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Carrière Wellington : l’amont de la Bataille d’Arras

Sous les pavés d’Arras, à l’abri des regards, se cache un réseau souterrain exceptionnel : la carrière Wellington. Ce lieu dédaléen et fascinant est empreint d’une mémoire douloureuse, associée à l’histoire de la Première Guerre mondiale. Le visiteur curieux ou passionné d’histoire peut s’aventurer à vingt mètres sous terre, accompagné d’un guide chargé de faire revivre, avec émotion et justesse, les événements marquants d’avril 1917.
Devenu un lieu d’intérêt touristique fréquenté par de nombreux visiteurs anglophones, la carrière Wellington est un vestige du passé militaire franco-britannique. Pendant la Grande Guerre, des milliers de soldats du Commonwealth ont occupé ces galeries souterraines en attendant de livrer bataille. Durant la visite, on découvre les tunnels creusés dans la craie tendre d’Artois, aménagés par des mineurs venus spécialement de Nouvelle-Zélande, auparavant employés dans l’industrie aurifère. Ils ont façonné, élargi et consolidé ces souterrains pour en faire une véritable ville sous la cité. Ici même, les soldats ont vécu, se sont préparés au combat, ont partagé leurs angoisses et leurs espoirs.
L’authenticité préservée du lieu permet de prendre le pouls de ce que fut le quotidien de ces hommes : les inscriptions gravées à même les parois, les dessins laissés par les soldats, les repères et les numéros des tunnels, autant d’éléments qui témoignent de l’organisation minutieuse du réseau. La visite guidée se révèle extrêmement vivante grâce à des éléments scénographiques immersifs, tels que des vidéo-projections, des éclairages subtils et des bandes sonores recréant l’atmosphère qui régnait autrefois. On peut également y observer des objets personnels retrouvés sur place et exposés dans des vitrines évocatrices : casques, lettres, gamelles, médaillons, fragments du quotidien militaire qui nous rappellent l’humanité derrière la grande histoire.
La visite guidée rend parfaitement compte des préparatifs de l’offensive d’avril 1917, où ces galeries permirent à plus de 24 000 hommes de surgir à la surface au petit matin du 9 avril pour surprendre les troupes allemandes. Il s’agissait alors d’une attaque de diversion, menée sur plusieurs fronts – mais sur une même ligne. Cet événement historique, connu sous le nom de la Bataille d’Arras, est présenté avec précision, mais aussi avec empathie, puisque sont énoncés l’abnégation, les sacrifices et les actes de bravoure des soldats engagés dans ce combat tragique.
À chaque étape, la visite révèle des récits personnels et émouvants qui permettent de saisir toute l’ampleur de l’engagement humain de ces hommes. On y découvre des espaces rudimentaires tels que la cuisine improvisée, les dortoirs étroits et humides, les commodités sommaires ou encore les chapelles ou les bureaux éphémères aménagés dans ces galeries obscures, preuves de la vie qui s’organisait malgré tout sous terre. Les bouteilles en verre retrouvées et conservées, mises en valeur durant la visite, participent du même effet.
Explorer la carrière Wellington, c’est finalement pénétrer dans une page importante de notre histoire commune. On en ressort marqué par les récits de ces hommes ordinaires confrontés à des situations extraordinaires, éprouvés mais courageux. Cette visite immersive, qui se clôture par la diffusion d’un petit film documentaire, contribue à un précieux travail de mémoire et expose aux yeux des visiteurs une ville souterraine insoupçonnée.
J.F.
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Les Tueurs : frost in space

Les Tueurs (1956) – Réalisation : Andreï Tarkovski.
Court métrage d’études de Tarkovski, Les Tueurs est l’occasion de voir l’un des très grands réalisateurs faire ses armes.
Les consignes imposaient un tournage uniquement en intérieur, un nombre réduit de personnages et une intrigue dramatique. La nouvelle d’Hemingway, si propice à une tension immédiate dans un espace clos, était donc idéale ; son potentiel cinématographique avait déjà été exploité par Siodmack en 1946 (Les Tueurs), et le serait à nouveau par Don Siegel en 1964 dans À bout portant.
Il faut évidemment de l’indulgence pour appréhender un travail porté à bout de bras par des étudiants chargés de l’intégralité du projet, des décors à la lumière, en passant par les rôles endossés par les apprentis-cinéastes eux-mêmes (jusqu’à un cuisinier noir en blackface du plus mauvais effet).
Mais l’essentiel est atteint : la tension souhaitée est bien présente, grâce à une exploitation de l’espace mûrement réfléchie. Le zinc, filmé sous différents angles, confère une domination croissante aux deux tueurs venus attendre leur victime, et les longs silences imposés, déjà, par Tarkovski, contribuent à alourdir l’atmosphère.
Afin de dynamiser son premier lieu unique (le film sera réalisé en trois tableaux, le second n’étant pas dirigé par Tarkovski), le réalisateur le découpe de manière habile : grâce à un miroir (déjà, aussi…) et surtout un passe-plat qui crée une lucarne par laquelle le deuxième tueur communique avec le premier : tout l’espace est contaminé de leur présence, et le patron du restaurant ne peut que faire preuve de passivité et d’impuissance.
Au-delà de ces aspects formels, et du fantasme un peu juvénile d’une Amérique en pleine dépravation, le récit vaut également pour les portraits humains qu’il dévoile, et on peut aussi déceler ici des obsessions qui traverseront toute l’œuvre du futur cinéaste : il s’agit avant tout d’un film sur l’attente, et sur l’attitude de l’homme face à la fatalité. La manière dont la future victime, avertie du sort qui l’attend, assène qu’il est trop tard et qu’« il n’y a plus rien à faire » en refusant d’agir est patente : elle pose les jalons d’une réflexion sur la destinée et les capacités de l’homme à agir en dépit de la violence d’un monde inhospitalier : autant d’éléments qui trouveront leur aboutissement dans les longs métrages du maître russe.
Éric Schwald
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Keukenhof, la Hollande en fleurs et en couleurs

Le Keukenhof, kezako ?
Pour prendre la pleine mesure du Keukenhof, il faut imaginer un immense tableau floral, éclatant de couleurs et en perpétuelle évolution. Niché aux Pays-Bas, à Lisse précisément, le Keukenhof existe depuis 1949 et est devenu depuis lors le plus grand parc floral au monde entièrement consacré aux fleurs à bulbes, en particulier à l’emblématique tulipe. Chaque année, généralement de la mi-mars à la mi-mai, ce jardin éphémère ouvre ses portes durant seulement huit semaines, attirant près d’un million et demi de visiteurs venus des quatre coins de la planète. Plus qu’un simple jardin, c’est un véritable spectacle floral, une symphonie visuelle et olfactive qui célèbre l’arrivée des beaux jours et la tradition des fleurs néerlandaise.
Pourquoi c’est incontournable ?
Visiter le Keukenhof, c’est vivre une expérience hors du commun. Ce lieu emblématique est d’abord incontournable par la richesse impressionnante de ses compositions florales : tulipes bien sûr, mais aussi narcisses, jacinthes et crocus forment des mosaïques chatoyantes et soigneusement agencées. C’est aussi un événement culturel majeur : expositions artistiques, animations musicales, ateliers horticoles rythment la saison et donnent une dimension festive à cette célébration de la nature. Enfin, sa brièveté accentue son charme : manquer ces quelques semaines, c’est devoir patienter toute une année avant de pouvoir profiter à nouveau de cette féérie végétale.
Comment est-ce organisé ?
L’organisation du Keukenhof relève d’une précision quasi millimétrée. Dès l’automne, les jardiniers plantent plus de sept millions de bulbes à la main, selon des dessins et des combinaisons renouvelés chaque année, créant ainsi de véritables œuvres d’art florales. À chaque saison, le parc adopte un nouveau thème central autour duquel s’articulent les aménagements paysagers et les événements. Des sentiers plus ou moins sinueux permettent aux visiteurs de flâner à leur rythme, tandis que des pavillons, sortes de grands espaces couverts et aménagés, accueillent des expositions thématiques offrant une immersion éducative et culturelle au cœur de la tradition horticole néerlandaise.
Quel en est l’atout numéro un ?
Si le Keukenhof ne devait se résumer qu’à une seule qualité, ce serait sans hésitation sa capacité à émerveiller. Son atout maître réside dans son exceptionnelle mise en scène : chaque coin du parc semble avoir été pensé comme un tableau vivant, à contempler et admirer sans modération. L’aventure sensorielle et émotionnelle est portée à son apogée, et le visiteur se perd dans un voyage quasi poétique à travers l’art du paysage et la beauté brute de la nature. C’est cette harmonie parfaite entre création artistique humaine et splendeur naturelle qui fait du Keukenhof un lieu unique, à la beauté éphémère, où chaque visiteur repart émerveillé et inspiré.
J.F.
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Keith Haring, le bruit des lignes, le cri des couleurs

Keith Haring a été ce gamin qui voyait dans chaque panneau publicitaire vierge une promesse, un espace d’expression, un potentiel exutoire. C’est ainsi qu’il s’est pris à exercer un langage universel, fait de lignes nerveuses et d’icônes hypnotiques. Il faut bien le dire : l’artiste originaire de Reading, en Pennsylvanie, ne s’adressait pas aux amateurs d’érudition figée, ni aux mécènes compassés de galeries guindées. Non, son truc à lui, c’était plutôt les masses compactes, les banlieusards en fuite et les ados paumés, tous ceux qui n’avaient jamais pensé que l’art pouvait les regarder en face.
« Un jour, en prenant le métro, j’ai vu ce panneau noir vide où une publicité était censée aller. J’ai immédiatement réalisé que c’était l’endroit idéal pour dessiner. » Les créations de Keith Haring sont comme des battements cardiaques, une pulsation graphique qui claque sur vos rétines. Ligne après ligne, ses personnages dansent, luttent, s’aiment, explosent. Rien de sage ici : le contour noir trace des figures, mais ce sont les couleurs – rouges éclatants, jaunes solaires, bleus électriques – qui hurlent leur vérité. Et cette vérité, c’est celle de la rue : un cri contre l’injustice, une célébration du désir, un hymne à la vie, mais toujours avec une urgence qui vous prend à la gorge.
Keith Haring, c’est un feu d’artifice dans la grisaille urbaine ; un foutu graffiti qui vous balance au visage que tout est politique. À une époque où les musées fermaient leurs portes aux marginalités, lui semblait leur crier que l’amour, la peur, la maladie, tout ça devait être vu. Dans Crack is Wack, il épouse la lutte contre la toxicomanie, et la verbalise sur un mur comme on hurle à la lune. Dans Free South Africa, il transforme une peinture murale en pamphlet contre l’apartheid : une silhouette blanche dont la petitesse renvoie à sa minorité démographique tient en laisse son homologue noire, bien plus imposante (la majorité).
Quand il a ouvert son Pop Shop à Manhattan en 1986, certains puristes ont probablement crié au sacrilège. Vendre son art sur des t-shirts ? Des posters ? Des jouets ? Keith Haring, lui, s’en foutait royalement. Il considérait que l’art ne doit pas rester coincé entre des murs blancs immaculés, prisonnier de catalogues hors de prix. Il voulait que ses figures bondissantes et ses radiations graphiques circulent dans les rues, qu’elles s’invitent dans les chambres d’ados et les trottoirs encombrés. « Je pense que d’une certaine manière, certains [critiques] se sont sentis insultés parce que je n’avais pas besoin d’eux. Même [avec] les dessins du métro, je ne suis pas passé par les ‘voies appropriées’ et j’ai réussi à aller directement vers le public et à trouver mon propre public… Je les ai contournés et j’ai trouvé mon public sans eux. »
Comme Andy Warhol avant lui (qu’il admirait), il a brouillé la frontière entre l’art et la consommation. Avec ses collaborations, que ce soit pour Swatch ou Absolut Vodka, il a d’ailleurs prouvé que l’art pouvait aussi bien s’afficher sur des montres que sur des toiles, et que le message n’en perdait pas une once d’impact.
Keith Haring a vécu vite, brûlé comme une étoile filante, avec, dans les dernières années de sa vie, le SIDA agissant comme spectre constant. Diagnostiqué en 1988, il savait que son temps était compté, mais au lieu de se replier, il a amplifié sa voix. Ses œuvres ont permis de sensibiliser, pour éduquer, pour casser le silence. Sa Fondation, créée peu avant sa mort, constitue à cet égard un testament de cette lutte. Même sa disparition prématurée en 1990, à seulement 31 ans, n’a pas éteint l’écho de ses dessins, dont on trouve la trace de New York à Pise.
Aujourd’hui, Keith Haring est partout. Dans les musées, certes, mais aussi sur des murs, des tatouages, des impressions numériques, des goodies. Les jeunes artistes contemporains qui investissent les rues de leurs fresques lui doivent un sacré héritage. Il a contribué au fait que le street art n’est plus considéré comme une sous-culture, mais comme une voix légitime de l’art moderne. Et ses œuvres continuent de parler pour lui : de justice, d’amour, de lutte. Il a fait de l’art un espace ouvert, brut, viscéral, où chaque couleur et chaque ligne supportaient une déclaration. Dans cette vie mouvementée et évidemment trop courte, il a prouvé que l’art n’avait pas besoin de barrières, juste de peinture, d’un mur et d’une vérité à dire.
Laissons-lui le mot de la fin : « L’art devrait être quelque chose qui libère votre âme, provoque l’imagination et encourage les gens à aller plus loin. » Il indiquait aussi : « Dans tout mon travail, il y a un certain degré de contenu qui est plus évident, communiquant une idée spécifique ou générale que les gens comprendront. Mais souvent, le travail est suffisamment ambigu pour pouvoir être interprété par n’importe qui. »
J.F.
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Blanche, ou vivre avec l’inavouable

Les éditions Glénat publient Blanche, de Maëlle Reat. Un one-shot personnel, intime, centré sur la figure d’une mère de famille porteuse du VIH.
À travers une conversation mère-fille sincère mais à bâtons rompus se déploie dans Blanche une histoire poignante, celle d’une vie jusqu’ici dissimulée dans l’ombre épaisse d’un secret pesant. Ce secret, c’est celui d’une femme ordinaire à la trajectoire extraordinaire, d’une infirmière dévouée qui, sous ses gestes quotidiens constitués de soins patients et de désinfection compulsive, cache un passé marqué par l’errance, l’addiction, et surtout une lutte silencieuse contre le VIH.
Blanche est cette mère au parcours accidenté, inquiète pour sa fille, hantée par une adolescence chaotique débutée à 13 ans. Elle a connu les spirales de la drogue et les rencontres éphémères d’une jeunesse livrée à elle-même dans les années 1980. Cette période, pour elle, c’est celle où l’insouciance s’agglomère soudainement à un virus encore mal connu : le sida, alors présenté sans recul comme « le cancer des gays ».
Blanche n’y coupe pas : elle fait partie des premières victimes de l’épidémie. Consommatrice d’héroïne, elle est infectée à seulement 19 ans. Longtemps, elle s’est enfermée dans un silence prudent, ponctué de culpabilité et de honte. Et pourtant, ce que Maëlle Reat met en planches, dans l’intimité d’un dialogue avec sa fille adolescente, c’est une femme qui trouve enfin la force de (se) raconter.
Elle narre sa jeunesse à la dérive, ses histoires d’amour plus ou moins fugaces, les ruptures, les tentatives parfois désespérées de reconstruction personnelle. La fille écoute, absorbant chaque détail avec un mélange de fascination et de stupeur, mesurant le vertige de ce parcours chaotique et douloureux, ce secret soigneusement préservé pendant une grande partie de son existence.
Blanche explique ses peurs de mère, la crainte de contaminer ses enfants, mais aussi ses angoisses profondes liées à la protection de sa fille contre tout ce qui pourrait rappeler son propre passé tourmenté. Cette transmission du récit familial se fait avec une émotion certaine, mêlant fragilité et résilience, culpabilité ancienne et compréhension nouvelle. La fille redécouvre ainsi une femme qu’elle croyait connaître, par-delà les comportements suspects et les excès protecteurs.
Les années noires du sida
Mais au-delà de l’intime, le récit de Blanche constitue avant tout une fenêtre ouverte sur les années sombres du sida. Maëlle Reat inscrit avec talent cette histoire personnelle dans le contexte plus large d’une époque marquée par l’ostracisme et l’ignorance. Le VIH suscite son lot de préjugés, exacerbés par un cruel manque d’informations. Les malades deviennent des parias, des cobayes, soumis à des parcours médicaux souvent déshumanisants où la compassion cède place à la peur et au rejet. Blanche se souvient douloureusement de ces années-là, quand une simple prise de sang devenait une humiliation, quand les questions insistantes et les regards fuyants des médecins imposaient une honte permanente.
Ce climat d’ostracisme s’est infiltré partout : au travail, où il fallait à tout prix cacher son statut sérologique ; dans les relations amoureuses, où chaque confession devenait une épreuve propre à tuer dans l’œuf tout rapprochement physique ; et jusque dans la famille elle-même, à qui Blanche a parfois tu la vérité sur son état, puisque ses sœurs ont longtemps ignoré son infection. Le secret pesait lourd, l’isolement et le regard d’autrui encore davantage. L’auteure dresse ainsi un portrait sans concession d’une société paralysée par des craintes infondées, pétrifiée face à un virus qu’elle n’était pas (encore) en mesure d’affronter sereinement.
Malgré ces obstacles, Blanche n’a jamais cessé de lutter. Cela s’est traduit par un engagement concret mais aussi à travers son désir de maternité, perçu par certains comme une forme d’égoïsme ou d’irresponsabilité à une époque où la science tâtonnait encore sur le VIH. La naissance symbolique de sa fille, un 1er décembre, Journée mondiale de lutte contre le sida, parachève son combat personnel. Un combat fait de courage, d’espoir et d’une volonté farouche de vivre pleinement malgré « la maladie ».
Sous la plume sensible et pleine d’à-propos de Maëlle Reat, Blanche est un témoignage précieux doublé d’un hommage à ceux qui avancent malgré l’infection, et en dépit du regard des autres. Un roman graphique nécessaire, qui rappelle la dureté des années sida autant qu’il célèbre la dignité et la résilience de celles et ceux qui, comme Blanche, choisissent de raconter pour enfin libérer leur voix.
J.F.

Blanche, Maëlle Reat – Glénat, mai 2025, 256 pages
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La Boucle, ou l’insoutenable solitude de l’enfance

Avec La Boucle, paru aux éditions Glénat, Kimmo Lust façonne une œuvre bouleversante et profondément intime, explorant les fêlures d’une enfance brisée dans la Finlande des années 1990. Le lecteur y suit la trajectoire de Nipsou, une enfant confrontée à l’indifférence et à la défaillance des adultes qui auraient dû la protéger.
À travers un trait qui se permet parfois d’explorer la déformation expressive, notamment par le biais des yeux ruisselants d’une mère alcoolisée, traduisant visuellement l’ébriété et la déchéance, Kimmo Lust dépeint une réalité crue et sans compromis. L’environnement familial toxique de Nipsou a en effet quelque chose de vertigineux : le père parti à l’étranger, absent tant physiquement qu’émotionnellement, le dispute à une mère qui sombre inexorablement dans l’alcoolisme et la dépression, bientôt incapable des gestes les plus élémentaires – au point qu’elle échouera tout bonnement… à beurrer une tartine.
Solitude familiale, isolement social accentué par l’hostilité des camarades d’école, Nipsou se construit à tâtons, dans un climat de violence psychologique avéré. Volontiers recluse dans sa chambre, elle découvre rapidement que même ce havre ne suffit plus à la préserver de la douleur. Ni d’elle-même. Car elle s’engonce dans une spirale autodestructrice, illustrée de manière glaçante par des tendances à la scarification, des premières expériences de tabac et d’alcool et un rejet amer de son image devant le miroir.
Kimmo Lust traduit visuellement les blessures intérieures de son héroïne. L’auteur et illustrateur finlandais produit des images de rêves cathartiques dans lesquels Nipsou s’imagine s’en prendre à ceux qui l’ont affectée et trahie, y compris sa propre mère. Toutefois, au-delà du désespoir, ici exposé en fragments, le récit se fait également porteur d’une forme d’espoir ténu, fragile mais tenace. Nipsou lutte pour sortir du cercle infernal initié par son enfance toxique ; elle aspire à bâtir un avenir autonome et épanoui. La maturité de l’âge adulte, la maternité s’imposent finalement à elle comme une porte de sortie salvatrice.
De retour dans la maison maternelle, désormais plus affirmée et lucide, la jeune femme se trouve confrontée à la réalité abrupte d’un appartement délabré et crasseux, à celle d’une mère toujours plus malade et physiquement dégradée. Symboliquement, elle décide de ranger et nettoyer les lieux, marquant ainsi sa volonté de rompre définitivement avec un passé douloureux. D’un bout à l’autre, La Boucle aura indexé la mère de Nipsou à la déchéance et la résignation. Une incapacité à surmonter son alcoolisme manifeste dans les excuses qu’elle n’a jamais cessé de faire valoir.
Récit elliptique et déstructuré, poignant et nécessaire, La Boucle érige un parcours de vie en un plaidoyer en faveur des enfants vulnérables. Avec une grande économie de moyens, dans l’intimité d’une famille déchirée, sans jamais vraiment élargir le cadre, Kimmo Lust aura finalement tout portraituré : les faillites parentales, les drames de l’accoutumance, l’enfance entravée, la résilience humaine. Une pièce maîtresse.
J.F.

La Boucle, Kimmo Lust – Glénat, mai 2025, 168 pages
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La Sémantique, c’est élastique : la langue en liberté surveillée

Auteur du second tome de La Sémantique, c’est élastique, paru aux éditions Delcourt, James révèle les tensions, les contorsions, les faux plis et les secrets de couture de la langue française. Ce petit essai graphique de 112 pages, qui pourrait passer pour un manuel impertinent de linguistique, tend un miroir à nos habitudes langagières, parfois paresseuses, souvent révélatrices, toujours significatives.
James s’attaque au sacro-saint mythe de la langue « pure », cette chimère défendue à coups de dictées et de cours de grammaire un peu trop dogmatiques. Il rappelle ce que tout linguiste sait, mais que tant d’amoureux du bon usage refusent d’entendre : la langue n’est pas un monument figé, c’est une rivière qui s’écoule et se jette dans un grand fleuve en mouvement permanent. Une matière vivante, ductile, un organisme collectif toujours en mutation.
Prenez aller, par exemple. Rien de plus quotidien, de plus banal. Et pourtant, ce verbe est un casse-tête étymologique, une hydre verbale dont les racines plongent dans trois verbes latins distincts : ire, vadere, ambulare. De là son irréductibilité, sa forme aberrante, presque poétique. On ne dit pas « j’alle », et c’est peut-être tant mieux : l’incohérence est ici le signe d’un usage vivant, résistant aux normes. Le langage procède aussi par ses tics, ces petites scories du discours que l’on croit récentes mais que l’on traîne depuis Corneille ou Molière. Entre les du coup, les voilà, les en mode, les ô ou encore les genre, on pourrait dessiner une cartographie complète des usages d’hier et d’aujourd’hui.
La sémantique, c’est élastique. Preuve en est : ces mots-béquilles, sortes de soupirs dans la parole. Ils disent notre hésitation, notre besoin d’appartenir, notre façon de nous situer dans le flot de la conversation. Doit-on les bannir ? Ce serait comme supprimer les virgules dans une phrase trop longue : une fausse rigueur, un appauvrissement. Autre thème saillant de cet ouvrage à cheval entre l’humour et la pédagogie dessinée : le néologisme, ce vilain petit canard… qui finit souvent en cygne. James en fait l’éloge à demi-mot, rappelant que chaque époque a vu naître ses mots nouveaux, souvent moqués avant d’être digérés par la langue. Il passe ensuite aux abréviations. Les SMS, avec leur brièveté imposée (160 caractères !), ont poursuivi le travail commencé bien plus tôt par les télégrammes : un art de la condensation, où l’on sacrifie volontiers la forme pour l’urgence – et l’économie – du sens.
L’auteur n’évite pas les terrains glissants. Il observe avec acuité comment nombre d’injures françaises sont marquées au fer du féminin : con, pute, salope. Au-delà de l’indignation, il souligne les cas où le retournement du stigmate opère : ces mots, parfois, sont réinvestis, retournés contre ceux qui les brandissent. Une subversion sémantique que seule une langue vivante permet.
La Sémantique, c’est élastique constitue aussi un livre de curiosités : pourquoi chou prend-il un x au pluriel ? Par erreur d’interprétation. D’où vient l’esperluette ? D’une ligature d’et, bien sûr. Quant à la dichotomie entre second et deuxième, elle n’est pas si nette qu’on pourrait le croire… Même les mots politiques y passent. James s’amuse à décortiquer le jargon des partis, qui masquent parfois l’absence de fond derrière des termes creux, notamment empruntés à l’informatique – le fameux logiciel. Une manière de se cacher sous un vernis technique.
La Sémantique, c’est élastique s’apparente à une promenade graphique érudite, et parfois quelque peu moqueuse, dans les recoins du langage. James y manie la curiosité comme une lampe torche, éclairant les angles morts de nos habitudes lexicales et montrant que les mots, plus que des outils, sont des lieux de pouvoir, de mémoire, d’us et de jeu. Derrière eux : des glissements de sens, des appropriations progressives, des frictions sociales (parfois). À comprendre que parler n’est jamais neutre, et que chaque mot est un choix – politique, intime, esthétique.
J.F.

La Sémantique, c’est élastique (T.02), James – Delcourt, mai 2025, 112 pages
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Snoop Dogg, du gangsta rap à l’icône populaire éternelle

À plus de 50 ans, Snoop Dogg incarne, par-delà le rap, la pop culture mondiale. Ascension fulgurante permise par Dr. Dre, participation au développement du gangsta rap, succès en tous genres dans l’industrie musicale, Calvin Broadus Jr. est devenu une authentique légende vivante. Son secret ? Une capacité hors norme à se réinventer, à divertir tous les publics et à s’imposer dans l’imaginaire collectif comme un “tonton cool” dont la notoriété dépasse largement le cadre du hip-hop. Retour sur la trajectoire fascinante d’un artiste qui, de son vivant, a déjà rejoint le panthéon des monstres sacrés de la musique.
Devenir une légende de son vivant n’est pas chose aisée. Dans le monde du rap, on réserve souvent ce statut aux disparus, sublimés par le mythe. Songez donc à Tupac et Biggie. Snoop Dogg, lui, a dynamité cette convention. Né Calvin Cordozar Broadus Jr. à Long Beach, en Californie, le 20 octobre 1971, il a d’abord grandi dans un environnement où la survie économique passait parfois par des actes répréhensibles. Très jeune, il découvre l’univers des gangs, les « Crips », et un quotidien marqué par la violence. Mais derrière cette réalité sociale apparaît rapidement une passion musicale : le rap. Dès l’adolescence, le jeune Calvin freestyle dans les couloirs de son école, aiguise sa plume, affine son flow, jusqu’à ce que la musique devienne son seul exutoire et la clef d’un futur qu’il ne soupçonne même pas encore.
Le déclic survient au début des années 1990, lorsqu’il rencontre Dr. Dre grâce à Warren G, son ami de longue date. Cette collaboration initiale a tout du conte de fées. L’album The Chronic (1992) de Dre consacre Snoop Doggy Dogg comme un MC à part, au timbre oisif, au phrasé traînant, en parfaite harmonie avec la G-Funk de la West Coast. Rapidement, Snoop conquiert les charts. Son premier album solo, Doggystyle (1993), entre directement numéro 1 du Billboard 200, un fait alors inédit dans l’histoire du rap. La rue, les clubs, les radios : partout, la voix de Long Beach s’impose, séduit, débite ses textes parfois douteux. Snoop Dogg devient la bande-son d’une génération qui découvre, fascinée, la cool attitude californienne.
Pourtant, sa trajectoire n’est pas linéaire. Alors qu’il s’apprête à régner sur l’industrie, il fait face à un procès pour meurtre, soupçonné d’implication dans un homicide lié à des rivalités de gangs. Le monde retient son souffle : Snoop est-il un simple criminel, ou l’incarnation artistique d’un environnement sociopolitique complexe ? En dépit de l’acharnement médiatique, bien exploité par son label, Death Row Records, il sort indemne du procès. Au lieu de briser sa carrière, cette affaire le propulse paradoxalement encore plus haut. Le bad boy du rap devient un personnage médiatique, une figure charismatique qu’on scrute, qu’on juge, mais qu’on écoute avant tout. Quand la justice finit par l’innocenter, le public, lui, ne voit plus seulement un rappeur, mais bel et bien une icône.
Si l’époque Death Row Records, avec les guerres intestines du hip-hop, laissent Snoop Dogg meurtri, notamment après la mort tragique de Tupac Shakur, il rebondit très vite. Loin d’être un artiste figé, il ne cesse de se réinventer. Il quitte Death Row, change de label, assouplit sa musique, collabore avec les Neptunes, Eminem, Justin Timberlake, Pharrell Williams, Katy Perry… La liste est infinie. Peu à peu, son image de gangster pur et dur s’efface au profit d’un personnage plus ludique, proche du Mac flamboyant, du dandy West Coast. De la pornographie soft aux caméos dans des blockbusters hollywoodiens, de la production TV à l’animation de shows culinaires, Snoop Dogg se transforme en référence pop globale. Il expérimente le catch, joue dans des sitcoms, apparaît dans des dessins animés, collabore avec des marques, des jeux vidéo. Il est partout.
Ce grand écart culturel, du rap pur jus à la pop la plus sucrée, aurait pu le faire sombrer dans le ridicule. Mais son charisme, sa décontraction innée et sa fidélité à un leitmotiv – rester lui-même, authentique, bon vivant, ouvert – le rendent imperméable aux attaques, quasi insubmersible. Les fans de la première heure, qui l’ont connu du temps de Doggystyle, acceptent ses évolutions, tandis que de nouvelles générations le découvrent à travers les featurings, la TV, le web, ses rôles au cinéma ou même ses apparitions avec l’humoriste Jamel Debbouze dans la BO d’Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre. Le résultat ? Aujourd’hui, petits et grands connaissent Snoop Dogg, même sans être mélomanes, tant sa présence médiatique est forte.
En 2012, il tente une reconversion vers le reggae sous le nom de Snoop Lion, suscitant l’incompréhension des Rastafari historiques. Qu’importe, il revient ensuite à la funk, puis à son blaze historique. Rien ne semble entamer sa popularité, ni ses expérimentations musicales, ni ses innombrables changements de style. Il est devenu un totem de la culture pop, un visage familier qui, contrairement à d’autres icônes, ne se prend jamais trop au sérieux. Son statut le protège, lui laisse une liberté totale, renforce encore et toujours son aura. Il peut toucher à tout, le public le suivra avec bienveillance.
Aujourd’hui, Snoop Dogg est invité sur la grande scène du Superbowl, reçoit son étoile sur le Walk of Fame à Hollywood, rachète le label Death Row… Parti de rien, et après avoir claqué des dizaines de sons indémodables, il termine maître de son propre héritage. Il perpétue la mémoire d’une époque, devient le garant d’un patrimoine culturel majeur. Rarement un artiste aura autant transcendé les frontières entre le rap, le divertissement, le cinéma, la télévision, l’entrepreneuriat… Le tout en restant cool, divertissant, et le plus souvent au-dessus des polémiques.
R.P.
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Mecs in progress : déconstruire sans se renier

Le féminisme est une chance. Une possibilité d’élargir le champ des émotions, d’alléger le poids du masque viril, de réparer les liens avec les autres – et avec soi-même. C’est précisément le propos de Mecs in progress, l’album de Lauraine Meyer récemment publié aux éditions Steinkis.
Ils s’appellent Jim, Dédé et Selma. Lui, il a grandi avec la peur de pleurer, l’obligation de « tenir la barre » et l’habitude de ne jamais trop réfléchir à ce que cela faisait aux autres. L’autre est son pote, un peu beauf mais pas foncièrement méchant. Elle, c’est l’amie lucide, franche, parfois piquante, qui les pousse à sortir de leur zone de confort.
À travers eux, Mecs in progress déroule une fresque qui glisse de l’intime vers le sociologique, portant sur les masculinités contemporaines. Oui, au pluriel. Car comme le rappelle la sociologue australienne Raewyn Connell, il n’existe pas une masculinité mais une hiérarchie de formes masculines : hégémonique (l’homme blanc, fort, riche, hétéro…), complice (qui en tire bénéfice sans dominer), marginalisée (pauvre, racisée, handicapée) ou subordonnée (trans, gay, non binaire).
Ce que propose cet ouvrage graphique, c’est un décryptage limpide, accessible mais jamais simpliste, de tout un système : le patriarcat. Ce dernier est ici défini comme un ordre social qui structure les rapports de pouvoir entre les genres. Il pèse sur les femmes, bien sûr, mais il enferme aussi les hommes dans un modèle de performance, de domination, de silence.
On y apprend ainsi que 96 % des personnes incarcérées sont des hommes, comme 85 % des auteurs de violences physiques. Que les hommes ne pleurent pas parce qu’ils ont appris que montrer ses failles, c’est se condamner. Que leur colère est tolérée, valorisée même – à l’inverse de celle des femmes, qui passent volontiers pour des hystériques quand elles osent l’exprimer. Et puis il y a ce conditionnement constant : ne pas être « une fillette » ou « une tapette », serrer les poings, performer la virilité. Un jeu de rôles permanent où la tendresse devient suspecte, la vulnérabilité honteuse, l’humanité… bien silencieuse.
Mais Mecs in progress ne s’arrête pas aux grands principes. Il excelle à montrer le sexisme dans ses manifestations les plus banales : une réflexion sur une jupe trop courte, une charge sexuelle toujours assumée par les femmes (se préparer, se protéger, s’inquiéter), la pilule prise dès 18 ans sans qu’on interroge les effets secondaires, les blagues sur le viol, les « salope » balancés en meute pour garder sa place dans un boys’ club.
Autre préoccupation passée à la loupe : la charge mentale, cette gestion invisible de tout : l’organisation des anniversaires, les courses, les tâches ménagères, l’école, le planning des enfants, les vêtements, les vaccins, les couches, les rendez-vous médicaux. Avec humour, l’auteure comment certains hommes évitent sciemment d’y participer, par la « technique de l’escargot » (attendre que l’autre le fasse), du « mauvais élève » (mal faire exprès) ou de « l’homme invisible » (disparaître opportunément).
Mecs in progress fait preuve d’une grande justesse et cela se manifeste notamment par sa capacité à prendre au sérieux les résistances masculines. Le réflexe du « Not all men », la peur de la « cancel culture », l’impression d’être accusé d’avance, la confusion entre féminisme et misandrie… : tout est abordé avec honnêteté, sans jamais tomber dans la caricature. L’ouvrage ne s’arrête d’ailleurs pas à la déconstruction. Il propose des pistes concrètes, un chemin à emprunter, à son rythme. Écouter, apprendre, reconnaître les privilèges sans les dramatiser, admettre les erreurs, ne plus se défiler. Se montrer imparfait mais sincère. Devenir un « mec en progrès », au lieu de faire semblant d’être un homme accompli.
Mecs in progress n’est pas un livre pour les hommes contre les femmes, ni un livre pour les femmes contre les hommes. C’est un ouvrage pour tous ceux qui veulent avancer, sortir des réflexes sexistes, repenser les liens, mieux aimer, vivre mieux. Avec force exemples, en s’intéressant tant aux inégalités socioéconomiques qu’à la vie amoureuse et sexuelle, en dénonçant la culture du viol et les rapports de domination, en même temps qu’il démystifie tout un système de conservation des privilèges, l’ouvrage semble annoncer : le féminisme ne vous menace pas, il peut vous libérer.
Une sorte de guide illustré, intelligent et salutaire pour tous les hommes qui veulent comprendre le féminisme sans se sentir exclus du débat. Précieux, surtout. Parce qu’il arrive à point nommé, dans une époque où l’on sent bien que tout vacille, mais où l’on manque encore de boussoles. Parce qu’il ose dire qu’on peut changer non pas par culpabilité, mais par désir d’être plus libre, plus juste, plus humain.
J.F.

Mecs in progress, Lauraine Meyer – Steinkis, mai 2025, 240 pages
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Cabinet de curiosités géographiques : une perspective des marges et des possibles

Sous la direction de Matthieu Garrigou-Lagrange, Cabinet de curiosités géographiques (éditions Autrement) rassemble trente-deux textes courts mais éclairants, qui dessinent une autre façon de faire de la géographie : accessible, critique, imagée, ancrée dans les débats de société comme dans les recoins de l’entendement. Cet opuscule en fragments révèle autant qu’il déconstruit les façons de voir, de nommer et d’habiter le monde.
Et si la géographie n’était pas seulement affaire de cartes, mais aussi de récits, de désirs, d’angles morts ? C’est le pari de ce Cabinet de curiosités géographiques dirigé par Matthieu Garrigou-Lagrange, journaliste et ancien animateur de l’émission Géographie à la carte sur France Culture. Ce recueil propose 32 textes brefs, chacun répondant à une question en apparence triviale, et parfois même loufoque – « Où commence le Sud ? », « Une inondation peut-elle être une bonne nouvelle ? », « Pourquoi y a-t-il un morceau de Russie en Europe ? », « Peut-on cartographier les émotions ? » – mais qui deviennent, entre les mains de géographes, d’historiens ou de sociologues, de puissants leviers pour déconstruire notre rapport au territoire.
Le livre ne suit aucun fil linéaire. Conçu comme un « cabinet de curiosités », il se feuillette au gré des envies, porté par un esprit d’exploration autant que par une exigence critique. Chaque texte est accompagné d’une illustration de Jean Leveugle, qui mêle ironie visuelle et sens du décalage, prolongeant graphiquement la volonté de rendre visible l’absurde ou le caché dans les constructions spatiales.
Le dessous des cartes
Le premier enseignement du livre est que la géographie est d’abord une méthode de questionnement. On n’y trouve pas de cartes figées, mais des interrogations qui déplacent et recentrent notre regard. La mer Morte peut-elle mourir ? Pourquoi certaines zones désertiques ou dépeuplées sont-elles jugées stratégiques ? Comment le périurbain devient-il un espace politique, et pourquoi s’y expriment si fortement les sentiments d’abandon et les votes de fermeture ?
La cartographie elle-même est interrogée dans sa fabrique. Un chapitre éclaire les effets de la projection de Mercator, qui fait paraître le Groenland aussi grand que l’Afrique, au détriment d’un regard équilibré sur les régions de la zone intertropicale. Autre exemple, plus récent : la fameuse carte partagée par Donald Trump en 2020, qui montrait une écrasante victoire républicaine en aplatissant les comtés sans tenir compte de leur densité démographique. Est-il utile d’en dire plus pour témoigner de l’usage politique et fallacieux des représentations spatiales ?
Parmi les nombreuses questions soulevées, l’ouvrage explique pourquoi des pays déplacent leur capitale – l’Indonésie avec Jakarta, le Nigeria avec Lagos ou le Brésil avec Rio – pour des raisons mêlant désengorgement, centralité symbolique, développement planifié ou encore contrôle politique. Ces choix s’inscrivent dans une longue histoire de changements de capitales motivés par des considérations à la fois techniques, stratégiques et idéologiques.
Plus surprenant : un chapitre analyse l’inondation comme opportunité. En contradiction apparente avec les discours dominants, l’eau est ici envisagée comme un levier écologique. Elle recharge les nappes phréatiques, régénère la biodiversité et inspire de nouvelles pratiques paysagères fondées sur l’adaptation, non sur la maîtrise. On y évoque aussi le « levee effect », paradoxe où les digues protègent… jusqu’au moment où leur présence justifie des installations humaines dans des zones hautement vulnérables.
Par-delà les disciplines
L’ouvrage prend aussi soin de faire dialoguer la géographie avec l’histoire sociale des savoirs. Un chapitre éclaire la marginalisation des femmes dans la discipline, restées longtemps « filles de » ou « sœurs de » (notamment Louise et Johanna Reclus), malgré leur rôle crucial dans la diffusion des idées géographiques. Aujourd’hui, des travaux réévaluent ces contributions, et la féminisation du métier (notamment en France, où 50 à 55 % des qualifié·es sont des femmes) est bien mise en perspective, malgré les inégalités persistantes dans l’accès aux promotions ou aux postes à responsabilité.
Cabinet de curiosités géographiques réserve ailleurs une place de choix à Jules Verne, figure centrale d’un autre rapport au monde : la géographie romanesque. Membre de la Société de géographie, lecteur attentif d’Élisée Reclus, Jules Verne est portraituré comme un écrivain-cartographe, autant attentif aux connaissances établies qu’à la puissance de l’imaginaire. Il dessine lui-même ses cartes, peuple ses romans de récits d’exploration et fait de la science géographique une trame de fiction.
Aujourd’hui, le monde est saturé de données ; la cartographie numérique semble tout dire. Pourtant, Cabinet de curiosités géographiques rappelle qu’une carte vaut toujours par le regard qu’on y pose. Le pari éditorial est à ce titre réussi : faire aimer la géographie, non comme discipline froide, mais comme langage du monde, source de compréhension, de critique, voire d’émerveillement. De quoi, aussi, mieux appréhender les logiques de pouvoir, d’injustice, d’invention et de représentation qui façonnent l’espace.
J.F.

Cabinet de curiosités géographiques, Matthieu Garrigou-Lagrange –
Autrement, mai 2025, 224 pages
