« Faire taire une opinion prive les autres d’une vérité possible ; même erronée, elle peut obliger une conviction juste à retrouver ses raisons plutôt qu’à se pétrifier en un dogme monolithique. Le désaccord ne serait-il pas, dès lors, une condition de la connaissance ? »
Dans Free Speech, l’avocat danois et expert des droits de l’homme Jacob Mchangama retrace vingt-cinq siècles de combats pour le droit de parler et de contester librement. Une histoire où beaucoup aimeraient fermer à double tour la porte qu’ils viennent tout juste de forcer. Des places d’Athènes aux plateformes numériques, ce récit au long cours, très documenté, montre parfaitement que les libertés individuelles dépendent avant tout de notre capacité à tolérer les voix qui nous dérangent.
Il est logique de défendre la liberté d’expression lorsque nous rencontrons des obstacles au moment d’énoncer nos propres opinions. L’épreuve commence quand s’en emparent ceux dont nous jugeons les convictions fausses, les intentions suspectes ou les propos insupportables. Jacob Mchangama a cette intuition et il en tire Free Speech. Le juriste danois raconte une conquête dont les artisans se muent occasionnellement en fossoyeurs. Réformateurs, révolutionnaires, gouvernants éclairés : nombreux sont ceux qui découvrent les vertus du silence chez leurs adversaires après avoir revendiqué pour eux-mêmes le droit inextinguible de rompre avec l’ordre établi. La liberté d’expression procède ainsi par ouvertures et rétractations, sans garantie que les premières survivent à leurs initiateurs.
L’auteur donne à ce phénomène un nom : l’entropie de la liberté de parole. Toute autorité tend à considérer que la discussion va trop loin lorsqu’elle atteint ses propres fondements. La religion, la sécurité, la morale ou la stabilité sociale fournissent alors des raisons de borner ce qui pouvait auparavant se dire. Il ne faut pas commettre l’erreur de supposer une marche providentielle vers la tolérance. Les ressacs sont parfois aussi brusques que retentissants. Pour citer quelques généralités, on avancera par exemple que les constitutions peuvent proclamer une liberté que les pratiques politiques étranglent, ou que les sociétés les plus fières de leur ouverture conservent des domaines interdits. Il faut donc regarder aussi bien les textes protecteurs que les peurs qui font d’eux des éléments négociables.
Commençons par Athènes. L’iségorie reconnaît aux citoyens un droit égal de prendre la parole à l’Assemblée, tandis que la parrhésie désigne une franchise qui déborde la délibération institutionnelle, jusque dans l’irrévérence la plus totale. Cette citoyenneté reste étroitement limitée, excluant notamment les femmes et les esclaves. Mais elle fait néanmoins de la contradiction une pratique publique. La condamnation de Socrate pour impiété et corruption de la jeunesse révèle pourtant une forme de précarité. Rome répond à un autre modèle : la liberté oratoire des puissants s’accommode d’une méfiance envers la parole populaire, volontiers ravalée au rang de licence. Qui peut parler ? Avec quelle autorité ? Sous quelles formes ? Le droit d’être entendu ne s’affranchit déjà plus d’une distribution sociale.
L’enquête historiographique menée par Jacob Mchangama élargit heureusement cette généalogie au-delà du patrimoine européen. Dans le monde abbasside, la circulation des textes grecs accompagne une effervescence intellectuelle où trouvent place des critiques de l’autorité religieuse, notamment Mohammad Ibn Zakarīyā al-Rāzī. Les traductions et commentaires arabes nourriront à leur tour la pensée médiévale européenne. Ces circulations d’idées empêchent de raconter une civilisation dépositaire, à elle seule, de la raison libre. Elles invitent à distinguer des espaces de discussion, parfois remarquables, d’un droit universel encore inexistant. Une liberté peut prospérer localement, dépendre d’une protection ou d’un équilibre politique, mais ne pas exister ailleurs, ou se refermer sous certaines conditions.
Avec l’imprimerie, cette histoire change évidemment d’échelle. Les idées voyagent plus vite et les autorités ne peuvent plus les arrêter. Les controverses sortent des cercles qui en réglaient jusqu’ici l’accès. Luther exploite magistralement cette puissance de diffusion, sans reconnaître pour autant à toutes les dissidences la liberté qu’il réclame contre Rome. Le supplice de Michel Servet, condamné au bûcher à Genève pour ses thèses antitrinitaires en 1553, avec l’appui de Calvin, appuie la contradiction. Sébastien Castellion lui oppose un argument décisif : aucune certitude doctrinale ne justifie de tuer celui qui la conteste.
Les Lumières remportent ensuite une victoire, mais elle demeure incomplète. Des refuges éditoriaux néerlandais aux combats anglais contre la censure préalable, la liberté se construit par des arguments, des arrangements et des résistances concrètes. Les déclarations américaine et française lui donnent une solennité nouvelle, malheureusement aussitôt démentie par la répression : la Terreur en France, la loi américaine sur la sédition de 1798. Au siècle suivant, John Stuart Mill en formule une justification intellectuelle essentielle. Faire taire une opinion prive les autres d’une vérité possible ; même erronée, elle peut obliger une conviction juste à retrouver ses raisons plutôt qu’à se pétrifier en un dogme monolithique. Le désaccord ne serait-il pas, dès lors, une condition de la connaissance ?
Frederick Douglass, Ida B. Wells, les militants anticoloniaux ou les dissidents des régimes communistes rappellent à leur tour que prendre la parole engage des existences. Dénoncer l’esclavage, documenter les lynchages, contester la domination impériale : chaque fois, rendre une injustice visible suppose de briser les chaînes du silence organisées autour d’elle. Jacob Mchangama récuse ainsi l’opposition bien trop commode entre liberté d’expression et égalité. Les groupes dominés ont besoin de pouvoir nommer ce que les autorités tendent à soustraire au débat. Les garanties juridiques comptent, mais aussi les journaux, les réseaux de diffusion et le courage de ceux qui les maintiennent en activité.
On le sait, Internet a porté cette promesse à une échelle inédite, tout en concentrant une puissance considérable entre les mains de quelques entreprises, souvent américaines. Après l’enthousiasme pour l’émancipation numérique vient la demande de contrôle, nourrie par la désinformation, les discours haineux et les manipulations. Jacob Mchangama y retrouve la panique des élites provoquée par les précédentes révolutions médiatiques. L’analogie interroge moins la réalité des dangers que l’évidence du remède : à qui confier le pouvoir de trier les paroles, selon quelles règles et avec quels recours ? L’épilogue joint à cette inquiétude l’arrivée des intelligences artificielles. La défense d’une culture du désaccord doit s’accompagner d’une réflexion sur la décentralisation des moyens de communiquer.
Une réserve demeure au bout de cette lecture : rapprocher tant de mécanismes de fermeture peut atténuer les différences entre persécution étatique, pression sociale et modération privée. Surtout, le droit de publier ne suffit pas à garantir une chance d’être entendu dans un espace aujourd’hui gouverné par les algorithmes et les inégalités de visibilité. La critique de la censure laisse donc ouverte une question capitale : comment organiser les conditions effectives d’une discussion libre ? Cet écueil devrait accompagner la patiente démonstration de Jacob Mchangama.
Jonathan Fanara

Free Speech, Jacob Mchangama – Flammarion, 28 octobre 2026, 610 pages

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