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L’Asie : lecture d’un monde en images
« Le regard s’attarde sur les pagodes et temples du Japon, sur les monts et déserts de Chine ou sur la ville éternelle de Tbilissi, en Géorgie. Les photographies de lieux emblématiques comme Pétra, le Taj Mahal ou Angkor Wat dialoguent avec des constructions plus récentes, telle la vertigineuse Palm Jumeirah de Dubaï… »
Il existe des livres qui ouvrent des portes. L’Asie – Terre de traditions et de contrastes appartient à cette catégorie. Par son souffle, la richesse de ses images et la qualité de sa mise en contexte, cet ouvrage signé Victoria Burrows et paru aux éditions L’Imprévu complète un généreux panorama photographique par une traversée sensorielle et culturelle d’un continent pluriel.
Il s’agit, d’abord, de refuser les clichés pour mieux poser les bases d’une complexité. L’Asie, peut-on lire dès l’introduction, est à la fois le continent le plus vaste, le plus peuplé et le plus anciennement civilisé – mais surtout le plus contrasté. Du mont Everest aux sables brûlants du désert de Gobi, des mégapoles ultra-connectées aux villages suspendus dans le temps, elle offre un kaléidoscope de paysages, de spiritualités et de cultures que seule une approche à la fois globale et nuancée peut rendre intelligible.
Ce livre concourt justement à cet équilibre : il conjugue l’émerveillement visuel à une lecture géo-historique succincte, ancrant chaque photographie dans une mémoire, un héritage, parfois une dynamique. Le parti pris éditorial est clair : explorer l’Asie par grandes régions. Le lecteur traverse ainsi successivement l’Asie de l’Ouest, centrale et du Nord, du Sud, de l’Est et du Sud-Est. À chaque étape, un texte introductif offre les clefs de lecture nécessaires : enjeux historiques, fondements religieux, caractéristiques paysagères, diversité des langues et des pratiques culturelles.
Le regard s’attarde sur les pagodes et temples du Japon, sur les monts et déserts de Chine ou sur la ville éternelle de Tbilissi, en Géorgie. Les photographies de lieux emblématiques comme Pétra, le Taj Mahal ou Angkor Wat dialoguent avec des constructions plus récentes, telle la vertigineuse Palm Jumeirah de Dubaï – une prouesse d’ingénierie aussi symbolique que spectaculaire, où cohabitent des hôtels de luxe (en bordure) et des zones résidentielles (les « feuilles » du palmier).
Dans les pages consacrées à l’Asie centrale et du Nord, c’est la mémoire des empires disparus qui affleure : khanats, califats, caravanes… Des lieux comme Samarcande, Boukhara ou les campements nomades du Kirghizistan racontent une Asie longtemps restée à l’ombre de ses puissants voisins, mais dont les traditions, architectures islamiques et paysages grandioses gagnent aujourd’hui une visibilité renouvelée.
C’est probablement dans l’Asie du Sud que le livre atteint son intensité spirituelle la plus haute. Inde, Népal, Sri Lanka, Bhoutan, Pakistan : autant de foyers religieux où se croisent hindouisme, islam, sikhisme, bouddhisme, jaïnisme et christianisme. La photographie du monastère de Diskit au Ladakh, adossé aux cimes glacées, condense cette élévation à la fois physique et mystique.
À l’est du continent, le lecteur découvre une autre grammaire visuelle : celle de l’élégance, de la précision, du rapport au détail. Japon, Corée, Chine, Hong Kong, Taïwan… Ici, la modernité côtoie l’immuable. Les torii de Kyoto, le Grand Bouddha de Lantau à Hong Kong, tout contribue à révéler une Asie qui maîtrise l’art du temps long. Le livre insiste également sur le rôle géopolitique majeur de cette région, sans jamais céder à l’analyse froide. Chaque photo rappelle que derrière les puissances émergentes, il y a des peuples, des rites, des paysages.
Iran, Thaïlande, Vietnam, Jordanie, Indonésie, Myanmar, Israël, Philippines… Personne ne manque à l’appel. L’imaginaire des temples perdus, des jungles profondes, des plages émeraude, celui des coutumes et du folklore, prennent place dans un ouvrage qui rend l’hommage dû à la beauté et à la diversité de cette vaste région géographique. Chaque page invite à l’immersion, à la réflexion, voire à la déconstruction de ce que l’on croit savoir du continent asiatique. De quoi voyager d’abord avec les yeux, puis avec l’esprit – et, un jour peut-être, avec les pieds.
Jonathan Fanara

L’Asie – Terre de traditions et de contrastes, Victoria Burrows –
L’Imprévu, juin 2025, 224 pages
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Terrain n°82 – Espèces d’IA : quand les machines prennent forme(s)
« Ces IA, qui prédisent un mot après l’autre, ne comprennent pas ce qu’elles produisent. Elles déroulent une probabilité, et cela rend d’autant plus vertigineuses les illusions de dialogue ou d’intelligence qu’elles génèrent. Le vernis de sens n’est qu’un énième mirage statistique. »
Il suffit d’un regard sur la couverture du numéro 82 de la revue Terrain – ce microprocesseur arachnéen aux pattes tentaculaires, figure hybride entre l’insecte, le réseau et le capteur – pour comprendre que l’intelligence artificielle ne sera pas traitée ici comme un simple objet technologique. Elle est abordée comme un organisme mutant, une créature instable qui traverse les frontières du vivant, de l’imaginaire et du social. Sous le titre suggestif Espèces d’IA, ce volume propose bien davantage qu’un dossier sur les performances récentes de ces solutions technologiques : un voyage anthropologique, critique, au sein de nos interactions avec ces nouvelles entités qui nous assistent et nous conditionnent, dans un même élan.
Première source de satisfaction : la revue évite l’écueil de l’unicité. Il n’y a pas une intelligence artificielle, mais bien une prolifération de formes, d’usages, d’éléments constitutifs. On y rencontre Stable Diffusion, moteur de génération d’images à partir de textes, qui ne cesse d’étonner autant qu’il trahit les limites de ses bases de données – aveugles, incomplètes, biaisées. L’un des aspects les plus intrigants abordés ici est la difficulté persistante des IA – bien que corrigée pour partie depuis – à représenter correctement les mains humaines. Ce détail presque trivial a quelque chose de symptomatique : les mains, toujours en action, tenant un objet, saisies selon des milliers d’angles dans les bases d’images, ont longtemps résisté à la synthèse. Elles échappaient, en somme, à la norme. Et cela dit beaucoup sur les limites de ces IA : elles ne comprennent pas, elles corrèlent.
Les réflexions autour des intelligences artificielles s’ancrent aussi dans des expérimentations concrètes : il en va ainsi de cette manipulation algorithmique réalisée à Berlin, où Simon Weckert, un plasticien, a rassemblé des dizaines de smartphones dans une brouette pour simuler un embouteillage. L’effet est immédiat : les rues se vident, la machine, trompée par la ruse, produit l’effet contraire de son objectif initial. Un acte de « contre-navigation » qui semble se dresser contre tous les travers de la géolocalisation et des itinéraires virtuels. Après tout, comme le rappellent à dessein les auteurs, visiter Venise ne revient-il pas aujourd’hui à arpenter les mêmes ruelles que des millions d’autres touristes, sans même jeter un regard là où plus personne ne va, faute de prescription logicielle ?
Parmi les nombreux sujets traités, on peut citer celui des tactiques de contournement : Terrain évoque ainsi le jailbreaking, ces pratiques qui visent à forcer les IA à sortir de leurs rails normatifs. Pour y parvenir, certains ont recours à des proxies, c’est-à-dire des figures connues, historiques ou culturelles, qui agissent tels des masques : si l’IA refuse de parler d’un sujet sensible, qu’en dirait, par exemple, Napoléon ? Ou Alan Turing ? Ou Spock ? En passant par ce détour narratif, on tente de plier l’algorithme à notre désir, en le piégeant dans une fiction qui le rend paradoxalement plus sincère. Ce phénomène se double d’une réflexion plus large sur le concept de bassin d’attraction, qui traduit l’espace de contraintes dans lequel une IA évolue : consignes de sécurité, limites éthiques, filtrage du contenu, soit autant de bornes qui sculptent ses trajectoires possibles.
Le numéro ne s’arrête toutefois pas à l’analyse des usages récents : il propose une brève histoire de l’évolution des IA, où le deep learning succède aux logiques expertes, et où la promesse de l’autonomie recouvre, il faut bien le dire, des mécanismes opaques et intrinsèquement manipulables. Chemin faisant, ces solutions technologiques ont créé le deepfake, c’est-à-dire la possibilité, aujourd’hui bien réelle, que les images ne supportent plus rien d’authentique, et que la vérité, alors au mieux discutable, devienne un artefact parmi d’autres. On en apprend davantage sur la nature autorégressive des modèles de langage : ces IA, qui prédisent un mot après l’autre, ne comprennent pas ce qu’elles produisent. Elles déroulent une probabilité, et cela rend d’autant plus vertigineuses les illusions de dialogue ou d’intelligence qu’elles génèrent. Le vernis de sens n’est qu’un énième mirage statistique.
Ce numéro 82 de la revue Terrain donne à penser. Tant la machine que l’humain. On y lit des articles fouillés, on y prend connaissance d’expérimentations bio-scientifiques, on y découvre les (en)jeux infrastructurels, on s’y familiarise avec des termes qui, tôt ou tard, s’imposeront à notre quotidien. Il comprend aussi un hommage touchant à un collaborateur prématurément disparu. On sort de cette lecture avec l’impression de mieux comprendre non pas les IA elles-mêmes – dont l’opacité technique reste tenace – mais notre propre fascination, nos usages, nos projections potentielles. Les « espèces d’IA », ce sont autant des formes de machines que des reflets de notre imaginaire, de nos modes opératoires.
Jonathan Fanara

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Bon vent ! : François Ravard embrasse la Bretagne

Ici, la Bretagne n’est pas un décor, c’est un personnage. Un être multiple, changeant, tour à tour malicieux, rugueux, lumineux ou mélancolique. Avec Bon vent !, publié aux éditions Glénat, François Ravard s’adonne à une déclaration d’amour graphique à cette terre à laquelle il appartient. L’auteur de bandes dessinées dinardais, fort d’un trait sensible et d’un humour à rebonds discrets, mêle l’acuité à la contemplation, le rire à la poésie. Il croque la Bretagne à hauteur d’homme, avec le supplément d’âme de celui qui regarde longtemps, qui connaît, qui aime.
Toujours à l’aquarelle, avec ses couleurs franches et tendres, François Ravard nous promène à travers plages et sentiers, cabines de bain, criques secrètes, gares ou falaises, traquant ces « petits riens » qui dessinent notre manière d’être au monde, seul ou ensemble. Ce recueil d’une soixantaine d’illustrations scrute plus spécifiquement la Bretagne, avec un humour qui naît souvent du décalage.
Dans « Paris plage », une vacancière en tenue balnéaire se retrouve, incongrue et stoïque, au milieu d’un wagon de métro ; c’est toute la poésie d’un rêve d’évasion qui s’invite dans la trivialité urbaine. Dans « Le sudiste », on retrouve un homme emmitouflé qui marche parmi les baigneurs – clin d’œil affectueux au choc thermique et surtout culturel entre les régions.
L’humanité affleure souvent dans des gestes minuscules. Dans « Pêche au trésor », François Ravard orchestre une chorégraphie de corps penchés, un ballet de seaux, de râteaux et de filets, dans une marée basse devenue terrain de fouille archéologique. Dans « Routine matinale », un homme s’étire face à la mer, vu depuis l’intérieur d’un cabanon de plage en désordre. L’exigu intérieur et le vaste extérieur cohabitent dans un même plan programmatique.
Bon vent ! sait aussi se faire tendre. « Esprit constructif » montre un enfant dessiner une maison sur le sable hivernal sous une légère neige. L’image est relativement simple, mais ce qu’elle énonce – le besoin de construire, même éphémèrement, quelque chose de familier – touche à l’universel. « L’échappée » offre un point de vue en retrait : deux vélos abandonnés semblent s’entrelacer à l’instar de leurs propriétaires, deux amants qui s’embrassent dans une crique. Le point de vue adopté est celui d’un promeneur indiscret, qui fait sienne l’intimité d’un tel instant.
Chez François Ravard, la Bretagne n’est pas carte postale. Elle est traversée de vie, d’incongruités, de mouvements. Dans « Sortie de route », un homme et son jet-ski échoués sur le sable trahissent de manière pathétique l’envie d’aller trop vite. « Canicule » entreprend d’inverser les codes estivaux : sur la plage, les serviettes sont toutes vides sauf une, densément peuplée d’êtres cherchant l’ombre sous un unique parasol.
Même lorsqu’il s’agit de caractériser un artiste, dans « L’incompris », le dessinateur injecte ce qu’il faut de dérision : face à un paysage naturel de grande beauté, un peintre moustachu et bohème s’échine à produire une œuvre abstraite et géométrique, totalement déconnectée des éléments qui l’entourent. Derrière lui, un chien l’observe, manifestement interloqué. Même élan avec « Devoirs de vacances », peut-être le dessin le plus symptomatique de notre époque : un homme flotte sur une bouée-donut, portable sur les genoux, visière sur la tête. Le monde balnéaire autour de lui est immense, mais il reste rivé à son écran. Un gag visuel faisant office de constat lucide sur notre incapacité à décrocher.
Préfacé par Zep, Bon vent ! est un carnet de croquis magnifiquement pensés. Mieux : un journal visuel à ciel ouvert, un témoignage affectueux sur une région, une culture du bord de mer et les comportements humains associés. Le titre de l’album lui-même sonne comme un souhait, une formule de passage, offerte à qui tourne la page, part en promenade ou rentre chez soi. Ce que François Ravard nous souffle, c’est que le vent breton, parfois moqué, est aussi celui qui transporte, caresse, décoiffe – et inspire.
J.F.

Bon vent !, François Ravard – Glénat, juillet 2025, 96 pages
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L’Enfance d’Ivan : « Tout le monde va loin à présent, et personne ne sait pourquoi »

L‘Enfance d’Ivan (1962) – Réalisation : Andreï Tarkovski.
Peu de mots sont nécessaires pour qualifier le premier film de Tarkovski, et les analyses qu’on peut en faire ne parviendront pas à signifier clairement la stupéfaction qui prend le spectateur face aux images qui le composent.
Film sur la guerre et sur l’enfance, L’Enfance d’Ivan confronte deux univers, celui de l’enfance qui ne demeure plus qu’un souvenir et se véhicule par le rêve, et celui des adultes qui combattent. Ivan, orphelin dont la seule raison de vivre va devenir son dévouement au combat, est un être dont on a amputé l’humanité, martyr héroïque, à l’image de ces restes d’images pieuses qu’on retrouve sur les murs en ruines des maisons bombardées. Ivan est la détermination, tendue vers la lutte et la résistance avant que la maturité ne puisse générer l’instinct de survie et la peur.
Autour de lui, un monde qui tente de vivre, le plus souvent clos dans un abri souterrain qu’on explore de façon aussi exhaustive que la maison d’enfance dans Le Miroir, et dont on finit par avoir le sentiment d’être un des occupants. Débats sur l’engagement, idylle naissante avec Macha, écho aux jeux innocents de l’enfance entre Ivan et le petite fille de ses souvenirs sur la plage, l’humanité mutilée continue d’avancer… le plus souvent vers le front.
L’extérieur, de boue et d’eau, est aussi hostile que splendide. Le ciel strié de fusées d’alarme dirige notre regard vers la désolation, la ruine, des plans d’eau infinis dont la surface épaisse efface le passage ou au contraire en garde les traces, danger évident pour l’enfant éclaireur. Les restes d’humanité, telle une porte sans mur, claquent au vent sans écho.
Cette noirceur crépusculaire se double cependant d’une fascination totale pour l’image qui la restitue. Chaque plan est un tableau ; la composition de l’image, la progression d’un panoramique faisant surgir un arbre ou une poutre en feu au premier plan, tout est somptueux. Le noir et blanc, d’une brillance extraordinaire (chapeau, au passage, à la restauration de Potemkine) achève la recherche esthétique. La profondeur de champ dans une forêt de bouleau, dans le bâtiment bombardé ou la tranchée, invite le regard vers un point de fuite qui donne autant de fond que de sens supplémentaire.
Retour à l’enfance par des séquences oniriques d’autant plus belles et poétiques qu’elles sont le contrepoint d’une réalité sordide, méditation sur l’homme victime de la guerre dont il est le seul responsable, L’Enfance d’Ivan est un chef-d’œuvre qui provoque très précisément ce que le protagoniste ne cesse de faire avec son film intime, celui de sa mère et de ses jeux d’enfance : il nous impressionne au point de faire de notre expérience de spectateur des souvenirs fondamentaux, que nous avons la chance, grâce au réalisateur, de pouvoir revoir à volonté.
Éric Schwald
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Vincent avant Van Gogh : les origines tourmentées d’un génie incandescent

Avant que ses toiles ne dévoilent aux yeux du monde leur éclat tourmenté, Vincent Van Gogh fut d’abord un enfant mélancolique, un jeune homme égaré, un frère fidèle, un croyant déçu. Dans Vincent avant Van Gogh, Sergio Salma raconte l’enfance et les jeunes années du peintre hollandais, souvent reléguées au second plan derrière la figure de l’artiste maudit. Elles jettent pourtant une lumière profuse sur la genèse de son œuvre, sur cet art habité d’une intensité humaine rare, où se lit, en filigrane, l’histoire d’un homme en quête de rédemption.
Né le 30 mars 1853 à Groot-Zundert, dans le Brabant néerlandais, Vincent est le premier fils survivant du pasteur Théodorus van Gogh et d’Anna Cornelia Carbentus. Le foyer dans lequel il grandit est, d’emblée, marqué par une ombre étrange : un an auparavant, ses parents avaient perdu un premier enfant mort-né, également prénommé Vincent. Ce frère fantôme, dont la tombe se trouve tout près de la maison familiale, plane sur le jeune garçon d’une manière à la fois insondable et insoluble. Comment ne pas voir là l’un des premiers sillons de sa douloureuse conscience de la précarité de l’existence ? Car s’il ne portraiture pas l’artiste maudit, Vincent avant Van Gogh s’intéresse de près aux fêlures qui, bientôt, caractériseront son art.
Le couple parental, pieux et rigide, nourrit ses enfants d’une foi calviniste austère, d’un amour mêlé de devoir. Vincent, enfant sérieux et taciturne, manifeste très tôt une sensibilité exacerbée, que ses parents, parfois déconcertés, peinent à comprendre. S’il entretient avec sa mère une relation relativement épanouie – il lui doit notamment son éveil au dessin et à la nature –, c’est avec son frère cadet Théo, né en juillet 1857, que va naître le lien le plus profond, le plus indéfectible de sa vie. Frères de sang, ils seront aussi frères en esprit, portés par une affection sincère et une compréhension réciproque que les années ne démentiront jamais.
Après une éducation modeste et dispersée – il passe par l’école locale puis un pensionnat à Zevenbergen, où il souffre du déracinement –, Vincent quitte tôt le cocon familial, poussé par son père à l’exil, à 16 ans. Son oncle, le marchand d’art Cent van Gogh, lui obtient un poste d’apprenti chez Goupil & Cie, maison renommée de La Haye. De là commencent ses années d’errance professionnelle, entre La Haye, Londres et Paris. Sergio Salma nous montre alors un jeune homme peu enclin aux compromissions du monde bourgeois, qui s’ennuie rapidement dans le commerce de l’art. Ce qui le saisira bien davantage, dans les rues ouvrières de Londres comme dans les faubourgs de Paris, c’est la détresse des humbles, la dignité des misérables. Il y trouve une consistance bien plus concrète que le goût parfois vulgaire des nantis pour les arts.
Vers 1876, une crise existentielle (déjà) l’amène à une foi renouvelée. Vincent se rêve pasteur, à l’image de son père, mais plus proche du Christ des pauvres que des sermons pontifiants officiels. Il se lance dans des études de théologie en pure perte, échoue au concours d’entrée à l’École de formation pastorale de Bruxelles. Nul découragement définitif cependant : son zèle l’amène en 1879 dans le Borinage, région minière belge sinistrée, où il officie comme prédicateur laïc. Là, il partage la condition des mineurs, allant jusqu’à leur donner ses maigres vêtements et son lit, vivant dans une pauvreté volontaire qui scandalise les autorités ecclésiastiques. Et provoque l’irritation de ses proches.
Ici, Sergio Salma achève le portrait d’un jeune homme ascète, soucieux des autres, mais en situation de rupture familiale – ses parents aimeraient qu’il embrasse une carrière plus conventionnelle et rémunératrice. Le jeune Van Gogh ne prêche pas du haut de sa chaire, il marche aux côtés des damnés de la terre. Cette expérience fondamentale façonnera pour toujours sa vision du monde et de l’art : l’humanité qu’il peindra sera celle des paysans courbés, des ouvriers harassés, des figures rudes mais authentiques.
Son chemin de croix spirituel, jalonné d’échecs et de remises en question, le conduit enfin à embrasser ce qui deviendra sa véritable vocation : le dessin, puis la peinture. On ne le sait pas encore, mais c’est en gestation dans le roman graphique : Vincent va se jeter à corps perdu dans l’étude des arts. Fasciné par Millet et Rembrandt, mais aussi par les estampes japonaises et la lumière du Midi, il cherchera, au-delà du réalisme, une manière de faire vibrer l’âme sur la toile.
On connaît la suite : les fièvres de la création, les amitiés orageuses, la lutte contre les démons intérieurs, la quête perpétuelle de beauté et de vérité. Mais à l’origine de cette trajectoire fulgurante et tragique, il y a « Vincent avant Van Gogh », ce jeune garçon hanté par le manque d’amour, ce fils en décalage avec les attentes de son milieu, ce croyant sincère mais déçu, qui trouva dans l’art une forme de foi nouvelle, une manière de communier avec l’humanité souffrante.
L’enfance de Van Gogh n’explique pas tout, mais elle éclaire bien des mystères. Le roman graphique de Sergio Salma, très documenté, nous permet d’en prendre la pleine mesure. Il est juste, à bonne distance, souvent touchant, toujours prêt à dévoiler un peu plus des reliefs psychologiques du futur génie de la peinture.
J.F.

Vincent avant Van Gogh, Sergio Salma – Glénat, juin 2025, 144 pages
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La Voyageuse : l’art de filmer le rien

À quoi tient un film ? À une histoire ? À une mise en scène ? À une lumière ? Certainement pas pour Hong Sang-Soo, qui continue, film après film, à faire voler en éclats les conventions narratives et plastiques du cinéma. Avec La Voyageuse, dont Capricci et Arcadès proposent ici l’édition DVD, il signe une nouvelle variation sur ce que l’on pourrait appeler, sans ironie, le « thème du rien ». Un rien trompeur, fertile, qui questionne plus qu’il n’y paraît.
Le prétexte narratif – car le mot intrigue semblerait déjà trop fort – est d’une simplicité confondante : Iris, professeure de français improvisée et un peu à la dérive, débarque en Corée du Sud. On devine une vie en suspens, des morceaux à recoller sur une page blanche. Soutenue par un ami coréen, elle cherche à gagner sa vie en enseignant la langue de Molière à des locaux. Elle le fait sans manuel, sans structure apparente, poussant ses élèves à « exprimer de vraies choses », « pas ces phrases pour touristes » qui sonnent creux. Ici, l’apprentissage passe par l’intime, par l’émotionnel. Un exercice de sincérité qui en déstabilise plus d’un, et notamment cette élève un peu réticente à l’idée de devenir le cobaye d’une méthode aussi artisanale qu’instinctive.
Dans un décor minimaliste essentiellement constitué de petits appartements anonymes, les interactions prennent le pas sur l’action. On parle beaucoup, de tout et de rien. Des boissons coréennes, des dépenses du quotidien, des rapports filiaux… Une mère intrusive discute des frais d’électricité et du loyer avec un flegme inquiet… avant de laisser éclater une sorte de jalousie hystérique en découvrant la nature de la relation entre son fils et Iris. L’alcool accompagne et fluidifie les rapports sociaux naissants (ce n’est pas une surprise : chez Hong Sang-Soo, le soju apparaît souvent comme un déclencheur, ou un moyen de tuer le temps). Et que dire de ce moment où Iris semble flirter, presque nonchalamment, avec le mari d’une cliente ? Pas de drame, pas de scène appuyée : un simple glissement dans l’ambiguïté, capté par une caméra aussi neutre qu’implacable.
Car voilà bien le style de Hong Sang-Soo : la négation même de l’effet. Pas de construction dramatique, pas de lumière sophistiquée, pas de cadre léché. Une caméra fixe, des plans apparemment banals, parfois interrompus avec maladresse. On dirait que l’objectif a été posé là par hasard, pour laisser les personnages exister, interagir – ou pas – sous nos yeux. Dans cet apparent non-film, dans cette mise en scène délibérément dénudée, certains trouveront un génie contemplatif ; d’autres, un exercice d’austérité flirtant avec l’ennui. La Corée nous livre là un objet aussi typiquement sang-sooesque qu’insolite pour les standards hollywoodiens.
Isabelle Huppert, dans le rôle d’Iris, est une agréable surprise. Avec un jeu intériorisé, elle trouve un naturel, une légèreté, une forme de grâce un peu maladroite qui rend son personnage attachant, presque touchant dans ses errances. Si le premier tiers du film, assez répétitif, aurait sans doute gagné à être resserré (Hong Sang-Soo n’est jamais avare en bavardages), la seconde partie, centrée sur la relation entre Iris et son hôte, se révèle plus rythmée. On y touche, plus concrètement, aux reliefs humains.
Alors, oui, La Voyageuse est un film qui divisera. Une introspection minimale pour les uns, une litanie interminable pour les autres. Mais n’est-ce pas, au fond, la marque des œuvres à personnalité ? De celles qui laissent derrière elles un sillage, un doute, une question sans réponse ? Impossible de dire ce que Hong Sang-Soo a voulu nous transmettre – et c’est sans doute le plus beau compliment qu’on puisse lui faire.
Suppléments
Le livret accompagnant cette édition DVD de La Voyageuse revient sur la collaboration singulière entre Isabelle Huppert et Hong Sang-Soo, entamée en 2012 avec In Another Country. Charlotte Garson éclaire la manière dont la comédienne habite ses personnages de manière « asymptotique » : étrangère sans volonté d’intégration, flottante, plus esquisse que figure réellement incarnée. Dans La Voyageuse, l’actrice incarne Iris, professeure de français improvisée à Séoul, personnage à l’identité brouillée, mise en scène par Hong Sang-Soo dans un flou tant narratif que visuel – un cinéma du hasard et du détail, qui capte l’éphémère et laisse affleurer les non-dits.
Le livret donne également la parole à Isabelle Huppert elle-même, dans un entretien mené par Olivia Cooper-Hadjian. Elle y raconte l’extrême légèreté des tournages de Hong Sang-Soo, guidés par l’intuition et la confiance : pas de scénario écrit en amont, des scènes reçues parfois le matin même et un dispositif réduit à l’essentiel – une caméra légère, un minimum d’équipe, souvent les propres lieux de vie des acteurs. Pour Isabelle Huppert, ce travail l’amène à forger son personnage scène après scène, dans un processus où le naturel prime, proche de l’expérience théâtrale la plus dépouillée. À travers ces échanges se dessine un art du cinéma relativement rare : libre, mouvant, d’une grande humilité, mais d’une richesse humaine et poétique profonde.
Dans un supplément audiovisuel, Murielle Joudet évoque elle aussi ces tournages raccourcis, parfois de quelques jours à peine, la garde-robes dans laquelle Hong Sang-Soo va puiser, son usage de la lumière naturelle et, plus généralement, « un monde qui a ses règles, son esthétique », un cinéma de repas, d’alcool, de temps libre à occuper… Finalement, tout Sang-Soo est là : dans l’occupation non spectaculaire d’une temporalité dont on ne peut s’affranchir.
J.F.

Éditeur : Capricci Éditions
Public légal : Tous publics
Langue 1 : Français stéréo
Langue 2 : Anglais stéréo
Langue 3 : Coréen stéréoSous-titrage : Français
Format image : 16/9 compatible 4/3, format respecté 1.78
Qualité : PAL
Durée : 90 minutes
Couleur/noir et blanc : Couleur
Stéréo/Mono : Stéréo
Édition : Standard
Bonus : Isabelle Huppert vue par Murielle Joudet ; Livret de 16 pages
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À la rencontre du Literary Brat Pack

Au cœur du Manhattan des années 1980, un groupe de jeunes auteurs américains s’impose comme les nouveaux prodiges de la scène littéraire. Le « Literary Brat Pack » – Jay McInerney, Bret Easton Ellis, Tama Janowitz, Donna Tartt et Jill Eisenstadt – cultive un style de vie hédoniste aussi flamboyant que ses récits, en rupture totale avec l’image traditionnelle et un peu trop lisse de l’écrivain solitaire. Retour sur une ascension fulgurante, des nuits électrisantes et un héritage qui continue de façonner la littérature contemporaine.
Imaginez un Manhattan illuminé au néon, où le cliquetis des verres se mêle aux rires dans des bars branchés comme l’Odeon ou le Raccoon Lodge, pendant que des silhouettes élégantes glissent dans l’obscurité de l’Area, un club en vogue. Coutumière de cet éclatant théâtre nocturne, une petite troupe d’écrivains fait irruption sur le devant de la scène médiatique, brisant l’image et les codes habituellement associés à la littérature américaine. Jay McInerney, Bret Easton Ellis, Tama Janowitz, Donna Tartt et Jill Eisenstadt – rapidement baptisés par les médias le « Literary Brat Pack » – deviennent aussi célèbres pour leurs escapades festives que pour leurs écrits cyniques.
On les compare vite aux stars hollywoodiennes du « Brat Pack », ces jeunes acteurs à la mode. Ici, pas d’Emilio Estevez ou de Rob Lowe, mais des stylos aiguisés et des pages noircies de récits irrévérencieux à la première personne. Au petit matin, on les aperçoit encore assis autour d’une table de bar, la tête pleine d’idées pour leurs prochains chapitres, des anecdotes à recueillir et raconter jusqu’à l’aube.
Tout est allé très vite. L’industrie du livre est alors en pleine réinvention. Leurs romans décrivent une jeunesse dorée, désabusée, shootée au désenchantement, qui noie son mal-être dans l’alcool, la drogue et les fêtes sans fin. Dans Journal d’un oiseau de nuit, Jay McInerney immerge le lecteur dans un tourbillon nocturne où la ville se fait personnage à part entière. Bret Easton Ellis, découvert par l’influent professeur Joe McGinniss, frappe fort avec Moins que zéro, roman incisif sur des adolescents de Los Angeles prisonniers d’un univers de privilèges et de solitude. Tama Janowitz, souvent croisée à l’Odeon avec Andy Warhol, puise dans sa propre expérience pour nourrir son livre American Dad. Opulence vaine, perte de connexion humaine, paradis artificiels : tout est énoncé plus que dénoncé.
À la publication de ces œuvres, certains critiques voient rouge : comment de si jeunes auteurs, adeptes des nuits blanches, peu enclins aux conventions, peuvent-ils prétendre au rang de grands écrivains ? On reproche au « Literary Brat Pack » son goût pour le scandale, son insolence et ses excès. Mais pour un public avide de nouveautés et d’énergie rock’n’roll, ils deviennent instantanément des icônes. Décadents pour les uns, géniaux pour les autres, en somme.
Au-delà de leurs romans, la réputation de ces écrivains s’appuie sur leurs frasques nocturnes : pressés de vivre, curieux de tout, ils surgissent dans la vie new-yorkaise comme des météores flamboyants. L’auteur réservé, mal dans sa peau, pas toujours avenant a été troqué pour quelque chose de plus fascinant, haut en couleurs et sans concession. Leur quotidien entre cocktails, soirées arty et photos de magazines semble alors incarner l’esprit même des années Reagan : un mélange de prospérité, de superficialité, mais aussi d’inconfort latent et de désillusion. Tout ce qui fera la sève d’American Psycho, la sociopathie en moins.
Pourtant, aussi vive que fut la flamme, elle ne pouvait que vaciller. Le temps fait son œuvre : la fatigue, les excès, l’adversité critique et la découverte de nouveaux talents littéraires sonnent progressivement la fin du « Brat Pack ». Les membres eux-mêmes évoluent, s’éloignent de la surenchère médiatique. Les années 80 s’achèvent, emportant avec elles la démesure fiévreuse et l’ivresse de la jeunesse. Il en reste cependant des œuvres marquantes, parfois magistrales, qui continuent de trouver des lecteurs conquis par l’audace et l’authenticité d’une écriture crue, directe, sans fard.
R.P.
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Le Rouleau compresseur et le Violon : liturgie de la lumière

Le Rouleau compresseur et le Violon (1961) – Réalisation : Andreï Tarkovski.
Troisième et dernier court-métrage d’étude de Tarkovski, Le Rouleau compresseur et le Violon est clairement l’œuvre de la maturité des années d’apprentissage.
Il est étonnant de voir ce film à rebours de la filmographie du cinéaste, notamment en le comparant aux deux premiers longs métrages qui lui succéderont. Il s’agit ici de filmer en couleurs l’insouciance et l’amitié d’un enfant, son rapport à l’art et la beauté évidente du monde sous le soleil, autant de thèmes radicalement inverses à ce que Tarkovski explorera dans L’Enfance d’Ivan, en noir et blanc et dans l’obscurité de la guerre, ou dans ce regard intense porté sur l’autre enfant d’Andrei Rublev, le fameux fondeur de cloche.
Le Rouleau compresseur et le Violon est un poème visuel qui laisse éclater tout le talent du jeune réalisateur. Adaptant une nouvelle relatant l’amitié un peu hors norme entre un apprenti violoniste de 7 ans et un conducteur d’engin, le film expérimente l’arrivée de la couleur comme la découvrirait un enfant. Largement dominé par les rouges, l’univers quotidien du protagoniste semble totalement passé par le filtre frais de sa candeur : les rouleaux compresseurs, par exemple, rouges et jaunes, ressemblent à de gros jouets rutilants, et les prises de vues, dans une cage d’escalier ou une rue en plongée, accentuent régulièrement la démesure de lieux pourtant à échelle humaine – mais des adultes.
Le monde ne manque certes pas de cruauté, symbolisée ici surtout par des enfants qui raillent le « musico » intellectuel dont l’ouvrier prendra la défense, tandis que les adultes veillent à étouffer ses élans d’enthousiasme : sa prof de violon, qui le bride par sa rigueur, ou sa mère qui l’empêche d’aller au cinéma avec son nouvel ami.
Mais ces micro-contraintes n’entament en rien le propos réel du film : laisser au regard la possibilité de s’épanouir. On retrouvera ces incursions dans les rêves d’Ivan, mais par contrepoint par rapport à la terrible réalité de la guerre. Ici, elles composent le quotidien de Sacha, et permettent à Tarkovski d’affiner son rapport à la beauté physique du monde. Les thèmes structurants de son esthétique éclatent dès à présent : la diffraction par un miroir, les reflets de la lumière permettant de faire danser les visages, l’attention portée à une pomme… Le thème essentiel de l’eau est ici le fruit d’une véritable obsession : sur la chaussée en flaques miroitantes, le long des façades, à la faveur d’un orage joyeux et d’une démolition d’un immeuble, c’est un ruissellement poétique de vie auquel le cinéaste consacre tout son talent.
Cette attention portée à la beauté passe donc par un échange initiatique essentiel entre les deux personnages : à l’enfant, le privilège de conduire la machine et de rendre plus luisante encore la chaussée ; à l’ouvrier, l’offrande d’une épiphanie musicale dans une impasse en forme de parenthèse enchantée.
Difficile de déterminer si la dernière image, montrant l’enfant courir après la machine pour rejoindre son ami, est rêvée ou non : cette superbe oblique fend le plan en plongée d’une vaste étendue de béton constellée, à nouveau, de flaques luminescentes. Qu’importe : les deux comparses, complices de la beauté du monde, ont autant appris de lui qu’ils semblent avoir lancé la trajectoire exceptionnelle d’un cinéaste.
Éric Schwald
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Jour J : Los Alamos, quand Oppenheimer prend la route avec Kerouac

Et si Robert Oppenheimer avait claqué la porte du Projet Manhattan pour devenir à son tour un « clochard céleste » ? Si, au cœur de l’été 1945, au lieu de superviser la naissance du feu nucléaire, le père de la bombe atomique avait pris la tangente, fuyant le désert brûlant de Los Alamos pour s’évaporer sur les routes américaines avec un certain Jack Kerouac ? Cette uchronie improbable, concoctée par les scénaristes Fred Duval et Jean-Pierre Pécau et mise en images par Denys, offre à la collection Jour J l’un de ses arcs les plus singuliers et réussis à ce jour.
Pris d’un doute aussi profond que soudain sur les visées réelles de ses travaux, Robert Oppenheimer fuit Los Alamos à l’aube, sans prévenir personne, hanté par la vision d’une explosion incontrôlable. Dans un bar de Santa Fe où il s’est réfugié, il croise un jeune homme qui cite Kafka de tête et boit sec : Jack Kerouac, tout juste affranchi d’un destin militaire qu’il refuse obstinément. À partir de là, la route s’ouvre, vers un monde où la ligne de front n’est plus seulement géopolitique, mais aussi et surtout intérieure.
Car, oui, la cavale d’Oppenheimer et Kerouac est avant tout existentielle. Ivres de liberté, soucieux d’être en paix avec eux-mêmes dans un monde en guerre, ils s’associent fugacement dans une fuite en avant hédoniste et un peu folle. Ils ne seront pas seuls longtemps : ils croisent d’autres figures historiques importantes, telles qu’Eliot Ness, Neal Cassady ou William Burroughs. Le cas du tombeur d’Al Capone est particulièrement intéressant : embauché en coulisses pour remettre la main sur le savant déserteur, il appréhende avec une certaine souplesse sa mission. Certains y verraient le signe d’une intégrité qui se fissure sous le poids des années, mais il s’agit ici plus probablement d’une décision réfléchie venant récompenser l’humanité d’Oppie face au désastre qui s’annonçait.
Le rapprochement central n’avait a priori rien d’évident. D’un côté, la science froide, implacable, incarnée par Oppenheimer et ses pairs du Projet Manhattan. De l’autre, la Beat Generation naissante, libertaire et poétique, portée par Kerouac et ses errances. Deux visions du monde que tout semble opposer – la rigueur et l’ivresse, la discipline militaire et le vagabondage mystique –, mais que l’uchronie fait cohabiter avec finesse. Car tous deux, à leur manière, poursuivent une quête de pureté. Le refus de la compromission. L’obsession du vrai.
Fred Duval, Jean-Pierre Pécau et Denys charpentent ainsi un monde alternatif étonnamment crédible, où chaque personnage semble porté par une vraie cohérence interne. La mécanique du thriller politique fonctionne parfaitement, et la paranoïa d’après-guerre (où la peur du rouge teinte toutes les décisions) plane comme une chape. Hoover, le patron du FBI, est évidemment de la partie : il nous est présenté dans ses obsessions les plus tenaces et ses collusions les plus viles avec le pouvoir mafieux. De l’autre côté du spectre géopolitique, on a affaire au KGB, qui espère tirer profit de la fuite d’Oppie pour le mettre au service de la cause socialiste.
Denys trouve une forme d’équilibre entre les scènes de tension militaire et les moments de flottement on the road. Robert Oppenheimer, saisissant de justesse, est parfois presque éclipsé par un Kerouac doté de cette épaisseur mi-romantique mi-désespérée qui le rend immédiatement attachant. Les paysages, quant à eux, sont traités avec une lumière qui oscille entre la chaleur du désert et la grisaille bureaucratique des officines de Washington.
Avec un découpage rythmé qui ne sacrifie jamais l’introspection, Jour J : Los Alamos se pose en fable politique. L’album interroge la responsabilité du savant, la tentation de la fuite, le poids de la conscience dans un monde de calculs stratégiques et de menaces nucléaires. Il met en scène un Oppenheimer qui doute, loin de l’image glacée du technicien de l’apocalypse. En cela, l’album s’inscrit dans une tradition narrative plus vaste, qui touche à la désobéissance morale, de Henry David Thoreau à Milan Kundera.
Le récit procède tel un contrepoint à l’histoire officielle : et si la bombe n’avait jamais vu le jour ? Et si l’Histoire avait pris un virage plus incertain encore, sans Hiroshima ni Nagasaki, mais avec une guerre plus longue, plus sale, plus coûteuse sur le plan humain pour les Américains ? L’absence de l’arme nucléaire y devient un paradoxe : un soulagement moral, mais une menace tactique, aux effets indéfinis.
Cette édition spéciale Jour J : Los Alamos constitue une excellente porte d’entrée dans l’univers des uchronies à la française, tout en offrant aux lecteurs fidèles une aventure passionnante, servie par une narration brillante et un dessin maîtrisé. La rencontre improbable entre Oppenheimer et Kerouac devient le prétexte à une réflexion plus vaste sur l’engagement, le doute et la possibilité, même fugace, d’un autre monde. On referme l’album avec une question lancinante : et si, parfois, la fuite était une forme de courage ?
J.F.

Jour J : Los Alamos, Fred Duval, Jean-Pierre Pécau et Denys –
Delcourt, juin 2025, 120 pages

