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Le Secret des bonbons pamplemousse : la famille en dehors

Les éditions Robert Laffont publient Le Secret des bonbons pamplemousse, de Camille Monceaux et Virginie Blancher. Le récit prend pour cadre le Japon contemporain et forme une fresque familiale intergénérationnelle.
Le Secret des bonbons pamplemousse procède par point de vue. Camille Monceaux et Virginie Blancher immergent le lecteur dans une famille japonaise aimante mais dysfonctionnelle et le font ensuite passer d’un protagoniste-narrateur à l’autre, apportant à chaque fois de nouveaux éléments narratifs. Ces derniers éclairent un tableau d’ensemble d’une grande richesse, tant thématique qu’émotionnelle.
Avec Suzu, on découvre la topologie des lieux, un petit village bordant la mer, sis entre Tokyo et Atami. Un Japon rural où l’on se rend au travail en tram ou en métro, attaché à ses traditions – les « portes » rouges ou le teru teru bōzu, par exemple – et ses spécificités culinaires (les confiseries de la boutique Itô Konpeitô). Avec Mayumi, sa cousine et presque sœur, on explore les non-dits, les inimités familiales, les enjeux filiaux. Avec Chikako, la tante, il est question de deuil, d’adultère, de secrets trop lourds à porter.
Malgré ses dessins doux aux couleurs désaturées, Le Secret des bonbons pamplemousse ne ménage pas ses protagonistes. Presque tous les maux pouvant affliger une famille y investissent un pan du récit : séparations, violences conjugales, trahisons, jalousies, incommunicabilité, fausses couches, maladies… Quand vient le tour de Shiro, le chat, Camille Monceaux et Virginie Blancher adoptent un point de vue « extérieur », d’observation pure, sur les différents événements ayant marqué la confiserie Itô Konpeitô et ses occupants.
Les trois femmes – Suzu, Mayumi et Chikako – concentrent sur leur personne l’essentiel des enjeux. Si l’on découvre le jeune Rintarô s’émerveiller devant le chant des cigales ou s’essayer à l’exercice de la bande dessinée super-héroïque, cet arc, comme celui de Shiro, constitue davantage une bulle d’oxygène – et d’exposition – qu’un point nodal. Les femmes, elles, ont en commun une féminité contrariée (par la maternité avortée, par la masculinité toxique, par le désir-péché) et une impossibilité à échanger en toute sincérité (on ne parle pas, ou tardivement, des parents de Suzu, de la fausse couche de Mayumi, des infidélités de Chikako, des tensions entre les unes et les autres).
« J’ai l’impression qu’ici, le temps ne s’écoule pas de la même manière qu’à Tokyo », dira Mayumi, qui peine à se sentir à sa place dans sa propre famille. « Les adultes mentent tout le temps », remarque Rintarô, dont l’arc permet par ailleurs de mettre en lumière les effets du harcèlement scolaire. Camille Monceaux et Virginie Blancher entremêlent avec beaucoup de talent et de sensibilité tous ces enjeux, certes peu spectaculaires, mais éminemment constitutifs de l’être. Elles dispensent aussi de vrais instants de poésie, comme ces visions de lucioles ou ces retrouvailles aux sentô, les bains publics.
Intimiste, authentique, d’une tonalité très juste et d’une grande densité, Le Secret des bonbons pamplemousse est une fresque familiale douce-amère, vertigineuse de par ses ramifications et d’une évidence qui ferait presque passer l’exercice, pourtant délicat, pour une sinécure. En outre, la japonité du récit accentue son intérêt, en doublant le portrait familial d’une évocation passionnante du Japon rural.
J.F.

Le Secret des bonbons pamplemousse, Camille Monceaux et Virginie Blancher –
Robert Laffont, octobre 2023, 192 pages
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Maltempo, s’extraire par l’art

La collection Mirages des éditions Delcourt accueille Maltempo, du scénariste et dessinateur Alfred. Ce roman graphique vient clore une trilogie italienne également composée de Come Prima et Senso. Elle prend pour cadre une région reculée du sud de l’Italie, écartelée entre la mafia et la précarité.
« Y a jamais eu et y aura jamais rien à faire. » Difficile de donner tort à Mimmo quand il s’agit de décrire ce coin perdu du sud de l’Italie. Il y a bien quelques hôtels qui sortent de terre en bord de mer, mais les emplois qu’ils offrent ont pour contrecoup pernicieux la destruction d’espaces naturels inestimables. En ville, les groupuscules identitaires et néo-fascistes s’affairent, cherchant à démocratiser une haine anti-migrants aussi primaire que commode. D’ailleurs, le père de Gennaro, jamais avare de critiques à l’emporte-pièce, accuse volontiers les étrangers de tous les maux. Et ils se comptent malheureusement par rangée de douze : Guido fait des petits boulots pour la pègre locale, Cesare se trouve en situation de rupture familiale, le père de Mimmo est alcoolique et désœuvré… L’horizon apparaît désespérément bouché dans cette petite bourgade que l’on devine en déshérence, éloignée des grands pôles économiques transalpins.
Gennaro, Mimmo, Cesare et Guido n’ont ni le flacon ni l’ivresse. Adolescents ou jeunes adultes, ils semblent enferrés dans leur région natale, sans possibilité d’ascension. Plus tard, Gennaro reprendra probablement l’épicerie familiale. Cesare n’a plus rien, même plus un toit au-dessus de la tête, juste ce regard ingénu et idéaliste tourné vers l’océan. Mimmo entend s’affranchir de sa condition modeste en participant à un casting national. L’opportunité est en effet alléchante : être sélectionné pour la grande finale se tenant à Rome, et percer dans la chanson. Mais pour ce faire, il lui faut remonter ce groupe qui n’a même pas de nom, répéter dans un hangar désormais fréquenté par un individu inquiétant et compter sur la bonne volonté des uns et des autres, souvent occupés ailleurs.
Parmi eux : Guido. Personnage ô combien attachant, il ne cesse de débiter des balivernes à ses amis pour cacher la maladie de sa mère, mourante, et près de qui il se rend tous les soirs, tout en prétextant passer ses nuits à séduire des jeunes femmes. Quand il n’est pas au chevet de sa maman, il rend de menus services à la mafia locale, qui finira par s’assurer de sa fidélité en payant des obsèques qu’il n’aurait pu honorer seul. Alfred injecte de la conflictualité dans ce petit bout d’Italie. Tantôt ce sont des gamins qui se tapent dessus en jouant au patron et à l’ouvrier, tantôt ce sont des ratonnades perpétrées par des militants d’extrême droite. Maltempo s’emploie à confronter l’innocence juvénile, ou ce qu’il en reste, à un environnement corrompu, procédé qui trouvera son point culminant à travers l’histoire de Cesare – que nous n’éventerons évidemment pas ici.
Le néoréalisme italien a souvent pris pour objets la précarité et le déficit de capabilités (au sens d’Amartya Sen). De La Terre tremble au Voleur de bicyclette en passant par Rocco et ses frères, nombreux ont été les personnages vulnérables se heurtant au contexte socioéconomique qui les enserrait. À la faveur d’un récit qui épouse un point de vue adolescent, Maltempo pourrait se réclamer de ce courant cinématographique. Collectif par choralité, critique par monstration, sociologique par réalisme, l’album d’Alfred s’inscrit dans une description authentique des souffrances les plus anodines. Celles qui trop souvent demeurent impensées, bien qu’éprouvantes. Et qu’un banal concours de chant pourrait, pourquoi pas ?, contrarier.
J.F.

Maltempo, Alfred – Delcourt/Mirages, octobre 2023, 180 pages
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Sanjuro : la lame aux camélias

Sanjuro (1962) – Réalisation : Akira Kurosawa.
Suite directe du Garde du corps, Sanjuro reprend le principe fort sympathique de la dynamique de l’opus précédent ; soit le samouraï vagabond, Mifune plus ours que jamais, déboulant au milieu d’un coup d’État au sein d’un clan.
À la noirceur grotesque succède désormais un humour plus affirmé : si Sanjuro se distingue, c’est moins par son appât du gain que par ses manières qui tranchent singulièrement avec le raffinement nippon. Face à lui, une horde de fidèles au seigneur déchu qui le suivent comme des poussins et affirment toujours leur loyauté avec une vigueur confinant à l’immaturité. Le regard du vagabond sur leurs erreurs, ainsi que sur les préoccupations esthétiques des deux femmes (faut-il faire le signal avec des camélias rouges ou blancs ?), crée un décalage comique qui fonctionne à merveille, repris par de nombreux gags comme le prisonnier dans le placard qui écoute et commente les discussions.
Bien qu’il dorme, bâille et insulte la plupart de ses disciples, Sanjuro se distingue à nouveau par son bon sens stratégique. Là aussi, ses propositions pimentent la dynamique d’un récit riche en rebondissements : à chaque étape, il fustige le choix de ses hommes et propose une alternative qui semble totalement improbable, et se révélera évidemment d’une rare pertinence. Le fait d’opposer les ennemis dans deux maisons voisines ajoute évidemment à ce rythme proche des comédies théâtrales. Face à un clan figé dans ses codes, Sanjuro prend les choses en main, ordonne et distille une malice iconoclaste qui fait toute la saveur du film.
[Spoilers]
Obligé de réparer les erreurs de ses ouailles, pactisant avec l’ennemi, il est le moteur d’un pur film d’action et d’aventures où le bluff est l’arme absolue. Sa position libertaire est aussi l’occasion de questionner ce qui fait l’étoffe d’un héros : « Sa vulgarité ne signifie pas qu’il est un traître », affirme ainsi l’un de ses complices lors d’un débat sur la loyauté alors qu’il est passé à l’ennemi. Son caractère misanthrope permet en outre de définir son héroïsme par lequel Kurosawa affirme discrètement son humanisme : point de gloire à massacrer les ennemis. « À cause de vos conneries, j’ai encore dû tuer ! » hurle-t-il en giflant les jeunes téméraires ; de la même manière, le refus du duel final et le sanglant geyser dans lequel il se résout provoque autant l’admiration que la terreur.… et le samouraï d’asséner son caractéristique « Adieu ! » avant que de reprendre la route vers de nouvelles aventures, inscrivant la légende d’un chambara pétillant et jubilatoire.
Éric Schwald
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Une brève histoire du cinéma (9/9) : le cinéma et la technologie

À n’en pas douter, l’histoire du cinéma, passionnante, émaillée de nouveautés et de ruptures, mérite un examen des plus attentifs. De par son infinie richesse, il nous faut cependant diviser cette évocation en plusieurs parties. Il y en aura donc neuf au total, dont nous vous livrons ici la dernière, axée sur les évolutions technologiques.
9. Le cinéma et la technologie
9.1 L’avènement du son : du cinéma muet au parlant
L’introduction du son au cinéma a marqué une première révolution technique dans l’industrie. Elle a changé la manière dont les films étaient envisagés, produits et perçus. Quand le cinéma était muet, il s’appuyait sur des intertitres pour transmettre le dialogue et/ou expliciter l’intrigue. Les acteurs utilisaient une gestuelle outrancière pour exprimer les émotions, et les films étaient souvent accompagnés de musiques jouées en direct. Avec l’introduction du son, le cinéma s’est doté d’une nouvelle dimension, permettant une narration plus complexe et une immersion plus significative du public dans l’intrigue. Le premier film parlant, The Jazz Singer (1927), a connu le succès et a initié l’ère du cinéma parlant. Nous l’avons déjà évoqué, cette transition n’a pas été sans défis. De nombreux acteurs du cinéma muet ont eu du mal à s’adapter à une nouvelle forme d’art, beaucoup ont disparu du circuit, peu à l’aise avec la déclamation de textes, et les studios ont dû, en parallèle, investir massivement dans de nouveaux équipements. La transition du cinéma muet vers le parlant a aussi eu des conséquences sur les scénaristes, qui ont dû intégrer le dialogue de manière efficace, tandis que les réalisateurs ont de leur côté adapté leur mise en scène pour tenir compte de cette composante sonore. Les techniciens ont quant à eux développé de nouvelles compétences pour gérer l’enregistrement et la synchronisation du son.
9.2 La couleur au cinéma : de la Technicolor à la numérisation
La couleur a ensuite à son tour fait son apparition dans l’art cinématographique, permettant une représentation plus riche et nuancée de la réalité à l’écran. Les premiers films étaient en noir et blanc, mais dès les débuts du cinéma, il y avait un intérêt manifeste pour la couleur. Les premières tentatives pour y avoir recours étaient manuelles, avec des artistes qui coloriaient à la main, patiemment, chaque image. Avec l’avènement des procédés Technicolor dans les années 1930, une méthode plus sophistiquée, intégrée, de capture de la couleur a été introduite. Le Magicien d’Oz (1939) utilise pleinement cette technologie, qui marque une rupture dans l’histoire du cinéma.
Avec le temps, la technologie de la couleur s’est considérablement améliorée, passant de systèmes à deux ou trois bandes à des méthodes plus avancées, et finalement à la numérisation, qui a offert une flexibilité et une précision sans précédent dans la manipulation colorimétrique. L’introduction de la couleur a également permis aux cinéastes de déployer de nouveaux moyens esthétiques et sensitifs, voire de connoter leurs plans à l’aide de codes chromatiques symboliques ou porteurs de sens (le vert dans le Vertigo d’Alfred Hitchcock, les teintes explosives du Suspiria de Dario Argento, pour ne citer que ces exemples).
9.3 L’impact des effets spéciaux et de la CGI
De tous temps, les effets spéciaux ont joué un rôle crucial dans le cinéma, permettant de créer des mondes fantastiques, des créatures étonnantes et des séquences d’action spectaculaires. Avec l’avènement de la technologie numérique, les possibilités en matière d’effets spéciaux ont connu une croissance exponentielle. La CGI (imagerie générée par ordinateur) a permis aux cinéastes de réaliser des séquences qui étaient auparavant inenvisageables ou extrêmement coûteuses à produire. Des films comme Jurassic Park (1993) et Avatar (2009) ont repoussé les limites de ce qui est possible à l’écran grâce à la CGI. Cependant, l’utilisation de la technologie numérique a également suscité bon nombre de débats au sein de l’industrie. Certains puristes estiment que la dépendance à l’égard des effets numériques peut nuire à l’authenticité d’un film, tandis que d’autres voient la CGI comme un outil précieux qui, lorsqu’il est utilisé judicieusement, contribue à enrichir de manière substantielle l’expérience cinématographique. Les images de synthèse ont également affecté la manière dont les films sont produits. Les cinéastes peuvent désormais prévisualiser des séquences d’effets spéciaux en temps réel sur le plateau, ce qui leur permet de prendre des décisions éclairées sur la mise en scène et la direction à adopter.
9.4 Le cinéma à l’ère du numérique : caméras, montage et distribution
L’ère numérique a apporté des changements radicaux dans la manière dont les films sont produits, édités et distribués. Les caméras numériques, plus légères et plus flexibles que leurs homologues analogiques, ont rendu la réalisation de films plus accessible à un grand nombre de personnes. Des réalisateurs comme David Fincher et Steven Soderbergh ont pleinement adopté le numérique (contrairement à d’autres comme Christopher Nolan ou Quentin Tarantino), exploitant ses avantages pour créer des œuvres visuellement novatrices. Le montage numérique a également simplifié le processus de post-production, permettant des modifications non destructives et une plus grande expérimentation formelle. En termes de distribution, le numérique a ouvert la voie à des plateformes de streaming et de VOD, offrant aux cinéastes de nouveaux tremplins pour atteindre un public toujours plus large. Cependant, cette transition vers le numérique a également entraîné la disparition progressive des pellicules, suscitant des débats sur une perte potentielle d’authenticité.
J.F.
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Rap, genèse et évolutions (6/6)

Genre musical emblématique de la fin du XXe siècle, le rap représente bien plus qu’une simple forme d’expression artistique. Il est le reflet d’une histoire, d’une culture et d’une évolution sociale qui l’ont profondément préfiguré et conditionné. De ses origines dans les rues du Bronx aux États-Unis à son explosion en France, ce courant musical a toujours été un moyen pour les communautés marginalisées de faire entendre leur voix. À travers une série de six articles, nous explorerons l’évolution du rap, ses influences et son impact sur la société contemporaine. Le voyage sera forcément rythmé. En voici le sixième et dernier battement.
Rap et nouvelles technologies, une révolution musicale
L’ère numérique a eu un impact considérable sur le rap français. Ces changements ne se limitent pas seulement à la diffusion de la musique, ils ont également redéfini la manière dont les artistes créent, interagissent avec leur public et monétisent leur travail.
Les outils de production, autrefois réservés aux professionnels des studios, sont désormais à la portée de tous. Cela a donné naissance à une nouvelle génération de rappeurs autodidactes, capables de produire des titres de qualité depuis leur chambre ou leur garage, dans des « home studios » parfaitement outillés. Les plateformes de streaming, quant à elles, ont changé la donne en termes de distribution et de monétisation, incitant les artistes à sortir davantage de singles et à multiplier les collaborations.
Les réseaux sociaux ont également donné une nouvelle orientation à la publicité autour des artistes. Vald ou PNL, pour ne citer qu’eux, ont su tirer profit de ces plateformes pour construire une relation plus directe, dans un souci d’authenticité, avec leurs fans, tout en façonnant habilement leur image et leur carrière.
Influences mutuelles entre le rap français et américain
Le rap a toujours été caractérisé par sa capacité à s’hybrider et à s’adapter à différentes cultures. En France, cela est manifeste dans la manière dont les rappeurs ont intégré divers éléments musicaux, allant de la chanson française traditionnelle au raï, en passant par des sonorités africaines et maghrébines. Cette fusion des styles a donné naissance à une musique distinctive qui a permis au rap français de se démarquer sur la scène internationale.
Des morceaux comme « Je danse le Mia » d’IAM illustrent parfaitement l’influence de la musique des années 70 et 80 sur le rap français. Par ailleurs, des collaborations entre artistes français et américains, comme celle entre Nas et NTM, ou 113 et Mobb Deep, témoignent de l’admiration et de l’influence mutuelles entre les deux cultures rap. Ces échanges ont enrichi le genre et contribué à le rendre plus universel, transcendant les frontières et les différences culturelles.
Différences culturelles et stylistiques entre le rap français et américain
Bien que le rap français et américain partagent des racines communes, ils ont évolué de manière distincte, reflétant les contextes culturels, sociaux et historiques de leur pays. Le rap français, influencé par la riche tradition littéraire du pays, a souvent intégré des éléments poétiques dans ses textes. Des artistes tels qu’Oxmo Puccino ou Abd Al Malik sont par exemple reconnus pour leur alliage unique de rap et de poésie, créant des œuvres sophistiquées, taillées par la culture locale.
D’autre part, le rap américain, avec ses liens issus du blues, du jazz et du funk, présente une sonorité propre. Il a lui-même évolué, comme nous l’avons vu, avec l’intégration de diverses influences régionales, allant du Dirty South au rap West Coast. Ces nuances stylistiques et thématiques offrent une richesse et une grande diversité au genre, socle d’une multitude d’expressions et d’expériences, sur lesquelles beaucoup pourrait être dit. Car à travers cette série d’articles, nous n’avons fait qu’effleurer l’histoire du rap.
R.P.
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Les Carnets de Léonard de Vinci : un polymathe dans l’Italie morcelée de la Renaissance

Au seuil du XVe siècle, la Renaissance italienne éclot dans un contexte de renouveau, où l’art, la science et la politique produisent leurs effets conjugués. Les cités-États, disposées sur un territoire morcelé, souvent rivales, deviennent des bastions de créativité à la faveur de mécènes généreux tels que Cesare Borgia ou les Médicis. Au cœur de cette ébullition culturelle se trouve Léonard de Vinci, un polymathe dont l’œuvre transcende les disciplines, et fera date.
Peintre prodige très tôt promu au sein de l’atelier Verrocchio (Florence), Léonard de Vinci a aussi expérimenté, durant son existence, l’ingénierie, l’anatomie ou la philosophie. Cet adepte de l’écriture spéculaire, parfois moqué en raison d’une éducation jugée lacunaire (il n’a jamais suivi d’instruction publique), vivait selon cette maxime, tirée de ces Carnets : « Au lieu de recevoir l’enseignement d’un maître, on retient beaucoup plus de choses si on se pose des questions et qu’on cherche soi-même les réponses. »
Polymathe
Les Carnets de Léonard de Vinci montrent un homme dont la pluralité des compétences étonne. Véritable polymathe, ses observations et études allaient de l’anatomie à la mécanique de vol en passant par la perspective ou les arts comparés. D’une curiosité sans limites, il démontait, déjà enfant, les outils agricoles de son oncle ou se plongeait dans la dissection d’animaux pour mieux comprendre leurs mécanismes internes. Cette transdisciplinarité – pour dessiner un sourire, il faut comprendre précisément le fonctionnement des muscles du visage et le plissement des yeux – a fait de lui un pionnier dans divers domaines, une sorte d’ambassadeur des arts et des sciences, notamment à Milan, où il a servi à la fois comme ingénieur militaire et comme artiste, selon les besoins du Duc Ludovic – avant que ce dernier ne quitte la ville sous la menace des troupes françaises.
Italie morcelée
Car il faut le rappeler, l’Italie du XVe siècle n’était autre qu’une mosaïque de cités-États, chacune s’employant à affirmer sa suprématie culturelle et militaire. C’est dans ce contexte que Léonard a trouvé ses premiers protecteurs. Laurent de Médicis, qui finançait l’atelier de Verrocchio à Florence, jouait un rôle central dans le mécénat des arts pour asseoir le rayonnement culturel de la Cité. Ce morcellement a joué à double tranchant pour Léonard : il a pu bénéficier des libéralités de divers princes, mais il a aussi dû faire face aux conflits incessants, ce qui l’a contraint à une vie itinérante, accompagné de ses fidèles disciples Melzi et Salai, à qui il prodiguait conseils et encouragements.
Génie incompris ?
Malgré une réputation solidement établie, Léonard de Vinci était parfois critiqué et souvent incompris par ses contemporains. Son manque de formation et son penchant pour la procrastination – conséquence d’une soif inaltérable de connaissances et d’un soin maladif accordé aux détails – faisaient au mieux l’objet de réserves. Par ailleurs, ses recherches en anatomie, vues avec une grande circonspection, lui ont finalement valu des accusations de nécromancie. Ainsi, non seulement son incapacité à respecter les délais lui coûtait des commandes, mais en plus ses activités iconoclastes le marginalisaient au point de constituer une menace pour sa propre personne, conservatisme religieux aidant.
Techniques picturales et approche philosophique
Le peintre italien était un pionnier en matière de techniques picturales. À l’atelier de Verrocchio, on l’aperçoit réfléchir intensément sur la position idéale des mains pour les rendre aussi réalistes que possible. Il a usé de techniques ingénieuses pour créer la profondeur de champ, s’est longuement penché sur la composition du cadre et le point de vue. Ses œuvres témoignent d’une authentique passion pour la « mécanique biologique ». Par ailleurs, Léonard de Vinci compare, dans ce manga éducatif, le geste pictural à la création divine ; il interroge le rapport entre l’œuvre et la nature, verbalisant la nécessité de connaître le réel dans ses articulations les plus fines avant de pouvoir le représenter avec excellence. Plus loin, il explique à son apprenti qu’il doit tenir compte de toutes les critiques et en réaliser lui-même l’examen, de manière à en tirer le meilleur profit possible. Il expose aussi les conditions d’exercice de l’artiste, décrit comme intrinsèquement solitaire.
Un objet d’étude passionnant
Finissant sous la protection admirative de François 1er, qu’il a émerveillé avec une création audacieuse (un lion mécanique), Léonard de Vinci continue de travailler même après avoir été affligé par la maladie et mis en incapacité d’utiliser à dessein l’une de ses mains. Ainsi, de bout en bout, Les Carnets de Léonard de Vinci portraiture un artiste affirmé, résolu, désireux de tout connaître des arts et des sciences et d’en maîtriser le moindre aspect, figuratif comme technique. Didactique sans se montrer professoral, représentatif bien que non exhaustif, le manga est une porte d’entrée idoine vers l’un des plus grands génies de l’histoire de l’humanité.
J.F.

Les Carnets de Léonard de Vinci, Variety Artworks – Soleil, octobre 2023, 200 pages
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Une brève histoire du cinéma (8/9) : le cinéma et les défis actuels

À n’en pas douter, l’histoire du cinéma, passionnante, émaillée de nouveautés et de ruptures, mérite un examen des plus attentifs. De par son infinie richesse, il nous faut cependant diviser cette évocation en plusieurs parties. Il y en aura donc neuf au total, dont nous vous livrons ici la huitième.
8. Le cinéma contemporain et les défis actuels
8.1 L’impact des blockbusters et du cinéma commercial
Les blockbusters, pourvus de gros budgets, d’effets spéciaux impressionnants et d’une large diffusion, dominent depuis des décennies le box-office mondial. Souvent hollywoodiens, ces films très codifiés visent un public international et sont avant tout conçus pour maximiser les recettes. Ils ont ainsi tendance à suivre des formules éprouvées, avec des séquences d’action, des stars internationales et des scénarios simples, aisément compréhensibles par un public pas toujours initié. Bien que critiqués pour leur manque d’originalité, ils ne s’en trouvent pas moins au cœur de l’économie du cinéma, puisque leur succès permet ensuite aux studios de financer des projets plus risqués ou expérimentaux. Cette hyper-visibilité pose cependant des défis de taille pour les cinéastes qui cherchent à créer et faire vivre des œuvres originales, ou pour les cinémas locaux contraints de lutter pour trouver leur public face à des géants ultra-dominants. La montée des blockbusters s’est en sus accompagnée de plusieurs mouvements de fond. Les studios investissent de plus en plus dans des franchises établies, des remakes ou des adaptations, minimisant ainsi les risques financiers encourus. Cette approche a conduit à une homogénéisation du paysage cinématographique, avec des films essentiellement conçus pour assurer le succès au box-office.
8.2 Le cinéma indépendant et ses particularités
Face à la domination des blockbusters, le cinéma indépendant offre une alternative alléchante. Caractérisé par des budgets plus modestes, une approche artistique plus prononcée et personnelle ainsi qu’une distribution souvent limitée, le cinéma indépendant permet aux réalisateurs d’explorer des thèmes et des styles qui ne sont pas toujours adaptés au grand public. Ces films peuvent être salués pour leur originalité, leur profondeur, leur ancrage socioculturel et leur capacité à aborder des sujets controversés ou tabous. Les festivals de cinéma, tels que Sundance ou la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, participent à la promotion du cinéma indépendant, en offrant une plateforme pour les nouveaux talents et leurs œuvres. En raison de ses contraintes budgétaires, ce cinéma nécessite une approche plus créative en matière de production et de narration. Les cinéastes indépendants doivent faire preuve d’ingéniosité pour tirer le meilleur parti de ressources limitées, ce qui peut conduire à des techniques de tournage et des scénarios moins conventionnels.
8.3 Les défis posés par le streaming et la VOD
Le streaming et la vidéo à la demande (VOD) ont bouleversé la manière dont les films sont distribués et consommés. Avec l’émergence de plateformes comme Netflix, Amazon Prime et Disney+, les spectateurs ont désormais accès à une vaste bibliothèque de films et de séries télévisées à la demande. Cela a permis aux cinéastes de toucher un public large, parfois mondial, sans passer par les canaux traditionnels de distribution. Cependant, cela implique un certain danger pour les cinémas traditionnels, qui doivent désormais rivaliser avec la commodité du streaming à domicile. De plus, la montée de ce dernier a conduit à des débats sur la définition même d’un « film », avec des questions sur la distinction entre ceux destinés à une sortie en salle et ceux faisant l’objet d’une première diffusion en streaming. Les plateformes ont également influencé la manière dont les films sont produits. Avec des budgets parfois comparables à ceux des grands studios, Netflix et consorts produisent des films originaux avec des stars de renom et des réalisateurs acclamés. Récemment, David Fincher, Alfonso Cuarón et Martin Scorsese se sont prêtés à l’exercice.
8.4 La représentation et la diversité dans le cinéma actuel
La représentation et la diversité sont devenues des sujets centraux dans le discours cinématographique contemporain. Avec une prise de conscience croissante des inégalités et des préjugés dans l’industrie, il y a eu un appel à une représentation plus équitable des genres, des minorités ethniques, des orientations sexuelles et des identités dans le cinéma. Des mouvements comme #OscarsSoWhite, #MeToo ou Time’s Up ont mis en lumière les défis auxquels sont confrontées les minorités dans l’industrie. En réponse, de nombreux studios et réalisateurs ont pris des mesures pour assurer une représentation plus inclusive dans leurs films. Cependant, malgré ces progrès, il reste encore beaucoup à faire pour assurer une véritable égalité en la matière. La question de la représentation ne concerne pas seulement qui est à l’écran, mais aussi les collaborateurs et collaboratrices qui se trouvent derrière la caméra. Les statistiques montrent indiscutablement que les femmes, les personnes de couleur et les membres de groupes minoritaires restent extrêmement sous-représentés dans les rôles-clés, tels que comédien principal, réalisateur, scénariste ou producteur.
J.F.
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Kagemusha, le cheval d’orgueil

Kagemusha (1980) – Réalisation : Akira Kurosawa.
Après un détour par les steppes russes du début du XXème siècle, Kurosawa marie enfin deux enjeux de sa cinématographie : la reconstitution historique et la couleur. Flamboyant, son film est avant tout visuel. L’épique est la plupart du temps asservi à la picturalité. De la couleur des armures, scindant fantassins et cavaliers, des oriflammes dans le vent aux dorures des seigneurs, des étoffes aux foules belliqueuses, le maître se donne les moyens de sa mégalomanie graphique.
L’ancrage historique ne fait pas tout, et les séquences peuvent aller jusqu’à s’affranchir de tout réalisme, par un coucher de soleil sur la ligne d’horizon, des soldats en ombres chinoises (difficile de ne pas voir l’influence qu’aura Kurosawa sur son producteur de l’époque, Coppola, dans le prologue de son futur Dracula), un arc-en-ciel sur la mer ou des funérailles dans la brume : galerie de tableaux somptueux, Kagemusha exhibe son raffinement sans ambages.
On aurait cependant tort de penser que cette seule dimension justifie le film. Car dans ce récit mettant aux prises les seigneurs et leurs luttes fratricides, Kurosawa ne cesse d’articuler les fastes épiques aux enjeux individuels. Comme souvent, c’est l’homme face au pouvoir qui le fascine. L’intrigue est celle d’un ordre ancien qui voudrait se maintenir, d’un Seigneur qui meurt et exige de rester sur le trône durant trois années supplémentaires. Le recours au double, le kagemusha, sera donc l’imposture qui devrait permettre de garantir le règne établi.
Le cœur du film réside dans cette problématique : celle du spectacle et de l’apparence comme garants du pouvoir. Le double bouffon apprend à se taire, à faire sienne la devise du défunt dont l’attribut était la montagne : massif, inamovible, il dupe un temps l’ennemi, et séduit par son humanité nouvelle les intimes : courtisanes, petit-fils tombent sous le charme. Alors que le Seigneur est mort en tant que spectateur (s’étant rendu au pied du château assiégé pour y écouter un joueur de flûte galvanisant ses troupes, il a été abattu à l’aveugle par un soldat qui explique avec méthode le génie avec lequel il a visé l’homme inerte, de nuit), son double va se donner en spectacle pour garantir la victoire ; mais paradoxalement, c’est surtout en position passive de spectateur qu’il le fera : au spectacle de No, lors du conseil où on lui a ordonné de se taire, et enfin sur la colline depuis laquelle il assiste à la guerre.
Autour de lui, on parle, on guette : les intimes s’étonnent, les soldats meurent pour lui, les espions observent et rapportent avec circonspection et fascination. L’alliance du flamboyant spectacle épique et du succès de l’illusion semble donc parfaite. C’est donc l’obscurité de l’esprit retors des humains qui va gripper la machine : l’orgueil du fils du défunt seigneur, les doutes des ennemis qui veulent sans cesse voir de plus près cet étrange adversaire, et enfin, l’ambition du kagemusha. Devenu à la fois puissant et humain, il se perdra en voulant monter le cheval de son double : « Il a su duper les proches mais pas le cheval ! »
C’est donc avec le même faste et dans une débauche visuelle que s’effondrera le château de cartes de cette splendide escroquerie : s’opposant au modèle paternel de la montagne ; le fils charge et obtient un amoncellement de cadavres. Le final est la réponse point par point à tout ce qui fut construit : le double, chassé et devenu homme du peuple, occupe la place des espions qui le guettaient, puis mêle son corps aux fantassins pour mourir avec eux. Les chevaux qui soulevaient des volutes de poussières se tordent de douleur dans la boue, l’armée qui occupait l’espace charge une palissade de laquelle pleuvent des balles qui l’arrêtent ; la couleur dominante est celle du sang, et l’oriflamme flotte désormais au fond d’une rivière qui charrie des cadavres.
Éric Schwald
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Buffy ou la révolte à coups de pieu, déconstruire le réel par le surnaturel

Les éditions Playlist Society publient Buffy ou la révolte à coups de pieu, de Marion Olité. Dans son essai, la journaliste scrute Buffy contre les vampires sous la fine pellicule des apparences. Il en résulte une étude passionnante de ses thématiques secondaires, du féminisme à l’aliénation industrielle.
S’il est un pan de la culture populaire occidentale qui, à bien des égards, a façonné nos représentations collectives du genre, ce sont les tropes littéraires, télévisuels et cinématographiques. Les années 80 et 90 ont popularisé l’homme d’action sous les traits de Sylvester Stallone, Bruce Willis ou Arnold Schwarzenegger, quand l’âge d’or hollywoodien privilégiait les détectives, les cowboys ou les reporters intrépides. Pour les femmes, la situation a longtemps été différente : les personnages récurrents de la vamp, de la pin-up ou de la femme fatale honoraient peu la féminité, et la télévision n’avait guère plus à offrir que les séries Wonder Woman ou Arabesque pour briser les clichés.
Cela a été vrai jusqu’au début des années 1990, puisque Dana Scully et Fox Mulder ont formé un tandem indissociable, d’égale importance, dans la série X-Files de Chris Carter, diffusée à partir de 1993. Si la première vague du féminisme, liée au droit de vote, avait déjà fait son œuvre, l’inspectrice du FBI, titulaire d’un diplôme de médecine, s’inscrivait en plein dans ses deuxième et troisième vagues, touchant l’une à la sexualité et la maternité, l’autre à l’égalité en matière de droits et de représentations. Buffy Summers intervient dans le même élan, mais un peu plus tard, en 1997 précisément. Issue du film Buffy, tueuse de vampires (1992), elle occupe la tête d’affiche de la série télévisée dérivée Buffy contre les vampires, de Joss Whedon, déjà scénariste sur le long métrage de la réalisatrice Fran Rubel Kuzui.
Pour saisir la portée de Buffy contre les vampires, il faut l’encastrer dans son contexte d’émergence. La femme, jusque-là confinée aux rôles de victime, de muse ou de tentatrice, s’attribue soudain des attributs considérés comme masculins, en faisant d’une lycéenne de 16 ans la protectrice d’un monde soumis à des menaces permanentes. Campée par une Sarah Michelle Gellar héroïsée, Buffy Summers va, comme le note et l’exemplifie parfaitement Marion Olité, se dresser contre le patriarcat, influencer les hommes qui l’entourent et participer de l’empouvoirment (empowerment) des femmes. Tout au long de la série, elle apparaît courageuse, résiliente, astucieuse, et forte.
Comme l’indique Buffy ou la révolte à coups de pieu, la série de Joss Whedon procède en fait à une inversion des tropes habituellement associés à la féminité. Les créatures de la nuit, symboles des peurs ancestrales, ne sont plus combattues par des hommes mais bien, dans un processus de subversion sur lequel l’auteure revient abondamment, par une jeune femme qui se réapproprie à la fois l’espace public (ses sorties nocturnes dans Sunnydale) et le pouvoir d’action (son statut d’élue, combattante et sauveuse du monde).
En la détricotant, Marion Olité fait l’exégèse d’une série à plusieurs niveaux de lecture. Si la question du genre est désormais posée (et on aurait pu évoquer, comme le fait l’auteure, le regard féminin ou les agressions sexuelles), les relations interpersonnelles (Buffy, les hommes, ses amis, sa famille), le récit initiatique (des bancs du lycée à la protection du monde, de l’adolescence à la vie d’adulte) et même des propos plus subsidiaires, tels que les peurs enfantines ou les effets produits par les grandes entreprises et les fast-foods, alimentent eux aussi Buffy contre les vampires – ainsi que la réflexion qui nous occupe.
Pendant ses 7 saisons et ses 144 épisodes, la série, particulièrement généreuse, a traité du deuil, de l’éveil amoureux, des orientations sexuelles, des autorités publiques, de la chasse aux sorcières, le tout en vulnérabilisant les hommes et en octroyant à son héroïne, Buffy, une puissance sans égale. L’essai de Marion Olité fait état d’une série qui a brisé certains codes (sur le genre) pour en adopter d’autres (le monomythe de Joseph Campbell), qui a refusé les déterminismes (Angel, Spike) mais pas les emprunts (le groupe autour de Buffy se nomme… le Scooby-Gang). Bien qu’il ne puisse évidemment à lui seul épuiser le sujet, Buffy ou la révolte à coups de pieu redirige en tout cas notre regard vers des aspects moins évidents, plus subtils, de la série de The WB et UPN. Et cette lecture agréable lui donne, sans aucun doute, une seconde vie.
R.P.

Buffy ou la révolte à coups de pieu, Marion Olité –
Playlist Society, octobre 2023, 160 pages
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Les Dernières Lettres de Vincent van Gogh : épitaphe d’un homme et édification d’un mythe

L’ensemble épistolaire constitué par les dernières lettres de Vincent van Gogh durant son séjour à Auvers-sur-Oise, rassemblant toutes les missives qu’il a écrites et reçues entre le 20 mai et le 29 juillet 1890, ne se réduit pas à de simples échanges familiaux, ni même à l’introspection poignante d’un homme au crépuscule de sa vie. Ce que proposent Emmanuel Coquery et les éditions Hazan s’apparente davantage à un corpus vivant où se cristallisent les thématiques de l’art, de la santé mentale et de la solitude, dans une correspondance qui a contribué à changer profondément l’appréhension publique de Vincent van Gogh et à construire sa persona de peintre fou, génial, autodidacte et autodestructeur.
L’intérêt des dernières lettres de Vincent van Gogh est double : non seulement ces écrits mettent en lumière l’itinéraire du peintre hollandais et la nature de ses relations interpersonnelles, mais elles offrent, en contrepoint, une exploration de son état psychologique durant les quelques semaines qui ont précédé sa tentative de suicide par arme à feu. Bien moins renommé qu’actuellement, le natif de Zundert a édifié sa persona à travers ces missives. Elles font état d’un artiste passionné, sensible, tourmenté, déterminé et solitaire, subvenant à ses besoins grâce aux billets de 50 francs gracieusement glissés dans les lettres que lui envoyait son frère Theo – probablement la personne la plus proche de lui.
Sur les treize courriers reçus par Vincent van Gogh, huit proviennent ainsi de Theo. Dans ces échanges fraternels, on découvre un artiste soucieux du bien-être de son neveu homonyme, flatteur envers sa belle-sœur Johanna, toujours avide de créations picturales, et prolixe quant à ses relations avec le Docteur Gachet. Ce dernier, collectionneur d’art, proche des impressionnistes, est décrit par le peintre hollandais, qu’il fréquentait abondamment, comme un ami, voire un frère de substitution, mais aussi comme un homme malade, instable, vulnérable. La description de leurs rapports, du choix de l’auberge du peintre aux différents portraits réalisés, fait écho au roman graphique Van Gogh, le dernier tableau, paru concomitamment aux éditions Hazan, et très axé sur la relation entre les deux hommes.
Samuel van der Veen portraiture dans son album un artiste tout en fêlures, dont la pleine conscience s’estompe peu à peu, jusqu’à ce coup de feu dans la poitrine qui le condamnera en différé. Ces dernières lettres constituent à cet égard un authentique matériel historiographique ; elles permettent de prendre le pouls d’un homme qui, au bout de quelques semaines de cette correspondance, commettra l’irréparable. Vincent van Gogh oppose volontiers Auvers-sur-Oise et Paris, un lieu « gravement beau », « pleine campagne caractéristique et pittoresque », à une capitale caractérisée par le bruit, le mouvement et les tracas, qu’il peine à supporter au-delà de quelques jours. Il explique à sa sœur Willemien que s’il travaille beaucoup et de manière effrénée, c’est parce qu’il « cherche à exprimer le passage désespérément rapide des choses dans la vie moderne ». Il note aussi, telle une prophétie : « Nous ne pouvons faire parler que nos tableaux. »
La place croissante du dessin dans cette correspondance est soulignée par Emmanuel Coquery, qui rappelle aussi que Vincent van Gogh portait sur lui, au moment de son suicide, le brouillon d’une lettre envoyée quelques jours plus tôt. Ces deux faits questionnent l’expression peut-être insatisfaite de la plénitude des émotions du peintre hollandais. Quoi qu’il en soit, qu’il s’adresse à sa mère, son frère ou des pairs tels que Paul Gauguin, van Gogh se révèle dans son intimité même à travers ses écrits – presque exclusivement en français. Il va s’enquérir de l’état de santé de ses proches, s’inquiéter de la fatigue ou la toux de son frère, raconter à sa sœur, quelques jours à peine avant sa mort, être absorbé par l’étendue infinie des champs de blé contre les collines, et évoquer, paradoxalement, l’atmosphère de calme dans lequel il serait plongé.
Au milieu de tout cela, il y a l’expression artistique, évidemment – et ses reproductions. Assez étrangement, et en dépit d’une période particulièrement féconde en la matière pour le peintre, ce n’est pas ce qui polarisera l’attention du lecteur. Car Vincent Van Gogh, les dernières lettres apparaît finalement comme le dernier autoportrait d’un artiste aussi visionnaire que malade. Aux traits du pinceau et aux couleurs vives se substituent la puissance des mots, pas toujours maîtrisés mais d’une immense sincérité. Des mots témoins plus que témoignages, qui sémantisent une période de vie plus qu’ils n’en narrent les événements.
J.F.

Vincent Van Gogh, les dernières lettres, Emmanuel Coquery –
Hazan, septembre 2023, 128 pages
