Jack Kerouac, un fou de cinéma : l’homme qui voyait la vie en Technicolor

« Son postulat est le suivant : le cinéma n’a rien d’un divertissement d’appoint pour l’auteur beat. Il agit sur lui comme un filtre permanent à travers lequel il regarde le monde, aime ses amis et envisage ses péripéties quotidiennes. Négliger cette cinéphilie reviendrait alors à se priver d’informations importantes, qui aident à mieux comprendre ses rapports avec Neal Cassady, ses rêves, sa peinture et même sa spiritualité. »

Dans Jack Kerouac, un fou de cinéma, paru aux éditions LettMotif, Adrien Le Bihan interroge le mythe de la route et du jazz : et si le grand écran avait été la vraie clef de voûte de l’écrivain beat ?

On pensait, sans prétention, tout savoir de Jack Kerouac : le saxophone de la prose spontanée, les routes d’Amérique, la bénédiction du Dharma, la dégringolade alcoolique, une mort prématurée… Pourtant, dans un essai particulièrement fouillé, Adrien Le Bihan ajoute au puzzle une pièce manquante, et elle change l’appréhension de l’ensemble. Son postulat est le suivant : le cinéma n’a rien d’un divertissement d’appoint pour l’auteur beat. Il agit sur lui comme un filtre permanent à travers lequel il regarde le monde, aime ses amis et envisage ses péripéties quotidiennes. Négliger cette cinéphilie reviendrait alors à se priver d’informations importantes, qui aident à mieux comprendre ses rapports avec Neal Cassady, ses rêves, sa peinture et même sa spiritualité.

Tout commence à Lowell, dans les salles obscures. Son père, Leo, est imprimeur du journal de spectacles Spotlight et chargé de la publicité de la RKO. Il lui ouvre gratuitement les portes des cinémas de la ville. Jack grandit au balcon, s’identifie aux cow-boys de série B, puis découvre à Columbia, en critique de films pour le journal étudiant, Jean Gabin et Orson Welles. Le réalisme poétique français l’imprègne durablement : avant le meurtre de David Kammerer par Lucien Carr, en 1944, les protagonistes sont allés voir Le Quai des brumes, et ce brouillard-là flotte sur le récit à quatre mains que Kerouac et son acolyte William Burroughs tirent du drame – comme d’ailleurs sur Vanité de Duluoz, roman dans lequel Jack Kerouac relate les aventures de son alter ego, Jack Duluoz, entre 1935 et 1946.

Dans sa passionnante démonstration, Adrien Le Bihan ne pouvait évidemment pas omettre Sur la route. Derrière la quête du père disparu de Dean Moriarty se cacherait ainsi en réalité un autre père, de celluloïd celui-là : W. C. Fields, clown alcoolique et flamboyant, modèle secret de Kerouac comme de Neal Cassady. L’écrivain lui emprunte d’ailleurs une réplique fétiche, tirée de Passez muscade, et trouverait dans le scénario en rouleau épais brandi par Fields dans le film l’idée du célèbre Scroll de télétype, sur lequel le roman est tapé d’un jet. Les Voyages de Sullivan, de Preston Sturges, et son cinéaste déguisé en hobo aiguiseraient quant à eux l’attrait pour la route. L’hypothèse est séduisante : le livre-culte de la contre-culture américaine serait aussi, sans l’avouer, un authentique livre de cinéphile.

Jack Kerouac a théorisé une méthode, dès 1951. Une prose spontanée calquée sur le souffle du jazzman. Mais il la pense tout autant comme équivalent de la pellicule : « Le livre-film est le film en mots, la forme visuelle américaine. » Nourri des conversations enregistrées au magnétophone avec Neal Cassady, Visions de Cody fait notamment défiler Alan Ladd, Gary Cooper et jusqu’aux Trois Stooges. Une nuit de 1951, à San Francisco, l’auteur beat tombe sur le tournage de Sudden Fear avec Joan Crawford et en tire l’esquisse Joan Rawshanks dans le brouillard, avant de la peindre à l’huile des années plus tard. Docteur Sax pousse cette logique cinéphilique à son terme : un chapitre découpé en vingt-cinq scènes avec gros plans et mouvements de caméra, puis un authentique scénario composé de 314 plans, avec voix off, bruitages, Piaf et actualités sur les crues du Merrimack. On y reconnaît, sous l’imaginaire catholique de l’enfance, des monstres et des saintes venus des écrans : Doctor Syn, le Thérèse Martin de Julien Duvivier ou encore Trader Horn.

Même le bouddhisme, loin de chasser le cinéma, semble au contraire le phagocyter. Pour le Kerouac de Dharma, le monde matériel n’est qu’un film projeté sur l’écran de l’esprit, et la racine même de la compassion bouddhiste et de la souffrance remonterait au film muet Le Lys brisé (1919) de D. W. Griffith, avec le personnage du Chinois pacifique incarné par Richard Barthelmess. Ses rêves, minutieusement consignés, s’apparentent à des séquences qui s’achèvent en fondu, avec Marlene Dietrich, Henry Fonda en pirate travesti et un W. C. Fields en chair et en os au comptoir d’un snack céleste. Le mouvement inverse existe aussi : le célèbre comédien et metteur en scène Charles Laughton, séduit par Les Clochards du Dharma, en lira des extraits en public.

Vous pensiez avoir fait le tour de la question ? Que nenni ! Kerouac supplie en vain Marlon Brando d’acheter Sur la route et d’incarner Dean Moriarty. Il se rabat ensuite sur l’indépendant Pull My Daisy (1959), réalisé par Robert Frank et Alfred Leslie, dont il improvise seul la voix off, doublant tous les personnages. Mais l’industrie a flairé le filon beatnik : Albert Zugsmith produit un navet policier sous le titre The Beat Generation, auquel Jack Kerouac répond dans Playboy par une litanie de personnalités d’avant-guerre, de Fields à Peter Lorre. Puis la MGM rachète à vil prix Les Souterrains et en tire, en 1960, une trahison complète : Mardou devient Leslie Caron, le héros un jeune premier en décapotable, la fin un mariage bourgeois. Le coup est rude. La crise existentielle et alcoolique de Bixby Canyon, matrice de son roman Big Sur, s’ensuit, et Kerouac se redécouvre dans La Fêlure de Fitzgerald, autre grand écrivain brisé par les studios.

Une image finale, à la fois belle et cruelle : le reclus de Floride, cloîtré devant son téléviseur à revoir John Ford et John Wayne, qui visionne Becket à Paris pendant son voyage sur les traces de ses ancêtres, puis qui retrouve Trader Horn à la mort de son chat dans son dernier livre et qui évoque William Powell dans sa dernière lettre. Adrien Le Bihan en a brillamment attesté : le cinéma fut une inestimable source d’inspiration et un inaltérable refuge mémoriel pour le célèbre auteur beat. L’essai, en tout cas, nous force à relire Jack Kerouac avec d’autres yeux, ceux d’un enfant au balcon d’un cinéma.

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Jonathan Fanara


Jack Kerouac, un fou de cinéma, Adrien Le Bihan – LettMotif, 19 octobre 2026, 276 pages


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