Caractérisation et iconisation des méchants au cinéma (2/3)

Porteur de conflictualité et d’émotions contrastées, le cinéma offre aux spectateurs un miroir de la nature humaine, à la fidélité fluctuante. Les antagonistes, ces entités pensées et perçues comme négatives et parfois même maléfiques, demeurent des pierres angulaires dans la construction narrative. Tantôt ils incitent à la réflexion morale, tantôt ils mettent en branle les clivages sociétaux et leurs effets pernicieux. Nous vous proposons dans cet article-fleuve d’explorer la caractérisation et l’iconisation de certains méchants identifiés parmi les plus emblématiques du septième art, en mettant en lumière la complexité de leur représentation, et leur capacité à interroger les normes établies. Il est conseillé, pour éviter tout divulgâchage, d’avoir vu les films concernés avant d’en lire les notices.

Keyser Söze (Usual Suspects, Bryan Singer, 1995)

Cette fois, Kevin Spacey se distingue davantage par sa duplicité. L’énigme entourant Keyser Söze, antagoniste qu’il campe avec talent, conjuguée à la narration fragmentée du film, rappelant Citizen Kane ou Rashōmon, tend à édifier un mythe autour de ce criminel réputé insaisissable. Son nom seul suscite la crainte, et la révélation tardive de son identité a dérouté plus d’un spectateur, remettant en question la réalité présentée jusqu’alors. L’impact de Söze sur le récit et sur les autres personnages, malgré une absence conçue en angle mort, illustre la puissance de la manipulation dans le cinéma.

Anton Chigurh (No Country for Old Men, Joel et Ethan Coen, 2007)

Anton Chigurh, c’est un stoïcisme mortel affublé d’une arme inhabituelle, un pistolet à air comprimé. Javier Bardem prête ses traits les plus dérangeants à un homme dont la seule logique consiste à utiliser une pièce de monnaie pour décider de la vie ou de la mort de ceux qu’il croise sur sa route. Méchant moderne et mémorable, il participe beaucoup de l’attrait dont se pare le film des frères Coen.

Alex (Orange mécanique, Stanley Kubrick, 1971)

Brutalité esthétisée et musique classique pour le personnage sociopathe de Stanley Kubrick. Alex constitue la lie de l’humanité dans une société dystopique qui répond à la violence ordinaire par la violence institutionnelle. Dans un accoutrement devenu emblématique, accompagné de ses Droogies, le personnage campé par Malcolm McDowell conjugue en son sein une forme de grâce et de monstruosité. Il est capable de passer à tabac un inconnu et d’agresser sexuellement une femme dans sa propre maison sans s’embarrasser du moindre scrupule, et sans autre motivation que la satisfaction de son désir immédiat. Orange mécanique organise par ailleurs un dialogue dysfonctionnel entre son jeune criminel et l’environnement oppressif qui l’enserre. Le film ne dédouane aucunement Alex mais pose cependant la question de ce qui peut conditionner ses actes de cruauté. 

Magneto (X-Men, Bryan Singer, 2000)

Magneto est un personnage éminemment complexe, motivé par un passé traumatisant et une volonté légitime de protéger la race mutante, victime d’ostracisme, voire de racisme institutionnel. Sa croyance en la supériorité des mutants et ses méthodes extrêmes le positionnent toutefois contre les X-Men. Sauf à considérer que la fin justifie invariablement les moyens, il est en effet difficile de prendre fait et cause pour cet antagoniste. Il permet en tout cas d’explorer les thèmes de la discrimination, de l’identité et de la vengeance, dans une zone grise qui peut créer une forme d’identification et d’attachement au personnage. Car ses nuances donnent lieu à une réflexion circonstanciée sur la nature du bien et du mal dans un monde socialement divisé. Au-delà de cette lecture sociologique et politique, la caractérisation de Magneto, doté de pouvoirs spectaculaires, ainsi que sa relation accidentée et changeante avec le Professeur Xavier, renforcent l’intérêt du personnage.

Nurse Ratched (Vol au-dessus d’un nid de coucou, Miloš Forman, 1975)

La froideur calculatrice et sadique de Nurse Ratched symbolise l’autoritarisme oppressif dans un système de santé mentale déshumanisant. Son contrôle impitoyable sur les patients et sa résistance à toute forme de rébellion en font un antagoniste mémorable, en contradiction directe avec la liberté irrévérencieuse poursuivie par Randle Patrick McMurphy (Jack Nicholson). Elle incarne la crainte de l’institutionnalisation et des structures de pouvoir foucaldiennes qui écrasent l’individualité. En cela, elle renferme une critique féroce de la conformité et de l’obéissance aveugle.

John Kramer (Saw, James Wan, 2004)

John Kramer, également connu sous le nom de Jigsaw, a pris le parti irréversible de muer la torture en un jeu moral sinistre. Sa philosophie tordue vise à enseigner la valeur de la vie à travers la souffrance, déconstruisant les notions conventionnelles de justice et de punition. Chaque piège patiemment élaboré pose des questions éthiques évidentes mais repousse en parallèle les frontières de l’abjection, faisant de Kramer une incarnation sépulcrale du juge et du bourreau. C’est une sorte de John Doe (Se7en) revisité.

Hans Landa (Inglourious Basterds, Quentin Tarantino, 2009)

De prime abord, le colonel Hans Landa se caractérise par un charme discret et superficiel augmenté d’un sourire pincé. Dans un second temps, il incarne dans toute sa splendeur l’intelligentsia cruelle du Troisième Reich telle que Quentin Tarantino se la représente. Polyglotte, cultivé, capable de prévenance, il cache derrière une façade respectable toute l’horreur génocidaire nazie. S’il fallait le lier à un autre grand méchant, cette dualité le rapprocherait très certainement d’Hannibal Lecter. La performance de Christoph Waltz donne vie à un antagoniste symptomatique de la banalité insidieuse du mal dans le contexte historique de l’Holocauste. Il y a probablement un peu d’Hannah Arendt en sous-texte.

M (M le maudit, Fritz Lang, 1931)

Le personnage de M, interprété par Peter Lorre, présente le portrait complexe d’un tueur d’enfants tourmenté par ses propres compulsions. La performance de l’acteur américano-hongrois, associée à la mise en scène sombre et tirée au cordeau de Fritz Lang, se met au service d’une radiographie de la psychologie d’un assassin, tout en critiquant, en seconde intention, la réaction sociale et judiciaire à la criminalité. Que cela soit à travers les indices d’une vitrine (spirale, flèche) ou au cours d’un procès improvisé, les reliefs cognitifs de cet antagoniste se voient graduellement éventés par l’astucieux réalisateur allemand.  

Annie Wilkes (Misery, Rob Reiner, 1990)

Le personnage d’Annie Wilkes, interprété par Kathy Bates, constitue la représentation achevée de l’obsession fanatique qui tourne au cauchemar. Sa fausse bonhomie cache une dangereuse instabilité, mettant en lumière la toxicité potentielle des relations entre les créateurs et leurs admirateurs. La séquestration possessive de son écrivain préféré reste gravée dans les mémoires cinéphiliques comme une image glaçante de la dépendance et de la folie.

Freddy Krueger (Les Griffes de la nuit, Wes Craven, 1984) 

Avec son visage carbonisé, ses griffes acérées et son célèbre pull rayé, Freddy Krueger est la manifestation cauchemardesque de la vengeance post-mortem. Brûlé vif par une foule vengeresse, il revient dans les rêves des adolescents de Springwood pour les punir des péchés commis par leurs parents. Son pouvoir, terrifiant car il opère dans l’espace onirique, questionne la frontière entre réalité et imagination. Freddy, par sa nature cruelle et cynique, incarne le mal absolu qui se nourrit de la peur, renouvelant la figure du croquemitaine à la sauce moderne.

J.F.

Comments

Une réponse à « Caractérisation et iconisation des méchants au cinéma (2/3) »

  1. Avatar de Appréhender la cinéphilie – RadiKult'

    […] à l’image de La Nuit des masques (1978), avec des Easter eggs renvoyant à Freddy Krueger et en commentant son propre développement de manière méta-textuelle, Scream se […]

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