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Dersou Ouzala : Taïga con dios

Dersou Ouzala (1975) – Réalisation : Akira Kurosawa.
Lorsqu’on jouit d’une filmographie aussi dense et prestigieuse que celle de Kurosawa, le défi pour se renouveler et poursuive son œuvre peut résider dans le choix d’un thème singulier : la simplicité et la modeste humanité, loin des grands hommes et leurs passions outrancières.
Dersou Ouzala est avant tout un film d’aventure, reprenant le récit autobiographie d’Arseniev, scientifique russe qui raconte ses missions en compagnie d’un guide golde, émanation directe de la Taïga. D’une authenticité imparable, le spectateur voit se succéder les paysages, les saisons et les épreuves, d’une tempête de glace sur un lac à la chute dans une rivière, d’un face-à-face avec un tigre aux veillées des bivouacs.
La valeur documentaire du film est assumée, et rend hommage, avec un regard proprement ethnographique, à ce guide capable de lire comme personne la forêt, de parler au feu et de répandre, où qu’il passe, un altruisme aussi spontané que désintéressé. De nombreuses scènes, très longues, restituent ainsi en temps réel le labeur des aventuriers, construisant leur abri de fortune, marchant dans les herbes hautes… ou pelletant sur une tombe. Cette fixité, l’attention portée à la bande-son riche de tous les bruits de la forêt, le recul ému du narrateur intervenant de temps à autre en voix contribuent au regard que Kurosawa veut induire sur cette nature splendide et infinie : une contemplation bienveillante et humble.
La topographie est donc double : c’est à la fois celle des lieux, splendide restitution des paysages, avec un sens du cadre stupéfiant, occasionnant un nombre impressionnant de tableaux parfaitement construits ; mais aussi des cœurs humains, explorant avec pudeur les thèmes de la solidarité, l’amitié et la civilisation. L’interprétation extraordinaire des deux protagonistes, qu’on croit vraiment connaître au terme du récit, contribue comme toujours chez Kurosawa à nous les rendre aussi familiers et touchants.
[Spoilers]
Sans se départir de sa délicatesse, le récit progresse lentement vers la tragédie : celle d’un homme qui vieillit et qui perd sa place dans le seul territoire qu’il ait jamais connu, et fait la brutale expérience de la ville, où les interdits (planter une tente ou tirer au fusil) côtoient les aberrations (payer pour de l’eau ou du bois). Il s’agit moins d’une condamnation de la civilisation que d’un autre regard posé sur elle, et le dénouement est en cela ambivalent. Arseniev aura contribué à la mort de Dersou, puisqu’il a apparemment été tué pour l’arme que son ami lui avait offerte ; mais il aura aussi permis que son corps soit identifié grâce à sa carte de visite, lui conférant un état civil dont il ne voulait pas, certes, mais qui l’inscrit dans une mémoire et un hommage posthume. Avant de se dissoudre dans la terre qu’il a tant arpentée, Arseniev aura donc pu faire le chemin jusqu’à lui pour concilier, un temps au moins, nature et culture dans un chant humaniste d’autant plus émouvant qu’il est silencieux et modeste.
Éric Schwald
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Une brève histoire du cinéma (4/9) : l’âge d’or d’Hollywood

À n’en pas douter, l’histoire du cinéma, passionnante, émaillée de nouveautés et de ruptures, mérite un examen des plus attentifs. De par son infinie richesse, il nous faut cependant diviser cette évocation en plusieurs parties. Il y en aura donc neuf au total, dont nous vous livrons ici la quatrième.
4. L’âge d’or d’Hollywood
4.1 Les studios majeurs et leur influence
Durant l’âge d’or d’Hollywood, qui s’étend des années 1930 aux années 1950, l’industrie cinématographique américaine a été dominée par les « Big Five » : MGM, Paramount Pictures, RKO, Warner Bros. et 20th Century Fox. Ces studios majeurs contrôlaient non seulement la production, mais aussi la distribution des films, créant un système intégré parfaitement rôdé. Ils avaient leurs propres équipes de production, leurs stars sous contrat et leurs réseaux de salles de cinéma.
4.2 Les genres populaires et leurs représentants
L’âge d’or d’Hollywood a vu l’émergence et la popularisation de plusieurs genres cinématographiques. Les comédies musicales, les films noirs et les westerns étaient alors parmi les plus populaires. Chaque genre reflétait à sa manière les aspirations des spectateurs américains.
Les stars d’Hollywood ont évidemment joué un rôle central dans le succès de l’industrie cinématographique pendant l’âge d’or. Des acteurs comme Clark Gable, John Wayne, Fred Astaire, Humphrey Bogart et Bette Davis sont devenus de véritables icônes culturelles. Les studios ont investi massivement dans la promotion de ces têtes de proue.
Parallèlement, Universal Pictures, qui figurait parmi les « Little Three » (avec Columbia Pictures et United Artists), a initié son cycle de monstres, mettant en scène Dracula, Frankenstein, la momie ou encore le loup-garou à partir de 1923.
4.3 Le Code Hays et son impact sur Hollywood
Le Code Hays a été mis en place en 1930 par la Motion Picture Producers and Distributors of America (MPPDA). Il s’agissait d’un ensemble de directives morales et éthiques que les films devaient scrupuleusement suivre – surtout à partir de 1934 et jusqu’en 1952. Créé en réponse aux critiques du public concernant le contenu jugé immoral ou scandaleux de certains films, le Code Hays interdisait la représentation de la nudité, de la violence excessive, de la consommation de drogues, et imposait des restrictions sur la manière dont les relations sexuelles, les institutions et les crimes pouvaient être dépeints à l’écran. Il cherchait par ailleurs à promouvoir des valeurs décrites comme positives, telles que le respect de la loi, de la religion et du mariage.
Le Code Hays a considérablement influencé la manière dont les films étaient réalisés à Hollywood. Les cinéastes ont dû trouver des moyens créatifs pour contourner les restrictions édictées tout en racontant les histoires voulues. Par exemple, les relations amoureuses étaient souvent suggérées plutôt que montrées explicitement. Les dialogues étaient remplis de sous-entendus et d’insinuations pour évoquer des thèmes interdits par le Code. Bien que restrictif, ce dernier a ainsi encouragé l’inventivité et l’audace. Cependant, à mesure que les attitudes et attentes sociales changeaient, surtout à partir des années 1960, le Code Hays est peu à peu tombé en désuétude. Il a depuis été remplacé par le système de classification actuel.
J.F.
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Charles Bukowski, écrivain de la contre-culture, admirateur de félins

Les lecteurs du célèbre poète de la contre-culture américaine Charles Bukowski n’ignorent rien de son style abrupt, direct et provocateur, dépeignant volontiers la pauvreté, l’alcool et les relations humaines tumultueuses, avec une verve particulièrement fleurie. Après avoir exploré son rapport à l’écriture, les éditions Au Diable Vauvert révèlent cette fois une facette méconnue de l’auteur : son attrait indéfectible pour les chats, qu’il idéalisait et qui l’inspiraient. Dans un recueil fourmillant de textes et de poèmes mettant en lumière cette passion insoupçonnée apparaît un Bukowski fasciné, parfois redondant, mais toujours incisif.
Charles Bukowski, on le sait, cherche à transcender les conventions littéraires. Son œuvre se caractérise par une faculté peu commune à saisir les nuances les plus profondes de l’expérience humaine, qu’il restitue en vers ou en prose, de manière stylisée et souvent satirique, voire acrimonieuse. D’une plume franche et sans détour, l’écrivain américain, héraut de la contre-culture, a pris l’habitude de plonger ses lecteurs dans une réalité crue, où les vicissitudes de la vie quotidienne prennent corps et se portent sur toute chose.
Dans Sur les chats, Charles Bukowski ressasse quelques souvenirs tenaces, exprime sa fascination pour les félins et explique comment ces derniers ont affecté sa vie, d’une manière plus douce qu’amère. Il verbalise les enseignements tirés de ces animaux oisifs mais obstinés, qui lui offrent une perspective unique sur l’existence. Il dépeint ces visions indélébiles d’oiseaux à demi morts, prisonniers des crocs de prédateurs aussi gracieux et agiles qu’impitoyables. Il narre toutes ces fois où ses animaux de compagnie à moustache l’ont sorti du sommeil de manière prématurée, se sont soulagés sur son lit ou sur ses archives littéraires ou ont fait leurs griffes sur son corps meurtri.
Attitude rebelle et parfois provocatrice, compagnon des hommes sans attache mutuelle, le chat inspire à Bukowski quelques formules bien troussées, sur ses capacités de chasse ou son appétence envers la viande cadavérique. Comme T.S. Eliot avant lui (à qui il n’aimerait sans doute pas être associé), « Chinaski », comme était surnommé le poète américain, multiplie les descriptions, souvent percutantes, sur ces étonnants félins. Loin des ornements sémantiques superflus, ce contemplateur des marges leur consacre quelques textes, toujours courts, souvent articulés autour des mêmes idées, évidemment confondants d’authenticité et de liberté.
C’est précisément cette liberté, ce « je-m’en-foutisme », ce détachement vis-à-vis des épreuves quotidiennes, que semble envier l’auteur, engoncé dans une humanité dont on ne se départit pas si aisément que cela. Car Bukowski avait beau se proclamer obscène, inadapté ou sans rivage, il pouvait s’ériger autant que faire se peut en chantre de la débauche, il n’aurait pu, contrairement aux chats, « dormir 20 heures par jour et attendre d’être nourri ; rester assis en [se] léchant le derrière ». « Quand je me sens mal, tout ce que j’ai à faire, c’est de regarder mes chats et mon courage revient », écrivait un Bukowski admiratif devant ces animaux à la simplicité directe et à la dignité surprenante.
Si ces textes ne constituent pas l’apogée de leur auteur, s’ils pèchent parfois par insistance, ils n’en demeurent pas moins intéressants, plaisants à lire et parfaitement complémentaires de tout ce que Bukowski a pu représenter et écrire au cours de son existence. Avec toutefois ce brin de naïveté que l’on ne retrouvait pas forcément dans les flèches vitriolées du précédent recueil, Sur l’écriture.
J.F.

Sur les chats, Charles Bukowski – Au Diable Vauvert, septembre 2023, 167 pages
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Le Daron : l’odyssée d’un (presque) Super-Papa

Sacrifiez quelques précieuses minutes de votre temps de parent surmené pour plonger dans l’univers si juste et désopilant du Daron de Karim Zaouai. Sa bande dessinée nous raconte, entre tendresse et larmes (de rire, bien sûr), les épreuves quasi héroïques du quotidien paternel.
Extraire la sève de la parentalité en bande dessinée, c’est comme essayer de faire croire à un enfant que les brocolis sont aussi appétissants que des bonbons sucrés – une mission presque impossible. S’il ne fait qu’effleurer un sujet finalement inépuisable – contrairement aux parents, nous le verrons –, Karim Zaouai propose aux éditions Lapin un concentré mi-amusé mi-résigné, mais surtout d’une légèreté délectable, de ce que signifie être père au 21e siècle. Accrochez-vous à votre slip de super-héros du dimanche, ça va décoiffer.
Les parents ne le savent que trop bien : le temps est une ressource aussi rare que le silence dans une maison pleine d’enfants un mercredi après-midi. Entre les langes, les caprices, les devoirs et les couchers qui se transforment en négociations dignes d’un sommet de l’ONU, l’auteur et dessinateur Karim Zaouai met le doigt – tremblant d’émotions – sur le pouls effréné de la vie de père.
Dans ses planches, les enfants, faussement innocents, prennent les traits d’envahisseurs adorables mais tyranniques. Karim Zaouai les croque, et se met lui-même en scène, avec une tendresse moqueuse. Il se penche sur le talent inné de nos petites têtes blondes (ou pas, d’ailleurs) pour transformer un rhume en épidémie familiale, sur leur capacité à ruiner des vacances ou à prendre la parole, souvent longuement, quand papa et maman sont occupés à autre chose – par exemple : regarder les infos.
Dans Le Daron, même un simple repas donné à un bambin peut se transformer en pastiche de duel western spaghetti, à la Sergio Leone. Plus loin, le père tente benoîtement de faire aimer à son rejeton les classiques de sa propre enfance, ici Dragon Ball Z. Le résultat ? Eh bien, disons que le Kamehameha n’a pas tout à fait l’effet escompté sur les nouvelles générations.
L’attrait de cette œuvre réside dans son universalité et sa simplicité. Chaque case est un fragment de vie, un élan humoristique qui apporte son éclairage sur les montagnes émotionnelles de la parentalité – et surtout de la paternité. Mais le message le plus touchant se trouve peut-être dans cette vérité irrévocable : aussi exténuant et absurde que puisse parfois être le rôle de parent, un vide abyssal s’installe dès le moment où nos enfants s’absentent. Comment, en effet, ne pas se retrouver soi-même, en tant que père ou mère, dans la représentation de ce couple se plaignant de ses mômes pour aussitôt pâmer d’admiration devant leurs photos, qu’ils font défiler sur leur portable ?
Alors, que vous soyez papa, futur papa, ou simplement un être humain curieux de savoir pourquoi certains hommes ont des cernes permanentes sous les yeux et un sourire à moitié fou sur le visage, Le Daron est probablement fait pour vous. Vous ne le regretterez pas, et c’est une promesse aussi solide qu’un lego sur lequel vous marcheriez en pleine nuit. Ça, croyez-moi, ça tient éveillé.
J.F.

Le Daron, Karim Zaouai – Lapin, août 2023, 144 pages
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Rap, genèse et évolutions (2/6)

Genre musical emblématique de la fin du XXe siècle, le rap représente bien plus qu’une simple forme d’expression artistique. Il est le reflet d’une histoire, d’une culture et d’une évolution sociale qui l’ont profondément préfiguré et conditionné. De ses origines dans les rues du Bronx aux États-Unis à son explosion en France, ce courant musical a toujours été un moyen pour les communautés marginalisées de faire entendre leur voix. À travers une série de six articles, nous explorerons l’évolution du rap, ses influences et son impact sur la société contemporaine. Le voyage sera forcément rythmé. En voici le second battement.
Naissance du rap aux États-Unis
Nous l’avons vu, la fin des années 1970 et le début des années 1980 ont été des moments déterminants pour le rap. C’est à cette époque que le genre, encore en gestation, a commencé à gagner en popularité et à se faire une place dans l’industrie musicale. Le single « Rapper’s Delight » de Sugarhill Gang, sorti en 1979, est traditionnellement considéré comme le premier enregistrement à avoir connu un succès commercial significatif. Il a non seulement introduit le rap auprès d’un public plus vaste que celui des block parties, mais il a également pavé la voie à de nombreux autres artistes.
En 1982, le groupe Grandmaster Flash and the Furious Five a occupé le devant de la scène avec « The Message », un rap poignant abordant des thématiques sociales telles que la pauvreté, la violence et la vie dans les ghettos. Ce morceau devenu emblématique montrait – déjà – que le rap peut tenir lieu d’outil puissant pour commenter et critiquer la société. D’autres artistes comme Run-DMC, LL Cool J et Public Enemy ont ensuite émergé, chacun apportant sa propre touche, bien identifiable, à l’évolution du rap.
Run-DMC, notamment, a beaucoup œuvré à la popularisation du genre. En fusionnant ce dernier avec le rock d’Aerosmith dans « Walk This Way », le groupe new-yorkais a élargi l’audience d’un genre qui restait à consolider. Public Enemy s’est quant à lui distingué par ses paroles engagées, souvent vindicatives. La bande de Chuck D a démontré les potentialités du rap dans le combat social et politique. Ces artistes, parmi beaucoup d’autres, tels que KRS-One ou N.W.A., ont validé le rap en tant que genre musical et ouvert les brèches dans lesquelles se sont engouffrées les générations futures de MCs.
Le premier âge d’or du rap (fin des années 1980 – milieu des années 1990)
Au tournant des années 1990 et jusqu’à la moitié de cette décennie, le rap expérimente et connaît une véritable explosion de créativité, donnant naissance à une multitude de sous-genres et de styles distincts.
Des groupes emblématiques comme A Tribe Called Quest, De La Soul et Wu-Tang Clan percent au grand jour et intègrent dans leurs morceaux des éléments de jazz, de funk et de soul. L’horizon du rap s’élargit régulièrement : d’une simple expression de rue, il est passé à une forme d’art complexe et multidimensionnelle, capable d’emprunter çà et là de quoi donner corps à ses chansons.
Avec N.W.A. et Ice-T, c’est le gangsta rap qui émerge, un sous-genre audacieux, irrévérencieux, souvent violent, qui n’hésite pas à aborder frontalement des sujets tels que la criminalité, la pauvreté et les rapports conflictuels avec la police. Malgré sa nature éminemment controversée, le gangsta rap a joué un rôle déterminant en mettant en lumière les défis auxquels étaient confrontées les communautés noires et latinos aux États-Unis.
Les années 90 ont été marquées par l’apparition de plusieurs superstars du rap. Des artistes tels que Nas, Jay-Z, Tupac Shakur ou Notorious BIG ont fait valoir leur capacité à allier des paroles poétiques à des beats puissants et mémorables. La plupart de leurs œuvres sont aujourd’hui considérées comme des classiques du genre et font l’objet d’une véritable vénération de la part de ses aficionados. Des jeux d’affinité et de rivalité pointent également : entre les deux côtes états-uniennes mais aussi pour s’arroger le titre honorifique de meilleur rappeur de telle ou telle ville (New York, en l’occurrence, pour Nas et Jay-Z).
Ce premier âge d’or assoit le rap en tant que moyen d’expression. Des enjeux majeurs tels que les droits civiques, la brutalité policière ou encore les inégalités économiques constituent la sève des lyrics des MCs. Des albums emblématiques comme Illmatic de Nas ou Enter the Wu-Tang (36 Chambers) du Wu-Tang Clan deviennent peu à peu de véritables manifestes culturels.
Il convient par ailleurs de souligner le rôle des femmes durant cette période. Des rappeuses comme Queen Latifah, MC Lyte et Salt-N-Pepa ont pris d’assaut la scène rap, abordant notamment des thématiques liées au féminisme, à l’identité et à l’émancipation. Comme leurs homologues masculins, elles ont contribué à poser les bases du rap moderne, influençant de manière considérable le genre et ses évolutions.
R.P.
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Rêves : keep on dreamin’ in a sad world

Rêves (1990) – Réalisation : Akira Kurosawa.
L’un des derniers films de Kurosawa s’inscrit dans une évolution tout à fait cohérente au regard de sa fin de carrière ; après les expérimentations de la couleur dans Dodes’kaden, les trois films suivants ont donné un rôle de plus en plus prééminent au visuel, qu’il s’agisse de célébrer la nature (Dersou Ouzala) ou les fastes de l’Histoire (Kagemusha, Ran). L’assemblage de courts métrages lui permet d’explorer plusieurs univers sans pour autant devoir justifier d’une cohérence globale dans l’écriture. Ce qui importe au maître, c’est très clairement l’expérience visuelle.
Le film s’ouvre sur deux chapitres, probablement les plus réussis, éloges des beautés de la nature : forêt magnifiée par la pluie où l’on assiste à la chorégraphie d’un mariage de renard, dans l’univers onirique des enfants nippons, et floraison des pêchers incarnée par des allégories aux costumes ouvragés. L’image est splendide, et l’on a vraiment le sentiment d’assister à du Miyazaki en live. Le film retrouvera ces grâces dans une expérience encore plus radicale, par le voyage dans les tableaux de van Gogh d’un admirateur de ses toiles : poétique, audacieux, unique en son genre, c’est là une belle sortie pour un cinéaste qui se destinait à l’origine à la peinture, et dont on a tant admiré les chefs-d’œuvre en noir et blanc.
Le film est pourtant loin d’être un adieu serein au monde, et c’est probablement là que le bât blesse : démonstration de la puissance de la nature (« La Tempête »), dénonciation de la guerre (« Le Tunnel »), vision apocalyptique des désordres écologiques (« Le Mont Fuji en rouge », variation désespérée d’Hokusai, et « Les Démons Rugissants »), les leçons de morale sont assez pesantes et didactiques, dans certains segments dont on peine à saisir l’utilité. Pessimiste, le vieux maître tente d’avertir les nouvelles générations sur la direction funeste que prend le monde, et il est clair que rediffuser ses propos sur le nucléaire au moment de la catastrophe de Fukushima a dû faire grincer bien des dents.
Cette alternance entre beauté et noirceur n’est pas une pleine réussite : car la sur-explicitation des menaces affaiblit son propos, et la laideur d’un monde post-apocalyptique peut être volontaire, mais néanmoins dispensable et peu pertinente.
Le dernier chapitre revient à la beauté initiale : celle d’une utopie écologiste encore faisable, vivant à l’ancienne en harmonie avec la nature. Si l’on met de côté le discours ultradidactique (et légitime, là n’est pas la question), les funérailles joyeuses qui achèvent le film peuvent rester comme l’image ultime du cinéma de Kurosawa : une conscience douloureuse des imperfections de l’homme qui ne renonce pas pour autant à vanter la beauté du monde qu’il habite.
Éric Schwald
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Une brève histoire du cinéma (3/9) : le cinéma muet

À n’en pas douter, l’histoire du cinéma, passionnante, émaillée de nouveautés et de ruptures, mérite un examen des plus attentifs. De par son infinie richesse, il nous faut cependant diviser cette évocation en plusieurs parties. Il y en aura donc neuf au total, dont nous vous livrons ici la troisième.
3. Le cinéma muet
3.1 Les caractéristiques du cinéma muet
Comme son nom l’indique, le cinéma muet se caractérise par l’absence de son synchronisé, c’est-à-dire de dialogues, de bruitages ou de musique enregistrés sur l’œuvre elle-même. Les premiers films étaient muets par nécessité technique, cette contrainte poussant les cinéastes à développer un langage visuel riche, autosuffisant, pour raconter leurs histoires. Les intertitres étaient utilisés avec parcimonie, pour fournir des éléments de contexte ou de dialogue. Les acteurs, quant à eux, devaient exagérer leurs expressions et leurs mouvements pour transmettre des émotions et des intentions sans l’aide de la parole. Le cinéma muet a également vu l’émergence de techniques cinématographiques spécifiques, comme l’utilisation de la lumière et de l’ombre pour créer une atmosphère, ou l’importance du montage pour donner du rythme à l’histoire. Autant d’apports qui vont s’inscrire dans la durée et redéfinir l’appréhension, tant artistique que publique, du septième art.
3.2 Les icônes du cinéma muet
Le cinéma muet a vu l’émergence de plusieurs icônes qui ont laissé une empreinte indélébile dans l’histoire du cinéma. Des acteurs comme Charlie Chaplin, Buster Keaton et Mary Pickford sont devenus des visages familiers pour le public du monde entier. Personnage emblématique s’il en est, Charlot faisait valoir un savant mélange de comédie et de drame, tout en subvertissant les objets et en portant la silhouette à son apogée. Buster Keaton, connu pour ses cascades audacieuses et son visage impassible, a repoussé les limites de la comédie physique. Mary Pickford, « la petite fiancée de l’Amérique », était une actrice et productrice influente. Outre leur talent à l’écran, ces icônes ont également participé activement au développement de l’industrie cinématographique.
3.3 L’importance de la mise en scène et de la narration visuelle
Dans le cinéma muet, l’absence de dialogue parlé a rendu la mise en scène et la narration visuelle d’autant plus cruciales. La mise en scène fait référence à la disposition des éléments à l’écran, tels que les acteurs, les décors, les costumes et la lumière. Elle est utilisée pour guider l’œil du spectateur et renforcer les attributs de l’histoire. La narration visuelle, quant à elle, concerne la manière dont l’histoire est racontée à travers des images plutôt que des mots. Les cinéastes muets, tels que F.W. Murnau et Sergei Eisenstein, ont été des maîtres de la mise en scène et de la narration visuelle. Le premier est associé à l’expressionisme allemand et ses ombres tapageuses, quand le second a révolutionné le montage par ses théories affirmées.
3.4 La transition vers le cinéma parlant
La fin des années 1920 coïncide avec une période de transition majeure dans l’histoire du cinéma : l’avènement du parlant. Avec l’introduction du son synchronisé, le cinéma muet a progressivement cédé la place à des films où les dialogues, la musique et les effets sonores étaient pleinement intégrés à l’expérience capturée par la caméra. La transition vers le cinéma parlant a nécessité des innovations technologiques significatives, notamment le développement de systèmes d’enregistrement sonore et de projection. Certains des plus grands noms du cinéma muet, comme Charlie Chaplin, ont résisté à cette transition, parvenant à s’adapter et à prospérer dans l’ère du son. Cependant, comme l’a déclaré le réalisateur Damien Chazelle : « Pour 99 % des artistes à Hollywood, la transition du muet au parlant a été catastrophique. » Ainsi, des stars telles que Clara Bow ou Douglas Fairbanks disparaissent peu à peu des plateaux de tournage, un phénomène notamment mis en images dans The Artist (2011) ou Chantons sous la pluie (1952).
J.F.
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Classe, un concept en mutation

Dans l’opuscule Classe (Anamosa), le chercheur au CNRS et membre du CERAPS Étienne Penissat décortique l’évolution sémantique de la classe, en revenant sur ses significations historiques et en réévaluant sa pertinence dans le contexte sociopolitique actuel.
Histoire d’une notion. Le mot classe n’est pas qu’un simple terme : il supporte une histoire riche de résistances et de revendications, en résonance étroite avec la Révolution française, le colonialisme, le mouvement des droits civiques, le féminisme ou encore l’industrialisation des pays occidentaux. Au cours des XIXe et XXe siècles, il a motivé des grèves ouvrières massives et des luttes parfois obstinées pour une meilleure répartition des richesses. Sous ce vocable, ausculté par l’auteur à l’aune de l’histoire et des sciences sociales, les dominés ont trouvé un moyen d’expression pour interroger l’ordre social établi et une arme pour lutter contre leur exploitation. Le concept de classe a en effet permis, conformément aux théories de Karl Marx, de forger une identité collective et une communauté d’action parmi ceux qui étaient opprimés socialement et économiquement. Le théoricien communiste qualifiait ce processus de « classe pour soi ».
Marginalisation et récupération du concept. Avec le temps, l’élan révolutionnaire associé au mot classe s’est essoufflé. Étienne Penissat fait état d’un concept marginalisé par une partie de la gauche, qui le jugeait obsolète, et récupéré en parallèle par l’extrême droite, devenant de ce fait vecteur de tensions et de divisions. Jouant volontiers sur les sentiments d’abandon et d’injustice ressentis par certains segments de la population, ce courant politique se présente, on le sait, comme un champion des classes populaires. L’extrême droite oppose presque systématiquement ces dernières à des « ennemis » désignés comme cosmopolites, déracinés, voire étrangers à la nation. Mais ce n’est pas tout. Avec les événements de mai 1968, l’individualité a pour partie supplanté la collectivité, et les sciences sociales se sont elles aussi peu à peu désintéressées de la classe. D’autant plus qu’en toile de fond, à partir des années 1970, les transformations du capitalisme recomposent le monde du travail, avec la diminution du poids des ouvriers qualifiés, la féminisation du prolétariat et l’expansion du salariat intermédiaire. Aussi, la diversité des métiers et des statuts met à mal la classe ouvrière et entraîne un déclin de l’action collective.
Les minorités. Ce détournement du discours de et sur la classe par l’extrême droite n’est pas sans conséquences. Autrefois utilisé pour unir les travailleurs au nom d’une cause commune, le concept est désormais employé pour diviser, à des fins idéologiques et électorales. Les minorités, et en particulier les groupes raciaux et sexuels, se retrouvent stigmatisés. Pourtant, l’approche intersectionnelle, dont il est beaucoup question dans cet opuscule, permet précisément, en intégrant ces minorités au cœur des classes, d’adopter un nouveau point de vue, plus exhaustif et inclusif. Avec cette perspective, il est possible de faire de la classe un objet critique de l’ordre social, un langage conçu par et pour les dominés, répondant aux défis posés par le capitalisme et le repli nationaliste.
Regain d’intérêt dans les sciences sociales. Malgré cette évolution complexe du terme – qui a souvent laissé les femmes sur le bord du chemin, comme en témoigne l’auteur –, les sciences sociales redécouvrent aujourd’hui la notion de classe. Des sociologues tels que Pierre Bourdieu (habitus, capital) en ont redéfini le périmètre. Face aux inégalités croissantes et à la précarité de certaines catégories socioprofessionnelles, la classe retrouve, il est vrai, une certaine pertinence. De nouvelles formes de luttes sociales émergent, cherchant à réhabiliter un discours falsifié par l’extrême droite et un temps négligé par les chercheurs. Un défi de taille demeure toutefois : comment faire en sorte que ce discours unifie à nouveau, plutôt qu’il ne divise ?
Une problématisation nécessaire. Lors de la Révolution de Juillet, le « petit peuple » parisien se mobilise contre les tentatives de la noblesse de restreindre les droits politiques. À la fin du XIXe siècle, l’affirmation d’un État national et social contribue à tracer des frontières au sein de la classe ouvrière. Les concurrences et tensions avec les travailleurs étrangers se voient – déjà – exacerbées. Pendant la Première Guerre mondiale, les colonisés sont séparés de la main-d’œuvre blanche, tant dans l’armée que dans l’industrie, ce qui tend à renforcer la ségrégation raciale du travail. Même quand les classes sont institutionnalisées, avec des conventions collectives, des organismes paritaires et des catégories socioprofessionnelles définies par l’État, les divisions de genre, de nationalité ou basées sur d’autres critères demeurent des enjeux controversés dans leur formation. Étienne Penissat met en garde contre les luttes sociales politiquement fragmentées. Il appelle à une repolitisation du conflit de classes et à l’unification des fractions des milieux populaires dans des coalitions politiques.
Il ne faut pas se fier à son modeste format : Classe constitue une exploration essentielle pour comprendre les mutations d’un concept autrefois central dans les débats sociopolitiques – surtout après la Seconde guerre mondiale, quand la syndicalisation et le PCF avaient le vent en poupe en France. L’ouvrage épingle de bout en bout notre capacité à réinventer nos appréhensions pour répondre aux défis contemporains, dont le détournement de la notion de classe n’est certainement pas le moindre.
J.F.

Classe, Étienne Penissat – Anamosa, août 2023, 112 pages
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Rap, genèse et évolutions (1/6)

Genre musical emblématique de la fin du XXe siècle, le rap représente bien plus qu’une simple forme d’expression artistique. Il est le reflet d’une histoire, d’une culture et d’une évolution sociale qui l’ont profondément préfiguré et conditionné. De ses origines dans les rues du Bronx aux États-Unis à son explosion en France, ce courant musical a toujours été un moyen pour les communautés marginalisées de faire entendre leur voix. À travers une série de six articles, nous explorerons l’évolution du rap, ses influences et son impact sur la société contemporaine. Le voyage sera forcément rythmé. En voici le premier battement.
Introduction à l’histoire du rap
Le rap trouve ses racines dans les traditions orales africaines. Il s’inspire notamment des griots, qui étaient des conteurs et musiciens itinérants. Ce phénomène culturel a ensuite été transporté aux États-Unis par les esclaves africains. Au XXe siècle, dans les quartiers défavorisés de New York, tels que le Bronx ou Brooklyn, le rap est apparu comme une forme d’expression pour les jeunes Afro-Américains et Latinos. Ils l’ont employé pour raconter leurs histoires, communiquer leurs colères, espoirs ou frustrations et revendiquer leurs droits.
Le rap fait partie d’un mouvement, le hip-hop, qui englobe le graffiti, le breakdance et le DJing. Les paroles de ses textes étaient dès ses premières heures souvent politiques, abordant des sujets tels que la brutalité policière, la discrimination et la vie quotidienne dans les ghettos. Le rap apparaît presque immédiatement comme un porte-voix pour la jeunesse noire et latino, marginalisée mais désireuse de faire entendre sa voix. Les premiers morceaux emblématiques, comme « Rapper’s Delight » de Sugarhill Gang (1979) et « The Message » de Grandmaster Flash and the Furious Five (1982), ont saisi l’essence de leur époque et jeté les bases du genre.
Contexte socioculturel
Le contexte socioculturel des années 1970 et 1980 a été déterminant pour la naissance et l’évolution du rap. Les États-Unis traversaient alors une période de turbulences, caractérisée par les mouvements des droits civiques, les émeutes urbaines et plusieurs crises pétrolières et économiques. Arrivé au pouvoir en janvier 1981, Ronald Reagan a exacerbé le sentiment d’abandon et de détresse qui frappait les milieux populaires, et en particulier la jeunesse défavorisée des ghettos américains. La musique est devenue pour elle un moyen d’échapper à une réalité éprouvante et d’exprimer des sentiments souvent douloureux, parfois nappés d’espoir. Avec ses paroles crues, sans fard, et son rythme saccadé et percutant, le rap a épousé une ère propice à son éclosion.
Dans ses sonorités, le rap a été influencé par le funk, le jazz et le blues. Les DJs utilisaient des échantillons de ces musiques (les samples) pour créer de nouveaux morceaux. Les block parties, lieux d’échange et de créativité, réunissaient des jeunes qui pouvaient, ainsi, s’évader de leur quotidien. Ces rassemblements ont également servi de tremplin pour les rappeurs, qui y exerçaient leurs talents et y trouvaient un public. Des clubs comme le Roxy à New York sont devenus des lieux emblématiques de la scène rap, attirant des artistes de tout le pays.
L’ascension du rap aux États-Unis
Les pionniers du rap ont beaucoup fait dans la définition et la popularisation du genre. Des artistes tels que DJ Kool Herc, Grandmaster Flash et Afrika Bambaataa ont commencé à organiser des soirées où ils mixaient des morceaux de funk, de soul et de disco, tout en y greffant leurs propres paroles. DJ Kool Herc, souvent considéré comme l’un des « pères du rap », a introduit la technique du « break », où il isolait et répétait les parties instrumentales des chansons pour que les MCs puissent rapper par-dessus. Grandmaster Flash, avec ses techniques innovantes de DJing, notamment le scratching et le mixage, et Afrika Bambaataa, qui a fusionné le rap avec la musique électronique pour créer l’électro-funk, font partie des figures de proue de cette période ô combien séminale.
Ces artistes ont en effet posé les fondations d’un mouvement qui allait rapidement se propager bien au-delà du Bronx. Ils ont créé une nouvelle forme d’art qui était à la fois une célébration de la culture afro-américaine et une critique de la marginalisation, de la ghettoïsation et de la discrimination. Leur influence ne se limitait pas seulement à la musique, mais s’étendait à la mode, à la danse et à l’art visuel. Plus que de simples musiciens ou interprètes, les premiers rappeurs étaient des visionnaires ayant décelé le potentiel du rap et ayant essuyé les plâtres pour un courant musical qui allait bouleverser la culture populaire. Leur héritage se perpétue bien entendu aujourd’hui encore, avec de nombreux artistes modernes citant ces pionniers parmi leurs principales influences.
R.P.


