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  • Rap, genèse et évolutions (5/6)

    Genre musical emblématique de la fin du XXe siècle, le rap représente bien plus qu’une simple forme d’expression artistique. Il est le reflet d’une histoire, d’une culture et d’une évolution sociale qui l’ont profondément préfiguré et conditionné. De ses origines dans les rues du Bronx aux États-Unis à son explosion en France, ce courant musical a toujours été un moyen pour les communautés marginalisées de faire entendre leur voix. À travers une série de six articles, nous explorerons l’évolution du rap, ses influences et son impact sur la société contemporaine. Le voyage sera forcément rythmé. En voici le cinquième battement.

    Le rap français a émergé dans les années 1980, en s’inspirant du succès et des recettes de son homologue américain. Les pionniers du genre, tels que Dee Nasty et Lionel D, ont introduit le hip-hop à Paris en y organisant des soirées. Toutefois, c’est véritablement dans les années 1990, avec l’ascension de groupes devenus emblématiques comme NTM et IAM, que ce courant musical a pris son envol.

    Ce qui distingue le rap français tient sans doute à sa richesse linguistique et culturelle, reflet des réalités sociales et des diversités de la France. Les thèmes abordés dans les paroles des MCs concernent souvent l’immigration, l’identité et les inégalités sociales. Des artistes comme MC Solaar et La Rumeur, parmi tant d’autres, ont utilisé leurs chansons pour exprimer leurs opinions politiques et sociales. Pour le groupe des Yvelines, cela s’est traduit par une série de procès initiés à leur encontre par Nicolas Sarkozy.

    Les premières années du rap français ont également été influencées par les cultures africaines et maghrébines. Des artistes tels que Kery James et Akhenaton ont intégré leurs expériences et influences dans leur musique. De plus, le rap est rapidement devenu, comme aux États-Unis, un outil de revendication, en particulier dans les banlieues, où il a servi de moyen d’expression face à des autorités jugées défaillantes, voire démissionnaires.

    Les influences américaines sur le rap français

    Bien que le rap français possède sa propre identité, il a sans conteste été influencé par le rap américain. Les pionniers du rap en France lui ont emprunté non seulement les canons musicaux, mais aussi toute la culture hip-hop, incluant le breakdance, le graffiti et le DJing.

    Ces influences américaines ont évidemment été cruciales dans la formation du rap français. Les clips, les tenues, les attitudes et même certains thèmes ont été adaptés au contexte hexagonal. Des groupes comme NTM ou IAM, tout en s’inspirant des États-Unis, ont su se créer une identité unique en intégrant ces influences à des sonorités et des problématiques françaises. Par exemple, « Nique la police » de NTM a beau ressembler au « Fuck tha Police » de N.W.A., elle traite des relations entre la police et les citoyens encastrées dans les banlieues françaises. Cette capacité d’assimilation et de réinvention a permis au rap hexagonal de se distinguer tout en conservant son authenticité.

    Années 90

    Les années 1990 sont une période faste pour le genre. Des artistes et groupes tels que NTM, IAM, MC Solaar, Oxmo Puccino, La Cliqua, Fonky Family et La Rumeur ont non seulement dominé les charts, mais ont également été salués pour leur profondeur lyrique et leur engagement.

    Cette époque coïncide avec une période de bouillonnement culturel et social en France. Les banlieues, souvent en marge, sont devenues le foyer d’une nouvelle forme d’expression artistique. Les rappeurs de cette génération ont abordé frontalement des sujets tels que la discrimination, l’identité et le chômage, faisant du rap un outil de revendication pour une jeunesse en quête de reconnaissance. Les albums L’École du micro d’argent d’IAM ou Paris sous les bombes de NTM sont devenus des références, qui ont fait date.

    Diversification

    Une fois popularisé, le rap français a rapidement connu une diversification impressionnante de ses styles et influences. S’il était principalement, dans les années 1990, centré sur le boom bap et le rap hardcore, les années 2000 ont introduit une grande variété de sous-genres, du rap conscient au mélodique ou à l’alternatif.

    Les avancées technologiques et la démocratisation de la production musicale ne sont évidemment pas étrangères à cette diversification. Les artistes ont pu tâtonner, expérimenter, sortir des sentiers battus avec des sonorités électroniques, des auto-tunes et d’autres innovations. L’influence des musiques du monde, notamment africaines et maghrébines, a également marqué le rap français. Des artistes comme Youssoupha et Soprano ont fusionné tradition et modernité, apportant une richesse culturelle au genre. Par ailleurs, des rappeuses comme Diam’s et Keny Arkana ont enrichi le discours du rap français avec des thématiques féministes, sociales et altermondialistes.

    Rap et politique

    Le rap français a toujours été un genre engagé, susceptible d’aborder des sujets politiques et sociaux. Depuis ses origines, il a critiqué les inégalités, le racisme et la discrimination. Des groupes tels que NTM, Sniper ou La Rumeur ont utilisé le micro pour mettre en débat les politiques gouvernementales. Les émeutes de 2005 dans les banlieues restent à cet égard un exemple marquant. De nombreux rappeurs ont commenté ces événements dans leurs chansons. Des titres comme « Lettre à la République » de Kery James ou « Don’t Laïk » de Médine ont abordé des questions telles que la laïcité, la discrimination et l’identité nationale. Le rap a également été au cœur de nombreuses controverses politiques, Nicolas Sarkozy n’étant jamais le dernier à attaquer certains de ses représentants, trop provocateurs à ses yeux. 

    Conflits entre rappeurs français : au-delà des querelles

    Les « clashs » entre rappeurs ont toujours été un élément fondamental de la culture hip-hop. En France, ces affrontements verbaux ont souvent été l’occasion pour les artistes de démontrer leur talent à l’écriture, avec des punchlines assassines. Bien que certains puissent les percevoir comme de simples disputes, où la futilité le dispute à l’orgueil, ces joutes oratoires sont en réalité une forme d’art où chaque rappeur tente de surpasser son adversaire par la finesse de ses rimes et la puissance de ses métaphores. Un artiste comme Sinik s’en est par exemple servi pour donner un élan à sa carrière.

    Des titres comme « T.L.T » de Booba, en réponse à Rohff, ou « J’t’emmerde » de MC Jean Gab’1 et « Paname Boss » de La Fouine, qui ciblent plusieurs rappeurs, sont devenus des incontournables du genre. Tout en alimentant les débats et les controverses, ces « clashs » ont probablement renforcé l’intérêt du public pour le rap français.

    Émergence du rap conscient en France : une voix pour les oubliés

    Le rap conscient est bien plus qu’un simple sous-genre musical ; c’est une forme d’expression profonde qui vise à éveiller les consciences et à provoquer une réflexion chez l’auditeur. En France, ce mouvement a été porté par des artistes ressentant le besoin de parler des réalités souvent occultées par les médias traditionnels. Des morceaux comme « Banlieusards » de Kery James ou « Grand Paris » de Médine ont mis en avant les défis des banlieues françaises, abordant des thèmes allant de la discrimination à l’aliénation culturelle. Les artistes dits conscients n’ont pas seulement critiqué, ils ont aussi, parfois, proposé des solutions et des perspectives d’espoir. De plus, le rap conscient a souvent fusionné avec d’autres genres, enrichissant ainsi l’expérience musicale. Des artistes tels qu’Abd Al Malik ont innové en combinant rap, slam et poésie, offrant une nouvelle dimension au genre et élargissant son public.

    R.P.

  • Une brève histoire du cinéma (7/9) : le cinéma moderne et les nouvelles technologies

    À n’en pas douter, l’histoire du cinéma, passionnante, émaillée de nouveautés et de ruptures, mérite un examen des plus attentifs. De par son infinie richesse, il nous faut cependant diviser cette évocation en plusieurs parties. Il y en aura donc neuf au total, dont nous vous livrons ici la septième.

    7. Le cinéma moderne et les changements technologiques

    7.1 L’évolution des techniques de production et de post-production

    Depuis les débuts du cinéma, les techniques de production et de post-production ont considérablement évolué. Au début, le cinéma était entièrement analogique, avec des films tournés sur pellicule et montés à la main. Avec l’avènement de la technologie, le processus de réalisation des films est devenu de plus en plus sophistiqué. L’introduction de la couleur, du son, des effets spéciaux avancés et, plus récemment, des technologies numériques, a transformé la manière dont les films sont produits. Ces avancées ont permis aux cinéastes d’explorer de nouvelles formes narratives et de créer des mondes visuels plus riches, spectaculaires et inventifs. La transition de la pellicule vers le numérique demeure l’une des évolutions les plus notables. 

    Elle a permis une plus grande flexibilité dans le tournage, le montage et la distribution. Les caméras numériques ont rendu le cinéma plus accessible et mobile, permettant à de nombreux cinéastes indépendants de réaliser leurs films sans les coûts prohibitifs de la pellicule. De plus, la post-production numérique a ouvert la porte à des effets visuels parfois étourdissants, à la correction des couleurs et à des techniques de montage élaborées. Ces innovations ont non seulement amélioré la qualité visuelle des films, mais elles ont également élargi les horizons créatifs des cinéastes, en démocratisant des outils auparavant difficilement mobilisables sans les structures de production adéquates.

    7.2 L’impact du numérique sur le cinéma

    Le passage au numérique a révolutionné le monde du cinéma. Avant, les films étaient tournés sur pellicule, un processus coûteux et relativement laborieux. Avec l’avènement des caméras numériques, les coûts de production ont considérablement diminué, rendant le cinéma plus accessible. De plus, le montage numérique a offert, comme nous l’avons vu, une plus grande flexibilité, permettant des expérimentations narratives et esthétiques. La distribution numérique a également changé la donne, avec la montée des plateformes de streaming qui ont bouleversé les modèles traditionnels de consommation du cinéma. 

    Les technologies numériques ont également permis l’émergence de nouveaux genres et formats, tels que les films en réalité virtuelle ou les web-séries. Les effets spéciaux, autrefois réservés aux productions à gros budget, se trouvent désormais à la portée de nombreux cinéastes, même aspirants, grâce à des logiciels de post-production abordables. Le numérique a également démocratisé l’accès à la formation cinématographique, avec une multitude de ressources en ligne disponibles pour ceux qui aspirent à se lancer dans le métier. Cependant, cette révolution numérique a également suscité des débats sur la perte potentielle d’une certaine « magie » du cinéma traditionnel et sur les défis posés par la surabondance de contenus.

    7.3 Les nouveaux genres et mouvements cinématographiques

    Avec l’évolution des technologies et des modes de consommation, de nouveaux genres et mouvements cinématographiques ont vu le jour. C’est ainsi, par exemple, que le cinéma d’animation a connu une seconde vie grâce à des avancées dans les techniques d’animation par ordinateur. Sorti en 1995, Toy Story a non seulement marqué l’avènement des studios Pixar, mais aussi jeté les jalons d’une nouvelle animation à partir d’images de synthèse – des CGI que Jurassic Park avait portées à leur apogée deux années plus tôt. Le cinéma documentaire a également bénéficié des technologies numériques, avec des tournages plus flexibles et des montages potentiellement innovants. De plus, des mouvements comme le mumblecore aux États-Unis ou le Dogme95 au Danemark ont pu émerger, prônant un retour à un cinéma plus authentique et minimaliste. 

    Ces mouvements ont en effet souvent été influencés par les possibilités offertes par le numérique, tout en cherchant à se démarquer du cinéma commercial traditionnel. Le mumblecore, par exemple, est caractérisé par des budgets très faibles, l’emploi d’acteurs non professionnels et des dialogues souvent improvisés, offrant un regard sincère sur la vie quotidienne des jeunes adultes. Le Dogme95, initié par les réalisateurs danois Lars von Trier et Thomas Vinterberg, a été pensé comme un mouvement visant à purifier le cinéma de ses artifices, en suivant un ensemble strict de règles, comme l’interdiction d’utiliser des effets spéciaux ou une musique non diégétique, ou la volonté de porter la caméra à la main. Ces mouvements, bien que différents dans leur approche, reflètent une même volonté de revenir à l’essence du cinéma ; ils revendiquent une certaine authenticité permise par le numérique. Ce point supporte d’ailleurs certains paradoxes, puisque le numérique est volontiers accusé de mettre en péril le cinéma traditionnel, notamment avec ses superproductions gorgées d’images de synthèse. 

    7.4 Le cinéma à l’ère de la mondialisation

    À l’ère de la mondialisation, le cinéma a connu des changements majeurs dans sa production, sa distribution et sa consommation. Les films sont désormais produits et consommés à l’échelle mondiale, avec des coproductions internationales devenues courantes. Les festivals de cinéma, tels que Cannes, Sundance ou la Mostra de Venise, jouent un rôle déterminant dans la promotion des films sur la scène internationale. De plus, avec l’avènement des plateformes de streaming comme Netflix, Amazon Prime ou Disney+, les barrières géographiques à la consommation de films ont été largement réduites. Cela a permis à des œuvres de pays traditionnellement moins représentés sur la scène cinématographique mondiale de gagner en visibilité et en reconnaissance. 

    La mondialisation a également entraîné une fusion relative des cultures cinématographiques. Les cinéastes s’inspirent désormais de différentes traditions et styles pour créer des œuvres hybrides. Par exemple, le film Parasite (2019) du réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho, qui a remporté la Palme d’Or à Cannes et l’Oscar du meilleur film, comporte un mélange de genres et de tonalités, reflétant à la fois des influences locales et internationales. En outre, les questions de représentation et de diversité sont devenues centrales dans le discours cinématographique, avec une prise de conscience croissante de la nécessité d’inclure des voix sous-représentées, qu’il s’agisse de questions de genre, de « race » ou d’orientation sexuelle.

    J.F.

  • Yojimbo : larves et autodestruction massive

    Yojimbo (1961) – Réalisation : Akira Kurosawa.

    On a souvent qualifié Kurosawa du « plus occidental des cinéastes japonais », et il est évident que l’ouverture du garde du corps surprend d’emblée par sa parenté avec le western. Musique aux cuivres tonitruants, rue déserte d’une ville en proie à la guerre fratricide, on comprend ce qui a attiré Sergio Leone, qui a littéralement pillé le film pour initier sa Trilogie du dollar. Alors qu’on se situe ici dans un Japon des samouraïs, on y retrouve la même noirceur, le même goût pour les trognes patibulaires, et jusqu’aux prémices du western dans la mesure où le samouraï concurrent du protagoniste (Nakadai) délaisse le sabre au profit du flingue…

    Aux antipodes de l’humanisme flamboyant des 7 Samouraïs, le récit donne ici à voir la lie de l’humanité, et lui offre le héraut qu’elle mérite : prisonniers en laisse comme des chiens, femmes objets perdues au jeu et hommes de main chair à katanas, rien ne semble pouvoir sauver la population, et surtout pas l’arrivée providentielle du vagabond Mifune qui y voit une occasion de monnayer ses services en faisant monter les enchères du plus offrant. 

    Révélateur de cette violence déjà présente, son incursion dans la ville déchaîne les passions et exacerbe tout ce que l’humain a de plus vil, et occasionne un point de vue que le cinéaste va exploiter avec sa maestria habituelle. Sanjuro est l’omniscience incarnée : il écoute les conversations derrière les cloisons et occupe dans la ville un point nodal duquel il voit tout. Sa place lors de l’affrontement couard des deux camps dit tout de son statut : sur un mirador, l’œil goguenard, il étudie avec cynisme ce troupeau animal incapable d’élaborer de véritables stratégies. Dans la ville, il observe, permettant un travail rigoureux de cadrage sur les cloisons et les arrière-plans. 

    [Spoilers]
    Certes, le héros prendra aussi son compte de coups et, à l’image d’Eastwood à maintes reprises sous la caméra de Leone, y laissera dents et hématomes. 
    Seule l’irruption d’une femme encordée et les pleurs d’un enfant permettent les voies de la tardive rédemption ; mais loin d’apaiser la violence, elle la galvanise : c’est vers une véritable mise à sac que s’achemine le récit, initiée par la splendide séquence où Sanjuro feint un combat qui aurait libéré les otages : perçant les parois, crevant les sacs de grains qui pleuvent au sol, détruisant tout le mobilier, il explicite ce désir d’éradication d’un monde pourri jusqu’à la moelle. Dès lors, les camps induits en erreur par le malin stratège se déchaînent : on incendie les entrepôts, on fait gicler les tonneaux de saké dans une autodestruction massive des plus jouissives. 

    C’est dans les fumeroles d’un duel final que s’achèvera, comme il sied, l’affrontement d’un seul contre tous. Retour à la rue principale, donc, et abandon de cette ville débarrassée de ses parasites, mais encombrée de cadavres, ponctué d’un « Adieu » brutal du samouraï redevenu vagabond, autant par dégoût de l’humanité que par égard pour elle. 

    Puissant, désenchanté et rageur, un western ramen indispensable. 

    Éric Schwald

  • Thomas Sankara, rebelle visionnaire : une biographie graphique 

    Françoise-Marie Santucci, Pierre Lepidi et Pat Masioni publient aux éditions Marabulles Thomas Sankara, rebelle visionnaire, une biographie de l’ancien président du Burkina Faso conçue sous forme de roman graphique. L’instigateur de la première révolution burkinabè est essentiellement narré à travers les yeux d’une adolescente.

    Comme des milliers de jeunes collégiens et lycéens, Léa-Thomas se construit patiemment, et en partie à travers le regard de ses pairs. On la découvre au début de Thomas Sankara, rebelle visionnaire peinée par les moqueries puériles qu’occasionne son prénom. « Les garçons disent que je suis un garçon puisque j’ai un prénom de garçon ! » Ses parents, très au fait de l’histoire coloniale africaine, se saisissent de l’occasion pour lui expliquer pourquoi ils ont décidé de l’associer, dans son identité même, à l’ancien président burkinabè Thomas Sankara. 

    Pour exposer le parcours et l’action du révolutionnaire anti-impérialiste et tiers-mondiste, Françoise-Marie Santucci, Pierre Lepidi et Pat Masioni vont rassembler des éléments épars, extraits de différents protagonistes, mais essentiellement de Léa-Thomas – qui décide de consacrer un travail scolaire à Thomas Sankara. On remonte ainsi aux origines du Burkina Faso, « pays des hommes intègres », né en 1984 à la suite de la République de Haute-Volta, territoire resté sous l’emprise coloniale française jusqu’en 1960. Le changement de nom n’a rien de fortuit : Thomas Sankara veut faire table rase du passé et donner un nouvel élan à son pays, qu’il rêve autosuffisant et libéré des carcans de la dette internationale. Durant son bref règne au Burkina Faso, de 1983 à 1987, il mettra en œuvre plusieurs politiques radicales visant à transformer la nation sur les bases de l’autonomie, la justice sociale, l’émancipation des femmes et l’intégrité.

    Cela, Léa-Thomas et plusieurs de ses amis vont le découvrir graduellement. Sans taire la dimension parfois extrême de sa politique, ainsi que les funestes contrecoups qui échappèrent à son contrôle (dont des exécutions extrajudiciaires), Thomas Sankara voit son action passée en revue et contextualisée avec à-propos : un vaste programme de réforme agricole, des campagnes contre la désertification à travers des plans de reboisement, l’abolition de la polygamie et de la pratique de l’excision, la promotion de l’éducation des femmes et de la production locale, une volonté rigoureuse de lutter contre la corruption et le gaspillage dans la gestion des affaires publiques, des actions de vaccination massive pour combattre les maladies comme la polio ou la variole, une politique non-alignée ou encore la prise en compte des enjeux écologiques.

    Pour rendre toutes ces actions plus concrètes, Thomas Sankara, rebelle visionnaire ne manque pas de rapporter quelques exemples emblématiques : les ministres doivent troquer leurs limousines contre des citadines bon marché, la climatisation ne peut plus être utilisée qu’au mois d’avril (le plus chaud de l’année au Burkina Faso), les hommes doivent s’affairer au marché à la place de leur femme au moins une fois par mois, les valises de billets offertes par des dirigeants étrangers sont repoussées d’un revers de main, le président refuse tout privilège personnel si ses concitoyens ne peuvent pas eux-mêmes en bénéficier…

    Ce dernier point a son importance. Car en plus de revenir abondamment, et avec pédagogie, sur le parcours politique de Thomas Sankara, Françoise-Marie Santucci, Pierre Lepidi et Pat Masioni se penchent sur son enfance, son éducation, sa formation intellectuelle et militante. Ils portraiturent un homme droit, scrupuleux, ne transigeant jamais avec sa conscience et ses principes – même pour des bonbons ou pour quelques francs. À l’autre bout du spectre, les auteurs font état de l’amitié de l’ancien président burkinabè avec Blaise Compaoré, ainsi que de la rupture politique qui s’est ensuivie. Si la présidence de Thomas Sankara fut si brève, c’est avant tout parce qu’elle a été précipitamment avortée par les tensions nées de ses politiques radicales et par l’appétit croissant de certains de ses proches pour le pouvoir. 

    J.F.


    Thomas Sankara, rebelle visionnaire, Françoise-Marie Santucci, Pierre Lepidi et Pat Masioni – Marabulles, septembre 2023, 160 pages

  • Une brève histoire du cinéma (6/9) : le cinéma d’après-guerre 

    À n’en pas douter, l’histoire du cinéma, passionnante, émaillée de nouveautés et de ruptures, mérite un examen des plus attentifs. De par son infinie richesse, il nous faut cependant diviser cette évocation en plusieurs parties. Il y en aura donc neuf au total, dont nous vous livrons ici la sixième.

    6. Le cinéma d’après-guerre 

    6.1 Le contexte sociopolitique et culturel d’après-guerre

    La période d’après-guerre a été marquée par d’importants bouleversements sociopolitiques et culturels. L’Europe, dévastée par la guerre, a cherché à se reconstruire, tant matériellement qu’idéologiquement. Les nations ont été confrontées à la tâche de redonner vie à leurs infrastructures, leur économie et leur société. Sur le plan culturel, il y a eu une profonde remise en question des valeurs et des idéologies préexistantes. Le traumatisme de la guerre a conduit à une introspection significative et à une recherche de nouveaux moyens d’expression. Dans ce contexte, le cinéma, en tant que médium artistique, a tenu les premiers rôles, en reflétant et en façonnant les préoccupations et les aspirations de la société d’après-guerre.

    6.2 L’émergence de la Nouvelle Vague

    La Nouvelle Vague a émergé en France dans les années 1950 et 1960. Il s’agit d’un mouvement cinématographique déconstruisant pour mieux les réinventer les codes du cinéma mondial. Caractérisée par sa rupture avec les conventions traditionnelles de narration, de montage et de réalisation, la Nouvelle Vague a introduit une approche plus expérimentale et personnelle du cinéma. Ses réalisateurs les plus en vue, dont Jean-Luc Godard, François Truffaut et Claude Chabrol, ont rejeté le cinéma commercial et cherché à créer des films qui étaient à la fois artistiquement innovants et socialement pertinents. Ils ont été influencés par d’autres formes d’art, comme la littérature et la philosophie, et ont utilisé le cinéma comme un moyen d’explorer des questions existentielles et sociales.

    6.3 Les réalisateurs et films emblématiques de la Nouvelle Vague

    La Nouvelle Vague a donné naissance à certaines des filmographies les plus influentes et les plus innovantes de l’histoire du cinéma. Jean-Luc Godard, avec des films comme À bout de souffle (1960) et Le Mépris (1963), a questionné la narration cinématographique et introduit des techniques de montage audacieuses, ainsi qu’une esthétique visuelle inédite. François Truffaut, de son côté, a mis en scène Les Quatre Cents Coups (1959) ou Jules et Jim (1962), explorant les thèmes de l’adolescence, de l’amour et de la trahison avec une grande sensibilité poétique. D’autres réalisateurs, tels qu’Éric Rohmer, Agnès Varda et Jacques Rivette, ont également apporté des contributions majeures, chacun avec sa propre vision artistique. Ensemble, ils ont créé un corpus de films qui continuent d’influencer les cinéastes du monde entier. Et mis à l’honneur l’auteur, autour duquel convergent, conformément à leurs idées, toutes les forces motrices du septième art.

    6.4 L’impact de la Nouvelle Vague sur le cinéma mondial

    L’impact de la Nouvelle Vague ne s’est pas limité à la France. Son influence s’est étendue à l’international. Tous les cinéastes ont été invités à repenser la manière dont les films étaient réalisés et perçus. Des mouvements similaires ont vu le jour dans d’autres pays, comme le Free Cinema en Grande-Bretagne, le Cinema Novo au Brésil ou le Nouveau Cinéma allemand. Ces mouvements partageaient un désir commun de briser les conventions et de créer des films plus personnels et expressifs. La Nouvelle Vague a également influencé des réalisateurs majeurs en dehors de la France, tels que Martin Scorsese, Quentin Tarantino et Wong Kar-wai, qui ont tous cité les films de la Nouvelle Vague comme une source majeure d’inspiration pour leur propre travail.

    6.5 Le Nouvel Hollywood

    Le Nouvel Hollywood désigne une période de renouveau dans la production cinématographique américaine, s’étendant de la fin des années 1960 au début des années 1980. Inspirés par le nouveau cinéma européen, bénéficiant de la fin du Code Hays, de jeunes réalisateurs novateurs ont introduit des idées neuves dans la manière d’envisager et de concevoir les films, rompant avec les conventions traditionnelles. Ils ont bénéficié d’une plus grande liberté artistique, tant d’un point de vue formel (notamment vis-à-vis de la représentation de la violence) que thématique (la guerre du Vietnam, les questions de mœurs).

    Les films de cette période étaient souvent plus sombres, plus réalistes et abordaient des sujets autrefois tabous. Cette mouvance a constitué une réponse aux changements culturels survenus aux États-Unis et à la concurrence d’autres médias, dont la télévision. Car historiquement, le Nouvel Hollywood s’inscrit dans une époque de bouleversements marquée par les mouvements des droits civiques, la libération des femmes et les protestations contre la guerre du Vietnam. Ces événements ont poussé les réalisateurs à produire des films en écho à ces changements, défiant le relatif statu quo qui prévalait jusque-là. La fin du système des studios à Hollywood et l’ascension de la télévision ont par ailleurs créé une crise dans le cinéma, poussant les producteurs à définir de nouvelles approches, moins attendues, pour attirer le public.

    Parmi les cinéastes emblématiques de cette période, on peut citer Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Steven Spielberg ou encore George Lucas. Ces néo-réalisateurs, eux-mêmes cinéphiles, la plupart du temps sortis des écoles de cinéma, ont redéfini le paysage cinématographique de l’époque, avec des œuvres telles que Les Dents de la mer (1975), Apocalypse Now (1979), Le Parrain (1972), Star Wars (1977) ou Taxi Driver (1976).

    J.F.

  • Very Important People : Ashley Mears démystifie le monde de la nuit

    Entre les paillettes, l’opulence affichée et les relations humaines codifiées, Ashley Mears, mannequin devenue sociologue, nous dévoile l’envers des soirées fastueuses où le gaspillage va de pair avec l’érection des femmes en capital symbolique. Ces festivités, au sein desquelles les promoteurs font leur œuvre, sont-elles le miroir d’une société obsédée par la consommation ostentatoire et la reconnaissance sociale ? Very Important People apporte quelques précieux éléments de réponse.

    L’adage veut que « quand c’est gratuit, c’est toi le produit ». Les filles recrutées par les promoteurs qu’Ashley Mears a fréquentés et interrogés peuvent le vérifier à chaque sortie nocturne. Qu’elles soient mannequins ou « bonnes civiles », c’est-à-dire séduisantes et d’une compagnie agréable sans forcément travailler dans la mode ou la publicité, ces jeunes femmes, souvent blanches, longiformes et affublées de tenues attrayantes, dînent gratuitement aux meilleures tables, goûtent à l’apparat des boîtes les plus prisées sans dépenser le moindre sou et se voient même, parfois, hébergées à l’œil dans des villas somptueuses. Mais il existe un coût caché à cette soudaine magnanimité : leur présence, censée flatter le regard masculin et donner du crédit social à ceux qui les côtoient, est ritualisée et imposée au point que ces femmes se trouvent en quelque sorte prisonnières du monde de la nuit.

    L’auteure et sociologue américaine l’explique clairement, de manière vivante et avec force détails : les filles qui accompagnent les promoteurs doivent soigner leur ligne et leur apparence, faire montre d’enthousiasme en toutes circonstances et donner le change jusqu’aux petites heures. Les soirées fastueuses, qui excèdent parfois les 30 000 dollars par table, s’apparentent à des sanctuaires de l’excès. Les clients riches y indexent leur capital aux bouteilles de Dom Pérignon consommées, ou dilapidées. Dans cette quête ritualisée de l’expérience ultime, les femmes interviennent comme un facilitateur social, dans une sorte d’économie visuelle de l’exhibition. Cette dernière est organisée par les promoteurs, véritables médiateurs entre le monde glamour et les clubbers, des hommes (et plus rarement des femmes) parfois issus de milieux modestes et pouvant générer des revenus supérieurs à 200 000 dollars par an. Eux aussi ont été étudiés par Ashley Mears, qui énonce la précarité et la volatilité de leurs revenus, ainsi que la double relation asymétrique qui conditionne leur activité : avec les filles d’une part, avec leurs clients fortunés d’autre part. 

    L’anthropologue Gayle Rubin ne s’y trompe pas quand elle évoque la subordination des femmes aux hommes. Very Important People, qui cite ses travaux, témoigne de la circulation des mannequins et des « bonnes civiles » en tant qu’objets de don, dans une sorte de potlatch moderne. Tantôt « fidélisées » tantôt repérées quelques heures auparavant dans les rues, les filles qui entourent les promoteurs lors de ces soirées vébleniennes participent directement d’une joute fondée sur le faste, rendue quasi protocolaire. Car Ashley Mears ne cesse d’en faire état : les clubs encouragent volontiers une consommation ostentatoire. Ils orchestrent une mise en scène grandiose où le bling-bling du hip-hop trouve une extension grandeur nature. Les clubs les plus huppés, ceux de la « liste A », peuvent bénéficier d’une marge de plus de 1000% sur une bouteille – qui, non consommée, finira peut-être entre les mains d’un quidam. Ce spectacle de l’extravagance et de la dilapidation atteint son paroxysme lorsque les DJs interrompent la musique pour célébrer les dépenses exorbitantes de certains clients, contribuant à la formation de moments extatiques et à la consolidation du capital social de ces « baleines ».

    Le mot est lâché. La typologie des clients ne doit rien au hasard dans un club. Une hiérarchisation apparaît de fait entre les baleines (dépensiers invétérés, à l’image du millionnaire malaisien Jho Low), les célébrités (apportant l’aura et le glamour) et les fillers (remplissant la salle). En creusant plus avant, ces fêtes à la Gatsby s’expliquent aussi par l’augmentation des inégalités sociales et la fortune en pleine croissance de certaines professions. On apprend par exemple à la lecture de l’essai que le salaire des employés de Wall Street a sextuplé depuis 1975, soit une augmentation deux fois plus élevée que la moyenne. Les primes d’un salarié de la finance atteignaient presque 200 000 dollars en 2006. De quoi alimenter la location de tables individuelles… et de filles.

    La présence féminine dans ces soirées est en effet stratégique. La réification des femmes se traduit avec force dans Very Important People : les filles côtoyant les promoteurs deviennent rien de moins que des objets de transaction. S’il y a une chose à retenir de la longue enquête en immersion d’Ashley Mears, c’est la fonction symbolique et utilitariste dont est irrémédiablement investie la femme. « Paid », « bottle », hyper-sexualisée, soumise au bon vouloir des clients et de son rabatteur, classifiée en fonction de ses attributs ethniques, physiques et (dans une moindre mesure) culturels, la femme objetisée fait partie du décorum. Dans ces lieux où la musique gronde et où les lumières restent tamisées, on n’attend d’elle qu’une image, un sourire, une silhouette. Et les signes extérieurs de pouvoir qui les accompagnent, tant pour les clients que pour les promoteurs, évalués en fonction des femmes qui constituent leur entourage – et leur outil de travail.

    La sociologue Taylor Laemmli nous permet de mieux comprendre les ressorts de cette activité. Elle évoque la possibilité d’accéder à un certain statut social et aux privilèges qui en découlent sans pour autant disposer des ressources financières adéquates. Cela expliquerait pour partie que les promoteurs acceptent de brûler la chandelle par les deux bouts, cédant à l’opportunité d’embrasser un mode de vie qui, sans les filles qu’ils exploitent, leur serait tout bonnement interdit. Une jouissance par procuration en quelque sorte, peut-être aussi éphémère que la jeunesse féminine dont raffolent les « baleines » et autres VIP… 

    J.F.


    Very Important People, Ashley Mears – La Découverte, septembre 2023, 400 pages

  • Vivre : chronique d’une mort magnifiée

    Vivre (1952) – Réalisation : Akira Kurosawa.

    Watanabe n’apprendra que tardivement que tous ses collègues le surnommaient « La momie ». Mutique, prostré sur son bureau, au sein d’un service municipal qui lui aussi ploie sous une pile insondable de dossiers, il fait corps avec l’administration, sans lever la tête, résigné et « mort depuis 25 ans ». Délivrée par la voix off, cette conclusion ne pouvait l’être par lui-même, ayant perdu la parole face aux autres, mais surtout renoncé à écouter toute aspiration individuelle au bonheur.

    Difficile de ne pas penser à L’Ombre d’un Homme à la découverte de ce personnage fabuleusement incarné par Takashi Shimura : le zoom sur un être invisible est le même, et l’empathie tout aussi puissante. À la retraite du film anglais répond un impératif autrement douloureux, celui d’une mort annoncée, à la fois par le narrateur et un inconnu dans une salle d’attente, terrible tirade qui dévoile une vérité que même les médecins préféreront taire.

    Face à l’ultimatum, la première réaction est celle de rattraper le temps perdu : la fébrilité dépensière semble être de mise, et notre handicapé social se lance à l’assaut de la ville et ses plaisirs : jeux, alcool, compagnie féminine, panorama festif qui rappelle les fastes de L’Aurore, mais qui ne dure qu’un temps fugace : même la collègue solaire et mutine semble se faner à son contact.

    [Spoilers]
    Kurosawa a toujours cherché la vérité de ses personnages, que ce soit dans L’Idiot ou L’Ange Ivre : soit en les dévisageant, soit en leur accordant la durée pour s’exprimer. Face à cet être inaccessible, il propose un parcours fondé d’abord sur le silence, puis l’illusion et enfin la révélation. Décidé à aider les autres, Watanabe se lance dans la création d’un parc, en réponse à un groupe d’habitants qu’on renvoyait d’un bureau à l’autre dès le début du film et que le spectateur lui-même avait fini par oublier.

    Dans toutes les sphères, la communication est entravée. Si la mairie multiplie les services comme autant de barrières face aux citoyens, la dimension familiale souffre des mêmes travers : incapable de révéler à son fils sa condamnation, Watanabe laisse un malentendu s’installer sur sa dépense pour une maîtresse, et se mure encore davantage dans le silence. 

    À ce point de ce long film de près de deux heures et demie, la rédemption semble atteinte, et l’on pense pouvoir en rester là. C’est d’ailleurs ce que semble acter la narration qui propose une ellipse brutale de cinq mois pour nous mener aux funérailles du protagoniste.

    Alors que les collègues et l’échevin lui-même saluent poliment la mémoire du défunt, un récit assez proche de Rashomon se met en place : kaléidoscope de souvenirs et de témoignages divers, il reconstitue par fragments la quête ultime de celui qui est devenu un héros très discret. Conversation posthume avec celui qui ne délivra que quelques bribes de lui-même, on prend progressivement la mesure de son parcours, de sa maladie et de son sacrifice, lui érigeant le temps d’une soirée de plus en plus extatique et alcoolisée une statue éphémère.

    Watanabe peut être considéré comme un prolongement de Sanada, le médecin colérique de L’Ange ivre interprété aux antipodes par le même et décidemment génial Shimura : celui-ci hurlait contre les enfants qui jouaient près de la mare croupie, alors que le fonctionnaire va silencieusement l’assécher pour y planter des balançoires.

    La séquence résolument prolixe des funérailles a ceci d’habile qu’elle oppose deux formes d’expression : d’un côté, la reconnaissance posthume d’un muet ; de l’autre, la récupération politique et dévoyée de ses actes, à travers le personnage de l’échevin qui fait taire les critiques et impose un mérite usurpé. Face à lui, l’irruption du peuple et de ses larmes sincères consolidera encore la charge dénonciatrice de Kurosawa. Celle-ci ira plus loin encore lorsque, de retour au bureau, on verra se reproduire l’inertie et l’indifférence face aux nouvelles requêtes.

    C’est donc dans le silence que tout s’achève, mais un silence riche de contradictions fécondes : celui du pouvoir politique qui se maintient dans le mensonge et la manipulation, de ses sbires qui se soumettent sans dignité ; mais aussi et surtout celui d’un homme qui meurt sur une balançoire en chantonnant, initiant un mouvement que les enfants reprendront à leur compte sous l’œil ému d’un témoin unique. Inscrit dans ce plan si cher à Kurosawa, une contre-plongée urbaine où le ciel occupe un large espace derrière la silhouette, le collègue se fait, toujours en silence, passeur de gratitude face à ce mouvement modeste certes, futile même, mais nécessaire et rédempteur.

    Un immense film.

    Éric Schwald

  • Rap, genèse et évolutions (4/6)

    Genre musical emblématique de la fin du XXe siècle, le rap représente bien plus qu’une simple forme d’expression artistique. Il est le reflet d’une histoire, d’une culture et d’une évolution sociale qui l’ont profondément préfiguré et conditionné. De ses origines dans les rues du Bronx aux États-Unis à son explosion en France, ce courant musical a toujours été un moyen pour les communautés marginalisées de faire entendre leur voix. À travers une série de six articles, nous explorerons l’évolution du rap, ses influences et son impact sur la société contemporaine. Le voyage sera forcément rythmé. En voici le quatrième battement.

    Conflits Est-Ouest : rivalités et tragédies

    Pendant les années 1990, une intense rivalité entre les rappeurs de la côte Est et ceux de la côte Ouest des États-Unis a vu le jour. Cette tension, amplifiée par les médias, était alimentée par des différends personnels, des jalousies professionnelles et des revendications territoriales. Tupac Shakur, représentant la côte Ouest, et The Notorious B.I.G., icône de la côte Est,  se trouvaient au cœur de cette confrontation. Les provocations se faisaient par chansons interposées, interviews et vidéos.

    Artistique, cette rivalité incarnait aussi les tensions culturelles, sociales et économiques entre les deux régions. New York, sur la côte Est, était perçue comme le berceau du rap, tandis que Los Angeles, sur la côte Ouest, cherchait à affirmer son identité et son influence dans un microcosme qu’elle a contribué à réinventer avec le gangsta rap. Des incidents, comme l’agression présumée de Tupac aux Quad Studios et la réponse de Biggie avec « Who Shot Ya? », ont enflammé les passions. De nombreux artistes et labels se sont rangés derrière l’une ou l’autre côte, accentuant un peu plus la polarisation de la communauté rap.

    La tragédie a atteint son paroxysme avec les assassinats de Tupac en 1996 et de Biggie en 1997, plongeant le monde du rap dans le deuil. Ces événements dramatiques ont conduit à une prise de conscience collective de la nécessité de mettre fin à ces conflits. Depuis, de nombreux acteurs de l’industrie ont œuvré pour la paix et l’unité dans le rap, cherchant à dépasser les clivages et les guerres d’ego.

    Le rap alternatif : une exploration sonore et thématique

    Le rap alternatif est un sous-genre du rap qui s’est distingué par son approche expérimentale et ses influences variées, allant du jazz au rock, en passant par la soul. Apparu dans les années 1990, il a été popularisé par des artistes tels qu’A Tribe Called Quest, De La Soul et The Pharcyde. Ces artistes ont cherché à se démarquer du rap mainstream en explorant de nouveaux territoires sonores et thématiques.

    Ce genre se caractérise par des paroles introspectives, poétiques et socialement engagées. Les beats, souvent moins agressifs que ceux du rap traditionnel, privilégient des samples mélodiques et des rythmes inspirés du jazz. Le rap alternatif a également puisé dans d’autres genres musicaux, comme le funk, le reggae et la musique électronique.

    Vu parfois comme une réaction à la commercialisation du rap mainstream, le rap alternatif valorise l’authenticité et l’expression personnelle plutôt que la gloire et la richesse. Des figures comme Common, Mos Def et Talib Kweli ont incarné ce mouvement, utilisant leur musique pour commenter la société et promouvoir le changement. Bien que moins dominante sur le plan des ventes, la scène alternative a exercé une influence notoire sur le rap américain, et mondial.

    Consolidation du rap commercial : succès et controverses

    À la fin des années 1990 et au début des années 2000, le rap a connu une montée spectaculaire sur la scène commerciale. Des artistes tels que Jay-Z, Eminem, 50 Cent et Kanye West ont dominé les charts et sont devenus des icônes mondiales indissociables de la culture populaire. Autrefois marginal, le rap s’est parfois mué en une poule aux œufs d’or.

    Cette période a également été marquée par une sophistication croissante de la production. Les beats sont devenus plus élaborés, les samples plus innovants, et les collaborations avec d’autres genres musicaux se sont multipliées. Cependant, cette commercialisation a suscité des critiques, parfois vives, notamment de la part de ceux qui estiment que le rap s’était trop éloigné de ses racines.

    Quoi qu’il en soit, les magnats du rap ont étendu leur influence bien au-delà de la musique. Jay-Z s’est diversifié dans la mode, les boissons et le sport, tandis que Dr. Dre a lancé la marque de casques Beats, rachetée par Apple pour plusieurs milliards. Eminem, P-Diddy ou Drake possèdent une richesse et une aura telles qu’ils sont à ranger dans la même catégorie. Ces succès ont démontré la puissance économique du rap, mais ont également alimenté les débats sur la commercialisation du genre et son impact sur l’intégrité artistique.

    R.P.

  • Une brève histoire du cinéma (5/9) : le cinéma pendant la Seconde Guerre mondiale

    À n’en pas douter, l’histoire du cinéma, passionnante, émaillée de nouveautés et de ruptures, mérite un examen des plus attentifs. De par son infinie richesse, il nous faut cependant diviser cette évocation en plusieurs parties. Il y en aura donc neuf au total, dont nous vous livrons ici la cinquième.

    5. Le cinéma pendant la Seconde Guerre mondiale

    5.1 L’impact de la guerre sur la production cinématographique

    C’est une évidence, la Seconde Guerre mondiale a bouleversé l’industrie cinématographique mondiale. Avec le déclenchement du conflit, la production de films a été profondément affectée. De nombreux studios ont été réquisitionnés pour la production d’œuvres de propagande ou pour d’autres besoins liés à la guerre. Les ressources telles que la pellicule et les équipements sont devenues de plus en plus rares, ce qui a conduit à une réduction du nombre de films. De plus, avec la guerre, la fermeture de nombreux marchés étrangers a handicapé Hollywood et fragilisé sa position dominante à l’échelle mondiale. En Europe, les industries cinématographiques nationales ont également été grandement perturbées, avec l’occupation de territoires par les forces de l’Axe et la destruction de studios et d’infrastructures.

    5.2 Le cinéma comme outil de propagande

    Le cinéma a été érigé, en Italie et en Allemagne comme ailleurs, en outil de propagande. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements des pays impliqués dans le conflit ont rapidement reconnu le potentiel des films pour influencer l’opinion publique. À travers des fictions, des actualités et des documentaires, ces régimes ont transmis des messages destinés à galvaniser le soutien à l’effort de guerre, à dépeindre l’ennemi sous un jour négatif et à renforcer le moral des troupes et des civils. Les films issus de la série Why We Fight aux États-Unis (1942-1945) ont par exemple été utilisés pour promouvoir des messages patriotiques et idéologiques.

    5.3 Les films emblématiques de cette période

    Pendant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux films emblématiques ont été produits, reflétant les réalités et les préoccupations de l’époque. Aux États-Unis, des films comme Casablanca et Madame Miniver, tous deux sortis en 1942, ont immortalisé l’esprit de résistance et de sacrifice. D’autres, comme Le Dictateur de Charlie Chaplin (1940), ont offert une satire caustique des dirigeants fascistes. En Grande-Bretagne, un film tel qu’In Which We Serve (1942) a dépeint les défis et les sacrifices de la vie en temps de guerre. En URSS, ce sont Alexander Nevsky (1938) ou Ivan le Terrible (1945) qui ont été utilisés pour exacerber le soutien à l’effort de guerre contre l’invasion allemande.

    5.4 Les répercussions post-guerre sur l’industrie cinématographique

    Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’industrie cinématographique a connu de profonds bouleversements. L’une des conséquences majeures a été la fin du système des studios à Hollywood, en partie à cause de décisions judiciaires leur interdisant de posséder leurs propres circuits de salles de cinéma. Cela a ouvert la voie à une plus grande indépendance pour les réalisateurs et les producteurs. De plus, la guerre a laissé un héritage durable dans le contenu des films, avec l’émergence de genres tels que le film noir, symptomatique du cynisme et de la désillusion de l’après-guerre. En Europe, les conflits armés ont dévasté l’industrie cinématographique de nombreux pays, mais ces événements ont également conduit à une renaissance dans des pays comme l’Italie, qui a vu émerger le néoréalisme de Vittorio De Sica, Roberto Rossellini, Giuseppe De Santis ou Cesare Zavattini, véritable promoteur du mouvement.

    J.F.

  • Lugosi, en dents de scie

    Après avoir évoqué Orson Welles, Alfred Hitchcock, Jean Gabin ou François Truffaut, c’est le comédien hongrois Bela Lugosi que met en exergue la collection 9 ½ (éditions Glénat). Philippe Thirault et Marion Mousse font état du parcours et des assuétudes d’un homme aussi charismatique que vulnérable.

    En août 2021, Koren Shadmi publiait Lugosi aux éditions La Boîte à bulles. L’auteur et illustrateur israélo-américain portraiturait l’ascension et la déchéance d’un comédien ayant soif de reconnaissance mais tombant trop souvent dans les travers de l’excès, tant en matière de femmes qu’à l’égard de son train de vie dispendieux ou de sa consommation incontrôlée de substances addictives. Dans Bela Lugosi, le scénariste Philippe Thirault et l’illustratrice Marion Mousse abondent dans le même sens, avec quelques variations de style et de cadrage. S’il est peu question des relations filiales difficiles entre l’acteur et son père, les couleurs, une nouvelle fois, se font rares (à l’exception notable de la cape de Dracula), tandis que les bonds temporels permettent de faire la liaison entre un passé plein de promesses – largement mythifié – et un présent décadent, où toxicomanie, pauvreté et solitude ont étouffé les feux de la rampe.

    Né Béla Ferenc Dezső Blaskó en 1882 à Lugos, dans l’Empire austro-hongrois (aujourd’hui en Roumanie), Lugosi a grandi dans une Europe centrale en pleine mutation. Dès son plus jeune âge, l’homme est attiré par la scène. Il fait ses débuts sur les planches vers 20 ans, se produisant dans des théâtres locaux, avant de rejoindre le prestigieux Théâtre national de Hongrie, où il se distingue rapidement par son charisme et son talent. Figure montante de la comédie, il voit la Première Guerre mondiale interrompre sa carrière ascendante, puis est contraint de quitter son pays natal en raison de son activisme au sein du Syndicat des acteurs mais surtout de son implication partisane dans l’éphémère République des conseils de Hongrie.

    Comme l’avait fait Koren Shadmi avant eux, Philippe Thirault et Marion Mousse narrent l’arrivée difficile de Bela Lugosi aux États-Unis. Elle se tapisse de défis linguistiques et culturels, si bien que le comédien, peu en réussite, se retranche plus souvent qu’à son tour parmi les ressortissants hongrois sur place. C’est en endossant le costume ô combien iconique de Dracula, tant à Broadway qu’à Hollywood, que Lugosi va véritablement prendre sa pleine mesure. Mais cela n’est pas sans écueil : aussitôt adoubé par les foules (et les femmes, qu’il fréquente avec passion et fugacité), l’acteur se voit cantonné aux rôles de méchants, ce qu’il considère comme une forme d’affront. Cela le conduira notamment à refuser de jouer Frankenstein, dans lequel Boris Karloff va exceller, faisant naître une rivalité respectueuse entre les deux hommes. 

    Après le succès de Dracula, la carrière de Bela Lugosi connaît des fluctuations, et une longue déchéance. Bien qu’il continue à travailler régulièrement, il ne retrouvera jamais un rôle aussi emblématique que celui du célèbre comte, et ses cachets ne suffisent plus à assurer le faste auquel il tient tant. « Tu seras toujours un panier percé, il va falloir que tu trouves une femme riche, très riche ! », lit-on ainsi dans l’album. Lillian Arch, jeune secrétaire qu’il a aimée et mariée, n’a pas le sou mais prend un travail pour subvenir aux besoins de la famille – d’autant plus que les lettres des fans se raréfient, au contraire des substances toxiques dans les armoires de son mari. C’est cette même Lillian que fait appeler Bela au début de la bande dessinée, pour l’assister dans un moment de détresse. Tout est là, dans une recomposition hâtée de la vie du comédien : un fan gorgé de nostalgie au point d’avoir dressé dans sa maison un sanctuaire à la mémoire de Lugosi, une ancienne gloire du cinéma rendue pathétique à force de promesses trahies et d’addictions, une femme plus fidèle que son ex-mari, remarié à quelqu’un, Hope, qui n’éprouve apparemment qu’indifférence ou mépris à son égard, la figure à la fois si proche et si lointaine d’Ed Wood…

    Au-delà de ses attributs biographiques, Bela Lugosi permet au lecteur de prendre le pouls d’un personnage haut en couleur. Les cadeaux de la vie ? « Il n’a pas toujours su les apprécier. » D’ailleurs, cette assertion, exagérée, en témoigne : « Personne ne m’aide, toute ma vie a été un combat. On ne m’a jamais rien donné. » Un profond sentiment d’inachevé semble animer Lugosi. Il s’exprime au début du récit à l’endroit d’Ilona, sa première épouse, dont la famille le considérait avec circonspection. Il s’étend ensuite à toute une carrière que Bela aurait aimée plus diversifiée, longue et gratifiante. Cela étant, ce sont ces moments de désarroi et les fêlures de l’acteur qui le rendent si fascinant. Tellement qu’après deux albums biographiques de qualité, on n’a toujours pas fait le tour d’un comédien indissociable du cinéma d’horreur et du cycle initié par les studios Universal.

    Fiche produit Amazon

    J.F.


    Bela Lugosi, Philippe Thirault et Marion Mousse – Glénat, septembre 2023, 144 pages