1984 : négations privées, prescriptions publiques

Chef-d’œuvre littéraire, pilier de la science-fiction dystopique, 1984 a forgé une vision pessimiste d’un futur liberticide et totalitaire, caractérisé par une surveillance de masse et une manipulation insidieuse de la vérité. George Orwell y dessine les contours d’un monde où la liberté individuelle est étouffée sous le poids d’un État omnipotent, incarné par la figure glaçante de « Big Brother ».

Publié en 1949, le roman 1984 ferme le ban d’une bibliographie orwellienne dont la richesse et la densité demeurent difficilement traductibles sans user et abuser de superlatifs. Écrivain et journaliste engagé, l’auteur britannique avait établi sa réputation sur sa capacité à critiquer, avec mordant et finesse, les systèmes totalitaires, comme il le fit par exemple à la faveur de la fable allégorique La Ferme des animaux. 1984 s’inscrit à cet égard comme l’expression et la synthèse de ses craintes pour l’avenir de l’humanité.

L’œuvre trouve sa genèse dans le contexte de l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale, où s’installe la perspective d’un monde irrémédiablement divisé entre deux blocs idéologiques opposés – communisme et capitalisme. 1984 appartient au courant des dystopies, des récits pessimistes qui décrivent un futur effrayant, sous forme d’avertissement. Ainsi, le roman se place aux côtés d’œuvres-phares telles que Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932) ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953).

L’histoire 

L’action se déroule à Londres, capitale de l’Angsoc (ou socialisme anglais), l’une des trois superpuissances du monde que portraiture cliniquement 1984. Winston Smith, fonctionnaire du Parti, est chargé de réécrire l’histoire à des fins de propagande. Son quotidien, comme celui de millions d’autres personnes, est régi par la surveillance de « Big Brother » et la peur de la pensée non orthodoxe, fermement proscrite par le pouvoir en place. Winston entame néanmoins une relation amoureuse clandestine avec Julia, un autre membre du Parti. Il rejoint ensuite une rébellion supposée, menée par l’ambivalent O’Brien. Ces actions périlleuses le mènent à une arrestation brutale et une rééducation suppliciale appelée à anéantir sa volonté de résistance.

Problématiser le totalitarisme 

George Orwell présente dans 1984 une humanité diminuée, asservie par le contrôle absolu du Parti, où l’individu se voit réduit à un simple rouage d’une machine étatique toute-puissante. Le livre questionne la nature de la liberté, de la vérité et de l’Histoire à mesure qu’il dépeint un monde où chaque aspect de l’existence est surveillé, soupesé et manipulé à des fins politiques.

1984 se penche également sur l’exploitation du langage. La « novlangue » officielle conduit à un appauvrissement de la pensée. Le Parti cherche en réalité à en contrôler tous les tenants, restreignant le vocabulaire et la liberté dans un même élan. En supprimant des mots et en simplifiant le langage, le pouvoir élimine à la racine, de manière irréversible, la possibilité même de nourrir des idées subversives.

George Orwell conçoit sa dystopie comme un cri d’alarme. Il met en garde ses lecteurs contre les dangers du totalitarisme, de la surveillance de masse et de la manipulation de la vérité, sans oublier de battre en brèche la passivité et l’indifférence des individus face à ces menaces, plus pernicieuses qu’on ne le pense.

Aspects symboliques et psychologiques des personnages 

Winston Smith incarne l’individu moyen pris dans l’étau du totalitarisme. Si son prénom évoque évidemment le Premier ministre britannique de l’époque de la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill, son nom de famille, Smith, s’inscrit parmi les patronymes les plus communs en Angleterre, consolidant sa stature « ordinaire ». Le héros de George Orwell n’est toutefois pas sans relief psychologique. Complexe, tiraillé entre sa loyauté envers le Parti et un désir croissant de liberté, il s’abandonne finalement à la rébellion. D’abord simple fonctionnaire du Parti, certes mécontent mais soumis, il va laisser éclater ses espoirs d’indépendance et son amour pour Julia, cédant alors à la désobéissance et à la résistance. Sa quête pour la vérité le conduit finalement à sa perte, puisqu’il finit capturé, torturé et rééduqué en vue de recouvrer fidélité envers le Parti. De son côté, Julia, en tant que figure séditieuse, personnifie la liberté de pensée et d’action. Elle semble mue par une profonde révolte intérieure. O’Brien fait quant à lui le jeu de la duplicité ; il est l’extension d’un Parti qui trompe et dissimule. Malgré la vilenie qui l’habite, il arbore une façade charismatique et confiante.

Un univers littéraire d’une grande richesse

Dans 1984, tout est faisandé, rendu au dernier degré du machiavélisme. « Big Brother » vous épie constamment, le Miniver réécrit l’histoire à sa guise, opérant des révisions qui se conforment à sa doctrine du moment, des linguistes tels que Syme sculptent la langue selon les desiderata du Parti et la loyauté partisane l’emporte sans combattre sur la loyauté familiale – Parsons n’est-il pas dénoncé par ses propres enfants ? Les seuls vestiges d’une époque révolue se trouvent dans le magasin d’antiquités de M. Charrington. Les télécrans, consubstantiels à la vie sous le socialisme anglais, réduisent l’intimité à néant. D’ailleurs, si Winston parvient vaille que vaille à énoncer ses pensées non orthodoxes dans un journal, c’est uniquement parce que l’agencement de son appartement lui ménage le luxe, inespéré, d’un petit espace de discrétion.

L’œuvre de George Orwell partage une affinité thématique avec de nombreux romans dystopiques. Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley explore également un avenir où la société est sous la coupe d’un régime totalitaire qui manipule la réalité selon son bon vouloir. Tous deux dépeignent des mondes où la peur et le mensonge permettent d’aliéner l’humanité. Sur le plan stylistique, 1984 se distingue par un réalisme sombre qui a peut-être inspiré des romans comme La Route (2006) de Cormac McCarthy. Tous deux mettent en effet en scène des personnages luttant contre des environnements oppressants et désespérés. Des motifs similaires, de surveillance de masse, de contrôle de l’information et de répression des libertés individuelles, investissent également, en totalité ou en partie, des œuvres telles que le film Brazil (1985) de Terry Gilliam, le roman Nous autres (1920) d’Evgueni Zamiatine ou la série télévisée Black Mirror (2011).

Plus généralement, le concept de « double langage » renvoie manifestement à l’exploitation idéologique et politique de la langue par les régimes totalitaires. Le philologue allemand Victor Klemperer l’a parfaitement expliqué quand il a entrepris d’analyser la phraséologie du IIIe Reich. De même, le fameux « La guerre est la paix » entre étroitement en résonance avec les discours fallacieux des gouvernements en temps de guerre.

La trahison de Trotski par Staline se voit quant à elle reflétée à travers le personnage d’Emmanuel Goldstein, vilipendé et honni par le Parti. Et l’omniprésence de « Big Brother » peut rappeler l’affiche de propagande de Lord Kitchener indiquant aux citoyens britanniques, inlassablement : « Votre pays a besoin de vous. »

Conditionnement, bureaucratisation, surveillance panoptique… 

Le processus de rééducation subi par Winston peut être interprété comme une démonstration de conditionnement classique, où la douleur est utilisée pour créer une aversion pavlovienne contre les pensées non orthodoxes. 1984 s’investit également d’une critique de la bureaucratisation excessive dans les sociétés modernes. Cette dernière est mise en saillie par le Ministère de la Vérité qui emploie Winston. Songez donc : les petites mains du Parti se plongent chaque jour dans les récits historiques pour y modifier toute ébauche d’idée qui viendrait contrecarrer ses intérêts. Les travaux de Max Weber sur la bureaucratie et la cage d’acier (ou de fer, c’est selon) de la rationalité s’avèrent particulièrement pertinents ici : à force d’excès, l’administration enserre et étouffe les individus. Et l’on trouvera par ailleurs dans les écrits Noam Chomsky l’argument selon lequel les médias peuvent être utilisés pour manipuler l’opinion publique et créer un faux consensus. L’intellectuel s’est en effet penché sur les lobbies, les Institutions et la presse, démystifiant la manière dont ils promeuvent, de concert, de prétendues « guerres justes ».

Une dernière lecture s’impose avec force : la techno-surveillance, devenue panoptique comme chez Michel Foucault. La façon dont la technologie est utilisée par le Parti pour régenter chaque aspect de la vie des citoyens sous-tend une critique féroce du capitalisme de surveillance, aujourd’hui largement adopté par les régimes occidentaux (et chinois). De l’affaire Snowden aux mises en garde d’Olivier Tesquet ou Yvan Greenberg, force est de constater que les dispositifs orwelliens ont aujourd’hui le vent en poupe.

Quelques malentendus ?

La ritournelle est bien connue : 1984 serait une critique directe et spécifique du communisme soviétique. Il est évident que de nombreux éléments viennent soutenir cette interprétation, mais il n’en demeure pas moins utile de rappeler que la dystopie de George Orwell condamne en fait tout régime totalitaire qui cherche à contrôler et manipuler l’esprit de ses citoyens, quel qu’il soit. L’auteur et journaliste britannique ne critiquait pas une idéologie politique particulière, mais les formes les plus oppressives de pouvoir en général.

De plus, malgré la résonance de la dystopie avec les problèmes contemporains de surveillance et de désinformation, il nous paraît simpliste de considérer 1984 comme une prophétie littérale. L’œuvre d’Orwell reste une allégorie censée mettre en lumière des tendances liberticides dont on peut trouver la trace, fût-ce embryonnaire, dans toutes les sociétés ; elle ne constitue pas, et n’avait pas vocation à l’être, une prédiction précise de l’avenir.

Un aspect parfois négligé de 1984 a trait à l’effacement de l’individualité. Le Parti cherche non seulement à contrôler le comportement, mais aussi à éradiquer la subjectivité elle-même, jusqu’à la capacité de produire la moindre pensée indépendante. Dans l’Angsoc, il ne suffit pas de marcher dans les clous. Il faut ignorer tout ce qui pourrait exister par-delà. Le tenir pour invalide, insignifiant, et peut-être mortifère. Les mécanismes de cette suppression du « je » sont pluriels : la simplification constante du vocabulaire du « newspeak » (novlangue), qui entrave la pensée complexe, mais aussi la relativité de la mémoire et de l’histoire, qui rend les assises séditieuses par trop élastiques.

Enfin, l’usage symbolique de la sexualité dans le roman mérite certainement une attention particulière. La relation clandestine de Winston et Julia renferme une forme de rébellion individuelle contre le Parti, qui cherche à contrôler même les désirs et sentiments les plus intimes de ses citoyens. C’est entendu : la sexualité, en tant qu’expression de la liberté individuelle et de l’intimité, est présentée dans 1984 comme une menace pour l’ordre autoritaire du Parti. Ce qui justifie, aux yeux du pouvoir, de s’insinuer partout, en tout lieu et à chaque instant. L’individu n’apparaît pas seulement aliéné, son humanité est violée jusque dans ses derniers retranchements. 

J.F.

Comments

3 réponses à « 1984 : négations privées, prescriptions publiques »

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