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Photogramme (#10) : Toy Story

Capture d’écran Ce photogramme est issu du long métrage d’animation Toy Story. Il met en scène la douloureuse prise de conscience de Buzz l’éclair. Le prétendu « ranger de l’espace » se trouve de dos, face à un écran de télévision qui diffuse une publicité pour Al’s Toy Barn. Désenchanté, le protagoniste de John Lasseter comprend alors qu’il n’est qu’un jouet, un vulgaire produit manufacturé, reproduit à l’infini et exposé dans des rayons de supermarchés. Il est mis en demeure d’affronter l’absurdité de sa pseudo-quête héroïque, lui qui croyait être un défenseur galactique. La télévision, en position dominante dans le cadre, écrase presque sa silhouette, accentuant l’idée d’une révélation imposée, d’une vérité brutale contre laquelle il ne peut rien.
Les couleurs participent à la signification de ce plan. Le rouge et blanc du logotype d’Al’s Toy Barn, ainsi que la luminosité provenant du tube cathodique, contrastent avec l’atmosphère sombre, presque sépulcrale, de la chambre de Sid, où se trouve Buzz. Cela crée une rupture à la fois visuelle et symbolique. Visuelle, car l’espace commercial, structuré et hyper-éclairé, tranche avec le chaos qui règne dans la tanière tamisée du jeune garçon. Symbolique en raison de la solitude de Buzz face à une réalité accablante.
Buzz est répliqué, rangé et distribué à grande échelle. Partant, Toy Story aborde, sans en avoir l’air, la question de l’identité dans un monde où l’individu est interchangeable, et donc aisément remplaçable. Pour l’astronaute, cette découverte est profondément déstabilisante : tout ce qu’il tenait pour vrai, unique et valeureux se révèle être une immense illusion commerciale. Plus généralement, le film explore la peur de l’abandon, de la perte d’utilité et du remplacement, non seulement pour Buzz, mais aussi pour Woody, qui, de son côté, se confronte à la question de l’oubli et du désintérêt de son propriétaire, Andy. Si Buzz découvre son statut d’objet parmi des milliers de clones, Woody prend conscience de sa propre obsolescence potentielle.
Le choix d’une publicité télévisée comme déclencheur de cette révélation chez Buzz est significatif : il atteste de l’influence envahissante des médias et de la société de consommation sur les perceptions de soi, et sur la façon dont les personnages du film, en tant que jouets, sont perçus et vendus. C’est un moment de basculement dans Toy Story, qui se détache d’une simple aventure pour enfants pour aborder des thématiques plus profondes. Ce n’est plus seulement l’histoire de jouets qui tentent de retrouver leur propriétaire, mais aussi une réflexion sur l’identité, la valeur personnelle et l’inévitabilité du déclin dans une société où chaque nouveauté en chasse une autre. En cela, Toy Story parvient à universaliser son propos de manière subtile, bien au-delà du cadre de l’enfance.
J.F.
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Hokusai : l’art qui traverse les océans

Figure éminente de l’art japonais, Katsushika Hokusai est devenu, sans jamais quitter l’archipel nippon, l’un des artistes les plus influents de la culture moderne occidentale. Ses œuvres ont en effet contribué à refaçonner nos canons esthétiques. Retour sur un génie universel dont le pinceau a immortalisé le Japon, tout en redessinant le monde.
Si Katsushika Hokusai avait disparu à l’âge de cinquante ans, il serait resté un illustrateur talentueux mais relativement anonyme parmi les artistes du courant ukiyo-e. C’est dans ses années septuagénaires qu’il entame sa série la plus célèbre, Trente-six vues du mont Fuji. Cette dernière comporte notamment La Grande Vague de Kanagawa, depuis devenue iconique, au point d’ailleurs d’être reproduite partout, en ce y compris dans le logo de la marque Quiksilver. Cette série prenant appui sur le point culminant du Japon immortalise son nom bien au-delà des frontières de l’Edo isolé.
Avant cette reconnaissance tardive, l’artiste s’était distingué par ses manga, une collection de croquis riches et variés, allant des animaux imaginaires aux scènes de la vie quotidienne. Ces volumes témoignent de son observation minutieuse et de son imagination débridée, comparables à celles d’un Rembrandt ou d’un Van Gogh. Ces esquisses ne racontent pas une histoire linéaire mais révèlent un esprit curieux, désireux d’explorer le monde sous toutes ses facettes.
En créant les Trente-six vues du mont Fuji, Katsushika Hokusai exprime, comme tant d’autres dessinateurs japonais, une obsession presque spirituelle pour cette montagne, symbole d’immortalité dans la tradition bouddhiste et taoïste. Paradoxalement, cette quête d’éternité contraste avec les subtilités éphémères de ses représentations : le Prussian blue nouvellement importé et les nuances délicates capturent des instants fugaces du jour et de la lumière. L’impermanence et le perpétuel cohabitent avec poésie, sans se parasiter.
Hokusai face à l’Occident
L’œuvre de Katsushika Hokusai a profondément marqué le Japon. Mais elle a également bouleversé les courants artistiques européens à partir de la fin du XIXe siècle. Après l’ouverture forcée du Japon par les navires noirs du commodore Perry, ses estampes et peintures ont traversé les océans, fascinant aussitôt les impressionnistes et post-impressionnistes.
Des artistes comme Monet, Degas et Van Gogh ont trouvé dans les œuvres de Hokusai une alternative au réalisme académique européen. La simplicité apparente, l’aplatissement des espaces et les compositions audacieuses du dessinateur japonais résonnent alors dans leurs tableaux, où la perspective linéaire cède la place à une profondeur plus intuitive. Monet, par exemple, a transformé son jardin de Giverny en un hommage aux estampes japonaises, avec ses ponts et nénuphars inspirés de cet art.
Cette influence s’étend d’ailleurs bien au-delà de la peinture. La musique de Debussy (La Mer), la céramique et même la mode de l’époque témoignent d’une inclinaison affirmée pour l’esthétique japonaise. Cette appropriation artistique s’accompagne cependant de malentendus culturels. L’Europe a tendance à romantiser un Japon idéalisé, projetant des fantasmes d’exotisme sur une réalité beaucoup plus nuancée. Qu’importe, cette rencontre imparfaite stimule une réinvention artistique sans précédent.
Persévérance et adversité
Malgré son succès artistique, Hokusai a connu une précarité financière permanente. Souvent au bord de la faillite, il dépendait de la vente de ses estampes à bas coût et des nombreux livres illustrés qu’il produisait. Son atelier exigu, partagé avec sa fille, la talentueuse Katsushika Ōi, était à la fois un lieu de création prolifique et de désordre inexpiable.
Ōi, elle-même peintre remarquable, a joué un rôle central dans les dernières années de la vie de son père, contribuant probablement à certaines de ses œuvres. Son tableau Hua Tuo opérant le bras de Guan Yu révèle un style intense et viscéral, en contraste avec la sérénité des paysages de Hokusai. Ensemble, ils formaient un duo artistique des plus intrigants, bien que l’histoire d’Ōi demeure injustement marginalisée.
Hokusai a dessiné jusqu’à ses derniers jours. Chaque matin, il peignait un lion chinois comme porte-bonheur, en écho à un désir d’atteindre la perfection artistique. Il espérait ouvertement qu’un jour, « chaque ligne, chaque point posséderait une vie propre ».
Le passeur entre les cultures
On trouve les réminiscences de Hokusai dans les peintures de Lichtenstein, les couvertures des mangas contemporains et toute une série d’objets dérivés incluant des T-shirts ou des coques de téléphone. Cependant, réduire son héritage à des vagues et des montagnes serait une simplification idiote et injuste.
Avec Hokusai a été entrepris un dialogue culturel permanent. À une époque où les identités artistiques étaient souvent cloisonnées, il a démontré que l’art pouvait être universel, traverser les frontières géographiques et esthétiques. Sa capacité à intégrer des influences chinoises, japonaises et européennes dans une vision cohérente a non seulement redéfini l’art nippon, mais a également offert à l’Occident une nouvelle façon de voir et de sentir le monde, dont les effets ne se sont jamais estompés depuis lors.
J.F.
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Comprendre la Palestine, des origines à aujourd’hui

Les éditions Les Arènes publient Comprendre la Palestine, de Xavier Guignard et Alizée De Pin. En suivant le fil chronologique des événements, du mandat britannique aux divisions actuelles, et en s’appuyant sur des cartographies, des inserts biographiques et des illustrations didactiques, l’ouvrage aide à mieux appréhender les racines, les implications concrètes et les perspectives d’un conflit aujourd’hui souvent considéré comme insoluble.
Le conflit israélo-palestinien est une histoire de dépossession, d’exil et de résistance. Né de deux promesses inconciliables faites par les autorités britanniques, respectivement aux Palestiniens et aux représentants juifs, il a donné lieu à de nombreux événements tragiques, au premier rang desquels figure la « Nakba », terme arabe signifiant « catastrophe ». L’exode forcé de plusieurs centaines de milliers de personnes, dont les familles vivaient parfois depuis des siècles sur ces terres, a contribué à façonner la conscience collective d’un peuple dispersé. Cette dépossession se prolonge depuis lors dans la douleur de la diaspora, répartie dans des camps de réfugiés à travers le Liban, la Syrie, la Jordanie ou encore la bande de Gaza et la Cisjordanie.
Si la période qui a suivi 1948 a été marquée par la fondation de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et le renforcement des sentiments nationalistes, la guerre israélo-arabe de 1967 a profondément aggravé la situation. Elle a en effet abouti, comme l’expliquent les auteurs, à l’occupation de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est et de la bande de Gaza par Israël. Au quotidien, cela se traduit pour les populations palestiniennes par des checkpoints, des restrictions de déplacement, des expropriations et des implantations de colonies. Ces dernières, considérées comme illégales au regard du droit international, grignotent peu à peu des terres agricoles et fragmentent toujours davantage le territoire, hypothéquant dangereusement la volonté de création d’un État palestinien souverain.
En Cisjordanie, la vie se déroule désormais sous l’emprise d’un réseau de barrages militaires et de clôtures. À Gaza, l’enclavement est d’autant plus sévère que le blocus – à la fois terrestre, maritime et aérien – limite considérablement la liberté de mouvement et l’approvisionnement de base. Israël a par ailleurs une mainmise sur les ressources naturelles et fiscales palestiniennes. Les conflits successifs, caractérisés par des bombardements et des destructions à grande échelle, ont laissé la population dans une précarité extrême. Face à ces conditions, la résistance prend des formes multiples : manifestations pacifiques, actions de sensibilisation internationale, recours juridiques devant des instances mondiales, et, parfois, violences armées.
Il y a bien entendu eu des tentatives de paix et autant de négociations avortées. De nombreux accords, depuis ceux d’Oslo dans les années 1990, ont nourri l’espoir d’une résolution du conflit sur la base de la coexistence de deux États. Mais les blocages successifs, l’extension constante des colonies et l’incapacité à trouver un accord sur des points cruciaux (tels que les frontières, la souveraineté de Jérusalem ou encore le sort des réfugiés) ont créé un sentiment de lassitude et de scepticisme vis-à-vis du processus de paix. Pour beaucoup de Palestiniens, c’est la question de l’égalité des droits et de la reconnaissance de leur histoire qui conditionne toute solution viable. Et les autorités israéliennes se montrent peu conciliantes au moment de leur tendre la main. Il faut comprendre qu’ils profitent, comme l’énoncent très bien les auteurs, d’une main-d’œuvre arabe corvéable et d’un marché captif capable d’absorber les surproductions industrielles nationales.
Pour ne rien arranger, une fracture politique traverse le camp palestinien lui-même, notamment entre le Fatah, majoritaire en Cisjordanie, et le Hamas, qui contrôle la bande de Gaza. Cette division affaiblit la cohésion nationale et complique davantage encore les tractations diplomatiques. Cependant, malgré la souffrance de l’exil et le poids de la mémoire, l’identité palestinienne reste portée par une forte résilience. Les communautés de la diaspora entretiennent un lien profond avec leur terre d’origine et participent aux efforts de solidarité culturelle, politique et humanitaire.
Comprendre la Palestine revient abondamment sur un conflit qui s’articule autour de la quête d’une terre, d’une reconnaissance et d’une souveraineté. C’est une histoire jalonnée de guerres, d’exils et d’occupations, mais aussi d’initiatives de paix, de mobilisations populaires et d’efforts diplomatiques. Aujourd’hui, il s’agit avant tout de mettre fin à une situation qui prive les Palestiniens de leurs libertés fondamentales. Car si une chose émerge clairement de la démonstration de Xavier Guignard et Alizée De Pin, c’est bien le portrait cruel d’un peuple colonisé, infériorisé et exposé à la violence institutionnelle (les prisons, les guerres, la précarité organisée…).
J.F.

Comprendre la Palestine, Xavier Guignard et Alizée De Pin –
Les Arènes, janvier 2025, 232 pages
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50 États d’Amérique : un grand voyage à travers l’histoire et les visages des USA

Dans 50 États d’Amérique (Les Arènes), Guillaume Hennette et Playground Paris nous invitent à un périple fascinant, foisonnant de découvertes et d’anecdotes savoureuses. Chaque État américain se dévoile au fil d’encadrés colorés et illustrés, mettant en lumière le drapeau, la démographie, l’« enfant du pays », ainsi que quelques repères historiques, géographiques, économiques ou encore culturels. Avec une écriture vivante et accessible, les auteurs dépoussièrent l’image parfois figée des États-Unis, pour en révéler la diversité, la grandeur et les paradoxes.
Les auteurs ont adopté le parti pris d’égrener ces cinquante États à travers des tranches de vie, des héros locaux et des faits parfois méconnus. L’ouvrage regorge ainsi de portraits et d’anecdotes qui nous invitent à papillonner. On (re)découvre par exemple que l’Arkansas est la terre natale de Bill Clinton et abrite aussi la toute première enseigne Walmart, ouverte en 1962 à Rogers, tandis que l’Alabama est un État pionnier dans la lutte pour les droits civiques : c’est là que Rosa Parks a refusé de céder sa place à des Blancs dans un bus, ou encore que Martin Luther King a bâti les fondations d’un mouvement qui allait résolument changer l’Amérique. Les auteurs ne reculent pas devant le saugrenu, glissant que dans le même Alabama, la vente de sextoys est illégale – à moins de justifier d’un motif médical !
Au fil de la lecture, on voyage de l’immense Alaska – territoire autrefois russe, acquis en 1867 pour 7,2 millions de dollars, et dont le drapeau a été imaginé par un enfant de 13 ans – aux frontières arides de l’Arizona, où l’immigration venue du Mexique demeure un sujet brûlant – 640 kilomètres de frontière commune. En Californie, région la plus peuplée du pays, pas moins de 17 localités ont été baptisées Eureka. On l’ignore souvent, mais le berceau de la Silicon Valley a longtemps été un foyer d’exclusion envers les populations asiatiques, notamment à San Francisco dès la fin du XIXᵉ siècle.
L’ouvrage n’est pas sans clins d’œil culturels : le Colorado accueille la ville fictive de South Park, née dans l’imaginaire de Trey Parker et Matt Stone, tandis qu’au Connecticut, un client trop pressé aurait conduit à l’invention du premier hamburger en 1900. New York a donné naissance à Woodstock, un festival devenu légendaire, qui devait initialement accueillir 50 000 personnes mais qui, au final, a regroupé 450 000 personnes dans le champ d’un éleveur de vaches, Max Yasgur.
L’Iowa abrite quant à lui ChatGPT, requérant en 2022 quelque 40 millions de litres d’eau pour refroidir ses serveurs, soit 6 % du total du district concerné. L’État de Michigan, au contraire, regorge d’or bleu, avec ses plus de 11 000 lacs. Il s’agit par ailleurs du berceau de l’automobile ; et les auteurs de rappeler qu’Henry Ford a vendu 15 millions d’automobiles en vingt ans à la classe moyenne américaine. Mais le Michigan a également la particularité d’avoir été le premier à abolir la peine de mort, en 1846. Une décision motivée par le discours d’un condamné à mort nommé Stephen Simmons.
Le livre ne se contente pas de cartographier les lieux : il leur insuffle une âme. Ainsi, on (re)découvre que le Dakota du Sud, surnommé Sunshine State, jouit d’environ 220 jours de soleil par an et abrite la monumentale sculpture du Mont Rushmore. Le Delaware, lui, fait figure de paradis fiscal, au point de compter plus de boîtes aux lettres (destinées aux sociétés fictives) que d’habitants ! La Floride, souvent associée à Miami ou Orlando, recèle une autre surprise : sa ville la plus peuplée est en réalité Jacksonville, avec près de 950 000 habitants. On s’arrête également sur la dimension très « senior friendly » de cet État, où 21 % de la population a plus de 65 ans.
On croise dans 50 États d’Amériquedes figures légendaires : au Kansas, ce sont les fameux frères Dalton ; au Kentucky, Muhammad Ali ; à New York, Alexandria Ocasio-Cortez, qui a marqué l’histoire en devenant, à 29 ans, la plus jeune élue au Congrès américain. De nombreux États se parent d’anecdotes historiques marquantes : l’Illinois, traumatisé par l’incendie de Chicago en 1871, s’est lancé dans une ambitieuse politique de construction en métal, donnant ainsi naissance aux premiers gratte-ciel ; la Louisiane possède un passé français ; le Mississippi se présente comme la terre natale du blues, mais aussi le théâtre de l’affaire douloureuse de Mississippi Burning. Et si le Nevada abrite Las Vegas, le New Hampshire est, lui, la plaque tournante de la fabrication d’armes à feu. Le Texas, de son côté, se caractérise par l’or noir, qui a soutenu une économie florissante : on y dénombre plus de 160 000 puits de pétrole, faisant vivre plus de 480 000 personnes.
Au terme de ce voyage littéraire, on réalise à quel point l’Amérique reste un continent de contrastes, d’inventions et de transformations. Chaque chapitre s’appréhende comme une escale, un arrêt sur image où la géographie se mêle à l’histoire, au politique, à l’économique, sans jamais perdre de vue l’humain. C’est là tout l’intérêt de l’ouvrage : offrir un panorama à la fois dense et accessible, qui donne envie de parcourir les routes américaines pour toucher du doigt, en vrai, la diversité de ces cinquante États.
J.F.

50 États d’Amérique, Guillaume Hennette et Playground Paris –
Les Arènes, janvier 2025, 239 pages
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Bret Easton Ellis, ou l’ivresse de la subversion

Il a suscité autant de fascination que de malaise. Le parcours de Bret Easton Ellis se construit sur le fil d’un scalpel. D’un côté, la critique d’une Amérique consumée par l’argent et l’apparat ; de l’autre, une attirance quasi passionnelle pour la décadence. Dans son essai Bret Easton Ellis, le privilège de la subversion, le critique culturel Adrien Durand dresse le portrait d’un romancier talentueux et sulfureux, dont la plume a inspiré autant de dévotion que de scandales.
Bret Easton Ellis grandit dans la banlieue californienne cossue de Sherman Oaks. La bourgeoisie blanche y déploie ses fastes, mais aussi ses vices, à ciel ouvert. On y trouve également une jeunesse en roue libre, marquée par la démission parentale, la psychose ambiante – la prolifération des tueurs en série – et la drogue qui circule quasi librement dans les couloirs d’un lycée finalement plus proche du club privé que d’un sanctuaire éducatif. C’est dans ce terreau quelque peu vicié que se développe chez le jeune Ellis une passion précoce pour les films d’horreur, ceux qui déchirent le voile du bien-pensant pour laisser entrevoir l’inavouable. Le futur romancier semble déjà partagé entre l’envie de s’écarter du monde et l’irrésistible tentation de s’y fondre en voyeur-obsessionnel.
C’est en 1985 qu’il fait une entrée tonitruante en littérature avec Moins que zéro, un roman aux accents autobiographiques qui sonde l’âme désolée d’une jeunesse dorée, gangrénée par l’ennui, le cynisme et la drogue. Des protagonistes aisés, aux familles éclatées, y transgressent allègrement les conventions morales et flirtent avec les excès. Une première salve qui dessine déjà les contours du style Ellis : cru, féroce, mais aussi teinté d’une lucidité glaciale sur les rapports humains, la superficialité et l’incommunicabilité.
Son deuxième roman, Les Lois de l’attraction, parachève l’invention d’un véritable sous-genre : le roman trash de campus. Au cœur d’une université huppée du New Hampshire, des étudiants se droguent, couchent avec leurs professeurs, naviguent sans boussole dans un océan de fêtes et de superficiel. Bret Easton Ellis y portraiture une Amérique privilégiée ne vivant que pour jouir du présent et verrouiller son avenir dans les coulisses. Le ton scandaleux, la narration à la première personne et l’ironie implacable, proche de la satire, ont un effet coup de poing, affirmant l’écrivain comme l’un des représentants les plus brillants (et les plus décriés) de sa génération.
Adrien Durand donne parfaitement le ton de cette nouvelle littérature irrévérencieuse qui prend pour objet l’élite et ses ouailles, retranchées derrière les murs d’établissements plus festifs que scolaires. Dans le même temps, Bret Easton Ellis va former un duo controversé avec Jay McInerney. À deux, ils deviennent des “rock-stars de la littérature” : excès en tout genre, frasques médiatiques et fréquentations ultra-select, de Tom Cruise, nouveau voisin d’Ellis, à Jean-Michel Basquiat, avec qui l’écrivain partagera quelques lignes de coke dans des toilettes pour hommes. Ils déconstruisent, en actes, l’image de l’auteur introverti, travailleur et solitaire. Le Literary Brat Pack, qui réunit aussi Tama Janowitz ou Jill Eisenstadt, repose sur des oiseaux de nuit qui aiment se donner en spectacle.
L’Amérique de Reagan bat alors son plein, la finance triomphe. C’est dans cette fièvre capitalistique et libérale que naît Patrick Bateman, yuppie psychopathe, héros malade et mémorable d’American Psycho. Avant même sa parution, le texte fuite et scandalise par sa violence sanguinaire et son fétichisme maniaque pour le luxe. L’auteur doit changer d’éditeur, subit les foudres d’une presse résolue à le diaboliser. D’autres y voient un coup de génie – ou un coup marketing. Espiègle, l’auteur en rajoute, arguant qu’il ne fait que s’autobiographier à travers ce personnage de golden boy sociopathe.
Bret Easton Ellis, le privilège de la subversion porte décidément bien son nom. Et ne s’arrête pas en si bon chemin. S’ensuivent des années de hauts et de bas. Glamorama moque l’industrie de la mode, mais reçoit un accueil bien plus tiède. L’autocitation permanente commence par ailleurs à lasser. Dans Lunar Park, Ellis pousse la mise en abyme jusqu’à son paroxysme : sobriété retrouvée, autocritique subtile, il dépeint sa propre traversée du désert. L’évolution de l’écrivain fascine autant qu’elle interroge : devient-il sage ou se moque-t-il encore du monde, comme beaucoup le croient ?
Adrien Durand se recentre ensuite sur l’influence que Bret Easton Ellis a exercée sur Michel Houellebecq et Frédéric Beigbeder, mais surtout sur les auteurs du mouvement “Alt Lit”, biberonnés au micro-blogging, au culte de la célébrité et aux réseaux sociaux. Sur Twitter, le romancier provoque de nouveaux remous, notamment par des tirades parfois irrévérencieuses sur les femmes, voire ouvertement misogynes. Il révèle aussi son homosexualité, tardivement assumée.
Dans la lecture qu’en fait Adrien Durand, Bret Easton Ellis semble endosser tour à tour le rôle de dénonciateur et d’adepte enragé d’une société gangrénée, trop opulente pour être authentique. C’est celle d’Ethan Couch, l’“affluenza teen” à la dérive, ou de l’influenceur surexcité Jake Paul, toutes ces figures surgies du réel et qui semblent autant de Patrick Bateman en puissance. À la frontière de la réalité et de la fiction, Ellis a systématiquement renversé les codes, il s’est érigé en chantre de la provocation comme s’il ne pouvait y avoir de salut que dans la transgression.
Le livre Bret Easton Ellis, le privilège de la subversion radiographie ainsi les excès, les outrances et la prodigieuse modernité de ce romancier, devenu, selon les époques, roi de la scène littéraire ou paria conspué. Il demeure l’enfant terrible d’une contre-culture qui s’amuse à mêler luxe, gore et ironie mordante. Un pied dans l’enfer contemporain, l’autre dans l’ambition de tout déchiffrer, tout énoncer, tout exposer.
J.F.

Bret Easton Ellis, le privilège de la subversion, Adrien Durand –
Playlist Society, janvier 2025, 160 pages
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Première Dame : une comédie du pouvoir qui fait chavirer l’Élysée

Thierry Langlois, président en perte de vitesse, Victoria Coraly, actrice engagée : deux trajectoires opposées qui vont pourtant se heurter et, peut-être, s’accorder. Sur un ton à la fois pétillant et mordant, Didier Tronchet et Jean-Philippe Peyraud nous entraînent, aux éditions Glénat, dans les coulisses d’une idylle politique pas comme les autres, entre manipulations médiatiques, ambitions ministérielles et grand spectacle amoureux.
Dès les premières pages de Première Dame, le décor est planté : à quelques mois des élections, la popularité du président Thierry Langlois est à son plus bas. Pour ne rien arranger, son ex-femme finalise un livre potentiellement destructeur sur leur vie à l’Élysée, décrit en ces termes : « C’est de la merde en branche, mais que veux-tu, ça va se vendre. » Cette tirade quelque peu cynique a le mérite de donner le ton : ici, la comédie flirte avec l’irrévérence, et l’on assiste à un ballet incessant de coups bas et de stratagèmes douteux pour obtenir ou conserver la tête de l’État.
Les conseillers du président, paniqués face à l’érosion de sa cote, imaginent la parade suprême : trouver la « Première Dame » idéale pour redorer son blason. Une ex-Miss France ? Pourquoi pas, tant qu’elle peut inspirer une image glamour et lisse. Mais c’est sans compter sur la rencontre fortuite de Thierry Langlois avec Victoria Coraly, égérie d’un cinéma d’auteur indépendant, militante convaincue et farouchement opposée aux politiques migratoires menée par le ministère de l’Intérieur. Le franc-parler de la jeune femme, par ailleurs mère de famille séparée, claque dès leur premier échange, lorsqu’elle lui lance sans fard : « Diriez-vous qu’être solidaire, c’est déchirer les tentes des migrants à coups de couteaux et les expulser brutalement vers des pays en guerre ? »
À partir de là, la mécanique comique se met en branle. Le président, loin d’être séduit par l’ex-Miss, se retrouve en revanche irrémédiablement attiré par cette actrice à la langue bien pendue, au grand dam de ses fidèles communicants et de son calculateur ministre de l’Intérieur, M. Lombard. On le prévient aussitôt : « Si Monsieur le Président nourrissait le projet d’entrer en relations… poussées avec cette personne que l’on peut qualifier de “social hystérique”, l’effet serait désastreux auprès du public centriste et raisonnable qui forme le socle de l’électorat de Monsieur le Président. » S’instaure alors une mécanique du décalage : la puissance politique rencontre le militantisme pur et dur, et tente d’en faire une histoire d’amour sous le feu des médias.
Les auteurs s’amusent à confronter un chef d’État qui se croyait libre de ses choix – « On pense que le pouvoir c’est la toute-puissance… C’est surtout la totale privation de liberté. » – à un entourage obsédé par l’opinion et agissant volontiers de manière autonome. Des échos bien réels de la Vème République se glissent dans les planches, notamment vis-à-vis du hollandisme. Car au-delà de la relation entre le plus haut dignitaire de France et une comédienne estimée, il y a aussi ces allusions affleurant à même le texte : « Un président ne devrait pas faire ça. » Ceux qui se souviennent des polémiques ayant fait suite à l’essai de Gérard Davet et Fabrice Lhomme auront la référence.
Rapidement, le rapprochement entre le président et Victoria dérape en crise politique. Les sondages grimpent, certes, mais la ligne dure de M. Lombard, qui aspire à la magistrature suprême, se cabre. Le couple improbable n’est pas encore formé qu’il fait déjà la Une des journaux. Victoria progresse dans ce qui relève encore d’un rôle de composition : s’installer au « Château » pour redonner de l’allant à la présidence et, en parallèle, faire avancer la cause des migrants. On observe une tension constante, ici traitée avec légèreté, entre engagements personnels et raison d’État.
Pendant ce temps se cristallisent les sombres intrigues menées par le ministre de l’Intérieur, qui ne rêve que d’asseoir son pouvoir et de s’approprier les replis identitaires des Français. Il l’avoue d’ailleurs sans vergogne : « Nous avons toujours gagné grâce à la peur, devant laquelle nous incarnons l’autorité, la force morale, la discipline. Les Français aiment être rassurés par une figure paternelle. » L’homme ne recule devant rien, quitte à instrumentaliser un attentat ou vider par la force un squat. Le lecteur assiste alors à un jeu de dupes entre un président qui cherche à réorienter sa politique, au moins en partie, et un ministre bien décidé à ruiner à la fois les mesures prises et cette nouvelle romance médiatique, peut-être moins artificielle qu’il n’y paraît.
Au fil des planches, Didier Tronchet ménage savamment le rythme, oscillant entre drame intime et comédie de mœurs, tandis que le trait précis et dynamique de Jean-Philippe Peyraud campe des personnages expressifs, d’une modernité remarquable. Les auteurs rendent parfaitement compte de la fébrilité du pouvoir, entre grands discours et petits arrangements, tout en dessinant une romance semi-factice mais diablement attachante. On sourit devant les maladresses du président, tiraillé entre ses sentiments naissants et les impératifs de communication et ce, même en plein milieu d’un G7. On s’émeut de Victoria, fonceuse et opiniâtre, qui découvre les rouages de l’Élysée sans jamais renier ses convictions. Elle continue inlassablement à défendre la veuve et l’orphelin, fût-ce au péril de sa carrière et de son image.
Première Dame offre un regard à la fois lucide et malicieux sur la politique française, dans ce qu’elle a de plus théâtral, de plus absurde et de plus humain. Cette plongée dans les arcanes du pouvoir, où le rire surgit souvent là où on l’attend le moins, fait de l’album une ingénieuse comédie romantico-politique. Le duo Tronchet-Peyraud orchestre avec brio l’enchevêtrement des intrigues et des sentiments, donnant à voir comment une simple histoire d’amour peut bousculer un système tout entier. Ils y injectent aussi des ramifications filiales bien ficelées (la relation du président avec une mère castratrice, ou avec le fils de Victoria). Une vraie gourmandise, à déguster sans modération.
J.F.

Première Dame, Didier Tronchet et Jean-Philippe Peyraud –
Glénat, janvier 2025, 272 pages
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L’Heure du loup : dusk to dust

L’Heure du loup (1968) – Réalisation : Ingmar Bergman.
L’Heure du loup : celle où l’on naît, ou celle où l’on meurt. Et lorsqu’on est vivant, celle qui fait peur. Cette définition, donnée à mi-parcours du film, éclaire d’une lumière noire les intentions d’une œuvre dévastatrice.
Persona était éclatant de blancheur, L’Heure du loup sera une plongée dans l’obscurité. Bergman lâche la bride de ses fantasmes les plus noirs et se projette dans la figure d’un peintre torturé dont la compagne se mettrait à lire le journal intime. Alors que les premières séquences perpétuent la tradition bergmanienne du récit (le couple et sa mésentente, les confessions face caméra, les portraits figés de face et de profil…), le décor, lui aussi traditionnel de l’île (déjà un vecteur d’isolement et de révélations cathartiques dans À travers le miroir), favorise l’irruption d’habitants aussi importuns qu’inquiétants.
Cet idéal constant chez le cinéaste, consistant à tenter de cerner la vérité des êtres, surtout lorsqu’ils sont face à l’autre, atteint un paroxysme hallucinatoire duquel il est difficile de se remettre.
Toute la dérive cauchemardesque du personnage incarné par Max von Sydow sera vue par d’autres. C’est d’abord l’accès à ses confession par son épouse, puis, surtout, ces invitations mondaines qui vont sans cesse rendre publiques ses attentes, ses fantasmes et ses terreurs. On connaît la fascination du monde du spectacle sur Bergman : processions, jeu sur les scènes, les rideaux, les masques, les pantins peuplent son imaginaire jusqu’à la fin de sa vie, et explosent dans le requiem Fanny et Alexandre. Ici, pas de place pour la couleur cependant : les contrastes sont saturés, la concession n’est pas de mise. Maquillé, l’invité supplicié doit tout se permettre : « C’est vous et ce n’est pas vous : idéal pour une rencontre amoureuse », lui dit-on ironiquement…
La première partie de cette phrase valant tout autant pour Bergman, qui avance à peine masqué dans cette déambulation schizophrène. La plongée dans l’inconscient torturé du créateur, la convocation d’une ancienne muse, le réveil d’un souvenir traumatique, tout passe par le prisme malsain d’une révélation face à des témoins. De la chambre à coucher à l’opéra, et jusqu’au cérémonial sacrificiel : la mise en images de l’inconscient se fera avec la violence sadique d’un secret honteux qui serait étalé sur la place publique.
Les confidents sont les figurants idéaux d’un cauchemar : châtelains et vieilles rombières, aussi distingués dans leurs apparats que vulgaires dans leurs propos, aussi polis dans leurs manières que pervers dans leurs quêtes de destruction. La visite du château et la plongée dans les abîmes reprennent l’esthétique déjà si puissante du Silence : corridors, personnages grotesques et monstrueux, dans un baroque expressionniste qui fait penser à un versant obscur de Fellini, et qui annonce les délires visuels et thématiques d’un Lynch ou d’un Lars von Trier.
Les coups d’éclat suivent les saillies d’un esprit se débattant avec ses démons : c’est le visage sublime de Liv Ullmann, le grain de la peau blanche d’une ancienne maîtresse, le crâne d’un enfant dans un souvenir estival, ou des visages déformés, voire pelés par la monstruosité.
Œuvre somme, œuvre sombre, qui n’en finit pas de déteindre sur le spectateur, L’Heure du loup est une interrogation aux aspérités tranchantes, qui se loge tout entière dans l’absence de conclusion formulée par son protagoniste : « La limite est enfin atteinte. Le miroir est brisé. Mais que reflètent les morceaux ? »
Éric Schwald
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Problématiser l’émeute

Les éditions Anamosa publient l’opuscule Émeute de Michel Kokoreff, qui propose une analyse transversale de l’histoire des émeutes en France, en s’appuyant plus particulièrement sur celles survenues en 2023, à la suite de la mort tragique de Nahel Merzouk.
Émeute s’inscrit dans une perspective historique longue. Michel Kokoreff, sociologue français, rappelle que ces soulèvements répondent à un phénomène de cyclicité, depuis les Jacqueries médiévales jusqu’aux révoltes urbaines du XXIe siècle. L’auteur atteste ainsi que les émeutes réapparaissent régulièrement, comme pour relier le passé au présent, révélant la persistance des mêmes problèmes sociaux, économiques et politiques.
Au cœur de cette réflexion se trouve la question de la terminologie. Michel Kokoreff met en avant les nuances parfois impensées entre émeute, révolte et insurrection. Si l’émeute se caractérise par son caractère spontané, localisé et limité dans le temps, elle se distingue de la révolte, plus durable et mieux organisée, et de l’insurrection, qui vise in fine l’instauration d’un nouveau pouvoir. L’usage de l’expression « violences urbaines », souvent préférée par les médias et les responsables politiques, tend à dépolitiser ces événements et à invisibiliser leurs causes profondes. Celles-ci, pourtant, sont multiples : marginalisation économique et sociale des quartiers populaires, discriminations raciales et policières, sentiment d’injustice et de mépris face à des institutions perçues comme lointaines, voire hostiles. « Ce sont aussi les conditions de vie difficiles qui sont en arrière-plan dans les cités HLM plus ou moins ghettoïsées : la dégradation des parties communes et des services publics, un taux de chômage plus élevé qu’ailleurs, davantage de familles monoparentales, donc de précarité sociale, plus d’échecs et de décrochages scolaires. »
La mort de Nahel Merzouk, filmée et largement diffusée, s’inscrit dans la continuité d’autres décès tragiques, comme ceux de Zyed Benna et Bouna Traoré en 2005. Elle met une nouvelle fois en lumière le rôle des violences policières et du racisme systémique dans le déclenchement des émeutes. Un état de fait encore amplifié par une législation, la loi de 2017, élargissant les conditions d’usage des armes à feu par les forces de l’ordre. Michel Kokoreff évoque ainsi une forme de « permis de tuer » implicite, qui ne fait qu’alimenter les bavures, et partant, la colère et la défiance à l’égard de l’institution policière. Les discriminations, les contrôles au faciès et le profilage racial constituent par ailleurs des réalités quotidiennes dans les quartiers populaires, et leur persistance nourrit logiquement un sentiment d’abandon et d’humiliation.
Émeute décrit ce que l’auteur appelle une « diagonale de la rage », c’est-à-dire la résonance des émeutes à travers l’espace et le temps. Si elles ne se propagent pas par simple contagion, elles se répondent et résonnent entre différents lieux, reflétant un malaise partagé et une indignation commune. Dans ce contexte, les médias et les réseaux sociaux ne sont pas neutres. Les premiers, selon leur ligne éditoriale, peuvent renforcer les clichés négatifs sur les jeunes des quartiers ou, au contraire, s’attacher à analyser les causes profondes des soulèvements, donnant la parole aux habitants et rétablissant une forme de dignité. Les seconds, qu’il s’agisse de plateformes de partage de vidéos ou de messageries cryptées, facilitent la diffusion d’informations, la coordination des actions, mais aussi la propagation de rumeurs et de désinformation.
Au-delà de ces enjeux médiatiques, l’auteur insiste sur le contexte social et politique dans lequel s’intègrent les émeutes. Les conditions de vie difficiles, la dégradation des services publics, les taux de chômage élevés, l’échec scolaire et l’isolement de certains territoires contribuent à attiser la colère. Celle-ci peut également s’entremêler avec d’autres mouvements de contestation, comme celui des Gilets jaunes. Michel Kokoreff révèle à cet égard une continuité géographique et sociologique dans l’expression d’une même frustration contre l’injustice sociale et les carences de l’État. La répression policière et judiciaire, très forte en 2023, renforce encore la polarisation de la société, tandis que le soutien accordé aux émeutiers s’avère plus important qu’en 2005.
L’auteur met alors en garde contre un danger latent de fascisation. L’incapacité persistante à apporter des réponses structurelles aux problèmes des quartiers populaires, conjuguée à la montée de l’extrême droite et à la banalisation des discours racistes, crée un terrain propice aux dérives autoritaires. Face à ce risque, Michel Kokoreff préconise de s’éloigner d’une vision purement policière des quartiers populaires. Il défend la nécessité d’une « économie morale de l’émeute », fondée sur la justice sociale, le respect et la reconnaissance. Pour briser le cycle des soulèvements violents, l’État et la société doivent agir en profondeur : réformer les pratiques policières, lutter contre les discriminations, investir dans l’éducation, l’emploi, les espaces publics, et renforcer la démocratie participative afin de permettre à tous et toutes de faire entendre leur voix.
En une centaine de pages, Émeute déploie une réflexion solide et documentée qui invite le lecteur à considérer les soulèvements non comme de simples débordements de violence mais bien comme des symptômes d’une crise sociale plus profonde et complexe. Loin de justifier ces actes, l’opuscule cherche plutôt à comprendre leur genèse, contextualiser leurs causes, souvent plurielles, et envisager des solutions qui ne se limitent pas à la seule répression, mais engagent toute la société dans un processus constructif de reconnaissance, de justice et de réparation.
J.F.

Émeute, Michel Kokoreff – Anamosa, janvier 2025, 112 pages
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Sixto Rodriguez, la rockstar fantôme qui a conquis l’Afrique du Sud sans le savoir

Dans le Detroit déjà déclinant des années 1970, Sixto Diaz Rodriguez enregistre deux albums qui passent inaperçus. Aux États-Unis, en dépit d’un talent incontestable, sa musique est un échec cuisant. Pourtant, sans qu’il le sache, sa voix traînante et ses textes engagés enflamment bientôt l’Afrique du Sud. Des décennies plus tard, ce chanteur, depuis reconverti en ouvrier du bâtiment, apprend qu’il est devenu, malgré lui, une authentique icône culturelle.
Au début des années 1970, dans les rues grises et frappées par la crise économique de Detroit, un jeune homme d’origine mexicaine écrit des chansons entre deux boulots précaires. Sixto Diaz Rodriguez, guitariste discret, enregistre alors deux albums : Cold Fact (1970) et Coming from Reality (1971). Pourtant avide de contestation et de renouveau, le public américain ne lui prête aucune attention. Il écoule tout au plus quelques centaines de galettes. Résigné, mais surtout boudé par son studio, l’artiste délaisse la scène, replonge dans la vie ordinaire et disparaît complètement des radars musicaux. Il redevient ouvrier du bâtiment (mais en costume !), balayant petit à petit le souvenir, probablement amer, de ses disques ignorés.
Mais quelques années plus tard, à dix mille kilomètres de là, une autre histoire se met en marche. Dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, un public jeune, révolté et assoiffé de liberté découvre par hasard ses enregistrements. Sur des vinyles importés sans grand bruit, la voix de Rodriguez devient, avec les années, un symbole secret de résistance. Sans jamais avoir foulé le sol local, l’homme se transforme en une icône contestataire, une référence commune pour des millions de personnes. Ses paroles, mêlant poésie, critique sociale et mélancolie, inspirent des générations de Sud-Africains en quête de changement. Certains le considèrent là-bas comme un artiste aussi talentueux et essentiel que Bob Dylan ou Cat Stevens. Le paradoxe ? Personne ne sait rien de lui. On le croit mort, suicidé sur scène, disparu dans les marges sombres de la contre-culture américaine. Le mythe grandit, alimenté par le mystère et l’absence totale d’information à son sujet.
C’est dans les années 1990 que tout bascule. Des fans sud-africains passionnés décident d’enquêter : ils cherchent des indices, des témoignages de personnes ayant fréquenté le chanteur. Contre toute attente, ils finissent par retrouver sa trace, non pas dans quelque paradis de musiciens accomplis, mais au cœur de Detroit, où Rodriguez, la soixantaine passée, vit modestement. Il est toujours ouvrier, et n’a jamais eu conscience de la résonance de sa musique sur le continent africain. Cette découverte agit comme un véritable séisme culturel. Invité à se produire en Afrique du Sud, l’ex-ouvrier, ébahi, chante dans des salles combles, devant un public transi d’admiration qui connait par cœur ses paroles depuis vingt ans.
Au début des années 2000, cette histoire extraordinaire prend une nouvelle dimension, cinématographique et planétaire, grâce au documentaire Searching for Sugar Man (2012) de Malik Bendjelloul. Récompensé par un Oscar, le film raconte cette trajectoire improbable : l’artiste oublié, devenu mythe à son insu, renaît en pleine lumière. Dans la foulée, ses disques enfin réédités suscitent un regain d’intérêt. On se presse pour l’écouter en concert, on réévalue son œuvre, on le compare aux plus grands. Le décalage entre l’anonymat américain, dans lequel il s’est épanoui, et la ferveur étrangère est tel qu’il fascine la critique et le public.
L’histoire de Sixto Diaz Rodriguez a quelque chose qui tient du conte musical. Elle éclaire la puissance des cultures souterraines. Elle témoigne de la façon dont une œuvre peut voyager, s’enraciner et s’exprimer pleinement loin de son terreau d’origine. Le chanteur de Detroit personnifie mieux que personne l’ironie du succès : parfois, c’est en disparaissant du devant de la scène nationale que l’on devient inoubliable ailleurs.
R.P.
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Mise au pilon des livres : gaspillage ou stratégie raisonnée ?

Alors que le secteur de l’édition doit sans cesse faire place aux nouveautés, la mise au pilon des livres reste une pratique répandue, bien que controversée. Entre nécessité économique, optimisation des stocks et problématique écologique, l’industrie explore aujourd’hui, encore insuffisamment, des alternatives pour réduire le gaspillage tout en répondant aux exigences d’un marché complexe. Quels sont les enjeux de cette pratique ? Comment la filière est-elle organisée et quelles solutions émergent pour préserver les ouvrages tout en répondant aux impératifs économiques ?
La mise au pilon des livres n’est rien de moins que la destruction des exemplaires invendus, abîmés ou jugés obsolètes. C’est une étape courante dans la gestion des stocks d’un éditeur. Il s’agit de se débarrasser de livres devenus encombrants, en se reposant sur une organisation plus ou moins structurée, impliquant éditeurs, distributeurs, entrepôts et recycleurs, qui ont pour mission de gérer au mieux les flux d’ouvrages dans une filière marchande, donc soucieuse de rentabilité. Cependant, face aux défis environnementaux et aux critiques sur le gaspillage, des alternatives à la mise au pilon émergent et ouvrent la voie à une gestion plus responsable des invendus.
La mise au pilon, une décision économique et logistique
Mettre un livre au pilon s’impose avant tout pour des raisons économiques et logistiques. Tous les éditeurs doivent faire face à une accumulation d’ouvrages invendus qui, faute de place et de perspectives de vente, deviennent progressivement un poids financier pour les entrepôts. Le stockage génère en effet des coûts non négligeables, surtout pour des livres dont la popularité tend à décliner ou pour lesquels les stocks sont devenus largement excédentaires par rapport à la demande.
L’obsolescence de certains d’entre eux, notamment dans des domaines comme la technologie, la médecine ou les sciences sociales, conduit également les éditeurs à détruire des éditions rapidement dépassées pour éviter de diffuser des informations erronées ou désuètes. Mais ne faisons pas l’autruche : c’est surtout la stratégie de renouvellement de l’offre littéraire qui exige de libérer de l’espace pour accueillir les nouveautés. Chaque année, des milliers de nouveaux titres paraissent et, pour maintenir un flux constant, il devient nécessaire d’en retirer certains pour laisser la place à d’autres. Il est rare qu’un livre ait le loisir de prendre la poussière sur les étagères d’une librairie.
Une filière structurée pour gérer l’invendu
Pour organiser la gestion des stocks, la filière de la mise au pilon est structurée autour de plusieurs acteurs-clés. En premier lieu, les éditeurs et distributeurs décident quels titres et en quelles quantités les livres doivent être retirés de la circulation. Cette décision repose sur des études de marché, des projections commerciales, ainsi qu’une analyse des ventes passées.
Les livres destinés au pilon sont ensuite centralisés dans des entrepôts logistiques, qui assurent leur stockage en attendant leur destruction. Enfin, pour la dernière étape, des entreprises spécialisées dans le recyclage prennent en charge les ouvrages, déchiquetés et transformés en pâte à papier. Dans une démarche d’économie circulaire, ce papier recyclé est ensuite utilisé pour fabriquer de nouveaux produits. On peut noter une volonté de réduire l’impact environnemental de la mise au pilon, même si elle ne permet pas d’éviter le gaspillage de ressources dénoncé, à raison, par certains.
Le Syndicat national de l’édition nous apprend ainsi que les livres invendus et retournés chez le distributeur peuvent être pilonnés (en moyenne 25 000 tonnes de livres par an), réintégrés dans le stock (8 700 tonnes) ou triés par l’éditeur (3 200 tonnes). Les tonnages destinés au pilon représentent pas moins de 13% du flux. Les retours qui sont réintégrés dans le stock en représentent environ 4,5% et les retours rendus à l’éditeur, seulement 1,6%.
Les alternatives : vers une gestion plus responsable des invendus
Les enjeux écologiques et les critiques croissantes à l’égard de la mise au pilon pourraient pousser les éditeurs à explorer diverses alternatives pour limiter le gaspillage des invendus. Parmi ces solutions, le don et la revente connaissent un intérêt croissant. D’aucuns choisissent désormais de donner certains invendus à des associations, des bibliothèques ou des établissements éducatifs, par exemple dans les pays en développement, où ces livres peuvent avoir une seconde vie et contribuer à l’accès à la culture et à l’éducation.
L’essor relatif des livres numériques et de l’impression à la demande contribue également à réduire les stocks physiques. Ils éliminent le problème des excédents, en adaptant précisément la production aux besoins du marché. Une autre alternative en vogue est le recyclage créatif, ou upcycling, des ouvrages. En transformant des livres invendus en objets artistiques, meubles ou supports pédagogiques, celui-ci permet de valoriser autrement l’ouvrage, en sensibilisant le public à la gestion des déchets et à la revalorisation des matériaux.
Enfin, la vente en déstockage est une pratique de plus en plus fréquente, permettant de proposer les livres abîmés, ou en fin de vie, à prix réduit, lors de foires aux livres ou dans des points de vente spécialisés. Ce type d’événement attire un public désireux de faire de bonnes affaires tout en favorisant la circulation des ouvrages, notamment des œuvres de fond ou à diffusion confidentielle, qui méritent une seconde chance.
Cependant, cette pratique est paradoxalement peu favorisée dans l’industrie. Premièrement, les éditeurs craignent que les ventes en déstockage ne dévalorisent l’image de leurs ouvrages. En vendant à bas prix, ils risquent de donner une perception indésirable de « fin de série » ou de qualité inférieure, ce qui peut nuire à l’attrait des nouveaux titres et même dévaloriser l’ensemble du catalogue de la maison d’édition. Deuxièmement, le déstockage à bas prix peut créer une concurrence avec les librairies, partenaires privilégiés des éditeurs. Proposer des ouvrages pour quelques euros dans des points de vente spécialisés ou lors de foires peut amener le public à s’attendre à des réductions, ou à privilégier ces achats économiques, fragilisant ainsi les libraires, qui dépendent de marges pleines pour leur viabilité. Enfin, organiser des opérations de déstockage demande une logistique supplémentaire qui peut s’avérer coûteuse et complexe à gérer pour des éditeurs déjà sous pression.
La mise au pilon, un enjeu éthique, économique et écologique
Aujourd’hui, la mise au pilon soulève plus que jamais des questions éthiques, économiques et écologiques qui poussent les acteurs du secteur de l’édition à repenser leurs pratiques. Certains éditeurs s’engagent d’ailleurs à réduire leur empreinte écologique en revoyant leurs méthodes de tirage et en optant pour des matériaux durables. Face aux critiques croissantes sur le gaspillage et la destruction des ressources, les éditeurs cherchent à mieux évaluer leurs prévisions de vente afin de réduire au maximum la nécessité de mise au pilon. Des initiatives de sensibilisation et de valorisation de ces livres invendus, portées par des associations, des artistes ou des entreprises de recyclage, permettent également de revaloriser des stocks excédentaires et de répondre à une demande croissante de responsabilité écologique.
Malheureusement, la mise au pilon n’en demeure pas moins, aujourd’hui, une réalité incontournable dans l’industrie du livre. Et demain ?
L.B.
