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Paris ! : lumière sur la capitale

Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir publient aux éditions Flammarion Paris !, une immersion passionnante dans la capitale française, à quelques semaines de l’ouverture des Jeux olympiques. En mêlant des photographies évocatrices et des dessins poétiques, l’ouvrage explore les multiples facettes de la capitale française, de son histoire à ses transformations contemporaines.
Gabrielle revient à Paris après une décennie d’absence. Elle retrouve une ville cosmopolite et dynamique, qui affleure à travers ses terrasses, ses rives piétonnes et une culture omniprésente. Avec ses quelque 2,2 millions d’habitants – une population stable depuis quarante ans –, la ville est un véritable melting-pot où cohabitent près de 180 nationalités, et qui accueille chaque année plus de 120 000 nouveaux résidents, preuve de son attrait et de son ouverture sur le monde.
La ville est marquée par une mobilité urbaine impressionnante, avec 8 millions de déplacements quotidiens, dont 90 % sont effectués à pied, à vélo ou en transports en commun. Ce mode de vie contribue à la baisse significative de la possession de voitures, qui est passée de 50 % en 1980 à 33 % en 2020. Les efforts pour réduire la pollution s’avèrent tout aussi notables, avec une nette diminution, d’environ 40 %, depuis 2011, conséquence de rues réaménagées, bien plus accueillantes pour les piétons et les cyclistes.
L’histoire récente de Paris fait l’objet d’un focus. Et pour cause : elle a été marquée par des épreuves douloureuses telles que les attentats du Bataclan et de Charlie Hebdo, l’incendie de Notre-Dame et la pandémie de COVID-19. Ces événements ont mis à l’épreuve la résilience des Parisiens. Ces derniers peuvent néanmoins se satisfaire d’une ville inclusive, comprenant 25% de logements sociaux qui permettent à plus de 700 000 Parisiens de continuer à vivre dans la capitale (où le prix du m2 est, on le sait, exorbitant).
Cette inclusivité se reflète dans le respect des droits de chacun et un effort constant pour améliorer la qualité de vie des habitants. Des initiatives comme la plantation de plus de 155 000 arbres et la création de 45 hectares de parcs visent à adapter la ville aux étés caniculaires à venir. Elle se traduit également par l’engagement en faveur de l’écologie, la sanctuarisation de plus de 200 rues, transformées en espaces piétonniers et sécurisés, à travers le projet des Rues des écoles. La présentation en avant/après de la rue de la Brèche-aux-Loups montre d’ailleurs les progrès réalisés en matière de réaménagement urbain.
La richesse culturelle de la capitale transparaît évidemment dans Paris !. Des œuvres d’art publiques aux grandes manifestations comme les foires et salons d’art moderne et contemporain, la culture est véritablement intégrée dans le tissu urbain. Les places emblématiques comme la Bastille et la Nation sont également mises en lumière, de même que les activités sportives. De leur côté, les quais de la Seine, autrefois envahis par la circulation, ont parfois été transformés en espaces de loisirs et de détente. Ces rives, nouveaux lieux de rencontre et de flânerie, offrent une promesse séduisante : celle de pouvoir se baigner dans la Seine dès 2025, comme le prévoit la mairie. La revitalisation du fleuve est symbolisée par le retour de 32 espèces de poissons, contre seulement 3 dans les années 1970, incluant notamment le brochet, la carpe, le sandre, la tanche, la brême et l’anguille.
Dans Paris !, Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir livrent un hommage passionné à la Ville Lumière. Ils scrutent ses multiples dimensions, de la résilience face aux tragédies à l’inclusivité sociale, en passant par la culture et les efforts écologiques. À travers des récits, des dessins et des images, les auteurs nous invitent à redécouvrir une ville en perpétuelle évolution, souvent enchanteresse et toujours vivante.
R.P.

Paris !, Benjamin Carteret et Gabrielle Lavoir – Flammarion, juin 2024, 173 pages
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La Strada : d’une plage à l’autre

La Strada (1954) – Réalisation : Federico Fellini.
La plage est un lieu fondamental chez Fellini : elle apparaît dans la quasi-totalité de ses films (comment oublier la dernière séquence de La Dolce Vita ?), et allie toujours ses deux dimensions paradoxales : s’imposer par l’étendue de sa beauté, et redonner sa juste place aux individus, silhouettes misérables et insignifiantes.
La plage ouvre et ferme La Strada : c’est d’abord le lieu d’une course familiale, sous un éclatant soleil, tandis que son épilogue sera son exact opposé : entre les deux, seul le ressac infini n’aura pas changé.
S’écartant progressivement de l’étiquette néoréaliste, Fellini livre ici une fable insolite à l’écart de la société, dont le personnage étonnant de Gelsomina (Giulietta Masina, femme et muse de Fellini) est le pivot. Un peu attardée mentale, asexuée, dénuée d’un véritable âge (adulte dans un corps d’enfant ?), elle incarne une forme d’innocence qui fait d’abord d’elle une victime. Vendue comme assistante au briseur de chaîne Zampano (Anthony Quinn, massif et antipathique), elle se plie à cet homme brutal qui semble avoir le torse et le cœur de pierre. Clown triste, dotée d’une empathie démesurée, inapte à l’hostilité du monde, elle apprend dans ce monde de bohème cher au maestro : les saltimbanques, le nomadisme, les campagnes pelées, le froid, les rencontres émaillent un parcours sans gloire.
Une bonne sœur explique à Gelsomina la raison pour laquelle elles ne restent jamais trop longtemps dans le même couvent : elles finiraient par s’attacher à cet endroit, et se détourneraient ainsi de l’amour essentiel, celui de Dieu. Parabole intéressante sur les sentiments en jeu dans ce duo étrange qu’elle forme avec son maître, et de la dimension christique que va lui donner l’évolution du récit. À la fois la mère et la conscience de Zampano, elle lui devient indispensable sans qu’il puisse jamais le lui formuler clairement, le poussant au meurtre par jalousie, et lui renvoyant au visage l’incarnation pure de ses remords.
Cette complexité des rapports humains donne son intérêt au film, et s’accorde avec une recherche plastique exigeante. On peut tout de même trouver un peu irritant ce personnage infantile et ces séquences en dents de scie, alternant entre sa maladresse quotidienne et ses accès de grande maturité émotionnelle. L’émancipation de Fellini est tangible, et son regard sur le monde du spectacle s’affine encore par rapport aux incursions plus éphémères qu’on avait pu voir dans Le Cheik Blanc ou les Vitelloni. Mais il manque une certaine épaisseur, un recul, une mélancolie pour densifier des sentiments un peu trop univoques. La suite de sa filmographie ne cessera d’affiner ces thématiques pour aboutir à de véritables chefs-d’œuvre.
Éric Schwald
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Arrêt de jeu : l’envers du football

Dans Arrêt de jeu (La Boîte à bulles), l’ancien footballeur semi-professionnel Maxime Schertenleib rapporte son vécu de l’intérieur. Ce premier album, une autofiction critique sur le monde du ballon rond, énonce ce qui a gangréné son plaisir de fouler les terrains et été le vecteur d’un puissant désenchantement.
Comme des millions d’enfants, dès son plus jeune âge, Maxime Schertenleib est passionné par le football. Inspiré par des joueurs emblématiques comme Xavi ou Ronaldinho, dont il admire les exploits à la télévision, il rêve d’en faire son métier et de se frotter au gratin de la discipline. Cet espoir commence à prendre forme des années plus tard, quand il rejoint une équipe semi-professionnelle. Là-bas, il est rapidement confronté aux réalités amères du ballon rond : il doit muscler son jeu, faire preuve d’un engagement constant, se montrer plus rapide, technique et rusé que ses adversaires. La quête de la performance dans un environnement hautement concurrentiel devient une lourde contrainte, qui tend à transformer un plaisir en une source de stress et de souffrance, tant physique que mentale.
C’est ce processus de désenchantement que raconte Arrêt de jeu. Sur le terrain et dans les vestiaires, Maxime Schertenleib découvre un sport qui évolue avec ses propres règles et formes de pression. Les blessures physiques, les injonctions à la performance, les commentaires humiliants, les comportements virilistes ou homophobes sont omniprésents. « T’avais qu’à t’inscrire à la danse classique si tu voulais pas prendre des coups », justifie-t-on après un contact rugueux. Et l’auteur d’expliquer : « C’est particulier lorsqu’une chose que tu as toujours aimé faire devient une contrainte. » Cela se matérialise graphiquement, puisqu’il se représente jouant au football avec un masque, rude et dominant à l’extérieur mais pétri de doutes à l’intérieur. Il avoue d’ailleurs avoir disputé ses matchs avec une peur diffuse qui n’a cessé de grossir « jusqu’à tout ensevelir ».
Arrêt de jeu en témoigne : derrière chaque action sur le terrain se cachent des exigences démesurées et des critiques parfois acerbes. Après avoir raccroché les crampons pour suivre un cursus artistique à Bruxelles, Maxime Schertenleib prend conscience des difficultés à s’éloigner du football. Il est continuellement exposé à des discussions autour du ballon rond : commentaires des passants, émissions télévisées, paris sportifs ou raisonnements stupides sur les discriminations. Ces expériences prolongent son malaise et nous poussent à réfléchir sur la place du football dans la société. Le jeune homme réalise par ailleurs que même dans un cadre moins compétitif, en rejoignant une équipe de copains, la violence et l’orgueil persistent, révélant une culture profondément enracinée dans ce sport.
« Le piège s’est refermé sur moi. » Les cadeaux, les voyages et la célébrité associés au statut de footballeur semi-professionnel invitent à faire fi des zones d’ombre : l’homophobie, la masculinité toxique, les humiliations, les mauvais gestes… Dans son autofiction, Maxime Schertenleib s’échine à peindre un tableau honnête et sans concession de son parcours, en mettant en lumière les contradictions et les souffrances inhérentes à la vie de sportif. Il déconstruit ainsi la manière dont l’ivresse peut, momentanément ou définitivement, faire oublier le flacon, bien qu’il ait finalement choisi de se réaliser et s’exprimer à travers la narration visuelle.
L’album, en trois couleurs – vert, noir et blanc –, se sert souvent des interactions de l’auteur avec une jeune femme, Mélanie, pour exposer de manière spontanée ses sentiments et états d’âme. Très réussi, Arrêt de jeu s’inscrit dans un contexte plus large qui tend à problématiser le football à la veille du championnat d’Europe, aux côtés d’œuvres telles que Le Maillot de la discorde (éditions Steinkis) ou Un dernier tour de terrain (éditions Bamboo). Dans le cas présent, c’est le dilemme entre l’amour pour le jeu et le bien-être de Maxime qui va constituer le fil conducteur du récit. Et permettre d’épingler, avec acuité et sensibilité, toute une série de comportements nocifs dont le football peine à se défaire.
J.F.

Arrêt de jeu, Maxime Schertenleib – La Boîte à bulles, juin 2024, 128 pages
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Elon Musk, le sens de la démesure

Le scénariste et dessinateur Daniel Cunningham publie aux éditions Delcourt une biographie graphique consacrée à Elon Musk, le richissime patron de Tesla, Twitter et SpaceX. Il y épingle son histoire, ses projets entrepreneuriaux mais aussi ses méthodes parfois douteuses et sa personnalité obsessionnelle et outrancière.
Elon Musk compte sans conteste parmi les figures les plus emblématiques de l’entrepreneuriat moderne, au même titre qu’un Steve Jobs ou un Bill Gates. Il occupe plus souvent qu’à son tour le devant de la scène médiatique : un jour, il annonce l’arrivée prochaine des véhicules autonomes, le lendemain il procède au rachat d’un réseau social à coups de dizaines de milliards de dollars et, entre les deux, il appelle à coloniser Mars ou dispute à Bernard Arnault et Jeff Bezos le titre ronflant d’homme le plus fortuné du monde. Dans son album, Daniel Cunningham cherche à gratter le vernis pour mieux comprendre l’histoire, les réalisations et la psychologie d’un milliardaire certes visionnaire, mais souvent aveuglé par l’ambition et l’orgueil.
Il est des départs qui favorisent une carrière. Issu d’une famille blanche et aisée dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, Elon Musk grandit dans un environnement privilégié. Son grand-père, Joshua Haldeman, chiropracteur de profession, est un aventurier et un libertarien. Hostile à l’ordre établi, il influence son petit-fils par son esprit de découverte et sa quête de liberté. Le jeune Elon, qui grandit avec un père instable et violent, assouvit une curiosité intellectuelle insatiable en se plongeant dans les livres, parfois du matin au soir, et en s’éveillant à la technologie. Daniel Cunningham met parfaitement en lumière les dispositions particulières du futur entrepreneur, mais également les éléments contextuels qui vont présider à leur épanouissement.
Dès son jeune âge, Elon Musk manifeste un intérêt pour la programmation. Il vend, à douze ans à peine, son premier jeu vidéo, Blastar. Après une scolarité difficile marquée par les brimades, il quitte l’Afrique du Sud à dix-sept ans pour le Canada, échappant ainsi au service militaire obligatoire. Après un passage à l’université Queen’s, il poursuit ses études à l’Université de Pennsylvanie, obtenant des diplômes en physique et en économie. Le jeune homme est en attente d’accomplissement, et c’est la cofondation de Zip2 qui va porter sa carrière sur les fonts baptismaux.
Comme l’explique Daniel Cunningham, cette entreprise fournit des guides de villes en ligne pour les journaux. Elon Musk s’en désolidarise cependant assez rapidement. La vente de Zip2 à Compaq lui rapporte néanmoins près de 300 millions de dollars et lui permet de fonder X.com, qui deviendra plus tard PayPal, après une fusion. Suite à une série de désaccords, Elon Musk est licencié de la société. Cela peut apparaître, paradoxalement, comme une aubaine, puisque sa fortune en sort consolidée et il peut désormais se tourner vers des projets personnels plus ambitieux. Car à ce stade de la lecture, chacun a compris que l’homme a de la suite dans les idées, les dents qui rayent le parquet et une énergie qui n’a d’égale que sa démesure.
En 2002, Elon Musk fonde SpaceX, avec l’objectif de réduire les coûts de l’exploration spatiale et de permettre, à terme, la colonisation de Mars. Sous contrat avec la NASA, SpaceX a depuis réalisé plusieurs exploits historiques, notamment la première réutilisation d’une fusée orbitale. L’entreprise a aussi connu son lot de difficultés, comme en témoigne l’album. En parallèle, l’entrepreneur investit dans Tesla Motors, qui s’apprête à révolutionner le marché des véhicules électriques. Toutefois, et Daniel Cunningham le souligne à dessein, ni Tesla ni SpaceX ne se seraient développés de la sorte sans l’aide du gouvernement américain. Cela relèverait presque de l’ironie : le milliardaire libertarien ne doit son salut qu’aux subventions publiques, parfois obtenues à la faveur de procédés douteux – comme la manipulation des prix des véhicules Tesla.
Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Elon Musk est également à l’origine de SolarCity, spécialisée dans l’énergie solaire, et de The Boring Company, visant à réduire les embouteillages urbains par des tunnels souterrains, mais empêtrée dans une succession d’échecs. Hyperloop et Neuralink illustrent de leur côté sa vision futuriste d’une société hyper-technologique. On le voit, l’homme a des billes partout, des idées à la pelle, mais son parcours n’en demeure pas moins marqué par les controverses et les comportements impulsifs. Il est capable de renvoyer des milliers de salariés d’un coup, comme lors de son acquisition de Twitter, de colporter des théories complotistes, par exemple à l’occasion de la crise de la Covid-19, et il s’est même radicalisé dans son discours politique, se positionnant désormais très à droite.
Dans cette biographie graphique édifiante et très bien documentée, Daniel Cunningham met à nu la personnalité d’Elon Musk. Personnage complexe, souvent décrit comme borderline et sujet à des excès, il possède une ambition démesurée et un dévouement total à ses projets, qui peut d’ailleurs se confondre avec de l’obsession. Ses méthodes de management paraissent impitoyables et son style de communication, au mieux imprudent. Le patron de Tesla incarne à la fois l’ingéniosité, la ténacité et les excès de notre temps. Sa vision du monde est celle d’une humanité conquérante, capable de surmonter ses limites pour embrasser un avenir technologique pérenne. Ses problèmes d’ego, ses relations dysfonctionnelles, voire rompues, avec ses enfants ou sa consommation de drogues complètent un portrait parfois glaçant.
Daniel Cunningham dessine, de manière critique, les contours d’un homme hors norme. Il problématise les succès et les échecs de l’une des figures les plus influentes de notre époque. Il confronte surtout Elon Musk à ses contradictions : la reproduction des méconduites d’un père honni, le rejet d’un interventionnisme étatique pourtant essentiel au développement de ses entreprises, une liberté d’expression à géométrie variable, qui fait surtout les affaires des complotistes et de l’extrême droite, des idées convenues ou inadaptées parfois présentées comme avant-gardistes, une autopromotion de tous les instants qui peut heurter les intérêts des investisseurs…
J.F.

Elon Musk, Daniel Cunningham – Delcourt, mai 2024, 184 pages
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Photogramme (#4) : Rocky

Capture d’écran Rocky Balboa court dans les rues désolées de Philadelphie. L’image est chargée de symboles, étroitement liés à l’histoire d’un underdog s’échinant à dépasser sa condition.
La composition du plan est dynamique et centrée sur la figure de Rocky. Il foule le bitume en direction de la caméra, et la ligne de fuite de la rue oriente naturellement le regard vers le boxeur. Pas de doute, c’est une personne ordinaire : il n’est pas glorifié par un angle en contre-plongée, mais au contraire montré comme un homme du peuple, dont la tenue arbore les mêmes teintes ternes que l’environnement qui l’accueille.
Ce choix de couleurs, grises et sombres, est en harmonie avec le ton général du film, qui raconte l’histoire d’un homme issu d’un milieu défavorisé cherchant à s’élever à travers la boxe. Les flammes émanant d’un bidon, seules sources de chaleur apparente, contrastent avec l’environnement froid, presque hostile, et pourraient symboliser, en seconde intention, le feu intérieur qui anime Rocky, son aspiration à la dignité et au bonheur.
Le décor n’a rien de chaleureux : un marché délabré, des ordures qui jonchent le sol, des objets cassés et abandonnés… John G. Avildsen n’aurait pas pu mieux s’y prendre pour rendre compte de la dégradation urbaine et de la pauvreté qui entourent et enserrent son protagoniste. En cela, le photogramme reflète à merveille les thèmes centraux de Rocky : la lutte obstinée pour l’accomplissement personnel, le combat perpétuel contre l’adversité, et l’espoir d’une rédemption.
Rocky Balboa est un anti-héros par excellence. Il n’est pas un boxeur flamboyant ou particulièrement talentueux, mais un travailleur acharné avec un cœur pur et une volonté inébranlable. Sa course à travers les rues de Philadelphie, immortalisée ici, est aussi, en plus d’un entraînement physique, un parcours métaphorique vers l’affirmation de soi.
Rocky a déjà entamé sa mue. À partir de là, chaque foulée va le rapprocher de ses objectifs. Ses missions pour la mafia locale doivent prendre fin ; il veut devenir un homme de valeur reconnue. Dans Rocky, il s’agit de réaliser l’impossible, de croire en soi-même lorsque personne d’autre ne songerait à le faire. Ce photogramme montre d’où vient Rocky, physiquement, socialement et symboliquement, et il prépare le terrain pour son évolution future, qui constituera le fil conducteur de toute la série.
J.F.
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Les Vitelloni : frime et châtiment

Les Vitelloni (1953) – Réalisation : Federico Fellini.
Deux axes majeurs nourrissent la poétique désenchantée des Vitelloni : la jeunesse et le tempérament italien. Deux éléments synonymes de fougue, d’exubérance et de débordement vital, que Fellini va passer au crible d’un regard lucide, acide et sans concession.
Le groupe d’amis est en terrain conquis : la ville est leur territoire, la rue leur champ de bataille. Délestés de toute forme de responsabilité, les immatures déambulent, ponctuent leur ennui de beuveries et de blagues potaches, confondant le parcours initiatique avec l’affirmation chaque jour grandissante de leur machisme.
Fellini joue dès à présent de ce point de vue qu’on retrouvera dans toute son esthétique, oscillant entre l’immersion et la distance. La voix off d’un des personnages, Moraldo, double masqué du cinéaste, indique d’emblée un recul, voire une réflexion sur la vanité de cette vie au jour le jour, et la disposition dans l’espace laisse à plusieurs reprises surgir une angoisse sourde : disséminés dans le décor comme des statues, les individus peinent à conquérir les lieux, et se retrouvent à fantasmer silencieusement un ailleurs, le regard vide sur une plage d’hiver.
La maturité elle-même se confond, de leur point de vue, à l’enfermement, qui plus est dans un magasin de bondieuseries, où l’un des personnages principaux se regarde cloîtré dans un miroir avant d’être contemplé à travers la vitrine par ses comparses encore libres.
Les seules voies de la liberté résident ainsi dans la fuite, mais celle-ci est toujours illusoire : c’est cette façon de tourner en rond dans un bal décadent, dont l’ascension ultime consiste à s’enfermer dans les combles pour fricoter comme des adolescents. Seul Moraldo, dans un très beau plan final, osera prendre le train, affirmant plus encore ses liens avec Fellini qui quitta sa Rimini natale pour Rome.
On ne peut même pas véritablement parler de tendresse pour cette jeunesse un peu stupide. Le personnage de Fausto (très joliment servi par Franco Fabrizi qu’on retrouvera aussi dans un rôle tout aussi détestable dans Il Bidone) est veule, libidineux et voleur, et son accession à la maturité par le mariage et la vie professionnelle se présente comme une série d’épreuves pour lesquelles il échoue toujours sur le plan moral. La bouffonnerie à laquelle il aboutit en tentant de revendre une statue d’ange dans des lieux saints en dit long sur son caractère. C’est aussi l’occasion pour le cinéaste de mettre en place quelques images insolites et poétiques, comme celle d’un prêtre perché sur arbre, et qui annoncent l’esthétique à venir du maestro.
Si le récit accuse quelques longueurs et s’étiole dans un dénouement fondé sur une rédemption un brin plaquée, sa force réside dans son esthétique des lieux et la sincérité touchante de quelques personnages secondaires. On pense bien entendu à cet enfant cheminot, croisé dans la rue alors qu’il s’apprête à travailler, repère incongru d’une maturité fondée sur la nécessité et l’innocence mêlée. Un personnage qui annonce en tout point la très jeune serveuse, petit ange rédempteur de La Dolce Vita.
Éric Schwald
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Rock, mythes et tragédies : brûlés sur le feu de la rampe

La célébrité projette une ombre parfois écrasante. Rock, mythes et tragédies se penche sur celle des chanteurs et musiciens qui, en dépit du soutien de millions d’admirateurs, ont été engloutis par la gloire et ses excès. Michele Primi et Enzo Gentile publient aux éditions L’Imprévu un beau-livre richement illustré, comprenant 67 récits d’artistes à la trajectoire tragique.
Le tristement célèbre « Club des 27 » cohabite dans Rock, mythes et tragédies avec des icônes telles que Ian Curtis, John Lennon, Michael Jackson, Elvis Presley, Prince, Marvin Gaye ou Chester Bennington. Autant d’artistes ayant connu le succès avant de se brûler les ailes sur le feu de la rampe. Pour eux, la notoriété a souvent exacerbé une souffrance déjà latente. Ils ont payé le prix fort d’une exposition médiatique incessante et de pressions publiques insupportables, ne trouvant souvent refuge que dans l’addiction et l’autodestruction.
En contemplant les vies brisées du « Club des 27 », composé de Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison, Kurt Cobain ou encore Amy Winehouse, on comprend aisément que le talent et la gloire ne sont souvent que des emplâtres sur une jambe de bois. Ces artistes, tous décédés à l’âge de 27 ans, représentent une génération qui a redéfini la musique tout en luttant contre des démons personnels tenaces. Le guitariste légendaire Jimi Hendrix est mort d’une overdose, tout comme Janis Joplin ou Jim Morrison, le charismatique chanteur des Doors. De son côté, Kurt Cobain, icône du grunge et de Nirvana, a mis fin à ses jours après une lutte acharnée contre la dépression et l’addiction.
Ces tragédies mettent en lumière la vulnérabilité inhérente à la célébrité. Les pressions médiatiques, les attentes du public et l’isolement que procure la renommée créent parfois un cocktail toxique. Sans compter que d’autres paramètres entrent aussi en ligne de compte. Ainsi, Ian Curtis, le chanteur de Joy Division, était en proie à une épilepsie sévère incompatible avec la vie de rockstar, et ses médicaments alimentaient une dépression profonde. John Lennon a été abattu par un fan déséquilibré devant son domicile à New York. Michael Jackson, le « Roi de la Pop », a vécu une vie marquée par l’exploitation, la solitude et la controverse. Ses transformations physiques, les accusations judiciaires et son isolement croissant ont creusé en lui un gouffre qu’aucun succès ne pouvait combler. Pour Prince comme pour Elvis Presley, l’overdose médicamenteuse a endossé le costume peu flatteur de Faucheuse.
Ce qui unit tous ces artistes, au-delà de leur talent indéniable, est une souffrance profondément humaine, amplifiée par la célébrité et ses épreuves. Ce que montrent avec clarté Michele Primi et Enzo Gentile, c’est que le vernis éclatant de la gloire cache souvent des âmes tourmentées, en quête de paix et de réconfort qu’elles ne trouvent jamais pleinement. Bien entendu, les courts portraits (de deux à dix pages, avec une grande place accordée aux photographies) ne suffisent pas à rendre compte du vécu de ces artistes, mais ils permettent au moins de présenter succinctement leur parcours, leurs espoirs et la manière dont la tragédie les a court-circuités.
Ce modus operandi laisse par ailleurs la place aux anecdotes. Les auteurs reviennent par exemple sur la première guitare de Bob Marley, fabriquée avec une boîte de sardines et des fils électriques dénudés, sur l’engagement politique de Sam Cooke, qui classa 29 titres au hit-parade américain entre 1957 et 1964, ou encore sur le dernier concert de Chester Bennington, disparu quelques jours à peine après avoir réuni 90000 personnes à Monza. De son côté, le grand Elvis a vu son cousin vendre une photographie de son cadavre pour 18 000 dollars. Ce cliché a fini en couverture du numéro le plus vendu du magazine National Enquirer. Glaçant.
J.F.

Rock, mythes et tragédies, Michele Primi et Enzo Gentile –
L’Imprévu, juin 2024, 272 pages
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Photogramme (#3) : Jurassic Park

Capture d’écran L’émerveillement scientifique confronté à l’appréhension éthique. Ce plan fait parfaitement état de la dualité centrale de Jurassic Park (1993) : la fascination pour le pouvoir créateur de la science et la menace évidente que ce dernier représente.
Le personnage de John Hammond est présenté par Steven Spielberg comme un Prométhée moderne, défiant les lois de la nature, tandis qu’Alan Grant, au premier plan, affiche une inquiétude certes invisible dans ce photogramme mais palpable dans le film. Contrairement à l’homme d’affaires, le paléontologue perçoit les dinosaures comme des créatures dont la place dans le monde moderne est au mieux ambiguë, au pire illogique et dangereuse.
John Hammond occupe l’axe du plan : deux personnes se tiennent à sa gauche, deux autres à sa droite. Son regard, presque ému, est dirigé vers un bébé dinosaure fraîchement éclos. Autour de lui, les autres personnages arborent des expressions faciales davantage caractérisées par la stupéfaction et la crainte. La lumière douce du laboratoire accentue l’aspect presque sacré de cette naissance, à la fois promesse et menace.
Ce photogramme constitue une métaphore visuelle de l’hubris humaine. La scène dans son entièreté semble d’ailleurs renvoyer à la boîte de Pandore, en vertu de laquelle la curiosité et l’ingéniosité humaines libèrent des forces qu’elles ne peuvent ensuite maîtriser. Cela préfigure les événements ultérieurs du film : le contrôle de la nature se révèle une illusion et la fascination laisse progressivement place à la terreur.
Cette image opère un point de bascule entre la vision utopique de John Hammond et la réalité hostile qui se déploie par la suite. Le PDG n’a pas seulement changé la marche du monde : il a redonné vie à une espèce prédatrice, rusée, pour qui les invités du parc formeront un gibier de premier choix.
La mise en scène de cette séquence, qui se clôture par les préoccupations évidentes d’Alan, est un présage de l’échec inéluctable du projet de son hôte. L’ambition d’Hammond, presque divine, sème les graines d’une immense catastrophe, initiée sur une paille fine, dans un laboratoire à la pointe de la technologie.
L.B.
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Le Cheik blanc : 24 heures de la vie d’une fan

Le Cheik blanc (1952) – Réalisation : Federico Fellini.
Le premier long métrage réalisé seul par Fellini prend pour point de départ une héroïne bovaryenne : au vu de la place accordée au rêve et à la poésie dans la suite de sa filmographie, celle-ci fait figure d’évidence. Réfugiée dans ses lectures à l’eau de rose et son amour d’un cinéma bon marché, Wanda profite d’une escapade à Rome, durant laquelle son mari va mondaniser et, honneur suprême, se voir convié à une audience du Pape, pour aller voir des idoles.
Ce qui devait être une visite clandestine à la volée se transforme en périple incontrôlé, et commande la mécanique d’un récit alterné entre les aventures folles de l’épouse et la panique contenue du mari à la recherche de sa femme tout en faisant bonne figure devant la famille visitée.
Bien moins dans la veine néoréaliste que certains de ses films suivants, Le Cheik Blanc est avant tout une satire : de la naïveté d’une provinciale, de son mari petit bourgeois et de leurs idéaux, certes antithétiques, mais réunis pourtant par leur vanité. La caricature est efficace, les personnages bien trempés, et la comédie fait souvent mouche, par un sens de l’hyperbole assez délicieux, qu’il s’agisse d’un plateau de prises de vues d’un roman-photo délirant impliquant chameaux et figurants, ou d’une déposition presque kafkaïenne dans un commissariat.
Durant ces 24 heures, l’imaginaire (idéal pour l’une, cauchemardesque pour l’autre) prend ses quartiers, et contamine aussi les tableaux visuels : la première apparition du Cheik sur sa balançoire est un ravissement hautement annonciateur de toutes les lévitations felliniennes à venir, et la ville un terrain propice à l’émergence du spectacle. On voit d’ailleurs apparaître la prostituée Cabiria qui aura bientôt droit à son propre film, et qui fait de la nuit une scène circassienne auprès d’un ivrogne cracheur de feu.
Le périple noctambule qu’on retrouvera dans La Dolce Vita ou Les Nuits de Cabiria a ceci de réjouissant qu’il ne s’appesantit jamais d’un discours trop surligné, et permet au spectateur de considérer les personnages avec une réelle tendresse.
Ainsi de la désastreuse tentative de suicide de Wanda, qui n’atteint pas le romanesque qui la fait vibrer, ou de la modeste réconciliation des mariés avant de rentrer dans le rang pour aller voir le souverain pontife : contrairement aux Vitelloni ou Bidone dans lesquels le portrait se fait incisif, l’empathie l’emporte sur le vitriol.
« La vraie vie est dans le rêve, mais le rêve est aussi un abyme fatal » : cette découverte comme une nouvelle ouverture des yeux se sera faite au prix d’une cavalcade drôle, poétique et insolite. Charmant programme que celui proposé par un futur visionnaire du septième art : devenir un peu plus sage après avoir insufflé un grain de folie dans son quotidien.
Éric Schwald
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Tu n’auras pas mon silence : relation toxique

Florence Rivières et Steren publient aux éditions Marabulles Tu n’auras pas mon silence, un roman graphique autobiographique portant sur les violences faites aux femmes et les techniques de manipulation exercées par certains hommes sur leur compagne.
Il faut avant tout considérer Marie et Arthur, les deux protagonistes de cette œuvre, à travers les mécanismes qu’ils permettent de démystifier. Couple dysfonctionnel, fausse histoire d’amour cachant une réelle toxicité masculine, Tu n’auras pas mon silence met en scène, l’un après l’autre, tous les ressorts de la violence conjugale et de la manipulation psychologique.
Les relations amoureuses entrevues dans l’album se caractérisent ainsi par un déséquilibre constant, où l’un des partenaires, en l’occurrence Arthur, exerce une domination psychologique et émotionnelle sur l’autre. Cela entraîne peu à peu une dégradation insidieuse de l’estime de soi de Marie. Cette dynamique hautement toxique reste cependant longtemps masquée par des phases de réconciliation et de fausses promesses, ce qui ne fait que renforcer le cercle vicieux d’espoirs et de désillusions.
L’une des techniques employées par Arthur consiste à culpabiliser Marie. En procédant de la sorte, et notamment en la renvoyant à ses histoires passées, il transfère sur elle la responsabilité des abus et l’enferme dans un sentiment de doute et de vulnérabilité, voire de honte. Cela accentue l’isolement et la dépendance émotionnelle de la jeune femme, longtemps convaincue que le problème vient (au moins en partie) d’elle, et que son compagnon est finalement plus maladroit que néfaste.
Le viol conjugal demeure un sujet tabou, souvent passé sous silence ou minimisé dans les discours publics, malgré son caractère criminel et ses conséquences dévastatrices sur les victimes. Florence Rivières et Steren problématisent parfaitement cette thématique, qui nécessite de déconstruire certains stéréotypes archaïques et d’établir une reconnaissance sociale et juridique claire : celle selon laquelle chacun peut disposer librement de son corps, en toutes circonstances.
Toutes les violences subies par Marie, qu’elles soient sexuelles ou psychologiques, engendrent chez elle des traumatismes, des fêlures multiples et complexes, allant de l’anxiété et la dépression à des troubles de stress post-traumatique, voire des épisodes d’amnésie. Ces derniers s’expliquent par un mécanisme de défense psychologique qui survient lorsque les souvenirs douloureux sont refoulés en raison d’une intensité émotionnelle insupportable. Bien que protecteur à court terme, ce phénomène complique considérablement le processus de dénonciation des abus et de reconstruction des victimes, qui se retrouvent confrontées à des lacunes mnésiques, des souvenirs fragmentés ou des flashbacks qui rendent difficile la reconstitution exacte des faits.
Tu n’auras pas mon silence déconstruit patiemment les pressions psychologiques exercées par Arthur pour obtenir la soumission de Marie. Dans une volonté de contrôle total et une négation de l’individualité de sa partenaire, il fait étalage de gaslighting, de dévalorisation constante, de reproches illégitimes. En insinuant la confusion et en colportant des rumeurs sur elle, Arthur cherche à renforcer son emprise et son pouvoir de domination. Cette stratégie de déstabilisation vise en seconde intention à discréditer toute tentative de la victime de dénoncer les abus subis, la réduisant ainsi au silence par peur de ne pas être crue ou de perdre son réseau d’amis.
S’affranchir du conditionnement psychologique et comportemental engendré par des relations abusives n’a rien d’une sinécure. Souvent entravées par des sentiments d’impuissance, de peur et de dépendance, les victimes peinent à envisager une vie en dehors de l’emprise imposée par leur agresseur. Pour Marie, la rupture requiert d’abord la prise de conscience, puis une détermination ferme, deux étapes indispensables pour faciliter sa reconstruction et recouvrer sa dignité. Car avant cela, la jeune femme tendait à s’abîmer dans des relations sans lendemain, ou à trouver toutes les excuses possibles à Arthur, qui bénéficiait en sus d’une supériorité hiérarchique protectrice – un élément circonstanciel très important dans le récit.
Avec Tu n’auras pas mon silence, Florence Rivières et Steren épousent le point de vue d’une victime, Marie, et cherchent à percer la manière dont s’élaborent les violences et prédations, tant physiques que psychologiques. Le roman graphique est à cet égard édifiant et met en scène une suite ininterrompue de comportements malsains et destructeurs. Sur le plan scénaristique, la proposition peut sembler lacunaire, un peu décousue, trop fléchée et manichéenne. Mais il serait regrettable d’apposer sur cet album le même regard critique que sur une fiction traditionnelle, puisqu’en l’espèce, le témoignage et l’examen des faits rapportés prévalent largement.
J.F.

Tu n’auras pas mon silence, Florence Rivières et Steren – Marabulles, mai 2024, 144 pages
