La Petite Fille du tableau : de l’entrelacs

« La Petite Fille du tableau s’articule autour de deux récits qui se construisent en écho : l’histoire encadrante de Mélanie et Alice, et l’histoire encadrée qu’écrit Mélanie, consacrée à Pétrus, Antonietta et Lavinia. L’écriture est d’abord un moyen pour une mère de se remettre en mouvement, puis une passerelle entre deux femmes séparées par plusieurs siècles. La petite fille du tableau permet à Alice de penser sa propre singularité ; en retour, son attrait pour Antonietta donne à Mélanie une raison de reprendre pied. »

Dans La Petite Fille du tableau, la romancière sérésienne Christiana Moreau couche sur le papier un écheveau féminin : la jeune Alice, sa maman Mélanie et Antonietta Gonzalvus, une enfant exhibée à la cour lors de la Renaissance, se font étrangement écho. Deux histoires séparées par les siècles s’écrivent en parallèle ; la rupture des liens familiaux, l’expérience du déracinement et la lutte pour être reconnue comme une personne à part entière en constituent les ponts.

Sans même s’en apercevoir, Mélanie a perdu tout ce qui l’ancrait dans la vie : son travail d’historienne, le foyer familial, la maîtrise de sa propre personne… L’alcool a d’abord fait figure de refuge contre le trac des présentations orales, avant de s’installer à bas bruit, porteur d’une illusion de confiance ayant la fâcheuse tendance de masquer la dépendance. Après un accident de la route, son couple a périclité, et elle s’est vue privée de la garde de sa fille Alice. Au début du roman, son existence est comme suspendue, arrimée au canapé d’une amie compréhensive mais de plus en plus agacée. Mélanie n’a pas encore la force de se relever et se déteste chaque jour un peu plus pour ses erreurs répétées.

Christiana Moreau donne à voir – et à ressentir – la déchéance d’une mère. Elle témoigne ensuite des gestes modestes par lesquels une existence commence à reprendre forme. C’est une demande d’Alice – raconter l’histoire de la fillette d’un tableau qui la fascine – qui lui fournit un premier point d’appui. La bibliothèque, le travail harassant de documentation, l’écriture intensive et les réunions des Alcooliques anonymes constituent les premières conditions d’un renouveau. Mélanie, encore vulnérable, a pourtant la ferme intention d’aller au bout de son bouquin. Pour sa fille, mais aussi pour elle-même. Pour recouvrer sa dignité.

Un peu de contexte. Lors d’une sortie scolaire, Alice se montre ébahie par le portrait d’une petite fille à la pilosité exceptionnelle. Pour ses neuf ans, plutôt qu’une poupée ou un objet plus classique, elle demande à son père de lui offrir son poster, qu’elle épingle aussitôt dans sa chambre. Elle a l’intuition que, derrière la particularité physique que d’aucuns moquent volontiers, il y a une personne douée de sensibilité. Le contexte de cette fascination pour Antonietta Gonzalvus a évidemment son importance : Alice doit se faire de nouveaux amis dans une école qu’elle peine encore à apprivoiser. Elle a du mal à accepter Véronique, la nouvelle compagne de son père, et la grossesse de celle-ci fait bientôt surgir la peur d’être reléguée au second plan. Se rapprocher de Véronique reviendrait en outre à trahir sa mère, ou en tout cas à éloigner davantage son retour.

Raconter son histoire

Un jour, Mélanie reçoit une lettre de sa fille. Cette dernière aimerait que sa maman lui relate l’histoire d’Antonietta. Ce sera donc le récit enchâssé du roman. Née à la Renaissance avec une maladie extrêmement rare qui couvre son visage et son corps d’une pilosité inhabituelle, elle a pour père Pétrus, lui-même sujet à l’hypertrichose et jadis arraché à Tenerife, puis conduit jusqu’à la cour de France. Protégé par Henri II et Catherine de Médicis, il y trouva une place enviable tout en demeurant, souvent sans pudeur, un objet de curiosité.

À travers Mélanie, Christiana Moreau nous plonge dans la vie tourmentée des Gonzalvus. Pétrus subit les guerres coloniales, le déracinement et l’ostracisme, mais s’attache la sympathie du Roi de France et s’instruit rapidement jusqu’à être promu à différents postes flatteurs. Marié « de force » à Catherine, une jeune femme qui ne découvre son visage qu’au moment de paraître devant l’autel, il finit par nouer avec elle une affection réelle. Leur histoire d’amour ouvre un espace de tendresse au milieu des arrangements de cour. Catherine de Médicis, de son côté, entend avant tout nourrir sa curiosité et exposer aux yeux de tous ses spécimens poilus, qui suscitent la curiosité de la haute société.

À dix ans, arrachée à ses proches, Antonietta sait qu’elle doit gagner les bonnes grâces de la marquise qui la protège, quitte à réprimer le manque et la peine. Elle a déjà compris que les nobles peuvent s’émerveiller devant elle, puis se lasser et l’abandonner dans l’indifférence. Utilisée par le duc Ranuccio pour séduire Isabella Pallavicina, elle est ensuite emportée par celle-ci comme un présent. Dans cette circulation d’une main à l’autre, d’une famille à l’autre et d’un royaume à l’autre, les Gonzalvus apprennent à négocier leur place. Souvent loin les uns des autres.

Au féminin

L’autre grande figure féminine de cette histoire n’est autre que Lavinia Fontana, à qui l’on doit le portrait d’Antonietta. Formée à la peinture par son père, elle part travailler à Bologne, ville en avance sur son temps où les femmes disposent de facilités par rapport au reste de l’Italie. Elle veut exercer son art et s’y engage sans renoncer à la maternité : mère de nombreux enfants, elle peut compter sur un mari qui l’aide dans son activité picturale et administrative, et prend en charge les tâches domestiques. Le talent de Lavinia suscite chez ses confrères masculins une inquiétude qui fait écho à la peur inspirée par le visage d’Antonietta : dans les deux cas, une norme est déstabilisée, qu’il s’agisse d’un corps jugé disgracieux ou du monopole masculin menacé sur la peinture.

La Petite Fille du tableau s’articule autour de deux récits qui se construisent en écho : l’histoire encadrante de Mélanie et Alice, et l’histoire encadrée qu’écrit Mélanie, consacrée à Pétrus, Antonietta et Lavinia. L’écriture est d’abord un moyen pour une mère de se remettre en mouvement, puis une passerelle entre deux femmes séparées par plusieurs siècles. La petite fille du tableau permet à Alice de penser sa propre singularité ; en retour, son attrait pour Antonietta donne à Mélanie une raison de reprendre pied.

Un bémol toutefois : Pétrus et les siens restent souvent spectateurs plus qu’acteurs. Leur parcours offre certes un matériau fort (l’exil, la peur, l’attachement familial, l’instrumentalisation, etc.), mais leur point de vue s’affirme probablement trop peu (peut-être pour éviter les conjectures ?).

Une autre limite apparaît dans la dernière partie du livre, lorsque Mélanie énonce explicitement la parenté partagée entre Antonietta, Alice et elle-même. Leurs histoires ont déjà fait sentir les séparations, le déracinement et la difficulté de trouver sa place. Les protagonistes n’ont sans doute pas à souligner un lien que le lecteur avait les moyens de découvrir seul. La résonance y perd quelque peu de sa subtilité.

La Petite Fille du tableau se caractérise finalement autant par sa densité – liens filiaux, séparation, alcoolisme, différence, marginalisation, émancipation féminine – que par sa narration bicéphale qui traverse les époques. Documenté et passionnant, le roman se tapisse de quelques-uns des motifs récurrents de son excellente autrice, dont l’art, l’Italie et les figures de femme centrales.

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Jonathan Fanara


La Petite Fille du tableau, Christiana Moreau – Empaj, 24 septembre 2026, 277 pages


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