« Protéger une propriété suppose un cadastre, des policiers, des tribunaux, des pompiers, tout un appareil financé collectivement. Le droit de propriété n’est aucunement violé par l’impôt. Il en dépend. Les plus fortunés, ceux qui possèdent le plus, sont aussi ceux dont les biens exigent la protection la plus étendue. »
Dans La Fable des gagnants (éditions Lux), les philosophes David Robichaud et Patrick Turmel déconstruisent des lieux communs : ces récits que nous nous racontons sur le mérite, la liberté et l’État, et qui rendent la taxation de la richesse presque punitive.
Il existe une loi, formulée par le programmeur italien Alberto Brandolini, qui devrait figurer en exergue de tout débat fiscal : il faut infiniment plus d’énergie pour réfuter une sottise que pour l’énoncer. « L’impôt est un vol » tient en cinq malheureux mots et se passe de toute démonstration. Expliquer pourquoi la fiscalité constitue la condition sine qua non de la liberté demande des efforts, de la patience et un certain goût pour la nuance. Ça tombe bien, David Robichaud et Patrick Turmel relèvent le défi en s’en prenant à ce qui nous rend sourds aux arguments.
Les auteurs mobilisent la psychologie sociale pour rappeler que notre cerveau préfère une histoire simple et cohérente à une analyse alambiquée, et qu’il explique volontiers la situation d’autrui par son caractère et ses actes plutôt que par les circonstances. Une étude menée à Princeton en donne la pleine mesure : des étudiants invités à raconter leur réussite en insistant sur la chance finissent ensuite par ne pas souhaiter la même fiscalité redistributive que ceux qui l’ont racontée comme étant le fruit de leur seul travail. Autrement dit, dans ce cas de figure, nos convictions politiques dépendront en grande partie de la façon dont nous avons été amenés à relater nos propres succès. Le récit du mérite n’est pas qu’une opinion, c’est un mécanisme. Et les erreurs d’attribution sont nombreuses.
Seul sur son île, Robinson Crusoé cueille, pêche, bâtit un abri, récolte ce qu’il peut. Qu’un État surgisse pour lui réclamer la moitié de sa moisson, et l’injustice nous saute aux yeux. Toute la pensée libertarienne, de Friedman à Nozick, repose sur cette image. Les auteurs lui opposent toutefois la distinction de Philip Pettit entre la liberté naturelle et la liberté politique. La première est celle de Robinson, ou d’un esclave dont le maître se trouverait bienveillant : une liberté de fait, accidentelle, qui tient à l’absence d’obstacle et peut s’évanouir au premier changement contextuel survenu. La seconde est celle du citoyen, garantie par des institutions qui rendent la domination arbitraire impossible. Elle a une organisation, une administration, un coût, et ce dernier s’appelle l’impôt.
L’argument se prolonge avec Cass Sunstein et Stephen Holmes, qui démontrent que la frontière entre droits négatifs (ne pas être entravé) et droits positifs (recevoir des prestations) relève de la pure fiction. Protéger une propriété suppose un cadastre, des policiers, des tribunaux, des pompiers, tout un appareil financé collectivement. Le droit de propriété n’est aucunement violé par l’impôt. Il en dépend. Les plus fortunés, ceux qui possèdent le plus, sont aussi ceux dont les biens exigent la protection la plus étendue.
Une autre fable, particulièrement tenace, tient dans la figure du génie solitaire. Le sociologue Anthony Galluzzo s’y est déjà attaqué dans Le Mythe de l’entrepreneur. Steve Jobs, Elon Musk, ces prétendus créateurs de richesse à qui le marché ne ferait que rendre justice. David Robichaud et Patrick Turmel inscrivent leur parcours dans un ensemble bien plus structuré et collectif qu’on ne le pense : Internet, le GPS, l’écran tactile, la reconnaissance vocale, tout ce qui constitue aujourd’hui un smartphone provient de la recherche publique, et des entreprises privées comme celles de Musk ont en réalité prospéré grâce à des milliards de subventions et de prêts d’État. On socialise le risque, on privatise le bénéfice. Personne ne gagne rien hors du système de coopération, de la division du travail, des infrastructures héritées et du travail invisible, celui du soin et de l’éducation.
Quant à elle, la théorie du ruissellement ne résiste pas aux faits : la concentration des fortunes déprime la demande et encourage la recherche de rentes plutôt que l’innovation. La course aux biens statutaires rend tout le monde plus endetté sans forcément renforcer le bien-être. Mais c’est bien sur le terrain démocratique que la réflexion se veut la plus inquiétante. « Aux États-Unis, les travaux de Martin Gilens et Benjamin Page ont mis en lumière un phénomène inquiétant : la meilleure façon de prédire le choix des politiques au Congrès est d’observer les préférences des mieux nantis. » Financement des campagnes, lobbying, propriété des médias : l’argent se convertit volontiers en pouvoir. Partant, il ne suffit pas de garantir un plancher de ressources aux plus démunis ; il faut aussi un plafond, faute de quoi la démocratie bascule dans l’oligarchie. Et lorsque les plus riches s’enferment dans des quartiers clos, des fondations qui leur évitent de payer l’impôt, des abris privés, c’est le « monde commun » qui se délite.
La taxe Zucman constituerait alors une première solution : un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines dépassant 100 millions d’euros. Pour les auteurs, il s’agit d’une exigence minimale, qui demande seulement aux plus riches de contribuer dans la même proportion que le salarié moyen. Ils prennent aussi soin de rappeler pourquoi les impôts sur la fortune des années 1990 ont échoué : seuils trop bas, exemptions trop nombreuses. Les projets actuels visent des seuils très élevés, la fin du secret bancaire international et des garde-fous contre l’exil fiscal.
D’aucuns trouveront l’essai partisan, et il l’est assurément : c’est un livre de combat, qui ne cache pas d’où il parle. Si on peut lui reprocher quelque chose, c’est peut-être de laisser croire, à la fin, que le récit, une fois démonté, ne subsistera plus, alors que ses auteurs savent mieux que quiconque, loi de Brandolini à l’appui, qu’une fable ne meurt que lorsqu’une autre prend sa place…
Jonathan Fanara

La Fable des gagnants : Pourquoi refuse-t-on de taxer la richesse ?, David Robichaud et Patrick Turmel –
Lux, 6 novembre 2026, 150 pages

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