Ce qui rend peut-être cet exemple si intéressant, c’est le développement de stratégies d’adaptation et l’acceptation de petits renoncements tout au long de la série : un placard-débarras, un esprit de compétition exacerbé ou encore une mise au diapason sociale.

    J.F.

  • Louie et Andy Millman : exégèse de l’échec

    Cinq années séparent Extras, lancée en 2005, et Louie, diffusée à partir de 2010. Les deux séries ont en commun de décrire le quotidien tumultueux, piqué de désenchantement, d’un artiste raté. Invariablement flanqué de son amie Maggie, Andy Millman, campé par Ricky Gervais, enchaîne au cinéma les rôles de figurant dépourvu de dialogues. Il aspire aux strass et paillettes, mais reste désespérément cantonné à l’anonymat. Un peu comme si les feux de la rampe s’échinaient à calciner ses rêves de succès. Louie, père de famille fraîchement divorcé, occupe quant à lui une modeste scène de stand-up à New York, dans une sorte d’autofiction renvoyant au parcours de Louis C.K., qui écrit et dirige Louie en plus d’y jouer. Les deux antihéros, tout en papier de soie et moues contrariées, ont l’étoffe de ces quadragénaires déjà usés et désabusés, pour qui les fâcheries semblent se poser en seconde nature. Ils incarnent une forme sacralisée du loser, telle qu’on peut parfois l’apercevoir chez les frères Coen : plus ils s’engoncent dans l’échec et la résignation, plus le spectateur s’identifie et s’attache à eux. Ils sont en quelque sorte les plus compétitifs du cimetière social et professionnel – tout en se montrant plus narquois que naïfs quant à leur propre situation.

    Quand Ricky Gervais et Stephen Merchant ont créé Extras, ils avaient dans l’idée de porter un regard ironique sur le septième art, à travers les mésaventures d’Andy Millman, mais aussi grâce au concours de quelques invités prestigieux généreusement tournés en dérision. Le premier épisode fait par exemple de Ben Stiller un metteur en scène faussement engagé, mais réellement vaniteux, hypocrite, insensible et opportuniste. Plus tard, c’est Kate Winslet qui avouera que jouer dans un film portant sur l’Holocauste constitue une voie royale vers un Oscar. Avant que Chris Martin, le leader de Coldplay, ne montre qu’il vit sa vie comme une interminable tournée promotionnelle. Moins concerné, Louis C.K. aborde essentiellement le cinéma à la marge – par exemple à travers un tournage catastrophique –, mais insère en revanche dans son show des sketchs révélant par bribes la personnalité de Louie. Il y est question de sa vie personnelle, de son rôle de père, du plaisir solitaire ou encore des femmes. Dans les deux cas, les expériences professionnelles, nombreuses et souvent peu engageantes, donnent lieu à des séquences comiques d’excellente cuvée. Elles permettent aussi d’habiller plus encore les personnages : Andy peut se sentir grandi en se frottant à un comédien se donnant des airs mégalomaniaques à cause d’un complexe d’infériorité ; Louie s’ouvre davantage en blaguant devant une assemblée d’inconnus qu’il ne le fait chez un psy aux conversations insensées.

    Pendant que Louie se prépare assidûment en vue de décrocher un talk-show sur CBS, l’« artiste d’arrière-plan » Andy se met au théâtre et crée sa propre série. Le premier est utilisé dans l’espoir exclusif de faire baisser le salaire de David Letterman, tandis que le second campe sans la moindre assurance un homosexuel dans une pièce dirigée par Sir Ian McKellen et voit la presse, particulièrement mordante, railler chaque jour un peu plus son nouveau projet télévisuel. Le pathétique est ainsi régulièrement dénudé jusqu’à l’os. Louie est menacé dans un snack par des adolescents, suit sans succès une caissière de supermarché jusque chez elle, fait un malaise après quelques exercices dans une salle de sport, refuse stupidement les avances de la femme qu’il aime, nourrit l’ambition folle d’acheter une maison de 17 millions de dollars sans fonds propres, s’en va défendre la masturbation sur un plateau télévisé et jalouse piteusement la réussite de ses rares amis. Andy s’en sort à peine mieux. Dans un premier temps, c’est tout juste s’il parvient à placer un bras ou un pied dans le champ d’une caméra. Il subit au quotidien l’effroyable incompétence de son agent, qui le méprise avec constance et sans gêne. Même sa nomination aux BAFTA, intervenant plus tard, à la suite du succès d’audience de sa série, tourne au fiasco quand, en plus d’être privé de statuette et à jamais radié de la cérémonie, une ex-petite amie primée s’épanche à son sujet sur scène, informant notamment le public qu’il n’a perdu sa virginité… qu’à 28 ans.

    Sur le marché dérégulé du flirt, Louie et Andy s’investissent beaucoup, et généralement en pure perte. Libres et sensibles aux charmes féminins, ils n’hésitent pas à monter au front, multipliant des tentatives d’approche tellement peu opportunes qu’elles font souvent l’effet d’une benne à ordures qu’on aurait déchargée en plein milieu d’un pique-nique. Louie est d’ailleurs grand clerc dans l’art de la maladresse. Depuis son divorce, il essuie refus, blâmes et brocards. Il flirtera même brièvement avec une « grosse » et une Hongroise non anglophone de passage à New York. Il demeure tellement seul et frappé par la routine que c’est à peine s’il sait quoi faire quand la babysitter vient garder ses filles… Cela pourrait-il expliquer qu’il manifeste une amitié des plus ambiguës à un jeune sauveteur lors d’un séjour en Floride ? Ces considérations mises à part, la comédie reste l’alpha et l’oméga des deux séries. En ce qui concerne Extras, pour s’en convaincre, il suffira de se remémorer toutes les fois où Maggie met involontairement les pieds dans le plat, l’improbable et hilarant test du racisme ou les savoureux caprices auto-parodiques des invités. Pour Louie, on songera à l’ouverture chaotique d’un dîner de charité, à la visite d’une exposition d’art contemporain, aux urgences intestinales, au chauffeur importun ou au repas des parents d’élèves et aux événements corollaires… Comme l’échec, l’humour est immanent aux deux séries. Dispensé dans une tonalité où l’angoisse existentielle finit souvent par céder à la légèreté, il constitue une sorte de centre absolu vers lequel convergent des enjeux introspectifs, familiaux, relationnels ou professionnels.

    J.F.

  • Shameless US : l’American way of life vu d’en bas

    Il y a d’abord ce Chicago du pauvre, crasseux et cafardeux, qui semble se dérober à toute dignité, fût-elle la plus élémentaire. Il y a ensuite cette famille dysfonctionnelle, vivotant dans l’indigence, sous l’autorité d’une grande soeur écrasée par les épreuves et les responsabilités. Il y a enfin Frank, père de famille démissionnaire et honni, alcoolique notoire doublé d’un salopard de la pire espèce. Développé par les scénaristes Paul Abbott et John Wells, Shameless US pourrait se réclamer de la tragicomédie en ce sens qu’il badine à la fois avec le drame et l’absurde, sans autre prétention que celle de narrer les innombrables déboires de plusieurs générations de Gallagher, plèbe catholique d’origine irlandaise, fidèle aux espaces insalubres comme aux taches de vomissures.

    Showtime avait déjà fait une première incursion dans les milieux populaires d’origine irlandaise avec l’indispensable Brotherhood, où la politique et la criminalité étaient appelées à faire couple presque malgré elles, sous l’égide de deux frères aux trajectoires opposées. Mais le ton de Shameless US est autre : plus choral, plus bigarré aussi, avec des enjeux aussi variés que l’addiction, la pauvreté, la sexualité, l’identité, la maladie ou la criminalité, le tout sur fond de transition permanente – civile, sociale ou générationnelle. Les enfants Gallagher, aussi tenaces que les croûtes mal soignées de Frank, affrontent tour à tour le froid, la faim, les troubles psychiques ou les grossesses plus ou moins désirées, tout en faisant front aux pires emmerdes, qu’elles relèvent de services sociaux sourcilleux ou d’une justice peu accommodante.

    Si les trames narratives se démultiplient, il en va de même pour les protagonistes. La tirade acrimonieuse de Frank lors du mariage de Fiona (saison 6) ne suffit même pas à rendre compte de l’inépuisable vivier. Il fustige Lip, l’intello alcoolique, Ian, l’homo bipolaire, Fiona, la mère de substitution aux choix douteux, Debbie, l’adolescente-maman, et Carl, le jeune délinquant qui se rêve afro-américain, mais il oublie tous ceux qui peuplent Shameless dans l’ombre des Gallagher : Veronica et Kevin, tenanciers de bar formant un ménage à trois avec une prostituée russe sans-papiers ; Mickey, piètre maquereau et homosexuel longtemps refoulé ; Sheila, agoraphobe aux nombreuses déviances sexuelles, et sa fille Karen, dont les moeurs ont toujours été très légères ; Sammi, la fille cachée sordide et névrosée ; ou le dual Steve/Jimmy, ancien compagnon de Fiona aussi mystérieux que mythomane.

    Bien qu’il lui arrive de côtoyer l’outrance, la caractérisation des personnages sert ingénieusement le contre-récit patiemment construit : le « rêve américain » se vit dans Shameless à coups d’aides sociales usurpées, de bordel miteux géré au-dessus d’un bar, de fraude à l’assurance ou à l’immigration, de vol de drogue ou de voitures, de mensonges éhontés, de trahisons familiales et de manoeuvres sournoises. La désillusion sillonne le show comme un serpent de mer : c’est le dénominateur commun, le mètre étalon, la mesure de toute chose. Les arches s’agencent, les intrigues se poursuivent, mais l’horizon des losers et des miséreux ne s’éclaircit jamais. Il reste sombre comme la tombe.

    Parfois redondant dans ses prétentions de cauchemar inexpiable, Shameless US reste néanmoins chimiquement pur et bigrement addictif. Il se renouvelle progressivement, par le temps – Carl et Debbie affrontent à leur tour des épreuves motrices – et par l’espace – Lip s’exile à la fac, Fiona trouve du travail, Ian déserte quelque temps, Frank continue de jouer les baroudeurs. Enfin, l’évocation du show n’aurait été complète sans mentionner sa sincérité, qui doit beaucoup aux comédiens (William H. Macy, Emmy Rossum, Jeremy Allen White…), et la qualité remarquable de ses dialogues, souvent lucides et percutants, quand ils ne sont pas simplement trempés dans le cyanure.

    J.F.

  • Les Sept Samouraïs : écran total 

    Quand on s’attelle au chef-d’œuvre d’un des plus grands cinéastes de l’histoire, l’humilité et la fébrilité paralysent quelque peu ; le film total qu’est Les Sept Samouraïs mérite davantage qu’une modeste critique, et les remarques ci-dessous sont autant d’esquisses qui pourraient renvoyer aux chapitres d’un livre entier à son sujet.

    Film d’aventure, humaniste et flamboyant, Les Sept Samouraïs frappe avant tout par sa structure. Autour d’une intrigue finalement très simple, la préparation d’un groupe de samouraïs à la défense d’un petit village paysan attendant avec crainte le retour de pillards, le récit fleuve de 3h30 va littéralement hypertrophier son exposition. Loin de saboter sa dynamique, c’est par ce principe même que le film va passer d’un simple western revisité à la nippone à un chef-d’œuvre humaniste intemporel. 

    « Une bataille sans or ni gloire »
    Kurosawa a, dès les débuts de son œuvre, accordé une importance capitale à ses personnages, notamment par l’attention visuelle portée sur leur visage. La double exposition des paysans et des samouraïs ne déroge pas à la règle, et nous rend progressivement complice de cette très vaste galerie de personnages que chaque séquence va contribuer à caractériser avec un tact et un sens du portait rarement égalés, si ce n’est par le maître Ford dans ses films les plus empathiques comme Quelle était verte ma vallée ou Les Raisins de la Colère. Spectateurs passifs, les paysans édentés et soumis vont se prendre en main et mettre en branle un casting de héros censé les seconder : cette originalité va conduire toute la dynamique du film, sur le statut des samouraïs, non seulement à leur service pour pouvoir se nourrir, mais aussi en rivalité avec eux. S’interdisant toute vision binaire, Kurosawa s’attarde sur la cohabitation et les méfiances de deux castes obligées par nécessité de vivre avec l’autre : on se méfie de l’ascendant sur les femmes des uns, on fustige la cupidité des autres, on craint la violence des héros quand ceux-ci se sentent manipulés et proie au mensonge.

    Une invention géniale parmi tant d’autres réside dans le personnage de Mifune, qui signe là l’une de ses interprétations les plus jubilatoires : transfuge social assurant la transition entre le monde paysan et celui des samouraïs, c’est par le cabotinage et la provocation qu’il permet l’entente cordiale. Ingrédient indispensable au film total, il n’est pas seulement le garant du comique : bondissant, porté par l’envie d’en découdre, ne craignant jamais le ridicule, il est la figure du bouffon shakespearien, le sang qui irrigue le film, et l’énergie qui le propulse vers l’assaut final, qu’il fasse rire les enfants ou le village entier lorsqu’il tente de monter à cheval, ou qu’il renvoie les samouraïs à leurs contradictions, leur imposant une leçon d’analyse historique brillante sur les conditions de vie des paysans.

    « La défense est plus dure que l’attaque »
    À la tête des samouraïs, le personnage de Shimura est l’incarnation de la sagesse. Bienveillant, réfléchi, il est l’artisan de la stratégie. La très longue préparation à l’assaut est fascinante à bien des égards. C’est d’abord l’entreprise de civilisation d’un fief paysan, qu’on va redessiner et transformer en forteresse. Dans cette guerre à venir conditionnée par la moisson, vie et mort se mêlent sous l’égide de l’intelligence. Le rôle de l’écrit est d’ailleurs fondamental : on dresse un plan, on compte les morts, et l’achèvement de l’utopie sera planté aux quatre vents par l’oriflamme, synthèse de la solidarité contre la barbarie. Les rangs se forment, les bambous s’aiguisent et la montée en puissance est d’autant plus efficace qu’elle est humanisée par tous les protagonistes. C’est aussi l’instauration d’une discipline, l’apprentissage des concessions par l’abandon des maisons excentrée, anticipation d’une perte mobilière qui se doublera rapidement de celle des pertes humaines. C’est enfin l’exploration des psychés, tout l’éventail des émotions constellant cette petite communauté, de la naissance d’une idylle dans un champ de fleurs à la vengeance de l’aïeule, en passant par les retrouvailles avec l’épouse disparue ou les réminiscences de l’enfance dans cette splendide séquence de Mifune portant l’enfant dans ses bras. Exhaustif, le scénario n’oublie personne, mais avec un sens du détail qui côtoie un tact infini : nulle pesanteur, mais un sens aigu et parfaitement équilibré dans la fresque de cette comédie humaine. 

    « C’est lorsqu’on se sent en sécurité qu’on est en danger »
    Alors que la compagnie de la communauté nous le faisait presque oublier, l’assaut survient enfin. Annoncé par deux séquences d’action très originales dans leur recours au ralenti (s’agit-il d’une première annonçant les Peckinpah et Woo futurs, ou y a-t-il des précédents ?), les combats sont l’occasion d’une véritable débauche visuelle. À cheval, de nuit, à pied, déployant des trésors de stratégie, l’exploration de l’espace et du mouvement est exhaustive, millimétrée et jubilatoire. Boue, sang, flammes et larmes se mêlent dans un final à la hauteur des 3 heures d’attente, déroulé en tableaux somptueux sur des toits ployant sous la fournaise ou une roue à aubes tournant dans les flammes. La caméra franchit les barricades, multiplie les points de vue, affronte les pluies diluviennes et le galop pour ce ballet mythique de la mort et des lames. 

    C’est un dernier tableau qui conclut l’épopée : celui d’une colline sur laquelle s’amoncellent les monticules de fraîches sépultures. La contre-plongée magnifie les sacrifiés et invite à l’humilité : celle des belligérants, certes, mais surtout celle des spectateurs, convaincus de contempler les dernières lueurs d’un monument atemporel.

    Éric Schwald

  • Edward Hopper : les détails de la vie moderne et ordinaire 

    Edward Hopper, peintre de la vie new-yorkaise, a immortalisé dans ses toiles les moments intimes et ordinaires de la modernité. Son œuvre met en lumière la solitude, les contrastes entre tradition et contemporanéité, ainsi que les émotions complexes de la condition humaine. À travers ses peintures, il nous plonge dans des scènes de la vie urbaine, des hôtels aux bars, des voies ferrées aux bureaux, nous invitant à contempler l’essence de l’individu métropolitain.

    Poète pictural de la vie new-yorkaise, qu’il a expérimentée pendant plus de six décennies, Edward Hopper a immortalisé dans ses toiles les moments intimes et parfois incongrus de l’ordinaire, qu’il mâtinait aussitôt d’une couche de fascination. Ses représentations ont beau être dépourvues d’intérêt dramatique au sens conventionnel du terme, elles captent sans mal l’essence de la modernité, associée à des lieux de passage tels que les hôtels ou les voies ferrées, de loisirs comme les théâtres ou les bars, voire de travail, à l’instar des bureaux ou des salles de conférence. Avec son sens aigu du cadre, le peintre américain entretenait une proximité figurative avec l’illustration de magazine, elle aussi inextricablement liée à l’étude de son époque. 

    Edward Hopper fait certainement partie de la mauvaise conscience du modernisme américain. Resté à la marge des évolutions abstraites menant au minimalisme et des appropriations conduisant au pop art, il s’est plutôt échiné à transformer les mœurs bourgeoises en objet de contemplation et d’analyse. Dans Le Temps, Christine Salvadé écrivait en 2004 : « Edward Hopper peint le vide entre les pleins, l’absence plutôt que la présence, le silence dans une Amérique qui prend goût aux bruits de la vie moderne. Chaque tableau est le cadre d’une atmosphère. »

    L’artiste fait partie de la conscience civique de New York. Son imagerie de l’isolement, réelle, crédible, donne corps à la tristesse apparente de la vie urbaine, tout en soulignant les postures de ses sujets. Un contraste entre la solitude et un ersatz de bonheur s’insinue dans ses tableaux, qui opèrent par ailleurs une distinction nette entre le dedans et le dehors, par exemple à travers des rideaux ou des fenêtres.

    Contrarier l’Amérique et ses représentations

    Certaines toiles pourraient paraître inoffensives à première vue. Il en va ainsi de Maison au bord de la voie ferrée, qui représente en plan large, de biais, une maison victorienne sise à l’arrière-plan d’une voie ferrée. Pourtant tout est là : l’isolement, la tension entre la tradition et la modernité, les lignes du chemin de fer et leurs couleurs qui s’opposent à celles de la demeure, empreinte d’une mélancolie accentuée par l’ombre projetée sur elle. Réalisé en 1942, le célébrissime Nighthawks brode lui aussi autour de la solitude, en proposant une vue de l’extérieur vers l’intérieur d’un bar, où des personnes sont réunies dans une incommunicabilité manifeste. L’angle travaillé, mais aussi l’ennui reflété par l’œuvre, ainsi que le contraste entre l’éclairage artificiel et la vie nocturne, renforcent la portée de ces « faucons de nuit ». 

    Bien d’autres peintures d’Edward Hopper dépeignent la condition humaine moderne. L’une de ces toiles n’est autre que Chambre d’hôtel (1931). Dans cette œuvre, l’artiste saisit un moment intime dans un espace anonyme. Une femme est assise sur le bord d’un lit, plongée dans ses pensées et enserrée par un cadre restreint. La froideur impersonnelle de l’architecture de l’hôtel renvoie à la prison de l’espace urbain. Une autre toile fascinante est Soir bleu (1914), dont le titre est inspiré d’un vers de Rimbaud. Dans cette scène de café parisien est mise en exergue une prostituée outrageusement maquillée, seule à se tenir debout. À droite de l’image, un couple de bourgeois la scrute, probablement avec mépris. 

    Dans Morning in a City (1944), Hopper semble portraiturer la condition humaine aliénée face aux grands ensembles urbains. Une femme entièrement nue, seule, fait face à la fenêtre de sa chambre, donnant sur le tumulte métropolitain. Déconnexion, intimité, solitude : la peinture est énigmatique, mais elle donne lieu au même sentiment, complexe, de désincarnation que le reste de son œuvre. Et à chaque fois, l’artiste new-yorkais se distingue par son utilisation remarquable de la lumière, son attention portée aux détails de la vie quotidienne et son exploration sans fard de la condition humaine.

    Le peintre des humeurs

    Une fois cela dit, qu’ajouter ? Peintre naturaliste francophile, Edward Hopper a été salué par Wim Wenders, l’un de ses plus fervents admirateurs, pour ses plans larges, d’allure cinématographique. De son côté, Alfred Hitchcock nous a fait pénétrer dans son tableau Maison au bord de la voie ferrée, dans le chef-d’œuvre Psychose (1960). Décrit comme un peintre des humeurs, de l’immobilisme, voire de la culpabilité, Hopper n’était certainement pas le plus éprouvé des portraitistes ; il saisissait mieux les détails de la vie que ceux de ses protagonistes – et même de ses décors.

    Qu’importe, cela ne l’empêche pas de figurer parmi les plus grands artistes du XXe siècle. Il a été l’interprète, génial et séminal, des états d’âme de son temps. Mais comme le signalait à dessein le Conservateur général du patrimoine français Didier Ottinger sur le plateau d’Estelle Martin en 2013, le peintre américain ne se cantonnait pas à la mélancolie et à la solitude urbaine, puisqu’il faisait valoir aussi, occasionnellement, facéties et optimisme.

    J.F.

  • Alfred Hitchcock, un cinéma de tropes et d’obsessions

    Maître incontesté du suspense, Alfred Hitchcock a inscrit au frontispice du septième art une filmographie aussi vaste qu’influente. Malgré la diversité de son œuvre, certains thèmes et motifs affleurent régulièrement, créant une signature filmique aisément identifiable. En voici quelques-uns.

    1. L’homme ordinaire plongé dans des situations extraordinaires

    C’est un trope récurrent dans l’œuvre d’Alfred Hitchcock : une personne ordinaire se trouve soudainement plongée dans des situations extraordinaires. Cette idée d’inversion brutale du quotidien, dérivant parfois vers quelque chose de sinistre et effrayant, a fait son chemin à travers bon nombre de ses films. Dans L’Ombre d’un doute (1943), la jeune Charlie Newton voit son existence basculer suite à la visite d’un oncle pour le moins énigmatique. Le familier devient étrange, ce qui permet au réalisateur britannique de jouer sur le décalage entre l’apparence et la réalité. Le spectateur doit quant à lui composer avec une sensation d’inconfort prégnante, typique du cinéma hitchcockien.

    Dans Fenêtre sur cour (1954), Jeff, le personnage joué par James Stewart, est immobilisé à domicile en raison d’une jambe cassée. Son seul loisir consiste à porter sa curiosité sur ses voisins, qu’il scrute depuis sa fenêtre. Jusqu’au jour où il soupçonne l’un d’eux d’avoir commis un meurtre… Le photographe, tout ce qu’il y a de plus ordinaire, se mue alors en un enquêteur obstiné, bravant les dangers pour démêler le vrai du faux. Le cadre familier et cotonneux d’un appartement devient une source de tension ; il donne lieu à un sentiment d’enfermement et d’oppression.

    2. Le faux coupable

    Autre trope souvent exploité par Alfred Hitchcock : le faux coupable. Ce motif sous-tend une tension narrative, le personnage principal devant lutter non seulement contre les forces extérieures qui le poursuivent, mais aussi contre les perceptions erronées projetées sur lui.

    La Mort aux Trousses (1959), dont la présence au point I aurait été tout aussi légitime, incarne très bien cette idée. Cary Grant y campe Roger Thornhill, un publicitaire new-yorkais confondu avec un agent secret par des espions étrangers. Malgré lui, l’homme est entraîné dans une course-poursuite effrénée à travers le pays, cherchant vaille que vaille à prouver son innocence. La dualité, dont on reparlera, le dispute à la manipulation dans ce qui constitue rien de moins que l’exosquelette du thriller moderne. 

    Dans Les 39 Marches (1935), Richard Hannay, le protagoniste principal, se retrouve mêlé à une conspiration d’espionnage. Accusé à tort du meurtre d’une femme qu’il avait rencontrée par hasard, il est contraint de fuir pour prouver son innocence, tout en essayant de déjouer le complot. Pour lui, le défi est double : échapper à la fois à la police qui le suspecte d’un crime qu’il n’a pas commis et aux espions qui menacent de l’éliminer parce qu’il en sait trop.

    Trope hitchcockien par excellence, brillamment exploité pour créer un suspense permanent, le faux coupable tend à placer le protagoniste dans une position inconfortable, où il se heurte au danger et à l’incompréhension. En y recourant, le cinéaste britannique instille une tension dramatique qui tient le spectateur en haleine tout au long des films. On en retrouvera la trace dans le bien nommé The Wrong Man (1956), dans L’Inconnu du Nord-Express (1951) ou encore dans Le Rideau déchiré (1966).  

    3. Le MacGuffin

    Le MacGuffin est un prétexte narratif qui tient une place centrale dans l’œuvre d’Alfred Hitchcock. Prétexte, car il s’agit d’un élément de l’intrigue qui sert de moteur à l’histoire, qui met en branle sa dynamique, mais qui demeure pourtant sans importance intrinsèque, car dénué d’enjeux véritables. Le MacGuffin met les personnages en mouvement, oriente leurs pérégrinations – et parfois désoriente, un temps, le spectateur.

    L’exemple le plus célèbre reste sans conteste celui de Psychose (1960). Au début du film, Marion Crane vole une grosse somme d’argent à son patron, dans l’intention de s’enfuir avec son amant. Cet argent, qui pourrait sembler au premier abord être l’élément central de l’intrigue, se voit aussitôt relégué au second plan. Marion arrive au Bates Motel et y fait une rencontre funeste qui va conditionner tout le reste du film. Ce qui semblait être le pivot de l’histoire n’était en réalité qu’un MacGuffin, un argument commode pour conduire Marion vers sa rencontre tragique avec Norman Bates. L’argent disparaît de l’intrigue et le sociopathe en phagocyte la moindre parcelle. 

    Un autre exemple typique apparaît à travers la formule secrète des 39 Marches. Bien qu’elle soit l’objet de l’intrigue, sa nature précise n’est jamais révélée, et elle n’a aucune importance en dehors de son rôle déclencheur dans l’action. Le couple d’inséparables dans Les Oiseaux (1963)ou l’uranium dans Les Enchaînés (1946) s’inscrivent dans la même logique.

    Mais c’est peut-être Alfred Hitchcock lui-même qui parle le mieux de ce prétexte narratif. Il avancera ainsi à François Truffaut, en guise d’explication : « Deux voyageurs se trouvent dans un train allant de Londres à Édimbourg. L’un dit à l’autre : « Excusez-moi, monsieur, mais qu’est-ce que ce paquet à l’aspect bizarre que vous avez placé dans le filet au-dessus de votre tête ? — Ah ça, c’est un MacGuffin. — Qu’est-ce que c’est un MacGuffin ? — Eh bien, c’est un appareil pour attraper les lions dans les montagnes d’Écosse — Mais il n’y a pas de lions dans les montagnes d’Écosse. — Dans ce cas, ce n’est pas un MacGuffin ». » 

    4. L’usage innovant du montage

    Ce n’est pas un motif tel qu’on peut l’entendre traditionnellement. Cependant, Alfred Hitchcock a fait preuve, durant toute sa carrière, d’une authentique science du montage. Cette rhétorique filmique innovante lui a permis, plus d’une fois, d’intensifier l’émotion et le suspense de ses films, et de créer des scènes étourdissantes.

    En la matière, la scène de la douche dans Psychose demeure évidemment incontournable. À travers un montage rapide constitué de plans aux échelles et points de vue très variables, le réalisateur britannique a charpenté une scène de meurtre incroyablement intense, passée à la postérité, et sans recourir à la violence explicite. Les plans hâtés et successifs de la douche, du couteau, de Marion et du rideau créent à eux seuls, par leur articulation fine, une sensation de terreur et de confusion. L’emploi du son, avec le bruit perçant de la musique, celui de l’eau qui coule et les cris d’effroi de Janet Leigh, accentue les effets recherchés.

    Dans La Corde (1948), Alfred Hitchcock expérimente un montage minimaliste associé à une synchronisation portée à son apogée, donnant l’illusion que le film a été tourné en un seul plan-séquence – ce qui était matériellement impossible à l’époque. Pour créer l’illusion, il utilise ingénieusement les mouvements des acteurs et la caméra afin de masquer les coupures nécessaires pour changer de bobine. Ce parti pris audacieux de montage vient asseoir le suspense du film en confinant le spectateur dans le même espace que les personnages, sans échappatoire, en prise directe et en temps réel.

    Ces techniques de montage ont acquis, au fil du temps, une réelle dimension narrative. Au langage filmique qui leur est inhérent s’est juxtaposée une sorte de métadiscours produit par les choix opérés par le réalisateur.  

    5. La blonde glaciale

    Trope iconique s’il en est, la « blonde hitchcockienne », souvent froide et sophistiquée, a pris les traits de Kim Novak, Grace Kelly, Tippi Hedren ou Vera Miles. Ces héroïnes blondes, volontiers énigmatiques, peuplent régulièrement les films du cinéaste britannique. Ce sont des personnages complexes, glissés au cœur de l’intrigue.

    Dans La Main au Collet (1955), Grace Kelly incarne une femme élégante et mystérieuse dont le charme et la beauté attirent irrésistiblement le héros. Son allure imperturbable cache un désir intense et une détermination sans faille, illustrant en ce sens, idéalement, le trope de la « blonde glaciale » hitchcockienne.

    Dans Sueurs Froides (1958), Kim Novak interprète le personnage de Madeleine, une femme envoûtante dont le mystère nourrit l’intrigue du film. À la fois distante et séduisante, elle ne dépareille pas dans une filmographie où les « blondes » sont érigées en symboles d’un désir complexe et parfois destructeur.

    6. Les phobies et les obsessions

    Alfred Hitchcock se délecte à explorer l’inconfort psychologique. Les phobies et les obsessions de ses personnages s’apparentent souvent à un noyau autour duquel se construisent les intrigues. La tension dramatique découle irrémédiablement de ces spécificités psychiques, qui en sus révèlent toujours une vérité plus profonde sur les protagonistes – et la condition humaine plus généralement.

    Déjà cité, Sueurs Froides l’emporte haut la main dans cette catégorie. Le maître du suspense utilise les phobies de Scottie pour initier les ressorts dramatiques et la perdition psychologique qui se joue sous nos yeux. Le personnage campé par James Stewart souffre de vertiges depuis un traumatisme. Hitchcock exploite cette peur en clerc. Il la place même au centre de l’intrigue. Lorsque Scottie tente de suivre Madeleine dans une tour, son angoisse du vide le paralyse et le laisse impuissant, augmentant le suspense et créant une tension psychologique palpable. Scottie n’est pas seulement confronté à un mystère extérieur difficile à résoudre, il est aussi aux prises avec ses propres démons intérieurs.

    Dans Psychose, l’obsession de Norman Bates pour sa mère a été intériorisée, au point de créer une fêlure profonde et irrémédiable en son être. Cette fixation malsaine, qui fait le lit d’une dualité différente mais commune à Sueurs Froides, motive la violence inexpiable que le jeune homme inflige à Marion. Les révélations subséquentes figurent probablement parmi les plus notoires de l’histoire du cinéma. Cette obsession, ancrée dans une relation mère-fils pervertie, crée un climat de malaise et d’angoisse qui imprègne chaque aspect du film.

    Les Oiseaux (1963) se penche quant à lui sur l’ornithophobie, la peur des volatiles. Des créatures ordinaires s’y muent en menaces terrifiantes. En ce sens, Alfred Hitchcock subvertit les peurs irrationnelles, en les rendant réelles pour le spectateur.

    7. Le voyeurisme

    Le voyeurisme est une autre thématique récurrente dans les films d’Alfred Hitchcock. Le cinéaste utilise ce motif pour mieux impliquer le spectateur dans l’action, tout en critiquant subtilement, sous forme de métadiscours, la fascination du public pour l’intimité d’autrui.

    On pourrait gloser des heures durant sur Fenêtre sur cour, brillant dans sa capacité à effeuiller le spectacle cinématographique à travers les activités voyeuristes d’un photographe immobilisé dans son appartement. Le personnage de James Stewart passe en effet son temps à observer ses voisins à travers sa fenêtre, transformant la scrutation impudique en une forme de divertissement. Cependant, cet acte a priori innocent se transforme progressivement en une expérience troublante, puisque Jeff, téléobjectif à l’appui, croit être le témoin d’un meurtre. Malin, Hitchcock utilise ce cadre pour questionner les limites entre la vie privée et la curiosité publique, en mettant en scène une tension née du voyeurisme.

    Plus prosaïquement, on pourra citer les trous indiscrets dans les murs du Bates Motel, ou la passion dévorante entourant Madeleine dans Sueurs froides.  

    8. Les mères envahissantes

    Il n’est pas exagéré d’avancer que les mères dominantes ou toxiques hantent le cinéma d’Alfred Hitchcock. Ce dernier dépeint volontiers des relations mère-enfant compliquées et malsaines, ajoutant une profondeur psychologique et un conflit intrinsèque à ses personnages.

    L’emblématique Psychose met en scène un fils, Norman Bates, assailli par les souvenirs de sa mère défunte, dont il a adopté la personnalité et intériorisé les injonctions. Bien qu’absente physiquement, cette femme castratrice est omniprésente dans le film, et c’est précisément cette présence oppressive qui va influer sur l’existence et la conduite de Norman, le poussant à commettre des actes de violence « impensés ».

    Pas de Printemps pour Marnie (1964) est un autre cas intéressant. La relation entre Marnie et sa mère apparaît accidentée et dérangeante. La jeune femme est traumatisée par une figure moins maternelle que sulfureuse, au passé chargé d’affects. Les peurs et répulsions de Marnie trouvent leurs origines dans ces rapports complexes, dont certains événements vont conditionner un comportement puissamment autodestructeur.

    Les Oiseaux met également en scène une mère dominante qui entrave le développement émotionnel de son fils adulte. Lydia Brenner s’avère possessive et parfois étouffante envers Mitch, menaçant ses tentatives de nouer une relation amoureuse. Dépressive, toxique et malicieuse, elle ne peut envisager, et encore moins tolérer, que ce dernier construise une relation épanouie avec une femme qui pourrait contrarier la place qui lui est dévolue.

    9. La mort et le meurtre

    La mort et le meurtre – et les policiers qui en découlent – font partie intégrante de l’œuvre d’Alfred Hitchcock. Souvent utilisés pour déclencher l’intrigue ou augmenter le suspense, ces actes de violence, cliniques ou stylisés, créent des moments de suspense marquants et parfois marginalement horrifiques.

    La scène du meurtre dans la douche de Psychose est probablement la plus célèbre de toute sa filmographie. Mais l’assassinat reflété par des verres de lunettes dans L’Inconnu du Nord-Express ou la strangulation et les visions cadavériques dans le mésestimé Frenzy (1972) ne sont pas en reste. Moins abouti, Mais qui a tué Harry ? (1955) se déploie tout entier à partir d’un corps sans vie découvert dans un petit hameau de Highwater. 

    Chacun de ces tropes, investis avec art et subtilité, confère à l’œuvre d’Alfred Hitchcock sa spécificité et son originalité. On aurait pu y détailler plus avant la notion de dualité, ou y ajouter des motifs tels que les escaliers, tant les récurrences font sens dans sa filmographie. Le génie du réalisateur britannique, nullement usurpé, réside pour partie dans sa capacité, quasi unique, à transformer ces tropes en des éléments narratifs à part entière, se répondant continuellement à travers les films. 

    J.F.

  • Breaking Bad : Dr. White et Mr. Heisenberg

    (Attention : spoiler)

    Jusqu’à sa première mue, Walter White n’a rien qui puisse vraiment le distinguer du commun des mortels. Il mène une vie sans vice ni passion, avec son épouse Skyler et son fils Junior, dans une banlieue proprette d’Albuquerque, dorée par le soleil du Nouveau-Mexique et anesthésiée par le chlore des piscines. Enseignant émérite mais déconsidéré, il s’époumone en vain devant des lycéens inattentifs, pour qui la chimie a autant d’attrait qu’un chat crevé sur le bord d’une route. Ces adolescents grégaires ignorent que le terne quinquagénaire qui leur fait la leçon a jadis contribué à des recherches ayant été auréolées du prix Nobel. Ils ne savent pas davantage, et s’en moqueraient certainement, que l’humble M. White, après avoir étudié la cristallographie au California Institute of Technology, co-fonda l’illustre compagnie Gray Matter Technologies, qui règne aujourd’hui en maître sur son secteur d’activité, comme en témoigne cette couverture flatteuse de Scientific American, encadrée sans modestie par le chercheur et entrepreneur Elliott Schwartz.

    Après que les médecins lui ont diagnostiqué un cancer des poumons, Walter amorce un premier virage existentiel. Désormais sous la menace d’une mort imminente, il entend, par n’importe quel moyen, mettre sa famille à l’abri du besoin. Skyler, qui attend un second enfant, n’a ni emploi ni revenu, si bien que le professeur de chimie surqualifié en est réduit à astiquer des véhicules après journée, dans une station de lavage automobile fréquentée par ses propres étudiants. Son fils Junior en est encore aux études, mais il souffre d’un handicap léger assez peu engageant quant à son avenir, occasionnant des troubles de la parole et rendant ses béquilles indispensables au moindre déplacement. C’est dans ce contexte morose, alors que les nuages noirs s’amoncellent au-dessus de sa tête, que M. White retrouve Jesse Pinkman, un ancien élève devenu voyou, à la faveur d’une descente de police chez des trafiquants de drogue. Un plan peu commode se met alors à germer dans son esprit : pourquoi ne pas faire son trou dans le commerce juteux de la méthamphétamine ? Lui, le brillant chimiste, s’emploierait à la conception du produit, tandis que Jesse, la petite frappe aux précieuses relations, s’occuperait de la vente… Désormais, les êtres ne sont plus socialement déterminés : un numéro de duettistes dans un laboratoire improvisé suffit à s’affranchir de tout.

    Un bref calcul nous apprendra plus tard à quoi est conditionnée la nouvelle vie de M. White. Pour espérer pérenniser l’avenir de ses proches, il lui faudra épargner plus de 730 000 dollars, à coups de fournées de cristal et de deals plus ou moins obscurs. Le bon père de famille présenté dans les premiers instants de Breaking Bad voit peu à peu son passager noir, « Heisenberg », prendre le dessus : réunions mafieuses tenues en catimini, volées de haine sans édulcorant, fascination désormais éventée pour l’interdit, mégalomanie en voie d’avènement, dissimulations et mensonges par rangées de douze… À ce stade, le « cuistot » n’en est encore qu’à ses balbutiements, mais il ose déjà défier le caïd Tuco au fulminate de mercure, rêve de monter un réseau de drogue à croissance exponentielle et envisage même de rogner sur les territoires aux mains de la concurrence. On comprend que le financement de son traitement, objet de tous les secrets, ainsi que l’avenir de sa famille, se trouvent désormais relégués à l’arrière-plan d’une ambition en tous points étourdissante, ne reculant devant rien : ni quatre jours de production de meth dans un camping-car en plein désert, ni une balade en tenue d’Ève dans un supermarché bondé, ni même le recours à la violence ou au meurtre… La faim justifie les moyens.

    Entité duale, Walter/Heisenberg aboutit vite à un paradoxe gênant. Il a beau s’échiner à masquer ses activités de trafiquant de drogue, son nouveau business le condamne à s’éloigner toujours plus de ses proches. Skyler fond en larmes en constatant que la rémission de sa tumeur n’influe en rien sur le comportement de son mari, de plus en plus absent, taiseux et hostile. Junior nourrit des sentiments contradictoires, souvent douloureux et parfois violents, à l’encontre de son père, qu’il considère pourtant comme « un héros ». Quant à Hank, le beau-frère travaillant à la DEA (les « stups » américains), il subit lui aussi, lors d’une petite fête, la colère froide, intériorisée, de celui qu’il tient pourtant en haute estime. Par une caractérisation fine des personnages et l’énonciation d’intérêts qui ne cessent de s’interpénétrer, Vince Gilligan met à nu une réalité que Walter refuse d’admettre : on n’éteint pas une seconde nature comme on dissout un cadavre dans une baignoire. La conclusion de la deuxième saison de Breaking Bad demeure à cet égard édifiante. Dans l’inévitable débat interne qui assaille le professeur de chimie, Heisenberg a fini par museler Walt et préempter tout ce qui pouvait l’être. Il n’informe pas sa mère de sa maladie, blanchit l’argent de la meth grâce à un site Internet d’appel aux dons conçu par son fils, manque l’accouchement de sa femme pour régler une affaire urgente… Écoeurée par tant de mensonges et de mépris, Skyler n’a d’autre choix que de se résoudre à la séparation, dans l’incompréhension générale.

    Double vie, double téléphone et surtout double allégeance : à la famille, en voie de désintégration, et à la méthamphétamine, désormais « cuisinée » dans un labo surdimensionné, pourvu de matériel dernier cri, planqué sous une blanchisserie tout ce qu’il y a de plus anodin. On aurait pu croire, au début de la saison 3, que Walter allait exploser en plein vol, à l’image de cet avion qui déchira soudainement le ciel d’Albuquerque, et laissa des milliers de traumatisés au sol. On verra le professeur de chimie, désormais en congé sabbatique, tenter de brûler des liasses de billets dans un barbecue, songer à arrêter la production de meth et brutaliser Ted Benekele nouveau patron de Skyler, avec qui elle entretient une relation vouée à l’échec… Mais les planètes se réalignent sans cesse pour Heisenberg. Il échappe au traqueur increvable désormais sur ses traces – son beau-frère Hank, récemment obnubilé par le cristal bleu –, il réintègre partiellement le domicile conjugal et pousse même son épouse à faire preuve de contorsions morales afin de tolérer sa nature de néo-criminel. Les comptes truqués de Ted et son discours faussement naïf sur les intérêts familiaux tendent, il est vrai, à remettre en perspective avantageuse les agissements clandestins de Walt. Après tout, lui aussi n’oeuvre-t-il pas exclusivement au bien de ses proches ?

    Breaking Bad s’apparente à une machine éminemment complexe. Les perceptions y prennent corps, se lestent d’une charge émotionnelle ou symbolique, avant de gagner en ambiguïté et en nuances. Un trafic de drogue téléguidé depuis une chaîne de fast-food s’y confond en quelques plans avec une authentique locomotive à cash. Une épouse trahie et malaisée y est amenée à taire sa rancoeur, parfois à faire machine arrière, pour finalement se laisser prendre dans une toile délictueuse qui n’est pourtant pas la sienne. C’est ainsi que Skyler en vient à mettre son opulence sur le compte d’une addiction aux jeux inventée de toutes pièces, puis à excuser plus ou moins explicitement son mari, en s’immisçant dans ses affaires par le truchement d’une entreprise de blanchiment d’argent. Dans une large mesure, Walter/Heisenberg demeure lui-même une entité à démystifier. Désormais rompu au crime, avec lequel il entretient une relation des plus ambivalentes, il planifie des assassinats tout en se répandant en regrets, cuisine de la meth à échelle industrielle sans pour autant faire son deuil de la morale et abat de sang-froid des dealers pour protéger celui qu’il continue néanmoins de considérer comme un jeune drogué incontrôlable. Vis-à-vis de Jesse, il est tout à la fois : un ami et un ange gardien, mais aussi un mentor, un père de substitution, un patron, un associé… Ce qui n’empêche pas de percevoir parfois de la friture sur la ligne, comme lorsque son ancien élève lui assène sèchement, en l’en rendant responsable : « De ma vie, je n’ai jamais été aussi seul ! » Chez Vince Gilligan, quelque chose de grinçant reste constamment en suspens, dans les déficits relationnels comme dans les sédimentations de l’ego.

    Les actes et paroles jettent parfois un filet de lumière dans la pénombre de la psyché humaine. Les minutieuses répétitions imposées par Skyler pour expliquer la soudaine richesse de sa famille font état d’une méfiance quasi paranoïaque. De même quand elle assène à Walt, dans une formule aussi absconse qu’assassine : « Il faut que quelqu’un protège cette famille de l’homme qui protège cette famille. » La vérité, c’est que le fade M. White a fait l’objet d’une curieuse révélation ; la maladie a permis à sa mégalomanie, jusque-là tapie dans l’ombre, d’éclore en plein jour. Quelques utopies chères à Walter furent rapidement passées à la lessiveuse d’Heisenberg : prévenance à l’égard des proches, prudence envers le crime et l’injustice, conduite dictée par la seule nécessité… Le spectateur se retrouva alors avec une série d’indices concordants, abondant tous dans le même sens : le génial « cuistot », qui se définira lui-même comme un « danger » dans une célèbre tirade, perd peu à peu tout sens de la mesure. C’est ainsi qu’un véhicule de sport flambant neuf partira lamentablement en fumée, qu’un accident de la circulation sera provoqué afin de soustraire un laboratoire de meth au regard des autorités, ou qu’une insignifiante mouche bloquera toute production de cristal, par crainte exacerbée et irrationnelle de contamination…

    Walter White vous promet la lune, mais vous y emmène à cloche-pied : les excès de confiance font place aux inhibitions morales et à la peur de finir six pieds sous terre, le système de prédation patiemment échafaudé sur le marché de la drogue dresse contre lui des armées d’ennemis plus ou moins anonymes, tandis que la clandestinité ne lui épargne ni les blessures d’orgueil ni les indications maladroitement transmises à un cadre de la DEA, comme lorsqu’il confie à Hank, passablement éméché, que le véritable « génie » du cristal bleu est peut-être encore en activité, et ce malgré la disparition tragique d’un chimiste faisant figure d’alibi idéal. Le jeu de Bryan Cranston, bien que souvent intériorisé, laisse transparaître un large éventail de sentiments. Aux postures lyophilisées, enterrées sous les apparences de la normalité, succèdent une rigidité et une froideur qui rappellent parfois celles des cadavres qu’Heisenberg ne cesse de semer sur sa route. L’adage veut que les derniers convertis soient toujours les plus zélés ; l’application à laquelle s’astreint Walt dans le crime et la sournoiserie y donne un écho retentissant, que seul l’avocat véreux Saul Goodman pourrait faire passer pour une inoffensive mélopée.

    La cinquième saison de Breaking Bad constitue une forme d’aboutissement. Elle mène le dual Walter/Heisenberg au bout d’une logique familiale et criminelle dont la nature antinomique et ambivalente portait en elle les germes de l’implosion. D’un côté, Skyler prend le parti d’extrader ses enfants chez leur tante et affirme sans ambages espérer une reprise du cancer de son époux ; de l’autre, Walt amasse des millions de dollars en prenant les commandes du trafic de meth et parvient à se débarrasser, sans grande peine, de tous ceux qui auraient pu contrarier ses visées hégémoniques. La famille White se trouve plus que jamais en proie à la désunion, au moment précis où la noirceur inexpiable de son chef de meute semble atteindre son firmament. Il détruit des preuves collectées par la police à l’aide d’un aimant surpuissant, il met la DEA sur écoute, il empoisonne un gosse avant de prendre part à la liquidation d’un second, il se met à produire du cristal dans des maisons dératisées jusqu’à ne plus savoir que faire des colonnes de billets entreposées dans un box de stockage… L’ancien policier Mike, un temps associé à ses affaires, fournira une énième preuve de lucidité en assénant à Walter qu’il n’est autre qu’« un sac à embrouilles », avant d’en faire lui-même tragiquement les frais. Comment lui donner tort ? L’autoproclamé « meilleur chimiste des États-Unis », gorgé de vanité, se montre toujours plus fasciné par le pouvoir et l’argent, désormais indissociables. Avalé par le crime et ses tourments, frappé de démesure au point de cracher sur cinq millions de dollars, il choisit malgré une offre alléchante de tourner le dos à une retraite dorée et paisible pour ne pas revivre l’humiliation qui consista à vendre précipitamment ses parts dans Gray Matter Technologies, dont la valeur s’envola quelques années plus tard – il économisa sur le coup quelques loyers, mais perdit à terme des centaines de millions de dollars.

    Bientôt, Walter se débarrassera sans même s’en apercevoir des tiraillements intérieurs et des injonctions contradictoires. Il n’écoutera plus qu’une voix, celle de l’argent, qui le poussera à se retrancher comme un rat terrorisé dans une vieille bicoque du New Hampshire, isolé de tout et de tous, avec l’interdiction formelle de mettre le nez dehors, sous peine d’échouer entre les mains d’une justice vengeresse. Désormais, et jusqu’au règlement de comptes final, il en sera réduit à vivoter seul, à l’abri du monde extérieur, las à tel point qu’on le verra payer chèrement la compagnie d’un partenaire d’affaires pourtant peu affable. Entretemps, il aura tissé un écheveau de mensonges et accusé Hank, dans un enregistrement vidéo, d’être à l’origine du trafic de meth, piloté depuis son bureau de la DEA. Pis, Walt aura kidnappé sa fille, repoussé les coups de couteau de sa femme et définitivement détruit une famille qui ne tenait plus qu’à un fil. Ce que l’on voyait poindre depuis longtemps se cristallise le temps d’une révélation : d’abord « Je l’ai fait pour moi », puis « J’ai aimé ça » et enfin « Je me sentais vivant ». Walter est inféodé à Heisenberg. Il le sait et le confesse. Il ne s’agit pas seulement d’un alter ego, d’une double nature, mais d’une personnalité profonde qui ne demandait qu’à s’affirmer, jusqu’à phagocyter tout ce qui caractérisait jusqu’alors son hôte : le voile de normalité, la carrière sans histoire, la famille aimante et aimée, et même les principes moraux et identitaires constitutifs de l’être… Breaking Bad n’est pas tant le récit d’une ascension criminelle que l’énonciation d’une lutte intérieure, la radiographie d’un tempérament autodestructeur prêt à se diluer dans la vie d’un quidam tout à fait anodin, un peu comme l’encre dans l’eau.

    J.F.

  • Seven : les inspecteurs Mills et Somerset, miroir inversé ?

    Dans Seven (1995), en plus de dépeindre une métropole crépusculaire rendue au dernier degré du désespoir, David Fincher met en scène deux inspecteurs, Mills et Somerset, aux antipodes l’un de l’autre. Tout au long du film, une mise en miroir subtile se dessine, révélant quelques similitudes inattendues, mais surtout des contrastes saisissants. 

    Alors que leur binôme se forme, David Mills (Brad Pitt) et William Somerset (Morgan Freeman) se trouvent à des stades opposés de leur carrière. Le premier, intégré depuis peu au sein de la police, s’est démené pour être muté en ville, quand le second n’attend qu’une chose, pouvoir se retirer à la campagne pour, peut-être, y travailler dans une ferme. Dans l’enquête qui les occupe, le vétéran, bientôt retraité, montre une approche méthodique et réfléchie, alors que son jeune coéquipier, « pas encore prêt », fait valoir son impulsivité et son impatience. « Mes émotions, elles me stimulent », expliquera-t-il d’ailleurs.

    Sur le plan personnel et psychologique, Mills et Somerset ont peu en commun. Mills est un jeune loup extraverti, optimiste et par trop émotif. Somerset se caractérise davantage par la solitude et une certaine forme de cynisme mâtinée de résignation. Si leur enquête commune sur une série de meurtres macabres les amène à s’ouvrir l’un à l’autre et à se confronter à leurs propres peurs et faiblesses, David Fincher nous rappelle régulièrement que leurs tempéraments demeurent inconciliables : l’un est à la palabre ce que l’autre est au silence, Mills cède aux méthodes expéditives quand son coéquipier planifie sur le long terme, comme en témoigne par exemple la séquence dans l’immeuble de John Doe, le tueur du film. 

    Plusieurs parallèles opérés par David Fincher dans le film permettent de prendre le pouls de cette dualité. William Somerset vit seul dans un appartement parfaitement ordonné, dans lequel on peut clairement apercevoir, ce qui n’a rien d’anodin, un jeu d’échecs et un métronome. Chaque matin, il se prépare méticuleusement, selon un rituel précis. David Mills, a contrario, n’a pas fini d’emménager dans son nouvel appartement, qui jouxte une voie ferrée. Quand son réveil sonne, il se contente d’enfiler une tenue trop large pour lui et une cravate aux motifs de basketball, omettant même de se débarbouiller le visage. Quand ils enquêtent, le premier compulse consciencieusement des documents à la bibliothèque, quand le second, écrasé par un plan vertical peu valorisant, fait du surplace en méditant sur quelques photos. Et lorsqu’ils accompagnent Doe sur les lieux des deux derniers meurtres, Mills n’apparaît qu’à travers les grillages du véhicule, alors que rien ne vient entraver l’espace entre Somerset et l’objectif de la caméra. 

    Seven fixe deux typologies de personnage. Somerset est un penseur qui prend le temps d’analyser chaque détail et de comprendre le sens profond des crimes. Mills, en revanche, apparaît et se revendique comme un homme d’action, qui préfère agir rapidement plutôt que de passer du temps à retourner les indices dans tous les sens. Le premier cherche une vérité objective, basée sur des preuves et une analyse rationnelle, tandis que le second est guidé par une vérité subjective, reposant sur ses émotions et ses convictions personnelles. Cette opposition crée une tension dynamique entre les deux personnages, à la fois source de conflictualité et de complémentarité.

    Les deux hommes ne sont toutefois pas sans similitudes. Le film les présente par exemple tous deux comme des pères empêchés. Peu confiant en l’humanité, qu’il imagine en perdition, Somerset a convaincu son ex-compagne d’avorter, tandis que Mills, qui va bientôt devenir père (sans le savoir), est appelé à subir les contrecoups de son tempérament impulsif. Cette thématique, bien que secondaire, ajoute une dimension émotionnelle intéressante à leur mise en miroir.

    Dans leur travail, tous deux s’avèrent affectés par les crimes sur lesquels ils enquêtent. Leur approche n’en demeure pas moins très différente. Le vétéran a conscience, et il l’énonce dans le texte, que John Doe n’est qu’un homme (et pas « le Diable » en personne) et que son arrestation ne remettra pas en cause l’existence du mal, réalité inévitable. Mills est plus idéaliste, peut-être plus déterminé aussi : à ses yeux, mettre fin aux agissements de Doe constitue déjà une finalité en soi. Le dénouement du film achèvera cette contradiction entre les deux protagonistes. 

    Beaucoup d’autres détails permettent d’asseoir la caractérisation des deux inspecteurs et de mettre en relief leurs dissemblances. L’utilisation des armes (nulle pour l’un, hâtée pour l’autre), leur attitude à la bibliothèque (Mills ayant une posture laissant transparaître sa lassitude quand son coéquipier travaille avec sérieux) ou encore leurs multiples réactions lors des explorations de scènes de crime. David Fincher a de la suite dans les idées, et quand on se penche sur les différents éléments associés aux inspecteurs, lorsqu’on essaie de les rassembler et d’en saisir la pleine mesure, on comprend que la caméra est devenue une plume d’écrivain. Qu’elle trace des arabesques visuelles. Qu’elle écrit une histoire complexe, composée de plans chargés de significations plus ou moins cachées.

    R.P.

  • Estampes japonaises : exploration de plusieurs motifs dominants 

    Un graphisme délicat, une utilisation raffinée de la couleur, une précision conceptuelle, une approche de l’immanence et de l’impermanence des choses : l’estampe japonaise, associée au mouvement artistique ukiyo-e, a sans conteste apposé son sceau sur l’histoire des arts. À travers cette discipline exigeante, impliquant dessinateurs, graveurs et coloristes, les artistes ont su capturer les motifs les plus évocateurs de la culture nippone, des paysages naturels aux héros folkloriques, en passant par la beauté fugace des fleurs de cerisier ou l’immuabilité des temples, pagodes et sanctuaires. 

    I. Les paysages naturels et les saisons

    Parmi les motifs les plus communs dans l’ukiyo-e figurent les paysages naturels et les saisons. Katsushika Hokusai, dans sa célèbre série Trente-six vues du mont Fuji, donne vie au stratovolcan, par ailleurs point culminant du Japon, sous diverses conditions météorologiques et saisons. L’artiste nippon cherche ainsi à symboliser l’immuabilité de la nature face aux fluctuations temporelles. L’estampe La Grande Vague de Kanagawa, probablement la plus connue de toutes, qui offrira d’ailleurs son logotype à l’entreprise Quiksilver, montre une vague gigantesque qui semble s’abattre sur le mont Fuji, miniaturisé à l’arrière-plan. Cette représentation incarne en seconde intention le contraste entre l’insignifiance humaine et la grandeur de la nature. Si l’exemple de Katsushika Hokusai est révélateur d’une tendance, Utagawa Hiroshige pourrait peut-être prétendre au titre de maître de l’estampe de paysage : ses séries Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō et Les Soixante-neuf Stations du Kiso Kaidō font en effet la part belle aux panoramas naturels, dans ce qui constitue le prolongement de l’intérêt exprimé pour les meisho, les lieux et vues célèbres de l’archipel.

    II. Flore et faune

    Les mondes floral et animal se fondent volontiers dans les estampes japonaises. Les cerisiers en fleurs (sakura), les chrysanthèmes, les pivoines et les pruniers sont souvent utilisés pour symboliser la beauté éphémère et le passage du temps, thèmes fondateurs de l’ukiyo-e. Les artistes, comme Utagawa Hiroshige avec son estampe Fleurs de cerisier la nuit sur Nakanocho dans le Yoshiwara, représentent ces fleurs dans des paysages urbains ou ruraux, soulignant ainsi l’interaction entre l’homme et la nature. Les oiseaux, les poissons ou les insectes, quant à eux, sont utilisés pour symboliser divers sentiments ou concepts philosophiques. De leur côté, les chats exercent une fascination puissante sur les Japonais, un peu à l’image de leur fonction dans l’Égypte ancienne. Ils se voient souvent associés à la geisha (Kunisada, Kuniyoshi, Sencho, etc.). Ils sont parfois anthropomorphes, pour critiquer de manière détournée les comportements humains (surtout chez Kuniyoshi). Protecteurs ou maléfiques (soit maneki-neko ou bakeneko), ces animaux de compagnie ont d’abord été mis en scène dans le folklore et les pièces de théâtre kabuki avant d’investir les estampes japonaises ukiyo-e aux XVIIIe et XIXe siècles. Ils nourrissent aussi les dessins érotiques, par exemple chez Suzuki Harunobu ou Katsukawa Shunsho.

    III. Les scènes de la vie quotidienne

    Le quotidien des citadins, notamment des quartiers de divertissement et des maisons de thé, constitue un autre thème fréquent dans l’ukiyo-e. Les estampes appelées yakusha-e représentent des acteurs de théâtre kabuki dans leurs costumes exubérants. Keisai Eisen propose quant à lui des représentations détaillées d’acteurs et de courtisanes. Les biens matériels, comme les vêtements, les bijoux et les objets de la vie quotidienne étaient également représentés avec soin, reflétant la consommation et la mode de l’époque Edo. Toshikata Mizuno, avec ses scènes de genre avec femmes et enfants, ou ses œuvres sur la cérémonie du thé, incarne parfaitement ce versant artistique. 

    IV. Héroïnes et héros du folklore

    L’ukiyo-e n’est pas seulement un médium de représentation de la réalité, mais aussi du monde fantastique. Les figures du folklore et de la mythologie japonaise sont couramment représentées dans les estampes, souvent dans des situations dramatiques ou romantiques. Par exemple, Tsukioka Yoshitoshi, dans sa série Cent aspects de la lune, explore les légendes et les histoires associées à cet astre. Katsushika Hokusai a réalisé plusieurs illustrations marquantes pour la série Cent histoires de fantômes, vers 1830.

    Les yōkai désignent les esprits ou les apparitions dans la culture nippone. Ils appartiennent à la famille des monstres du Japon, les obake. La plupart d’entre eux sont supposés éviter le contact avec les humains, mais certains vivent néanmoins en relation étroite avec les hommes. Ils ont eux aussi donné lieu à de nombreuses estampes durant la période d’Edo, parfois dans une dimension horrifique, d’autres fois davantage humoristique. Utagawa Kuniyoshi, avec Mitsukini défiant le spectre du squelette ou Dragon marin japonais, Kawanabe Kyōsaiavec Jigoku Dayu ou encore Katsushika Hokusai, avec son hommage à Okiku, témoignent de la vitalité de cette approche.

    V. L’ancien face au neuf, la tradition contre la modernité

    À l’ère Meiji, à cheval sur deux siècles, et s’achevant en 1912, l’ukiyo-e a commencé à refléter le contraste, de plus en plus saisissant, entre l’ancien et le moderne, symbolisant l’ouverture du Japon à l’Occident. Des artistes comme Tsukioka Yoshitoshi, Toshikata Mizuno ou Kobayashi Kiyochika ont illustré le changement radical de la société japonaise en représentant des motifs occidentaux et des scènes ou des objets modernes comme des bâtiments maritimes ou des trains à vapeur, souvent juxtaposés à des éléments plus traditionnels. Les vues nocturnes de Kobayashi Kiyochika mettent par exemple en exergue les lumières de la ville, qui contrastent avec la quiétude de la nature (lacs, montagnes) qui quadrille les lieux.

    VI. La complexité nippone et ses reflets artistiques 

    Les estampes japonaises présentent un éventail de motifs qui reflètent la complexité de la culture et de l’histoire japonaises. Que ce soit à travers les paysages naturels, les fleurs, la faune, la vie quotidienne, les légendes ou le contraste entre l’ancien et le moderne, chaque estampe peut s’appréhender comme une fenêtre ouverte sur l’un des nombreux aspects de la société nippone. En dépit de leur apparence parfois simple, ces œuvres recèlent une profondeur dans leurs significations qui peut se révéler, quand on en prend la pleine mesure, proprement vertigineuse. Pour l’illustrer, il suffit de se pencher plus avant sur un motif qui n’a été, jusqu’à présent, que mentionné : la lune.

    Indissociable des contes et des superstitions locales, elle demeure aujourd’hui encore célébrée lors d’une « fête de la contemplation » appelée Tsukimi. Un vocabulaire subtil lui est spécifiquement dédié depuis l’époque de Heian (VIIIe-XIIe siècle), allant d’« arc tendu » à « lune indécise » en passant par « lune des regrets » ou « des adieux ». Quand un maître de l’estampe la portraiture, ce n’est jamais fortuit, rarement décoratif, souvent à double fond, toujours sous-tendu par tous les attributs qui lui sont adjoints dans la culture japonaise. 

    J.F.

  • 1984 : négations privées, prescriptions publiques

    Chef-d’œuvre littéraire, pilier de la science-fiction dystopique, 1984 a forgé une vision pessimiste d’un futur liberticide et totalitaire, caractérisé par une surveillance de masse et une manipulation insidieuse de la vérité. George Orwell y dessine les contours d’un monde où la liberté individuelle est étouffée sous le poids d’un État omnipotent, incarné par la figure glaçante de « Big Brother ».

    Publié en 1949, le roman 1984 ferme le ban d’une bibliographie orwellienne dont la richesse et la densité demeurent difficilement traductibles sans user et abuser de superlatifs. Écrivain et journaliste engagé, l’auteur britannique avait établi sa réputation sur sa capacité à critiquer, avec mordant et finesse, les systèmes totalitaires, comme il le fit par exemple à la faveur de la fable allégorique La Ferme des animaux. 1984 s’inscrit à cet égard comme l’expression et la synthèse de ses craintes pour l’avenir de l’humanité.

    L’œuvre trouve sa genèse dans le contexte de l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale, où s’installe la perspective d’un monde irrémédiablement divisé entre deux blocs idéologiques opposés – communisme et capitalisme. 1984 appartient au courant des dystopies, des récits pessimistes qui décrivent un futur effrayant, sous forme d’avertissement. Ainsi, le roman se place aux côtés d’œuvres-phares telles que Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932) ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953).

    L’histoire 

    L’action se déroule à Londres, capitale de l’Angsoc (ou socialisme anglais), l’une des trois superpuissances du monde que portraiture cliniquement 1984. Winston Smith, fonctionnaire du Parti, est chargé de réécrire l’histoire à des fins de propagande. Son quotidien, comme celui de millions d’autres personnes, est régi par la surveillance de « Big Brother » et la peur de la pensée non orthodoxe, fermement proscrite par le pouvoir en place. Winston entame néanmoins une relation amoureuse clandestine avec Julia, un autre membre du Parti. Il rejoint ensuite une rébellion supposée, menée par l’ambivalent O’Brien. Ces actions périlleuses le mènent à une arrestation brutale et une rééducation suppliciale appelée à anéantir sa volonté de résistance.

    Problématiser le totalitarisme 

    George Orwell présente dans 1984 une humanité diminuée, asservie par le contrôle absolu du Parti, où l’individu se voit réduit à un simple rouage d’une machine étatique toute-puissante. Le livre questionne la nature de la liberté, de la vérité et de l’Histoire à mesure qu’il dépeint un monde où chaque aspect de l’existence est surveillé, soupesé et manipulé à des fins politiques.

    1984 se penche également sur l’exploitation du langage. La « novlangue » officielle conduit à un appauvrissement de la pensée. Le Parti cherche en réalité à en contrôler tous les tenants, restreignant le vocabulaire et la liberté dans un même élan. En supprimant des mots et en simplifiant le langage, le pouvoir élimine à la racine, de manière irréversible, la possibilité même de nourrir des idées subversives.

    George Orwell conçoit sa dystopie comme un cri d’alarme. Il met en garde ses lecteurs contre les dangers du totalitarisme, de la surveillance de masse et de la manipulation de la vérité, sans oublier de battre en brèche la passivité et l’indifférence des individus face à ces menaces, plus pernicieuses qu’on ne le pense.

    Aspects symboliques et psychologiques des personnages 

    Winston Smith incarne l’individu moyen pris dans l’étau du totalitarisme. Si son prénom évoque évidemment le Premier ministre britannique de l’époque de la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill, son nom de famille, Smith, s’inscrit parmi les patronymes les plus communs en Angleterre, consolidant sa stature « ordinaire ». Le héros de George Orwell n’est toutefois pas sans relief psychologique. Complexe, tiraillé entre sa loyauté envers le Parti et un désir croissant de liberté, il s’abandonne finalement à la rébellion. D’abord simple fonctionnaire du Parti, certes mécontent mais soumis, il va laisser éclater ses espoirs d’indépendance et son amour pour Julia, cédant alors à la désobéissance et à la résistance. Sa quête pour la vérité le conduit finalement à sa perte, puisqu’il finit capturé, torturé et rééduqué en vue de recouvrer fidélité envers le Parti. De son côté, Julia, en tant que figure séditieuse, personnifie la liberté de pensée et d’action. Elle semble mue par une profonde révolte intérieure. O’Brien fait quant à lui le jeu de la duplicité ; il est l’extension d’un Parti qui trompe et dissimule. Malgré la vilenie qui l’habite, il arbore une façade charismatique et confiante.

    Un univers littéraire d’une grande richesse

    Dans 1984, tout est faisandé, rendu au dernier degré du machiavélisme. « Big Brother » vous épie constamment, le Miniver réécrit l’histoire à sa guise, opérant des révisions qui se conforment à sa doctrine du moment, des linguistes tels que Syme sculptent la langue selon les desiderata du Parti et la loyauté partisane l’emporte sans combattre sur la loyauté familiale – Parsons n’est-il pas dénoncé par ses propres enfants ? Les seuls vestiges d’une époque révolue se trouvent dans le magasin d’antiquités de M. Charrington. Les télécrans, consubstantiels à la vie sous le socialisme anglais, réduisent l’intimité à néant. D’ailleurs, si Winston parvient vaille que vaille à énoncer ses pensées non orthodoxes dans un journal, c’est uniquement parce que l’agencement de son appartement lui ménage le luxe, inespéré, d’un petit espace de discrétion.

    L’œuvre de George Orwell partage une affinité thématique avec de nombreux romans dystopiques. Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley explore également un avenir où la société est sous la coupe d’un régime totalitaire qui manipule la réalité selon son bon vouloir. Tous deux dépeignent des mondes où la peur et le mensonge permettent d’aliéner l’humanité. Sur le plan stylistique, 1984 se distingue par un réalisme sombre qui a peut-être inspiré des romans comme La Route (2006) de Cormac McCarthy. Tous deux mettent en effet en scène des personnages luttant contre des environnements oppressants et désespérés. Des motifs similaires, de surveillance de masse, de contrôle de l’information et de répression des libertés individuelles, investissent également, en totalité ou en partie, des œuvres telles que le film Brazil (1985) de Terry Gilliam, le roman Nous autres (1920) d’Evgueni Zamiatine ou la série télévisée Black Mirror (2011).

    Plus généralement, le concept de « double langage » renvoie manifestement à l’exploitation idéologique et politique de la langue par les régimes totalitaires. Le philologue allemand Victor Klemperer l’a parfaitement expliqué quand il a entrepris d’analyser la phraséologie du IIIe Reich. De même, le fameux « La guerre est la paix » entre étroitement en résonance avec les discours fallacieux des gouvernements en temps de guerre.

    La trahison de Trotski par Staline se voit quant à elle reflétée à travers le personnage d’Emmanuel Goldstein, vilipendé et honni par le Parti. Et l’omniprésence de « Big Brother » peut rappeler l’affiche de propagande de Lord Kitchener indiquant aux citoyens britanniques, inlassablement : « Votre pays a besoin de vous. »

    Conditionnement, bureaucratisation, surveillance panoptique… 

    Le processus de rééducation subi par Winston peut être interprété comme une démonstration de conditionnement classique, où la douleur est utilisée pour créer une aversion pavlovienne contre les pensées non orthodoxes. 1984 s’investit également d’une critique de la bureaucratisation excessive dans les sociétés modernes. Cette dernière est mise en saillie par le Ministère de la Vérité qui emploie Winston. Songez donc : les petites mains du Parti se plongent chaque jour dans les récits historiques pour y modifier toute ébauche d’idée qui viendrait contrecarrer ses intérêts. Les travaux de Max Weber sur la bureaucratie et la cage d’acier (ou de fer, c’est selon) de la rationalité s’avèrent particulièrement pertinents ici : à force d’excès, l’administration enserre et étouffe les individus. Et l’on trouvera par ailleurs dans les écrits Noam Chomsky l’argument selon lequel les médias peuvent être utilisés pour manipuler l’opinion publique et créer un faux consensus. L’intellectuel s’est en effet penché sur les lobbies, les Institutions et la presse, démystifiant la manière dont ils promeuvent, de concert, de prétendues « guerres justes ».

    Une dernière lecture s’impose avec force : la techno-surveillance, devenue panoptique comme chez Michel Foucault. La façon dont la technologie est utilisée par le Parti pour régenter chaque aspect de la vie des citoyens sous-tend une critique féroce du capitalisme de surveillance, aujourd’hui largement adopté par les régimes occidentaux (et chinois). De l’affaire Snowden aux mises en garde d’Olivier Tesquet ou Yvan Greenberg, force est de constater que les dispositifs orwelliens ont aujourd’hui le vent en poupe.

    Quelques malentendus ?

    La ritournelle est bien connue : 1984 serait une critique directe et spécifique du communisme soviétique. Il est évident que de nombreux éléments viennent soutenir cette interprétation, mais il n’en demeure pas moins utile de rappeler que la dystopie de George Orwell condamne en fait tout régime totalitaire qui cherche à contrôler et manipuler l’esprit de ses citoyens, quel qu’il soit. L’auteur et journaliste britannique ne critiquait pas une idéologie politique particulière, mais les formes les plus oppressives de pouvoir en général.

    De plus, malgré la résonance de la dystopie avec les problèmes contemporains de surveillance et de désinformation, il nous paraît simpliste de considérer 1984 comme une prophétie littérale. L’œuvre d’Orwell reste une allégorie censée mettre en lumière des tendances liberticides dont on peut trouver la trace, fût-ce embryonnaire, dans toutes les sociétés ; elle ne constitue pas, et n’avait pas vocation à l’être, une prédiction précise de l’avenir.

    Un aspect parfois négligé de 1984 a trait à l’effacement de l’individualité. Le Parti cherche non seulement à contrôler le comportement, mais aussi à éradiquer la subjectivité elle-même, jusqu’à la capacité de produire la moindre pensée indépendante. Dans l’Angsoc, il ne suffit pas de marcher dans les clous. Il faut ignorer tout ce qui pourrait exister par-delà. Le tenir pour invalide, insignifiant, et peut-être mortifère. Les mécanismes de cette suppression du « je » sont pluriels : la simplification constante du vocabulaire du « newspeak » (novlangue), qui entrave la pensée complexe, mais aussi la relativité de la mémoire et de l’histoire, qui rend les assises séditieuses par trop élastiques.

    Enfin, l’usage symbolique de la sexualité dans le roman mérite certainement une attention particulière. La relation clandestine de Winston et Julia renferme une forme de rébellion individuelle contre le Parti, qui cherche à contrôler même les désirs et sentiments les plus intimes de ses citoyens. C’est entendu : la sexualité, en tant qu’expression de la liberté individuelle et de l’intimité, est présentée dans 1984 comme une menace pour l’ordre autoritaire du Parti. Ce qui justifie, aux yeux du pouvoir, de s’insinuer partout, en tout lieu et à chaque instant. L’individu n’apparaît pas seulement aliéné, son humanité est violée jusque dans ses derniers retranchements. 

    J.F.