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Une histoire critique des États-Unis : réévaluer les faits

Dans Une histoire critique des États-Unis, l’historien et sociologue américain James W. Loewen déconstruit les versions officielles, telles qu’enseignées dans les écoles, des grands événements qui ont façonné l’Amérique. Il livre une analyse méticuleuse, appuyée sur des sources variées, et nous invite à reconsidérer nos certitudes.
Dépasser les mythes fondateurs pour explorer la réalité complexe du passé américain. Dans Une histoire critique des États-Unis, James W. Loewen s’attaque d’abord aux grands piliers de la mythologie nationale, à commencer par l’histoire de Christophe Colomb. Loin du récit héroïque où l’explorateur éprouvé découvre un « Nouveau Monde » vierge et prêt à être conquis, l’historien met au contraire en lumière l’ampleur des violences subies par les populations autochtones, détaillant avec précision les exactions commises et le décalage entre le discours officiel et les faits avérés. Ce contraste, saisissant, constituera l’un des points cardinaux de cette adaptation graphique : aux matières souvent enseignées avec une béatitude toute patriotique, l’auteur répond par la complexité et l’ambiguïté réelles des événements.
Un invariant caractérise ainsi les différents chapitres : James W. Loewen dénonce les raccourcis et les euphémismes couramment utilisés pour décrire l’histoire américaine. L’auteur souligne par exemple comment certains manuels scolaires passent rapidement sur l’horreur de la traite négrière, la présentant comme un simple phénomène « économique » plutôt que comme un système oppressif et profondément raciste. Son propos est étayé par des chiffres, des récits d’époque et des extraits des manuels en question, tous mis en miroir pour montrer l’écart souvent sidérant entre la présentation édulcorée de l’histoire et l’authenticité plus crue des faits.
Une histoire critique des États-Unis énonce par ailleurs les fondements de ces omissions et inexactitudes historiques. Les éditeurs de manuels, soumis à des pressions politiques et idéologiques, préfèrent jouer la carte du consensus, quitte à masquer certaines vérités. Par ailleurs, ces ouvrages sont souvent écrits par des historiens WASP, adoptant un point de vue bien spécifique. Se met alors en branle une mise en récit trompeuse : des figures historiques débarrassées de leurs aspérités, des événements majeurs traités comme de simples anecdotes et une absence coupable de contexte critique. L’approche pédagogique de James W. Loewen combine érudition et accessibilité ; elle nous tend une grille de lecture solide pour appréhender la construction discursive de l’histoire officielle.
De par la richesse des arguments et la densité des informations, l’ouvrage exige une certaine concentration. Il n’est pas, en outre, sans parenté avec Une histoire populaire des États-Unis, dans lequel le politologue Howard Zinn raconte la nation américaine à travers le prisme des populations minoritaires, marginalisées, ostracisées et/ou précarisées. Des premières explorations maritimes à la guerre du Vietnam en passant par la présidence controversée de Woodrow Wilson, James W. Loewen refuse de céder à la simplification, préférant la nuance, et s’appuyant pour ce faire sur plusieurs angles d’analyse.
Au-delà de la mise en cause des manuels scolaires, Une histoire critique des États-Unis interroge notre propre rapport à l’histoire. L’auteur invite, à mots à peine couverts, à un sursaut citoyen : l’enseignement du passé doit être pluriel, contradictoire et ouvert au débat. Cette pensée transparaît dans ses multiples exemples, comme lorsqu’il déconstruit l’image idyllique des premiers Pères Pèlerins tout en révélant les motivations parfois inavouables de la conquête de l’Ouest. À travers ces récits, on perçoit la puissance subversive de sa démarche : inciter le lecteur à remettre en question ce qu’il pensait savoir, à regarder derrière le vernis officiel et à prendre conscience des enjeux politiques tapis sous chaque version de l’histoire.
À travers une lecture critique, structurée et passionnante, James W. Loewen parvient à rendre accessible une réflexion historiographique ambitieuse. La mise en planches participe évidemment de cet effort de pédagogie. En définitive, il ne s’agit pas seulement de pointer du doigt les erreurs, aussi manifestes soient-elles, mais de comprendre pourquoi elles persistent, comment elles se perpétuent et quelles conséquences elles ont sur la perception de soi et du monde. Une histoire critique des États-Unis se lit ainsi comme un manifeste pour l’enseignement d’une histoire vivante, en mouvement, débarrassée de ses oripeaux les plus idéologiques.
J.F.

Une histoire critique des États-Unis, James W. Loewen et Nate Powell –
Steinkis, janvier 2025, 265 pages
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Violences dans le cinéma français : l’alerte du SCA

Une récente enquête menée par les Scénaristes de Cinéma Associés (SCA) dresse un constat accablant sur l’ampleur des violences morales, sexistes et sexuelles dont sont victimes de nombreux auteurs et autrices. Conditions de travail précaires, manque de dispositifs de protection, pressions financières et psychologiques : les données recueillies dévoilent un système en crise qui appelle des réponses urgentes.
Il y a des histoires que l’on préférerait ne jamais lire, encore moins écrire. Pourtant, à l’image d’une encre corrosive qui rongerait peu à peu les pages d’un scénario, les violences morales, sexistes et sexuelles qui gangrènent le milieu du cinéma français viennent d’être mises en lumière par une enquête de grande envergure menée en 2024 auprès des adhérent.e.s des Scénaristes de Cinéma Associés (SCA). Sur 245 membres contacté.e.s, 130 ont répondu, brisant un silence pesant et révélant des chiffres inquiétants pour la profession et le secteur audiovisuel dans son ensemble.
Une violence endémique
À travers les témoignages récoltés, c’est un paysage de maltraitance systémique qui se dessine. Plus de deux répondant.e.s sur trois (68 %) déclarent avoir été victimes ou témoins de harcèlement moral ou discriminatoire, notamment au cours de séances de travail ou de réunions. Ces scénaristes pointent du doigt des producteur.trice.s, puis des réalisateur.trice.s, comme principaux responsables. Un climat délétère qui, loin de reposer sur des incidents isolés, semble au contraire se perpétuer.
Le harcèlement moral ne constitue évidemment pas le seul fléau : la moitié des personnes interrogées ont également constaté ou vécu des agissements sexistes. Plus souvent encore que le harcèlement moral, ces comportements sexistes sont le fait de figures d’autorité, majoritairement masculines, dans les univers de la production et de la réalisation. Remarques humiliantes, moqueries ou dévalorisations systématiques : le cinéma français procéderait-il trop souvent par des stratégies de pouvoir éhontées ?
Ces pratiques trouvent leur prolongement dans le harcèlement sexuel (20 %), et parfois même l’agression sexuelle (11 %), plus souvent perpétrées sur des scénaristes hors contrat, voire des viols (1,5 %). Comme des fissures invisibles au premier coup d’œil mais qui fragilisent tout un édifice, ces violences s’infiltrent partout : elles se produisent dans un bureau, lors de déplacements, pendant une réunion informelle ou dans l’enceinte d’une résidence censée offrir un espace propice à la création. Les récits renvoient à une même constante : les femmes demeurent les principales victimes, tandis que les auteurs et producteurs mis en cause sont majoritairement des hommes.
Le piège de la précarité
Pour comprendre l’ampleur et la persistance de ces violences, il faut prendre en compte la précarité économique dans laquelle évolue une grande partie des scénaristes. Si la création fait rêver, la réalité du métier impose souvent des chemins semés d’obstacles : 94 % des répondant.e.s avouent avoir travaillé sans contrat, tandis que 86 % ont subi des retards de paiement et 87,7 % des demandes de réécriture non rémunérées. Les scénaristes se retrouvent ainsi dans une position de faiblesse, où leur statut bancal et une rémunération aléatoire pèsent comme une épée de Damoclès au-dessus de leur indépendance.
L’enquête montre en outre que 67 % des répondant.e.s jugent avoir été “invisibilisé.e.s” dans leur travail. Ils ou elles ont vu leur contribution minimisée, voire gommée lors de la promotion d’un film, d’une série ou d’un documentaire. De surcroît, plus de la moitié des participant.e.s ont été contraint.e.s de travailler dans des lieux privés qui ne leur convenaient pas, comme leur domicile (80 %) ou celui du réalisateur/de la réalisatrice (70,8 %). 36,7 % des personnes interrogées ne se sont jamais vu proposer un bureau par la production.
Lorsque l’on superpose isolement, précarité et rapports de pouvoir déséquilibrés, le risque de subir ou de se retrouver témoin de violences se multiplie considérablement. Dans un tel contexte, rompre le silence devient un acte périlleux, susceptible de mettre en danger la suite d’une carrière.
Oser dire
Malgré la gravité des faits, l’enquête indique que plus de deux tiers des victimes décident d’en parler, au moins à leur entourage ou à des collègues. Or, si l’aveu permet souvent un soulagement moral et psychologique immédiat, l’effet sur la sphère professionnelle reste bien plus incertain. Les mécanismes de sanction et de protection existent rarement : beaucoup relatent une absence de réaction, voire un contrecoup négatif, entraînant par exemple rupture de contrat ou mise au ban du milieu. Par peur de ces conséquences, bon nombre de scénaristes préfèrent encore taire les abus.
Avec cette invisibilisation, c’est le « deuxième viol » du silence qui opère : la plupart des victimes ne savent pas vers qui se tourner. Les résultats montrent que 75 % des répondant.e.s se disent mal informé.e.s des recours possibles, alors même que la cellule Audiens, censée les accompagner, ne traite pas les cas de harcèlement moral et peine à couvrir l’ensemble des besoins. Les victimes se retrouvent donc confrontées à un vide sidéral, où le sentiment d’abandon se conjugue à l’urgence de se protéger et de conserver une crédibilité professionnelle.
Le rôle pivot des résidences d’écriture
S’ajoute à cela la problématique des résidences d’écriture, censées être des espaces privilégiés de création, mais qui peuvent se transformer en pièges lorsque la notion de consentement et de respect n’y est pas fermement établie. Les viols recensés au cours de l’enquête ont justement eu lieu dans ces contextes. Cette vulnérabilité tient aussi au caractère intime et isolé de ces séjours : coupé.e.s du monde et souvent logé.e.s sur place, les scénaristes n’ont pas toujours les ressources psychologiques, financières ni logistiques pour se protéger ou s’extraire rapidement d’une situation menaçante.
Les préconisations du SCA : vers une reconstruction du cadre professionnel
Face à cette situation qu’on ne saurait qualifier autrement qu’accablante, le SCA propose un éventail de mesures concrètes pour restaurer un environnement de travail digne et protecteur : renforcer la cellule Audiens, en lui donnant la mission de prendre également en charge les cas de harcèlement moral et discriminatoire, et en étoffant son accompagnement psychologique et juridique tout en améliorant sa visibilité auprès des artistes-auteur.e.s. ; sensibiliser et former via des modules de prévention intégrés dans les cursus des écoles de cinéma et dans les formations du CNC ; introduire une clause VMSS dans les contrats ; créer un dispositif de recueil de signalements indépendant ; protéger davantage les résidences d’écriture ; accentuer la clarté contractuelle ; respecter la parole des auteurs ; et enfin former des référent.e.s VMSS au SCA.
Une nécessité collective d’agir
Si l’on tarde à l’éteindre, le feu prend de l’ampleur. Les violences dans le milieu du cinéma français exigent aujourd’hui une réponse globale et volontariste. Les données recueillies reflètent des travers ancrés dans nos modèles de production et d’organisation du travail – et pas seulement dans le septième art d’ailleurs. En mesurant précisément ces dysfonctionnements, nous avons l’opportunité de forger de nouvelles règles, plus justes et plus respectueuses, à même de préserver l’intégrité physique, morale et créative de celles et ceux qui façonnent l’audiovisuel d’aujourd’hui et de demain.
Aucun auteur ne peut s’épanouir dans la peur, le mépris ou la domination. L’enquête du SCA doit agir comme un signal d’alarme, un premier pas vers une meilleure protection des professionnels, la fin des impunités et l’avènement d’espaces de travail où l’imagination, l’audace et le respect mutuel ne seront plus jamais sacrifiés sur l’autel de la puissance financière ou des privilèges établis.
J.F.
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L’Abîme de l’oubli : une mémoire arrachée

L’Abîme de l’oubli (Delcourt/Mirages), de Paco Roca et Rodrigo Terrasa, revient sur une importante entreprise de mémoire. En mêlant une reconstitution historique rigoureuse à un récit profondément humain, ce roman graphique au format horizontal plonge dans les abîmes de la répression franquiste.
Le 14 septembre 1940, un peloton d’exécution franquiste fusille 15 prisonniers politiques près de Paterna, en Espagne, bien après la fin officielle de la guerre civile. Des décennies plus tard, la quête acharnée de Pepica Celda pour retrouver les restes de son père assassiné s’inscrit dans le combat commun de milliers de familles pour la vérité et la justice.
Le récit de Paco Roca et Rodrigo Terrasa, très documenté, met en lumière les fosses communes, témoignages muets de l’horreur guerrière. Devenu un espace de recueillement, le cimetière de Paterna a vu plus de 2 200 personnes exécutées entre 1940 et 1945, victimes d’un système qui cherchait alors à purger l’Espagne républicaine.
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’en tout, la guerre d’Espagne a fait plus d’un million de victimes. Et plus de 400 000 Espagnols ont choisi l’exil. Le régime du général Francisco Franco a profondément divisé l’Espagne, puis a effectué un devoir de mémoire vis-à-vis des familles franquistes, mais a sciemment négligé celles des Républicains. L’Abîme de l’oubli narre leur détresse, leur deuil inconsolable, car impossible.
L’histoire d’un fossoyeur héroïque, qui s’efforça de préserver des preuves pour l’avenir, prend également une large place dans le roman graphique. Cet acte de résistance discret n’en est cependant pas moins crucial. Les bouteilles contenant des mèches de cheveux ou des fragments d’habits, découvertes des décennies plus tard, constituent des reliques du passé qui ont permis de rendre leur humanité à des victimes anonymes.
L’Abîme de l’oubli alterne entre le passé et le présent, ce qui permet d’explorer les répercussions de la guerre civile et de la dictature franquiste sur plusieurs générations. Les flashbacks exposent le lecteur à l’horreur des exécutions sommaires, tandis que les scènes contemporaines révèlent le processus long et ardu de la réhabilitation des victimes – ainsi que la ténacité d’une douleur souvent insondable. Cette double temporalité questionne à sa façon la mémoire, au cœur du scénario : un passé toujours à vif et un présent tâtonnant pour reconstruire une identité collective.
Difficile de le nier : la guerre civile espagnole, suivie de la dictature franquiste, a laissé derrière elle un bilan humain et moral effroyable. Et ce sont ensuite des décennies d’amnésie démocratique qui ont prolongé la douleur des familles des victimes. Les auteurs lient cette histoire à L’Iliade, un fil narratif relativement inattendu mais tout à fait pertinent. L’œuvre d’Homère célèbre le respect dû aux morts, une dignité fondamentale que la dictature franquiste a déniée à ses victimes.
« La dictature a jeté les fusillés dans des fosses communes, dont certaines contenaient des centaines de morts. Il n’y avait ni pierre tombale ni inscription sur le sol. Il s’agissait d’un effacement total de ces personnes. » Paco Roca verbalise très bien les abjections qui ont eu cours et fait sien ce devoir de mémoire. Avec une précision factuelle rare, L’Abîme de l’oubli conjugue émotion brute et réflexion éclairée, constituant in fine un plaidoyer pour la justice.
Ce roman graphique s’appréhende comme un rappel poignant de l’importance de la mémoire dans la construction d’un avenir plus sain et éclairé. À lire, non seulement pour comprendre une page sombre de l’Histoire, mais aussi pour se rappeler que le respect des morts est un acte profondément humain.
J.F.

L’Abîme de l’oubli, Paco Roca et Rodrigo Terrasa –
Delcourt/Mirages, janvier 2025, 296 pages
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Photogramme (#10) : Toy Story

Capture d’écran Ce photogramme est issu du long métrage d’animation Toy Story. Il met en scène la douloureuse prise de conscience de Buzz l’éclair. Le prétendu « ranger de l’espace » se trouve de dos, face à un écran de télévision qui diffuse une publicité pour Al’s Toy Barn. Désenchanté, le protagoniste de John Lasseter comprend alors qu’il n’est qu’un jouet, un vulgaire produit manufacturé, reproduit à l’infini et exposé dans des rayons de supermarchés. Il est mis en demeure d’affronter l’absurdité de sa pseudo-quête héroïque, lui qui croyait être un défenseur galactique. La télévision, en position dominante dans le cadre, écrase presque sa silhouette, accentuant l’idée d’une révélation imposée, d’une vérité brutale contre laquelle il ne peut rien.
Les couleurs participent à la signification de ce plan. Le rouge et blanc du logotype d’Al’s Toy Barn, ainsi que la luminosité provenant du tube cathodique, contrastent avec l’atmosphère sombre, presque sépulcrale, de la chambre de Sid, où se trouve Buzz. Cela crée une rupture à la fois visuelle et symbolique. Visuelle, car l’espace commercial, structuré et hyper-éclairé, tranche avec le chaos qui règne dans la tanière tamisée du jeune garçon. Symbolique en raison de la solitude de Buzz face à une réalité accablante.
Buzz est répliqué, rangé et distribué à grande échelle. Partant, Toy Story aborde, sans en avoir l’air, la question de l’identité dans un monde où l’individu est interchangeable, et donc aisément remplaçable. Pour l’astronaute, cette découverte est profondément déstabilisante : tout ce qu’il tenait pour vrai, unique et valeureux se révèle être une immense illusion commerciale. Plus généralement, le film explore la peur de l’abandon, de la perte d’utilité et du remplacement, non seulement pour Buzz, mais aussi pour Woody, qui, de son côté, se confronte à la question de l’oubli et du désintérêt de son propriétaire, Andy. Si Buzz découvre son statut d’objet parmi des milliers de clones, Woody prend conscience de sa propre obsolescence potentielle.
Le choix d’une publicité télévisée comme déclencheur de cette révélation chez Buzz est significatif : il atteste de l’influence envahissante des médias et de la société de consommation sur les perceptions de soi, et sur la façon dont les personnages du film, en tant que jouets, sont perçus et vendus. C’est un moment de basculement dans Toy Story, qui se détache d’une simple aventure pour enfants pour aborder des thématiques plus profondes. Ce n’est plus seulement l’histoire de jouets qui tentent de retrouver leur propriétaire, mais aussi une réflexion sur l’identité, la valeur personnelle et l’inévitabilité du déclin dans une société où chaque nouveauté en chasse une autre. En cela, Toy Story parvient à universaliser son propos de manière subtile, bien au-delà du cadre de l’enfance.
J.F.
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Hokusai : l’art qui traverse les océans

Figure éminente de l’art japonais, Katsushika Hokusai est devenu, sans jamais quitter l’archipel nippon, l’un des artistes les plus influents de la culture moderne occidentale. Ses œuvres ont en effet contribué à refaçonner nos canons esthétiques. Retour sur un génie universel dont le pinceau a immortalisé le Japon, tout en redessinant le monde.
Si Katsushika Hokusai avait disparu à l’âge de cinquante ans, il serait resté un illustrateur talentueux mais relativement anonyme parmi les artistes du courant ukiyo-e. C’est dans ses années septuagénaires qu’il entame sa série la plus célèbre, Trente-six vues du mont Fuji. Cette dernière comporte notamment La Grande Vague de Kanagawa, depuis devenue iconique, au point d’ailleurs d’être reproduite partout, en ce y compris dans le logo de la marque Quiksilver. Cette série prenant appui sur le point culminant du Japon immortalise son nom bien au-delà des frontières de l’Edo isolé.
Avant cette reconnaissance tardive, l’artiste s’était distingué par ses manga, une collection de croquis riches et variés, allant des animaux imaginaires aux scènes de la vie quotidienne. Ces volumes témoignent de son observation minutieuse et de son imagination débridée, comparables à celles d’un Rembrandt ou d’un Van Gogh. Ces esquisses ne racontent pas une histoire linéaire mais révèlent un esprit curieux, désireux d’explorer le monde sous toutes ses facettes.
En créant les Trente-six vues du mont Fuji, Katsushika Hokusai exprime, comme tant d’autres dessinateurs japonais, une obsession presque spirituelle pour cette montagne, symbole d’immortalité dans la tradition bouddhiste et taoïste. Paradoxalement, cette quête d’éternité contraste avec les subtilités éphémères de ses représentations : le Prussian blue nouvellement importé et les nuances délicates capturent des instants fugaces du jour et de la lumière. L’impermanence et le perpétuel cohabitent avec poésie, sans se parasiter.
Hokusai face à l’Occident
L’œuvre de Katsushika Hokusai a profondément marqué le Japon. Mais elle a également bouleversé les courants artistiques européens à partir de la fin du XIXe siècle. Après l’ouverture forcée du Japon par les navires noirs du commodore Perry, ses estampes et peintures ont traversé les océans, fascinant aussitôt les impressionnistes et post-impressionnistes.
Des artistes comme Monet, Degas et Van Gogh ont trouvé dans les œuvres de Hokusai une alternative au réalisme académique européen. La simplicité apparente, l’aplatissement des espaces et les compositions audacieuses du dessinateur japonais résonnent alors dans leurs tableaux, où la perspective linéaire cède la place à une profondeur plus intuitive. Monet, par exemple, a transformé son jardin de Giverny en un hommage aux estampes japonaises, avec ses ponts et nénuphars inspirés de cet art.
Cette influence s’étend d’ailleurs bien au-delà de la peinture. La musique de Debussy (La Mer), la céramique et même la mode de l’époque témoignent d’une inclinaison affirmée pour l’esthétique japonaise. Cette appropriation artistique s’accompagne cependant de malentendus culturels. L’Europe a tendance à romantiser un Japon idéalisé, projetant des fantasmes d’exotisme sur une réalité beaucoup plus nuancée. Qu’importe, cette rencontre imparfaite stimule une réinvention artistique sans précédent.
Persévérance et adversité
Malgré son succès artistique, Hokusai a connu une précarité financière permanente. Souvent au bord de la faillite, il dépendait de la vente de ses estampes à bas coût et des nombreux livres illustrés qu’il produisait. Son atelier exigu, partagé avec sa fille, la talentueuse Katsushika Ōi, était à la fois un lieu de création prolifique et de désordre inexpiable.
Ōi, elle-même peintre remarquable, a joué un rôle central dans les dernières années de la vie de son père, contribuant probablement à certaines de ses œuvres. Son tableau Hua Tuo opérant le bras de Guan Yu révèle un style intense et viscéral, en contraste avec la sérénité des paysages de Hokusai. Ensemble, ils formaient un duo artistique des plus intrigants, bien que l’histoire d’Ōi demeure injustement marginalisée.
Hokusai a dessiné jusqu’à ses derniers jours. Chaque matin, il peignait un lion chinois comme porte-bonheur, en écho à un désir d’atteindre la perfection artistique. Il espérait ouvertement qu’un jour, « chaque ligne, chaque point posséderait une vie propre ».
Le passeur entre les cultures
On trouve les réminiscences de Hokusai dans les peintures de Lichtenstein, les couvertures des mangas contemporains et toute une série d’objets dérivés incluant des T-shirts ou des coques de téléphone. Cependant, réduire son héritage à des vagues et des montagnes serait une simplification idiote et injuste.
Avec Hokusai a été entrepris un dialogue culturel permanent. À une époque où les identités artistiques étaient souvent cloisonnées, il a démontré que l’art pouvait être universel, traverser les frontières géographiques et esthétiques. Sa capacité à intégrer des influences chinoises, japonaises et européennes dans une vision cohérente a non seulement redéfini l’art nippon, mais a également offert à l’Occident une nouvelle façon de voir et de sentir le monde, dont les effets ne se sont jamais estompés depuis lors.
J.F.
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Comprendre la Palestine, des origines à aujourd’hui

Les éditions Les Arènes publient Comprendre la Palestine, de Xavier Guignard et Alizée De Pin. En suivant le fil chronologique des événements, du mandat britannique aux divisions actuelles, et en s’appuyant sur des cartographies, des inserts biographiques et des illustrations didactiques, l’ouvrage aide à mieux appréhender les racines, les implications concrètes et les perspectives d’un conflit aujourd’hui souvent considéré comme insoluble.
Le conflit israélo-palestinien est une histoire de dépossession, d’exil et de résistance. Né de deux promesses inconciliables faites par les autorités britanniques, respectivement aux Palestiniens et aux représentants juifs, il a donné lieu à de nombreux événements tragiques, au premier rang desquels figure la « Nakba », terme arabe signifiant « catastrophe ». L’exode forcé de plusieurs centaines de milliers de personnes, dont les familles vivaient parfois depuis des siècles sur ces terres, a contribué à façonner la conscience collective d’un peuple dispersé. Cette dépossession se prolonge depuis lors dans la douleur de la diaspora, répartie dans des camps de réfugiés à travers le Liban, la Syrie, la Jordanie ou encore la bande de Gaza et la Cisjordanie.
Si la période qui a suivi 1948 a été marquée par la fondation de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et le renforcement des sentiments nationalistes, la guerre israélo-arabe de 1967 a profondément aggravé la situation. Elle a en effet abouti, comme l’expliquent les auteurs, à l’occupation de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est et de la bande de Gaza par Israël. Au quotidien, cela se traduit pour les populations palestiniennes par des checkpoints, des restrictions de déplacement, des expropriations et des implantations de colonies. Ces dernières, considérées comme illégales au regard du droit international, grignotent peu à peu des terres agricoles et fragmentent toujours davantage le territoire, hypothéquant dangereusement la volonté de création d’un État palestinien souverain.
En Cisjordanie, la vie se déroule désormais sous l’emprise d’un réseau de barrages militaires et de clôtures. À Gaza, l’enclavement est d’autant plus sévère que le blocus – à la fois terrestre, maritime et aérien – limite considérablement la liberté de mouvement et l’approvisionnement de base. Israël a par ailleurs une mainmise sur les ressources naturelles et fiscales palestiniennes. Les conflits successifs, caractérisés par des bombardements et des destructions à grande échelle, ont laissé la population dans une précarité extrême. Face à ces conditions, la résistance prend des formes multiples : manifestations pacifiques, actions de sensibilisation internationale, recours juridiques devant des instances mondiales, et, parfois, violences armées.
Il y a bien entendu eu des tentatives de paix et autant de négociations avortées. De nombreux accords, depuis ceux d’Oslo dans les années 1990, ont nourri l’espoir d’une résolution du conflit sur la base de la coexistence de deux États. Mais les blocages successifs, l’extension constante des colonies et l’incapacité à trouver un accord sur des points cruciaux (tels que les frontières, la souveraineté de Jérusalem ou encore le sort des réfugiés) ont créé un sentiment de lassitude et de scepticisme vis-à-vis du processus de paix. Pour beaucoup de Palestiniens, c’est la question de l’égalité des droits et de la reconnaissance de leur histoire qui conditionne toute solution viable. Et les autorités israéliennes se montrent peu conciliantes au moment de leur tendre la main. Il faut comprendre qu’ils profitent, comme l’énoncent très bien les auteurs, d’une main-d’œuvre arabe corvéable et d’un marché captif capable d’absorber les surproductions industrielles nationales.
Pour ne rien arranger, une fracture politique traverse le camp palestinien lui-même, notamment entre le Fatah, majoritaire en Cisjordanie, et le Hamas, qui contrôle la bande de Gaza. Cette division affaiblit la cohésion nationale et complique davantage encore les tractations diplomatiques. Cependant, malgré la souffrance de l’exil et le poids de la mémoire, l’identité palestinienne reste portée par une forte résilience. Les communautés de la diaspora entretiennent un lien profond avec leur terre d’origine et participent aux efforts de solidarité culturelle, politique et humanitaire.
Comprendre la Palestine revient abondamment sur un conflit qui s’articule autour de la quête d’une terre, d’une reconnaissance et d’une souveraineté. C’est une histoire jalonnée de guerres, d’exils et d’occupations, mais aussi d’initiatives de paix, de mobilisations populaires et d’efforts diplomatiques. Aujourd’hui, il s’agit avant tout de mettre fin à une situation qui prive les Palestiniens de leurs libertés fondamentales. Car si une chose émerge clairement de la démonstration de Xavier Guignard et Alizée De Pin, c’est bien le portrait cruel d’un peuple colonisé, infériorisé et exposé à la violence institutionnelle (les prisons, les guerres, la précarité organisée…).
J.F.

Comprendre la Palestine, Xavier Guignard et Alizée De Pin –
Les Arènes, janvier 2025, 232 pages
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50 États d’Amérique : un grand voyage à travers l’histoire et les visages des USA

Dans 50 États d’Amérique (Les Arènes), Guillaume Hennette et Playground Paris nous invitent à un périple fascinant, foisonnant de découvertes et d’anecdotes savoureuses. Chaque État américain se dévoile au fil d’encadrés colorés et illustrés, mettant en lumière le drapeau, la démographie, l’« enfant du pays », ainsi que quelques repères historiques, géographiques, économiques ou encore culturels. Avec une écriture vivante et accessible, les auteurs dépoussièrent l’image parfois figée des États-Unis, pour en révéler la diversité, la grandeur et les paradoxes.
Les auteurs ont adopté le parti pris d’égrener ces cinquante États à travers des tranches de vie, des héros locaux et des faits parfois méconnus. L’ouvrage regorge ainsi de portraits et d’anecdotes qui nous invitent à papillonner. On (re)découvre par exemple que l’Arkansas est la terre natale de Bill Clinton et abrite aussi la toute première enseigne Walmart, ouverte en 1962 à Rogers, tandis que l’Alabama est un État pionnier dans la lutte pour les droits civiques : c’est là que Rosa Parks a refusé de céder sa place à des Blancs dans un bus, ou encore que Martin Luther King a bâti les fondations d’un mouvement qui allait résolument changer l’Amérique. Les auteurs ne reculent pas devant le saugrenu, glissant que dans le même Alabama, la vente de sextoys est illégale – à moins de justifier d’un motif médical !
Au fil de la lecture, on voyage de l’immense Alaska – territoire autrefois russe, acquis en 1867 pour 7,2 millions de dollars, et dont le drapeau a été imaginé par un enfant de 13 ans – aux frontières arides de l’Arizona, où l’immigration venue du Mexique demeure un sujet brûlant – 640 kilomètres de frontière commune. En Californie, région la plus peuplée du pays, pas moins de 17 localités ont été baptisées Eureka. On l’ignore souvent, mais le berceau de la Silicon Valley a longtemps été un foyer d’exclusion envers les populations asiatiques, notamment à San Francisco dès la fin du XIXᵉ siècle.
L’ouvrage n’est pas sans clins d’œil culturels : le Colorado accueille la ville fictive de South Park, née dans l’imaginaire de Trey Parker et Matt Stone, tandis qu’au Connecticut, un client trop pressé aurait conduit à l’invention du premier hamburger en 1900. New York a donné naissance à Woodstock, un festival devenu légendaire, qui devait initialement accueillir 50 000 personnes mais qui, au final, a regroupé 450 000 personnes dans le champ d’un éleveur de vaches, Max Yasgur.
L’Iowa abrite quant à lui ChatGPT, requérant en 2022 quelque 40 millions de litres d’eau pour refroidir ses serveurs, soit 6 % du total du district concerné. L’État de Michigan, au contraire, regorge d’or bleu, avec ses plus de 11 000 lacs. Il s’agit par ailleurs du berceau de l’automobile ; et les auteurs de rappeler qu’Henry Ford a vendu 15 millions d’automobiles en vingt ans à la classe moyenne américaine. Mais le Michigan a également la particularité d’avoir été le premier à abolir la peine de mort, en 1846. Une décision motivée par le discours d’un condamné à mort nommé Stephen Simmons.
Le livre ne se contente pas de cartographier les lieux : il leur insuffle une âme. Ainsi, on (re)découvre que le Dakota du Sud, surnommé Sunshine State, jouit d’environ 220 jours de soleil par an et abrite la monumentale sculpture du Mont Rushmore. Le Delaware, lui, fait figure de paradis fiscal, au point de compter plus de boîtes aux lettres (destinées aux sociétés fictives) que d’habitants ! La Floride, souvent associée à Miami ou Orlando, recèle une autre surprise : sa ville la plus peuplée est en réalité Jacksonville, avec près de 950 000 habitants. On s’arrête également sur la dimension très « senior friendly » de cet État, où 21 % de la population a plus de 65 ans.
On croise dans 50 États d’Amériquedes figures légendaires : au Kansas, ce sont les fameux frères Dalton ; au Kentucky, Muhammad Ali ; à New York, Alexandria Ocasio-Cortez, qui a marqué l’histoire en devenant, à 29 ans, la plus jeune élue au Congrès américain. De nombreux États se parent d’anecdotes historiques marquantes : l’Illinois, traumatisé par l’incendie de Chicago en 1871, s’est lancé dans une ambitieuse politique de construction en métal, donnant ainsi naissance aux premiers gratte-ciel ; la Louisiane possède un passé français ; le Mississippi se présente comme la terre natale du blues, mais aussi le théâtre de l’affaire douloureuse de Mississippi Burning. Et si le Nevada abrite Las Vegas, le New Hampshire est, lui, la plaque tournante de la fabrication d’armes à feu. Le Texas, de son côté, se caractérise par l’or noir, qui a soutenu une économie florissante : on y dénombre plus de 160 000 puits de pétrole, faisant vivre plus de 480 000 personnes.
Au terme de ce voyage littéraire, on réalise à quel point l’Amérique reste un continent de contrastes, d’inventions et de transformations. Chaque chapitre s’appréhende comme une escale, un arrêt sur image où la géographie se mêle à l’histoire, au politique, à l’économique, sans jamais perdre de vue l’humain. C’est là tout l’intérêt de l’ouvrage : offrir un panorama à la fois dense et accessible, qui donne envie de parcourir les routes américaines pour toucher du doigt, en vrai, la diversité de ces cinquante États.
J.F.

50 États d’Amérique, Guillaume Hennette et Playground Paris –
Les Arènes, janvier 2025, 239 pages
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Bret Easton Ellis, ou l’ivresse de la subversion

Il a suscité autant de fascination que de malaise. Le parcours de Bret Easton Ellis se construit sur le fil d’un scalpel. D’un côté, la critique d’une Amérique consumée par l’argent et l’apparat ; de l’autre, une attirance quasi passionnelle pour la décadence. Dans son essai Bret Easton Ellis, le privilège de la subversion, le critique culturel Adrien Durand dresse le portrait d’un romancier talentueux et sulfureux, dont la plume a inspiré autant de dévotion que de scandales.
Bret Easton Ellis grandit dans la banlieue californienne cossue de Sherman Oaks. La bourgeoisie blanche y déploie ses fastes, mais aussi ses vices, à ciel ouvert. On y trouve également une jeunesse en roue libre, marquée par la démission parentale, la psychose ambiante – la prolifération des tueurs en série – et la drogue qui circule quasi librement dans les couloirs d’un lycée finalement plus proche du club privé que d’un sanctuaire éducatif. C’est dans ce terreau quelque peu vicié que se développe chez le jeune Ellis une passion précoce pour les films d’horreur, ceux qui déchirent le voile du bien-pensant pour laisser entrevoir l’inavouable. Le futur romancier semble déjà partagé entre l’envie de s’écarter du monde et l’irrésistible tentation de s’y fondre en voyeur-obsessionnel.
C’est en 1985 qu’il fait une entrée tonitruante en littérature avec Moins que zéro, un roman aux accents autobiographiques qui sonde l’âme désolée d’une jeunesse dorée, gangrénée par l’ennui, le cynisme et la drogue. Des protagonistes aisés, aux familles éclatées, y transgressent allègrement les conventions morales et flirtent avec les excès. Une première salve qui dessine déjà les contours du style Ellis : cru, féroce, mais aussi teinté d’une lucidité glaciale sur les rapports humains, la superficialité et l’incommunicabilité.
Son deuxième roman, Les Lois de l’attraction, parachève l’invention d’un véritable sous-genre : le roman trash de campus. Au cœur d’une université huppée du New Hampshire, des étudiants se droguent, couchent avec leurs professeurs, naviguent sans boussole dans un océan de fêtes et de superficiel. Bret Easton Ellis y portraiture une Amérique privilégiée ne vivant que pour jouir du présent et verrouiller son avenir dans les coulisses. Le ton scandaleux, la narration à la première personne et l’ironie implacable, proche de la satire, ont un effet coup de poing, affirmant l’écrivain comme l’un des représentants les plus brillants (et les plus décriés) de sa génération.
Adrien Durand donne parfaitement le ton de cette nouvelle littérature irrévérencieuse qui prend pour objet l’élite et ses ouailles, retranchées derrière les murs d’établissements plus festifs que scolaires. Dans le même temps, Bret Easton Ellis va former un duo controversé avec Jay McInerney. À deux, ils deviennent des “rock-stars de la littérature” : excès en tout genre, frasques médiatiques et fréquentations ultra-select, de Tom Cruise, nouveau voisin d’Ellis, à Jean-Michel Basquiat, avec qui l’écrivain partagera quelques lignes de coke dans des toilettes pour hommes. Ils déconstruisent, en actes, l’image de l’auteur introverti, travailleur et solitaire. Le Literary Brat Pack, qui réunit aussi Tama Janowitz ou Jill Eisenstadt, repose sur des oiseaux de nuit qui aiment se donner en spectacle.
L’Amérique de Reagan bat alors son plein, la finance triomphe. C’est dans cette fièvre capitalistique et libérale que naît Patrick Bateman, yuppie psychopathe, héros malade et mémorable d’American Psycho. Avant même sa parution, le texte fuite et scandalise par sa violence sanguinaire et son fétichisme maniaque pour le luxe. L’auteur doit changer d’éditeur, subit les foudres d’une presse résolue à le diaboliser. D’autres y voient un coup de génie – ou un coup marketing. Espiègle, l’auteur en rajoute, arguant qu’il ne fait que s’autobiographier à travers ce personnage de golden boy sociopathe.
Bret Easton Ellis, le privilège de la subversion porte décidément bien son nom. Et ne s’arrête pas en si bon chemin. S’ensuivent des années de hauts et de bas. Glamorama moque l’industrie de la mode, mais reçoit un accueil bien plus tiède. L’autocitation permanente commence par ailleurs à lasser. Dans Lunar Park, Ellis pousse la mise en abyme jusqu’à son paroxysme : sobriété retrouvée, autocritique subtile, il dépeint sa propre traversée du désert. L’évolution de l’écrivain fascine autant qu’elle interroge : devient-il sage ou se moque-t-il encore du monde, comme beaucoup le croient ?
Adrien Durand se recentre ensuite sur l’influence que Bret Easton Ellis a exercée sur Michel Houellebecq et Frédéric Beigbeder, mais surtout sur les auteurs du mouvement “Alt Lit”, biberonnés au micro-blogging, au culte de la célébrité et aux réseaux sociaux. Sur Twitter, le romancier provoque de nouveaux remous, notamment par des tirades parfois irrévérencieuses sur les femmes, voire ouvertement misogynes. Il révèle aussi son homosexualité, tardivement assumée.
Dans la lecture qu’en fait Adrien Durand, Bret Easton Ellis semble endosser tour à tour le rôle de dénonciateur et d’adepte enragé d’une société gangrénée, trop opulente pour être authentique. C’est celle d’Ethan Couch, l’“affluenza teen” à la dérive, ou de l’influenceur surexcité Jake Paul, toutes ces figures surgies du réel et qui semblent autant de Patrick Bateman en puissance. À la frontière de la réalité et de la fiction, Ellis a systématiquement renversé les codes, il s’est érigé en chantre de la provocation comme s’il ne pouvait y avoir de salut que dans la transgression.
Le livre Bret Easton Ellis, le privilège de la subversion radiographie ainsi les excès, les outrances et la prodigieuse modernité de ce romancier, devenu, selon les époques, roi de la scène littéraire ou paria conspué. Il demeure l’enfant terrible d’une contre-culture qui s’amuse à mêler luxe, gore et ironie mordante. Un pied dans l’enfer contemporain, l’autre dans l’ambition de tout déchiffrer, tout énoncer, tout exposer.
J.F.

Bret Easton Ellis, le privilège de la subversion, Adrien Durand –
Playlist Society, janvier 2025, 160 pages
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Première Dame : une comédie du pouvoir qui fait chavirer l’Élysée

Thierry Langlois, président en perte de vitesse, Victoria Coraly, actrice engagée : deux trajectoires opposées qui vont pourtant se heurter et, peut-être, s’accorder. Sur un ton à la fois pétillant et mordant, Didier Tronchet et Jean-Philippe Peyraud nous entraînent, aux éditions Glénat, dans les coulisses d’une idylle politique pas comme les autres, entre manipulations médiatiques, ambitions ministérielles et grand spectacle amoureux.
Dès les premières pages de Première Dame, le décor est planté : à quelques mois des élections, la popularité du président Thierry Langlois est à son plus bas. Pour ne rien arranger, son ex-femme finalise un livre potentiellement destructeur sur leur vie à l’Élysée, décrit en ces termes : « C’est de la merde en branche, mais que veux-tu, ça va se vendre. » Cette tirade quelque peu cynique a le mérite de donner le ton : ici, la comédie flirte avec l’irrévérence, et l’on assiste à un ballet incessant de coups bas et de stratagèmes douteux pour obtenir ou conserver la tête de l’État.
Les conseillers du président, paniqués face à l’érosion de sa cote, imaginent la parade suprême : trouver la « Première Dame » idéale pour redorer son blason. Une ex-Miss France ? Pourquoi pas, tant qu’elle peut inspirer une image glamour et lisse. Mais c’est sans compter sur la rencontre fortuite de Thierry Langlois avec Victoria Coraly, égérie d’un cinéma d’auteur indépendant, militante convaincue et farouchement opposée aux politiques migratoires menée par le ministère de l’Intérieur. Le franc-parler de la jeune femme, par ailleurs mère de famille séparée, claque dès leur premier échange, lorsqu’elle lui lance sans fard : « Diriez-vous qu’être solidaire, c’est déchirer les tentes des migrants à coups de couteaux et les expulser brutalement vers des pays en guerre ? »
À partir de là, la mécanique comique se met en branle. Le président, loin d’être séduit par l’ex-Miss, se retrouve en revanche irrémédiablement attiré par cette actrice à la langue bien pendue, au grand dam de ses fidèles communicants et de son calculateur ministre de l’Intérieur, M. Lombard. On le prévient aussitôt : « Si Monsieur le Président nourrissait le projet d’entrer en relations… poussées avec cette personne que l’on peut qualifier de “social hystérique”, l’effet serait désastreux auprès du public centriste et raisonnable qui forme le socle de l’électorat de Monsieur le Président. » S’instaure alors une mécanique du décalage : la puissance politique rencontre le militantisme pur et dur, et tente d’en faire une histoire d’amour sous le feu des médias.
Les auteurs s’amusent à confronter un chef d’État qui se croyait libre de ses choix – « On pense que le pouvoir c’est la toute-puissance… C’est surtout la totale privation de liberté. » – à un entourage obsédé par l’opinion et agissant volontiers de manière autonome. Des échos bien réels de la Vème République se glissent dans les planches, notamment vis-à-vis du hollandisme. Car au-delà de la relation entre le plus haut dignitaire de France et une comédienne estimée, il y a aussi ces allusions affleurant à même le texte : « Un président ne devrait pas faire ça. » Ceux qui se souviennent des polémiques ayant fait suite à l’essai de Gérard Davet et Fabrice Lhomme auront la référence.
Rapidement, le rapprochement entre le président et Victoria dérape en crise politique. Les sondages grimpent, certes, mais la ligne dure de M. Lombard, qui aspire à la magistrature suprême, se cabre. Le couple improbable n’est pas encore formé qu’il fait déjà la Une des journaux. Victoria progresse dans ce qui relève encore d’un rôle de composition : s’installer au « Château » pour redonner de l’allant à la présidence et, en parallèle, faire avancer la cause des migrants. On observe une tension constante, ici traitée avec légèreté, entre engagements personnels et raison d’État.
Pendant ce temps se cristallisent les sombres intrigues menées par le ministre de l’Intérieur, qui ne rêve que d’asseoir son pouvoir et de s’approprier les replis identitaires des Français. Il l’avoue d’ailleurs sans vergogne : « Nous avons toujours gagné grâce à la peur, devant laquelle nous incarnons l’autorité, la force morale, la discipline. Les Français aiment être rassurés par une figure paternelle. » L’homme ne recule devant rien, quitte à instrumentaliser un attentat ou vider par la force un squat. Le lecteur assiste alors à un jeu de dupes entre un président qui cherche à réorienter sa politique, au moins en partie, et un ministre bien décidé à ruiner à la fois les mesures prises et cette nouvelle romance médiatique, peut-être moins artificielle qu’il n’y paraît.
Au fil des planches, Didier Tronchet ménage savamment le rythme, oscillant entre drame intime et comédie de mœurs, tandis que le trait précis et dynamique de Jean-Philippe Peyraud campe des personnages expressifs, d’une modernité remarquable. Les auteurs rendent parfaitement compte de la fébrilité du pouvoir, entre grands discours et petits arrangements, tout en dessinant une romance semi-factice mais diablement attachante. On sourit devant les maladresses du président, tiraillé entre ses sentiments naissants et les impératifs de communication et ce, même en plein milieu d’un G7. On s’émeut de Victoria, fonceuse et opiniâtre, qui découvre les rouages de l’Élysée sans jamais renier ses convictions. Elle continue inlassablement à défendre la veuve et l’orphelin, fût-ce au péril de sa carrière et de son image.
Première Dame offre un regard à la fois lucide et malicieux sur la politique française, dans ce qu’elle a de plus théâtral, de plus absurde et de plus humain. Cette plongée dans les arcanes du pouvoir, où le rire surgit souvent là où on l’attend le moins, fait de l’album une ingénieuse comédie romantico-politique. Le duo Tronchet-Peyraud orchestre avec brio l’enchevêtrement des intrigues et des sentiments, donnant à voir comment une simple histoire d’amour peut bousculer un système tout entier. Ils y injectent aussi des ramifications filiales bien ficelées (la relation du président avec une mère castratrice, ou avec le fils de Victoria). Une vraie gourmandise, à déguster sans modération.
J.F.

Première Dame, Didier Tronchet et Jean-Philippe Peyraud –
Glénat, janvier 2025, 272 pages
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L’Heure du loup : dusk to dust

L’Heure du loup (1968) – Réalisation : Ingmar Bergman.
L’Heure du loup : celle où l’on naît, ou celle où l’on meurt. Et lorsqu’on est vivant, celle qui fait peur. Cette définition, donnée à mi-parcours du film, éclaire d’une lumière noire les intentions d’une œuvre dévastatrice.
Persona était éclatant de blancheur, L’Heure du loup sera une plongée dans l’obscurité. Bergman lâche la bride de ses fantasmes les plus noirs et se projette dans la figure d’un peintre torturé dont la compagne se mettrait à lire le journal intime. Alors que les premières séquences perpétuent la tradition bergmanienne du récit (le couple et sa mésentente, les confessions face caméra, les portraits figés de face et de profil…), le décor, lui aussi traditionnel de l’île (déjà un vecteur d’isolement et de révélations cathartiques dans À travers le miroir), favorise l’irruption d’habitants aussi importuns qu’inquiétants.
Cet idéal constant chez le cinéaste, consistant à tenter de cerner la vérité des êtres, surtout lorsqu’ils sont face à l’autre, atteint un paroxysme hallucinatoire duquel il est difficile de se remettre.
Toute la dérive cauchemardesque du personnage incarné par Max von Sydow sera vue par d’autres. C’est d’abord l’accès à ses confession par son épouse, puis, surtout, ces invitations mondaines qui vont sans cesse rendre publiques ses attentes, ses fantasmes et ses terreurs. On connaît la fascination du monde du spectacle sur Bergman : processions, jeu sur les scènes, les rideaux, les masques, les pantins peuplent son imaginaire jusqu’à la fin de sa vie, et explosent dans le requiem Fanny et Alexandre. Ici, pas de place pour la couleur cependant : les contrastes sont saturés, la concession n’est pas de mise. Maquillé, l’invité supplicié doit tout se permettre : « C’est vous et ce n’est pas vous : idéal pour une rencontre amoureuse », lui dit-on ironiquement…
La première partie de cette phrase valant tout autant pour Bergman, qui avance à peine masqué dans cette déambulation schizophrène. La plongée dans l’inconscient torturé du créateur, la convocation d’une ancienne muse, le réveil d’un souvenir traumatique, tout passe par le prisme malsain d’une révélation face à des témoins. De la chambre à coucher à l’opéra, et jusqu’au cérémonial sacrificiel : la mise en images de l’inconscient se fera avec la violence sadique d’un secret honteux qui serait étalé sur la place publique.
Les confidents sont les figurants idéaux d’un cauchemar : châtelains et vieilles rombières, aussi distingués dans leurs apparats que vulgaires dans leurs propos, aussi polis dans leurs manières que pervers dans leurs quêtes de destruction. La visite du château et la plongée dans les abîmes reprennent l’esthétique déjà si puissante du Silence : corridors, personnages grotesques et monstrueux, dans un baroque expressionniste qui fait penser à un versant obscur de Fellini, et qui annonce les délires visuels et thématiques d’un Lynch ou d’un Lars von Trier.
Les coups d’éclat suivent les saillies d’un esprit se débattant avec ses démons : c’est le visage sublime de Liv Ullmann, le grain de la peau blanche d’une ancienne maîtresse, le crâne d’un enfant dans un souvenir estival, ou des visages déformés, voire pelés par la monstruosité.
Œuvre somme, œuvre sombre, qui n’en finit pas de déteindre sur le spectateur, L’Heure du loup est une interrogation aux aspérités tranchantes, qui se loge tout entière dans l’absence de conclusion formulée par son protagoniste : « La limite est enfin atteinte. Le miroir est brisé. Mais que reflètent les morceaux ? »
Éric Schwald
