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  • Le Champ des possibles : coexister avec soi-même

    Dans Le Champ des possibles (éditions Dupuis), Véro Cazot et Anaïs Bernabé interrogent avec poésie la dualité entre réalité et virtualité, en imaginant la création d’un monde numérique accessible en tout lieu et temps, permettant aux individus de vivre n’importe quelle expérience en parallèle de leur vie réelle.

    Marsu est une architecte affairée : elle conçoit des bâtiments éco-régénérateurs et durables, en mimant ce que la nature fait de mieux. Pleinement investie dans son travail, elle mène en sus une vie conjugale heureuse et harmonieuse. Harry, son mari, partage sa vision du couple, relativement libre et sans faux-semblant. Véro Cazot et Anaïs Bernabé inscrivent leur relation hors des conventions corsetées traditionnellement associées au mariage. Ainsi, ils se sont par exemple accordés sur le fait qu’Harry aide leur amie Clémence à procréer naturellement. 

    La vie de Marsu est bousculée par la découverte d’Athome, une société créée par Thom Robinson, architecte spécialisé dans les mondes alternatifs. Son ambition est de révolutionner le tourisme en permettant à ses clients de visiter des destinations de vacances virtuelles. Grâce à un implant cérébral, les utilisateurs des systèmes Athome peuvent se mouvoir en toute liberté dans deux réalités parallèles, et profiter de manière simultanée des expériences propres à chacune d’entre elles.

    Dans un premier temps, Le Champ des possibles semble emboîter le pas de Wall-E ou Tokyo Ghost, en sondant les tensions entre le tangible et l’intangible, entre la réalité concrète et les mondes virtuels. On devine sans mal que ces derniers pourraient devenir une échappatoire pour les individus cherchant à se soustraire aux désagréments de la vie réelle. On sait aussi que si des expériences stimulantes et gratifiantes sont offertes par Athome, leur potentiel addictif pourrait entraîner un isolement social, une perte de compétences relationnelles et un sentiment de solitude accru. Le Technotox de Tokyo Ghost n’en est finalement qu’une version exacerbée.

    Sauf que… Marsu, initialement sceptique quant à l’exploration de ces réalités alternatives, trop chronophages et artificielles, se trouve peu à peu envoûtée par les possibilités infinies qu’elles offrent. Les expériences diversifiées, l’apprentissage et le développement personnel, les nouvelles interactions sociales, l’accessibilité à des personnes ou des biens inabordables dans le monde réel finissent par convaincre la jeune architecte des bienfaits d’Athome. Et si au départ, on observe un éloignement progressif de Marsu vis-à-vis d’Harry, ainsi qu’une déconnexion assez brutale avec la réalité (elle semble ailleurs, elle se présente en retard à ses rendez-vous, son sommeil est agité), cela ressemble surtout à une fausse piste.

    Car Véro Cazot et Anaïs Bernabé entendent avant tout témoigner de l’élargissement de ce fameux « champ des possibles ». Elles interrogent notre rapport à la technologie, en particulier la manière dont les avancées telles que les implants cérébraux pourraient modifier notre perception du réel et de l’imaginaire, et rendre poreuse la frontière entre les deux. En s’immergeant de plus en plus profondément dans les mondes virtuels d’Athome, Marsu en vient à éprouver des sentiments amoureux pour Thom, qu’elle fréquente quotidiennement dans ces lieux hors du temps et de l’espace.  

    L’amour est dans le prêt

    Il en découle un triangle amoureux qui va former le cœur battant du Champ des possibles. Marsu est partagée entre deux sentiments amoureux d’égale importance, elle tient à ne peiner ni Harry ni Thom, et le résultat en est une existence scindée en deux, dans un compromis accepté de tous. À l’un, il revient la vie terrestre, la réalité palpable et soumise à l’épreuve du temps ; à l’autre, un monde alternatif, modulable à l’envi, imperméable aux externalités. Le désir peut s’exprimer librement, les expériences se multiplier, en capitalisant sur l’ouverture d’esprit des deux hommes, et surtout d’Harry.

    Cette singularité dans le portrait de couple (ou de trio amoureux) pourrait toutefois gêner les lecteurs les plus sourcilleux. La compréhension mutuelle et le degré d’acceptation et/ou de renoncement de toutes les parties dépassent en effet parfois l’entendement. Mais cela mis à part, Le Champ des possibles, plutôt techno-optimiste, fait montre d’une profondeur remarquable, tant à l’égard des sentiments humains que des potentialités des nouvelles technologies. 

    Au dessin, Anaïs Bernabé fait preuve de poésie, d’inventivité et de pluralisme. On passe régulièrement de planches classiques à des cocktails pétillant de couleurs ou des vignettes crayonnées dans un style plus doux. Chaque page tournée peut donner lieu à une surprise graphique qui renforce un peu davantage l’attrait de l’album.

    Le Champ des possibles est une œuvre audacieuse, avec beaucoup de personnalité, tant dans ses thématiques et leur traitement que par son esthétique et sa multiplicité. À travers Marsu, Véro Cazot et Anaïs Bernabé verbalisent l’ambiguïté et la complexité des sentiments humains, tout en dressant un miroir amplifiant à notre époque, entre affirmation des désirs et évasion virtuelle. 

    J.F.


    Le Champ des possibles, Véro Cazot et Anaïs Bernabé – Dupuis, février 2024, 128 pages

  • Entre le monde et moi : Ta-Nehisi Coates et la question raciale

    En 2015, Ta-Nehisi Coates jetait un pavé dans la mare avec un essai sobrement intitulé Between the World and Me et rapidement traduit en France, aux éditions Autrement, sous le titre plus explicite Une colère noire. Puissant cri du cœur visant à éveiller les consciences, l’ouvrage fait aujourd’hui l’objet d’une réédition, avec une nouvelle traduction et une préface inédite de l’auteur. 

    « Voici ce que j’aimerais que tu comprennes : dans ce pays, annihiler le corps noir est une tradition, et cette tradition fait partie du patrimoine national. Je ne souhaitais t’élever ni dans la peur ni dans le mensonge. Je voulais éveiller ta conscience. J’ai donc décidé de ne rien te cacher. »

    Journaliste et écrivain, Ta-Nehisi Coates présente dans Between the World and Me une perspective amère et acérée sur l’histoire et les expériences des Noirs américains. L’ouvrage, conçu sous la forme d’une lettre à son fils de quinze ans, dresse un tableau sans concession de la violence raciale, des traumatismes historiques et de la vulnérabilité corporelle qui caractérisent le vécu de ces minorités ethniques, passé comme présent. L’auteur exprime une amertume profonde et rend compte, sans ambages, de l’oppression subie aux États-Unis sur le temps long.

    Ta-Nehisi Coates met en lumière la dimension historique des violences infligées aux Noirs, en soulignant notamment la valeur économique des esclaves et leur rôle dans la construction de la nation états-unienne. Il contextualise la souffrance noire dans une perspective large, reliant l’esclavagisme, le commerce triangulaire ou encore le Passage du Milieu à des formes modernes d’oppression, telles que l’incarcération de masse et la violence policière. Cette corrélation entre passé et présent est cruciale pour mieux appréhender la persistance des inégalités raciales et la profondeur de la colère noire, notamment alimentée par les importantes ressources, en temps et en énergie, employées pour se mouvoir dans une société WASP.

    Le choix de Ta-Nehisi Coates de nommer son fils Samori, en hommage à l’empereur Samory Touré, résistant à la colonisation en Afrique de l’Ouest, révèle l’importance des figures d’insoumission et de conviction dans son œuvre. Il s’inspire d’ailleurs de personnalités historiques qui ont lutté contre l’oppression, comme la reine Nzinga ou Malcolm X. Ces références soulignent à leur tour son désir de prendre langue avec le passé, y compris de résistance africaine et afro-américaine, pour mieux le connecter à l’expérience contemporaine des Noirs.

    La rue et l’école, les deux bras d’un même monstre ?

    Dans son ouvrage, proche d’une sociologie non académique, Ta-Nehisi Coates décrit l’environnement urbain et le système éducatif comme deux entités qui, bien que distinctes, contribuent conjointement à l’oppression des Noirs. La violence et le danger sont omniprésents dans les quartiers défavorisés, tandis que le système éducatif exige des efforts disproportionnés de la part des enfants noirs pour atteindre une réussite souvent entravée par des barrières systémiques. Cette analyse énonce les multiples facettes de l’injustice raciale et les défis auxquels sont confrontés les Noirs américains dans leur quête d’équité.

    Par ailleurs, le concept de terreur, omniprésent dans l’œuvre de Coates, se traduit par la peur et la méfiance constantes éprouvées par les Noirs américains. Cette terreur est ancrée dans une histoire de violence et de discrimination, et se manifeste dans la vie quotidienne à travers des interactions problématiques et injustes avec la police et le système judiciaire, ainsi que dans des contextes plus subtils de marginalisation sociale. Le corps noir est vulnérable, pris pour cible, exploité, brutalisé, privé de vie. Ce constat glacial, définitif, sous-tend une grande partie de Between the World and Me.

    Précieux, l’essai de Ta-Nehisi Coates ne se contente pas de dépeindre une réalité douloureuse ; il exhorte à une prise de conscience collective. Il offre une réflexion nécessaire sur les racines historiques de la discrimination raciale et sur les obstacles qui continuent d’entraver l’existence des Noirs en Amérique. Surreprésentés dans les statistiques carcérales, victimes de racisme institutionnel et de haine policière, objetisés en tant que rouages du commerce de coton ou de tabac avant de se voir marginalisés et ghettoïsés, les Afro-américains semblent cantonnés, sous la plume de l’auteur, à la marge d’un monde qu’ils aspirent pourtant à pleinement embrasser.

    J.F.


    Entre le monde et moi, Ta-Nehisi Coates – Autrement, janvier 2024, 208 pages 

  • Comment American Beauty rend compte des phénomènes sociaux (5/5)

    Réalisé par Sam Mendes en 1999, American Beauty a profondément marqué le paysage cinématographique de la fin du XXe siècle. Son intrigue se déroule dans une banlieue américaine typique et s’articule autour de la vie de Lester Burnham, un homme en pleine crise de la quarantaine. Par son truchement, mais aussi à travers sa famille et ses voisins, le long métrage déploie une introspection ingénieuse des réalités sociales contemporaines, telles que la quête de sens, l’aliénation, la sexualité, le matérialisme ou la pression sociale. Nous vous proposons d’en explorer les éléments constitutifs en cinq articles, dont voici le cinquième.

    5. Le matérialisme et le vide existentiel

    Obsession de la société pour le matérialisme et la consommation

    American Beauty formule une critique incisive du matérialisme et de la culture de la consommation qui prévalent dans nos sociétés modernes. Le film met en évidence l’obsession pour la richesse matérielle, le statut social et les apparences extérieures, qui conduisent ensemble à un vide existentiel. Certains personnages, en particulier Carolyn Burnham, sont représentatifs de cette obsession : leur quête de succès matériel et de reconnaissance sociale semble primer les relations authentiques et le bien-être émotionnel.

    Cette fixation sur le matérialisme apparaît comme un substitut à un accomplissement plus profond et significatif. Le film suggère ainsi que la poursuite incessante du succès extérieur ne comble en aucun cas les besoins intérieurs de sens, de connexion humaine et d’authenticité. C’est un emplâtre sur une jambe de bois, un cache-misère prêt à voler en éclats. 

    Vide existentiel

    Les personnages principaux d’American Beauty sont confrontés à un sentiment de désillusion. Malgré une carrière réussie et une belle maison en banlieue, Lester Burnham ressent un profond mécontentement et une lassitude générale face à la vie. Son cheminement intérieur, tout au long du film, est une tentative désespérée d’objectiver et combler ce vide, en s’abandonnant à des expériences plus revigorantes, formatrices et authentiques.

    De même, Carolyn et leur fille Jane montrent des signes de lutte contre ce fossé existentiel. La mère de famille poursuit sans relâche ses rêves de succès professionnel et entretient une apparence parfaite, tout en cachant un vif sentiment d’insatisfaction. Jane, quant à elle, se débat avec l’insécurité et le désir de nouer des liens sincères, symbolisant la quête d’une génération plus jeune de donner du sens à la vie dans un monde matérialiste.

    Critique sociologique du consumérisme

    La critique du consumérisme dans American Beauty s’aligne sur plusieurs théories sociologiques. Des penseurs comme Jean Baudrillard et Guy Debord ont exploré l’idée que dans les sociétés contemporaines, la consommation est devenue une force centrale, remplaçant les relations interpersonnelles et les expériences vécues par des représentations et des images superficielles.

    Sam Mendes illustre parfaitement la manière dont le consumérisme a conduit à un détachement des valeurs humaines fondamentales et à une forme de spectacle, où l’apparence et l’image deviennent plus importantes que la réalité. Cette déconnexion entre les faits réels et leur projection constitue une source majeure de malaise et d’aliénation pour les personnages. C’est parce qu’elle est terrorisée par la banalité qu’Angela cherche à se distinguer et séduire. C’est en vertu d’une certaine légitimité sociale que Carolyn tient à ce que l’ordre et l’attrait président chaque aspect de son existence. 

    American Beauty l’exprime autrement, avec une évidence presque confondante. Le père de famille droit dans ses bottes, en costume et attaché-case, a pour seul plaisir journalier la masturbation matinale qu’il s’octroie sous la douche. Là est le moment culminant de l’Américain moyen réalisant son american dream. Ce désespoir trouve un équivalent résigné du côté de Barbara Fitts, malaimée et malade, qui traverse l’existence tel un fantôme, invisible, sans détermination, en marge de toute réalité. 

    J.F.

  • La Charge héroïque : qu’elle est alerte, mon armée

    La Charge héroïque (1949) – Réalisation : John Ford.

    À mesure qu’il déroule sa filmographie, John Ford assume de plus en plus explicitement son caractère d’historien des fondations de son jeune pays. Dans La Charge héroïque, deuxième volet de sa trilogie sur la cavalerie, le recours à la voix off pour ouvrir le film entérine cette fonction d’un cinéma qui retrace son passé tout en l’honorant. C’est là toute la beauté et le classicisme de Ford : un enthousiasme intact, une sincérité qui ressurgit sur tous ses personnages. 

    Pour souligner le fil rouge du récit, qui sera ici un ruban jaune, rien de tel que la couleur. Elle magnifie les ocres de Monument Valley, annonce la splendeur à venir de Searchers et fait de la cavalerie un défilé rivalisant avec les peintures bigarrées des Indiens sur le sentier de la guerre. 

    Résolument en mouvement, le film s’articule autour d’un convoi notamment dû à l’irruption des femmes dans la cavalerie. Les échanges se font le plus souvent à cheval, et l’on se succède pour un entretien au long cours qui mêle avec habileté stratégie militaire et amoureuse. Comme toujours chez Ford, la femme a une place bien définie : si elle rejoint le défilé, c’est pour en mener en bourrique une partie des hommes. Screwball et ébauche de trio amoureux viennent donc pimenter la vie et les déplacements bien normés de la cavalerie. 

    À son commandement, Wayne est Nathan Britlles, sur le point de prendre sa retraite. Avisé, attaché à ses hommes et soucieux de maintenir la paix, fraternisant avec les indiens et faisant volontiers usage de la ruse, y compris avec son propre camp, il est l’antinomie de Thursday dans Le Massacre de Fort Apache. Derrière les phrases viriles (« Don’t ever apologize : it’s a sign of weakness »), c’est une fois encore l’humanité paternaliste qui domine. Pour équilibrer cette stature sur le départ, le sergent joué avec faconde par Victor McLaglen assume la part bouffonne de la vie de caserne : soiffard, gouailleur, mélangeant l’amitié et les coups de poing, il ponctue le récit d’une bonne humeur devenue, elle aussi, la marque de l’univers fordien. 

    Car c’est bien la vie collective qui prime ici. Si le récit tend vers cette fameuse charge, on constatera que celle-ci est avant tout un prétexte, tout comme le sera la fausse retraite de Brittles. Ici, on s’attarde davantage sur la passation de pouvoir entre la vieille garde bienveillante et la jeunesse exemplaire, à la conquête de l’Ouest et de la femme qui fondera l’autre famille après la nation, à l’échelle individuelle. 

    Même si cette charge est courte, elle reste l’occasion pour Ford de manifester son savoir-faire : on n’oubliera pas de sitôt ce galop de chevaux indiens désertant le camp, dans des nuages de poussière qui rappellent avec force la mythologie qui inspirera Cimino dans La Porte du Paradis.

    Éric Schwald

  • No Kids, le monde en pointillé

    Julie Rey ajoute le roman No Kids à la collection « R jeunesse » des éditions Robert Laffont. Son récit s’articule autour de trois adolescents dont les tourments intérieurs et les dynamiques relationnelles nous confrontent à l’incertitude affective, le militantisme écologiste et la quête de soi.

    Julie Rey fait son deuil des conventions littéraires. No Kids est un texte haché, alternant les narrateurs et les points de vue, conçu à hauteur d’ados, mêlant des scènes écrites à la manière d’un script de cinéma et des extraits de journaux intimes ou des publications de réseaux sociaux. Une conversation entre Malika et Morten, deux des trois personnages principaux, se voit entrecoupée par la vraie version du week-end qu’ils se racontent : les deux adolescents livrent au lecteur, à la première personne, ce qu’ils ne peuvent ouvertement se dire. Cette inventivité narrative n’est pas gratuite ; elle accentue l’authenticité d’un roman qui en a fait son moteur et sa principale force.

    Anatomie d’un couple

    Morten et Malika, pas encore dix-huit ans, forment un couple soudé et complice. Le premier est le fils d’un gendarme et d’une proviseure. La seconde tient en héritage de sa mère et de sa grand-mère une fibre militante prononcée, qu’elle exprime à travers un mouvement écologiste anti-nataliste. Les premières pages de No Kids caractérisent parfaitement cet état de fait : les deux adolescents tournent ensemble une vidéo de sensibilisation. Ils s’apprêtent à faire entendre leur voix à l’occasion de la visite, fortement médiatisée, d’un ministre dans leur lycée. Bien qu’il craigne la réaction de sa mère, qui dirige l’établissement, Morten ne se désolidarise à aucun moment de Malika.

    Cette dernière a des opinions politiques particulièrement tranchées. Consciente des enjeux entourant la surpopulation mondiale et le changement climatique, elle cherche à promouvoir le mouvement No Kids, dont les adeptes choisissent délibérément l’abstinence procréative afin de préserver l’environnement. Un combat qui ne tardera pas à entrer en résonance avec son histoire personnelle, puisqu’elle se retrouve confrontée à une grossesse non désirée. Elle se heurte alors à un conflit interne, subtilement construit par Julie Rey. Chevillée à ses convictions, elle n’entend pas avoir d’enfant. Chaque bébé a un coût écologique et humain contre lequel elle s’insurge. Mais c’est évident, elle ne peut se contenter de balayer d’un revers de main la réalité tangible et émotionnellement complexe de sa grossesse.  

    Deux histoires viennent s’y greffer. La première opère à distance, à travers les carnets de sa grand-mère, militante proche de Gisèle Halimi. Dans ces textes très personnels, Malika revisite le passé féministe, le manifeste des 343, l’affaire Marie-Claire Chevalier, la loi Veil légalisant l’avortement… Un lien se tisse entre les luttes passées et ses propres préoccupations actuelles, dans une mise en miroir continue. La seconde histoire s’écrit au présent et concerne ses rapports avec Morten. La grossesse accidentelle de Malika a été causée par un pré-éjaculat, chose initialement inconcevable pour l’adolescent, dont les doutes et les peurs liés à la fidélité et l’engagement ont froissé et éloigné la jeune femme. 

    Julie Rey décrit alors deux horizons émotionnels. Malika compose avec des douleurs sourdes. Elle subit dans sa tête, son cœur et sa chair les différentes étapes inhérentes à l’IVG, sans pouvoir en partager les affects avec Morten, qui l’a profondément blessée, et qui lui rappelle cet être qui germe en elle. Lui, au contraire, utilise les réseaux sociaux pour lui témoigner son amour inconditionnel et implorer son pardon. Il apparaît au vu de tous obsédé par Malika et mortifié à l’idée de l’avoir déçue. Entre les deux : Kylian Bâtard, le meilleur ami de Morten, qui va soutenir l’adolescente dans cette épreuve.

    Les mailles serrées de l’existence

    Orphelin de père, Kylian est exposé à la solitude et au deuil. Il trouve auprès de l’infirmière de son lycée l’oreille attentive et le réconfort que lui refuse obstinément sa mère, absorbée par le travail et incapable de communiquer avec son fils. Ce troisième protagoniste n’a rien d’un faire-valoir, puisqu’il permet à l’auteure d’aborder plus avant les thématiques de l’amitié et de la sexualité. Il témoigne ainsi une bienveillance maladroite à l’égard de Malika et souffre d’une dépression probablement autant motivée par sa situation familiale que par sa nature « Ace » (pour asexuel). 

    Au cours d’un échange particulièrement gênant pour son jeune personnage, Julie Rey montre à quel point les générations X et Y, souvent ancrées dans des valeurs traditionnelles dépassées, peinent à comprendre et même tolérer les minorités sexuelles. L’oncle de Kylian sombre ainsi dans une homophobie crasse et hors de propos, qui tend à refléter, par ricochet, la difficulté à faire accepter des identités qui ne cadrent pas avec les normes hétérosexuelles communément admises.

    En entremêlant soigneusement tous ces faits, et malgré son apparente simplicité, No Kids aborde avec finesse les tensions intrinsèques à l’adolescence. L’infirmière de l’école énonce avec justesse qu’être vivant consiste à danser en permanence sur le fil de ses contradictions. Ces paradoxes, ce sont les liens interpersonnels qui se dégradent sans le vouloir, parfois par maladresse ou relâchement. Ce sont aussi les vents contraires qui balaient la route de Malika, ou les vulnérabilités qui conditionnent l’existence de Kylian. 

    Très actuel, le roman de Julie Rey comporte aussi des sous-textes sur les réseaux sociaux (prompts à condamner Malika) ou les préjugés (par exemple sur Dorothée, la belle-mère de Morten). À travers un tissu narratif relativement riche et des personnages profondément humains, il met en exergue, de manière diaphane, les luttes intimes et collectives d’une génération qui se sait à la croisée des chemins.

    J.F.


    No Kids, Julie Rey – Robert Laffont/R jeunesse, janvier 2024, 336 pages

  • Fahrenheit 451 : aux flammes la divergence !

    Écrit par Ray Bradbury en 1953, Fahrenheit 451 est une œuvre de science-fiction dystopique dont le titre fait référence à la température à laquelle le papier s’enflamme et brûle. Difficile de faire plus programmatique quand on entend se pencher sur l’éradication de la connaissance et de la libre pensée par la censure. Car l’écrivain américain dépeint un monde où les livres sont prohibés et où les « pompiers » sont chargés d’autodafés spectaculaires, dans un mélange d’aliénation, de répression gouvernementale et de résistance intellectuelle.

    La société de Fahrenheit 451 voue les livres aux gémonies. Ils sont considérés comme source de discorde et de mécontentement populaire. Guy Montag, pompier, est chargé de brûler les quelques exemplaires restants, détenus clandestinement par des citoyens contrevenant aux lois. Cependant, la rencontre du protagoniste avec Clarisse, sa voisine adolescente, va le pousser à remettre en question ses croyances et son rôle dans la société. Une renaissance intellectuelle qui l’amènera finalement à défier les normes et à lutter pour la préservation de la connaissance et de la libre pensée.

    Fahrenheit 451 se distingue par sa critique acerbe des médias de masse et de la censure, en résonance avec les inquiétudes de l’époque, notamment la montée du maccarthysme et les crispations idéologiques de la Guerre Froide. Cette œuvre marque un tournant dans la carrière de Ray Bradbury, puisqu’elle le propulse définitivement au rang d’auteur majeur du roman d’anticipation. Avec le recul, on peut en effet placer Fahrenheit 451 bien en vue, aux côtés de classiques tels que 1984 de George Orwell et Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Ces œuvres ont en commun une vision sombre et pessimiste d’un futur gouverné par une autorité oppressive, traitant l’humanité comme quantité négligeable. 

    De quoi ça parle ?

    Avec des images puissantes et le feu comme symbole central, Fahrenheit 451 aborde les enjeux de la censure, la perte d’individualité et l’impact destructeur des médias de masse sur la culture et l’intellect. La dégradation du discours public, symbolisée par la banalisation des émissions de télévision et l’appauvrissement de la pensée critique, se niche au cœur de l’œuvre de Ray Bradbury, qui dépeint une société où le divertissement superficiel prime la connaissance, où l’ignorance est encouragée pour maintenir l’ordre social.

    Les personnages de Fahrenheit 451 servent de vecteurs à des idées et des thématiques plus vastes. Guy Montag symbolise l’éveil et la rébellion contre un ordre oppressif. Clarisse McClellan incarne l’innocence, la curiosité et une perspective alternative sur le monde. Elle agit vis-à-vis de son voisin comme un catalyseur pour le changement. Le capitaine Beatty, antagoniste retors, représente quant à lui l’autorité et la conformité aveugle.

    Fonctionnaire utile à la répression, de plus en plus concerné par le fait politique, Guy Montag traverse en cours de récit une crise existentielle profonde, puisque sa prise de conscience le mène à une quête d’identité et de vérité porteuse de dangers. Clarisse éveille en lui une sensibilité longtemps réprimée, pendant que Beatty, en dépit de sa connaissance des livres, choisit la soumission complète à l’idéologie dominante. Tous contribuent à appuyer le conflit interne entre savoir et obéissance. 

    Un autre personnage permet de radiographier le système en marche dans Fahrenheit 451. Il s’agit de Mildred Montag, la compagne de Guy. Baignant dans l’apathie et le déni, malheureuse au point de commettre une tentative de suicide, elle incarne cette population ultra-majoritaire qui a embrassé l’ignorance et se trouve absorbée par les émissions télévisées. Elle s’évade volontiers dans le divertissement superficiel, estime à la hâte que les livres n’ont aucun sens et finit même par trahir et dénoncer son mari.

    La caserne est une caverne 

    Dans La Dialectique de la raison (1944), Theodor Adorno envisage la culture de masse en tant que système de domination idéologique, conduisant à l’émiettement du sens critique par l’anesthésie de la conscience et l’attrait de messages émotionnellement stimulants. Dans Fahrenheit 451, cela se manifeste par les murs-écrans et les coquillages auditifs, qui captent toute l’attention de Mildred et de la majorité de la population. A contrario, le groupe de résistants, qui mémorisent des livres pour préserver le patrimoine littéraire, illustre la résilience face à l’oppression, la survie des Lumières confrontées à l’obscurantisme. 

    Une phrase prononcée par Guy Montag se révèle être une clé herméneutique de première importance : « Peut-être que ces livres peuvent nous sortir un peu de cette caverne. » Cette assertion plonge ses racines dans la philosophie platonicienne et renvoie puissamment à l’allégorie de la caverne, qui dépeint la quête ardue de l’homme vers la connaissance authentique et sa transmission laborieuse. Dans cette métaphore, des individus enchaînés dans l’obscurité d’une caverne ne perçoivent que les silhouettes fantomatiques projetées sur ses parois, qu’ils prennent pour la réalité tangible. Platon postule que si l’un d’eux est arraché de cette illusion et exposé à la lumière crue de la vérité, il souffrira mais se sentira inéluctablement investi de la mission de partager son savoir. Cependant, ceux restés dans les ténèbres rejetteront sans réserve ses révélations, préférant l’illusion familière à une vérité dérangeante. 

    Dans Fahrenheit 451, les personnages évoluent dans un monde d’illusions, incarné par les images diffusées sur les murs-écrans. Le pompier Guy Montag franchit involontairement le seuil de cette prison-caverne et entame un voyage difficile vers la connaissance. Clarisse le libère de ses entraves et l’initie au monde de la lumière. Cette révélation est pour lui, comme pour les protagonistes platoniciens, source de douleur et de solitude. Il se retrouve isolé : Mildred le quitte, Clarisse s’évanouit, Beatty périt… 

    Pièce maîtresse

    Ray Bradbury parsème Fahrenheit 451 de références littéraires et culturelles qui en renforcent la richesse. Il cite la Bible, Shakespeare ou le poète Matthew Arnold, ajoutant des couches de signification et des liens avec les canons littéraires. Ces références servent de contraste avec la société anti-intellectuelle du roman et rappellent ce qui est perdu à travers la censure.

    Si Fahrenheit 451 critique cette mainmise gouvernementale sur le savoir et l’information, il se montre tout aussi acrimonieux envers la passivité culturelle et l’aliénation induite par les médias de masse. Le roman pousse même la réflexion jusqu’à la perte d’humanité dans une société technologiquement avancée, exactement comme le faisait en 1932 Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. 

    Une dimension souvent négligée de cette dystopie tient à son exploration de la solitude et de l’isolement dans la société moderne. Ray Bradbury sonde tout au long de son texte la détérioration des relations humaines, illustrée par le mariage postiche de Montag avec Mildred et ses interactions plus authentiques avec Clarisse. Cela érige l’érosion des rapports humains en symptôme d’une société de la distraction et de la superficialité.

    L’ataraxie, qui peut se définir comme une absence de trouble et une paix intérieure intégrale, fonde le bonheur épicurien et stoïcien. Ce que démontre avec talent Fahrenheit 451, c’est que l’ignorance et la frivolité puériles, caractérisées par l’action vaine et l’immanence, ne suffisent pas à atteindre ce degré de quiétude qui satisferait les hommes. La conscience des dysfonctionnements et des malheurs environnants, la possibilité de les penser et d’y remédier, la juste appréhension de soi et des autres constituent des principes irréfragables, indissociables de l’humanité et de son épanouissement.

    J.F.

  • Musique : une petite mort sur les plateformes

    Autrefois exclusivement concentrés sur la création musicale et les performances en live, les artistes se trouvent de plus en plus engagés dans la génération de contenus sur Internet. Ce changement est partiellement dû à la pression des maisons de disques et tend à faire des plateformes de médias sociaux telles que YouTube, Facebook, Twitter ou TikTok le juge de paix des classements de ventes. Depuis plusieurs années en effet, on constate que la visibilité d’un artiste sur le Web est devenue presque indispensable pour partager et promouvoir sa musique. Les plateformes influencent par ailleurs significativement la manière dont la musique est consommée. Napster et Spotify, pour ne citer que ces exemples, constituent des alternatives aux ventes de disques classiques, en proposant des services foisonnants, dématérialisés et plus facilement accessibles. 

    L’arrivée d’Internet et des logiciels de création musicale a eu d’autres conséquences profondes sur le secteur du disque. Elle a rendu la création et la diffusion de musique plus démocratiques. Il est désormais à la portée de tous d’enregistrer des morceaux dans de bonnes conditions à la maison, puis de les partager sur les réseaux sociaux. Un chanteur comme PSY n’aurait ainsi jamais eu le succès qu’il a rencontré sans le buzz généré sur YouTube et les médias en ligne. Mais ce qui peut apparaître comme salutaire – la fin du monopole des maisons de disques sur le secteur musical – n’est pas sans effets secondaires dommageables. Pour s’adapter aux nouvelles plateformes et maintenir l’engagement des utilisateurs-auditeurs, les artistes produisent plus fréquemment et adaptent leur musique aux exigences des algorithmes, ce qui peut impacter la qualité et l’originalité de leur musique. Les formats se standardisent, les chansons se raccourcissent, les refrains ouvrent le bal…  

    D’autre part, la surabondance de contenus musicaux peut altérer, diluer et même diminuer l’expérience d’écoute pour le public. Face aux milliers de morceaux disponibles en ligne, de qualité très variable, les auditeurs semblent parfois un peu démunis. Même un chat y perdrait ses petits. Tout le monde rêve de son quart d’heure de gloire, les collaborations se multiplient et l’audience prend de plus en plus d’importance au moment de distribuer couronnes et bonnets d’âne. 

    Avant l’avènement d’Internet, l’industrie de la musique était marquée par des processus de création et de diffusion très différents de ceux d’aujourd’hui. À cette époque, produire de la musique était un investissement coûteux, nécessitant l’accès à des studios d’enregistrement professionnels et une distribution physique, via des vinyles et des CD. La promotion se limitait principalement à des passages radio, des concerts et, pour les plus chanceux, quelques apparitions dans des émissions télévisées. La musique était l’œuvre d’artistes signés par des maisons de disques, souvent prestigieuses, qui contrôlaient un écosystème relativement fermé et exclusif.

    Aujourd’hui, la musique est façonnée par l’accessibilité et la démocratisation apportées par l’internet. La création musicale est désormais à la portée de n’importe quel artiste grâce aux logiciels de MAO et la distribution se fait majoritairement via des plateformes numériques comme Spotify et Apple Music. Les réseaux comme YouTube et TikTok jouent un rôle déterminant dans la promotion, permettant aux artistes de toucher directement leur public sans l’intermédiaire des maisons de disques. On pourrait s’en féliciter. Mais cela contribue à induire, de manière insidieuse, des habitudes de création d’autant plus codifiées qu’elles déterminent la visibilité des groupes.

    Il ne faut certainement pas en minimiser l’impact. L’ère numérique a profondément modifié la façon dont la musique est produite et consommée, en grande partie à cause de l’influence des algorithmes des plateformes de streaming et des réseaux sociaux. Ces derniers favorisent le contenu qui génère le plus d’engagement, poussant ainsi les artistes à adapter leur musique pour répondre à ces nouveaux critères. Par exemple, sur Spotify, une écoute n’est comptabilisée que si l’auditeur reste au moins 30 secondes sur un morceau. En conséquence, de nombreux artistes ont pris le parti de commencer leurs chansons par le refrain ou un segment accrocheur, de façon à retenir immédiatement l’attention de l’auditeur. La longueur des chansons a tendance à se réduire ; elle est de plus en plus conditionnée aux habitudes d’écoute rapide et au zapping constant, réalités inhérentes aux plateformes. 

    Ces bouleversements conduisent à une homogénéisation de la musique, à un sacrifice de la personnalité des artistes au bénéfice d’une formule devenue prescriptive. L’expérimentation et la diversité artistique peinent ainsi à trouver leur place dans ce nouvel écosystème numérique. Et cela, ce n’est rien de moins qu’une petite mort. 

    L.B.

  • Deux sœurs très liées…

    Comme le titre l’indique, Camille et Lise Dutilleul sont deux sœurs. Leur particularité est de vivre sous le même toit, mais chacune de son côté. À tel point qu’un mur marque la séparation…

    Les deux sœurs habitent en ville, aux 3 et 3bis, Impasse des Bigorneaux. Adultes établies dans la vie, elles travaillent, Camille comme enseignante et Lise comme conseillère financière dans une banque. Elles ne sont pas bien vieilles, mais plus des gamines non plus, disons entre 35 et 45 ans. Bien qu’entourées d’ami.e.s, aucune des deux ne semble engagée dans une histoire sentimentale. Un point révélateur de leur situation, puisqu’elles vivent dans la même maison depuis toujours, y ont connu une enfance « normale », mais restent campées sur leurs positions, chacune à critiquer ce que fait l’autre et à s’énerver rapidement aux rares occasions où elles se croisent. Ce fragile équilibre va trouver ses limites le jour où elles apprennent que leur propriétaire commun veut vendre la maison, leur proposant deux solutions, conformément à ce que prévoit la loi en pareil cas : évacuer les lieux dans un délai de six mois ou bien se porter acheteuses, puisque leur statut de locataires leur donne la priorité, du moins si elles parviennent à payer la somme demandée.

    Le mur de Bretagne

    Apparaît donc un premier détail qui manque un peu de crédibilité : Camille et Lise sont locataires et non propriétaires. À partir de là, les points qui font défaut s’accumulent. Comment peut-on ériger le mur qui sépare les deux parties de la maison (intérieur compris) lorsque l’on est locataires ? Et puis surtout, que s’est-il passé pour que les deux sœurs en arrivent là ? Bien entendu, il faudrait alors raconter non seulement une mais deux vies bien plus en détail que ce que ne fait cette BD, car le scénario se contente de revenir à un moment sur l’enfance de Camille et Lise, alors que tout se passait bien. Certains éléments font quand même sentir comment leur relation a pu se dégrader. En effet, Camille est l’aînée et Lise a eu du mal à trouver sa place par rapport à elle, devant en particulier sacrifier sa passion pour le ballon rond. Soit dit au passage, de cet intérêt, les quelques détails qui émaillent les 72 pages de l’album sont aussi rares qu’insignifiants. Dans le même ordre d’idées, outre quelques clichés sur leur métier respectif (en particulier sur les enseignants), les caractères des deux sœurs ne sont qu’esquissés, l’aînée accumulant des instruments de musique, la cadette tentant comme par hasard de faire de la méditation quand sa sœur teste un instrument particulièrement bruyant, vague écho du gaffophone que tous les bédéphiles connaissent bien. Autant dire qu’en termes d’humour, il faut ici se contenter du potentiel d’opposition entre les deux sœurs qui ne va pas bien loin. En effet, le mur laisse entendre dans un premier temps que toute communication serait coupée. Il n’en est rien, car les deux sœurs aiment se chercher régulièrement, entretenant leurs différends assez mesquins comme si cela constituait leur principale motivation dans la vie. Il est vrai qu’elles peuvent considérer leur position comme un véritable échec, symbolique de leur incapacité à construire quelque chose d’épanouissant. D’ailleurs, elles prennent leurs amis à témoin de leurs querelles et on sent que si elles ne réagissent pas rapidement, vaille que vaille, elles continueront de cohabiter et finiront vieilles filles (elles habitent une impasse).

    Un potentiel inexploité

    L’initiative de l’album revient à Isabelle Sivan, qui en a conçu le scénario à l’intention de Bruno Duhamel, avec qui elle avait déjà travaillé, notamment pour Le Voyage d’Abel (2014). Visiblement, l’histoire est prévue avant tout pour son potentiel de mise en scène qui permet de montrer la progression de l’action des deux côtés de façon simultanée, avec ses effets d’écho. Malgré un aspect amusant, l’ensemble se contente d’illustrer les évolutions de la guéguerre que les deux sœurs se livrent, avec l’obligation de trouver un accord assez rapidement. Cette intervention d’un élément extérieur est renforcée par les pérégrinations d’un chat qui se moque bien des questions territoriales. Bref, on reste du côté de la comédie qu’on suit en se rappelant tout ce qu’on connaît à titre personnel des tensions familiales, aussi nombreuses que variées. Le dessin est à l’avenant, propre mais pas trop fouillé, d’une bonne lisibilité, privilégiant des cases de grandes tailles pour mettre en valeur les décors avec notamment une très belle palette de couleurs, sans accorder le même soin aux personnages. Alors que le dessinateur aime les personnages jusqu’au-boutistes et aux caractères forts (voir notamment Le Retour, 2017), il se met au diapason d’une œuvre destinée à un public large. Deux sœurs est donc une BD agréable, qui se lit rapidement, mais qui manque de profondeur. Son potentiel dramatique remisé au rang des sous-entendus cède le pas aux effets de mise en scène qui, eux, sont bien mis en valeur par le dessin de Bruno Duhamel.

    Laurent Gallard


    Deux sœurs, Isabelle Sivan et Bruno Duhamel – Bamboo, janvier 2024, 72 pages

  • La Chevauchée fantastique : le convoi des caves

    La Chevauchée fantastique (1939) – Réalisation : John Ford.

    Après plusieurs années d’abstinence en matière de westerns, John Ford remet le sujet en selle pour un film fondateur d’une immense part de sa filmographie à venir. C’est la rencontre avec John Wayne pour un rôle d’importance et la mise en place de ce subtil équilibre entre galerie de portraits et western aventureux.

    Le fait de voir Ford s’inspirer de Maupassant pour son intrigue est en cela révélateur : la micro-société se réunissant dans l’adversité va permettre un échantillonnage savoureux et bigarré. Le médecin alcoolique, la femme d’honneur, le dandy en quête de rédemption et le banquier escroc encadrent le couple de proscrits qui va évidemment focaliser l’attention : la prostituée et l’évadé sont ceux par qui la solidarité va surgir, tandis que chaque personnage révélera sa part d’ombre ou de lumière sous le vernis d’un archétype. On retrouve toujours chez Ford ce goût pour les renversements, les alliances entre le shérif et son prisonnier (comme celle entre Earp et Doc Holliday dans La Poursuite infernale), la mort et la naissance, la tuerie et les soins.

    Au sein de sa diligence, c’est une comédie humaine qui se déploie, d’autant plus efficace qu’elle est galvanisée par la proximité. Avec un sens du détail d’orfèvre, Ford décline les regards éloquents des amours naissants et des rivalités larvées, étudie la place des corps qui s’entrechoquent ou s’épaulent. Portraitiste hors pair, il parvient à donner chair à chacun des occupants sans qu’il soit nécessaire de les faire parler outre mesure, tant leur visage et leur gestuelle sont pertinents et expressifs.

    L’arc narratif, celui du danger extérieur, fonctionne avec les points de relais où l’on mesure la présence ennemie, dans cette économie classique convergeant vers l’affrontement final. Avec une certaine audace, Ford embarque sa caméra sur la diligence pour nous montrer son entrée dans l’eau, faute de pont, et pose les bases d’un plan qui deviendra aussi récurrent que célèbre : ce panoramique quittant le convoi dans la plaine pour révéler la présence des apaches les guettant sur la crête, alignés sur leurs mustangs. 

    La scène d’attaque sera, comme toujours, à la hauteur des attentes, horizontalité poussiéreuse et enlevée où les flèches répondent aux détonations, les chevaux chutent, les héros s’affirment et les couards se révèlent. 

    On retiendra particulièrement la gestion parfaite de Ford entre les plans d’ensemble, consacrés à la dimension épique de sa séquence, et ceux de l’intérieur destinés à poursuivre la dynamique complexe des personnages qu’il refuse d’abandonner en cours de route. Exemple entre tous, cette splendide main de Carradine braquant sa protégée pour la soustraire à la fureur apache, et qui finit par retomber. Tout le cinéma de Ford est concentré dans cet insert absolument magnifique. 

    Saturé d’intelligence, doué des meilleures intentions, La Chevauchée fantastique est une œuvre fondatrice, séminale de tout ce qui fera la grandeur de John Ford, et dans laquelle un indice réjouissant nous indique qu’elle est encore habitée par l’optimisme de la jeunesse : c’est un couple qui part vers l’horizon alors que le mot « fin » s’affiche sur l’écran.

    Éric Schwald

  • Les Âmes fendues : en immersion dans un hôpital psychiatrique

    Les éditions Steinkis publient Les Âmes fendues, de Xavier Bétaucourt et Jean-Luc Loyer, une incursion documentée dans le microcosme méconnu de la psychiatrie française. 

    Les premières pages de l’ouvrage portent sur Camille Claudel, l’une des sculptrices françaises les plus importantes du XIXe siècle. Il y a deux raisons principales à cela : l’artiste a elle-même été internée dans une institution spécialisée de 1913 à 1943, à la demande de sa famille et en dépit de ses protestations récurrentes ; elle a ensuite donné son nom à un hôpital psychiatrique situé à La Couronne, qui sert aujourd’hui de cadre au récit de Xavier Bétaucourt et Jean-Luc Loyer.

    Il n’est pas inintéressant de revenir sur l’internement de Camille Claudel, diagnostiquée pour une psychose paranoïaque mais surtout victime de son temps, comme l’annoncent sans ambages les auteurs : « Trente ans d’une vie misérable imposée par sa famille, les préjugés et l’institution médicale… » La carrière de la sculptrice a été entravée par les normes sociales rigides de la bourgeoisie et du christianisme du XIXe siècle, et sa famille, réprobatrice, n’a pas hésité longtemps, après le décès de son père, son seul réel protecteur, à effectuer une demande de placement volontaire. Cette dernière a probablement été approuvée, pour partie, en raison des mœurs de l’époque, qui toléraient mal son indépendance, son mode de vie, sa relation accidentée avec Auguste Rodin, ancien maître et amant, ainsi que les soupçons entourant de prétendus avortements clandestins.

    Du traitement asilaire à la psychiatrie moderne

    Une fois cette introduction passée, Les Âmes fendues nous aide à démystifier l’histoire et l’évolution de la psychiatrie. La présence d’une morgue et d’une cage de contention dans l’enceinte de l’hôpital rappelle que les anciennes institutions fonctionnaient en vase clos et que les traitements auxquels étaient soumis les malades pouvaient se révéler attentatoires à la dignité humaine. Les douches glacées, les chocs à l’insuline, les électrochocs ont toutefois progressivement cédé leur place aux soins scientifiquement éprouvés et aux neuroleptiques, ces « camisoles chimiques » parfois indispensables. 

    Cette brève rétrospective historique a le mérite de mettre en relief les changements radicaux dans les approches thérapeutiques et institutionnelles, avec le passage d’une logique d’asile, sanitaire et sociale, qui concernait même les sans-abri, à un système plus intégratif et bienveillant, quoique toujours imparfait.

    Premier bémol souligné dans l’ouvrage : si les centres spécialisés renferment des schizophrènes, des personnes bipolaires ou des malades souffrant de troubles envahissants du développement, ils accueillent aussi des autistes de formes plus légères, qui devraient normalement être pris en charge par d’autres institutions mais dont on ne sait que faire. Pis : « Dans la région, seuls 25 % de malades hospitalisés devraient l’être. Les autres devraient être suivis à l’extérieur mais les structures médico-sociales ne sont pas assez nombreuses. »

    Second écueil : le manque de moyens. Les auteurs et leurs intervenants n’omettent ni les gardes au pied levé faute de personnel qualifié ni la faible valorisation des professionnels de la santé mentale, qui accentue les pénuries de main-d’œuvre. L’album met ainsi en évidence les défis multidimensionnels de la psychiatrie : manque d’argent, crise de sens et, englobant l’ensemble, une stigmatisation persistante des maladies mentales, notamment imputable aux médias sensationnalistes.

    Urgence ?

    En France, 1% de la population serait touché par la schizophrénie, ce qui représente pas moins de 650 000 personnes. Et 50% des adolescents seraient sujets aux souffrances psychologiques : problèmes de maltraitance familiale, troubles alimentaires, tendance anxio-dépressive… Pour faire face à ce besoin de prise en charge, l’hôpital psychiatrique se construit sans même consulter les soignants. Les Âmes fendues fait état, de manière très concrète, d’un pavillon hospitalier dépourvu de lumière naturelle, où les plafonds sont trop bas, dont la cour n’a jamais été aménagée et dont la cuisine manque cruellement d’espace… 

    En filigrane transparaît l’urgence d’une réforme globale, non seulement au sein des institutions psychiatriques, mais également dans la perception sociétale de la santé mentale. La prévalence élevée de troubles psychologiques exige en effet une attention accrue et des solutions plus en phase avec les besoins du terrain. C’est justement ce dernier, quasi mis à nu, qui donne au récit l’essentiel de sa substance. 

    À travers le cas du Centre Hospitalier Camille Claudel, Xavier Bétaucourt et Jean-Luc Loyer offrent un aperçu saisissant de la réalité actuelle des institutions psychiatriques. Le lecteur découvre la diversité des pathologies traitées, la gestion des crises, la cohabitation avec les malades et les défis constants auxquels font face le personnel et les patients. Chaque partie se livre et apporte son témoignage, ce qui permet de dresser un panorama relativement exhaustif d’une institution spécialisée et de son environnement de travail.

    Cela passe par un service d’hospitalisation sous contrainte, avec ses portes sécurisées et ses autorisations de sortie émanant de la préfecture et découlant d’une évaluation clinique. Cela implique une femme atteinte du syndrome de Diogène, hospitalisée dans un état déplorable et devant patienter longuement avant de prendre une douche, car l’eau chaude vient, une nouvelle fois, de se couper. Ce sont aussi des malades dont la dangerosité peut fortement varier d’un cas à l’autre, des familles plus ou moins présentes et exigeantes ou encore une consommation de drogues exacerbant les problèmes psychiatriques sous-jacents. 

    En fin de lecture, nous aurons appris que les traitements médicamenteux entravent la sensation de satiété, ce qui explique que les patients, sédentaires, peuvent prendre plusieurs dizaines de kilos la première année. Ou encore que les tentatives de suicide sont jusqu’à quinze fois supérieures chez les individus schizophrènes par rapport à la population dite normale. Cette maladie, sur laquelle circule bon nombre d’idées reçues, est d’ailleurs longuement expliquée, de ses racines (souvent familiales, et surtout maternelles) à ses effets (dont les hallucinations visuelles et auditives).

    Les Âmes fendues est passionnant, didactique, clair quant à l’évolution de la psychiatrie et lucide sur ses obstacles actuels. Il entrelace habilement les témoignages pour mieux mettre en lumière la réalité du terrain et la nécessité d’une organisation « réarmée » pouvant prendre en charge, dans de bonnes conditions, la santé mentale de la population. Il rappelle surtout que derrière chaque patient se cache une histoire personnelle complexe, et souvent douloureuse.

    J.F.


    Les Âmes fendues, Xavier Bétaucourt et Jean-Luc Loyer  –

    Steinkis, janvier 2024, 128 pages