On ne peut plus rien lire ! : faire fi des livres

« La censure a beaucoup changé de forme sans forcément changer de nature. Elle entend toujours protéger quelqu’un : les fidèles, la jeunesse, les bonnes mœurs, les minorités, voire la société dans son ensemble. Mais elle repose sur une même défiance à l’égard du lecteur, considéré comme trop vulnérable ou malléable pour affronter seul l’ambiguïté possible d’un texte. »

Dans On ne peut plus rien lire !, l’essayiste Ira Wells observe un étrange paradoxe : jamais les livres n’ont semblé aussi périphériques dans nos usages, et jamais pourtant on ne s’est autant acharné à les retirer des bibliothèques et à les expurger. Derrière les querelles scolaires et les guerres culturelles, son essai défend un postulat parfaitement clair : une démocratie vivante suppose des lectures qui dérangent et mettent en alerte notre esprit critique.

Si l’enjeu n’était pas si sérieux, cela prêterait à rire : nos sociétés s’alarment de la puissance subversive ou morale des livres au moment même où ceux-ci perdent du terrain face aux écrans. Ira Wells souligne cette contradiction dans On ne peut plus rien lire !, un essai bref et offensif sur la renaissance de la censure dans les démocraties occidentales. Aux États-Unis comme au Canada, les bibliothèques scolaires sont peu à peu devenues des champs de bataille où l’on retire des ouvrages au nom de la protection des enfants, de la morale, de l’équité ou de la lutte contre l’endoctrinement.

Mais l’auteur refuse ces oppositions trop confortables. Ira Wells montre que le geste censorial n’appartient plus à un seul camp. En Floride, des groupes conservateurs visent notamment les livres traitant du racisme ou des identités LGBTQ+ ; dans l’Ontario progressiste, certaines politiques d’élagage fondé sur l’équité ont conduit au retrait massif de titres jugés trop anciens ou insuffisamment représentatifs. Les motivations des uns et des autres ont beau diverger, les logiques demeurent jumelles : supposer qu’une œuvre doit prouver son innocuité morale ou politique pour mériter sa place sur une étagère.

Ira Wells inscrit cette crispation dans une histoire beaucoup plus longue. De l’Index librorum prohibitorum catholique à la loi Comstock qui interdisait l’envoi postal de tout article jugé obscène, contraceptif ou lié à l’avortement, de la protection des mineurs aux combats judiciaires autour de James Joyce, la censure a beaucoup changé de forme sans forcément changer de nature. Elle entend toujours protéger quelqu’un : les fidèles, la jeunesse, les bonnes mœurs, les minorités, voire la société dans son ensemble. Mais elle repose sur une même défiance à l’égard du lecteur, considéré comme trop vulnérable ou malléable pour affronter seul l’ambiguïté possible d’un texte.

Pourtant, c’est là que le bât blesse. L’auteur ne défend pas les classiques parce qu’ils seraient irréprochables. La littérature nous défie, nous contredit, nous blesse parfois. Elle déplace le regard, ouvre un espace dialogique entre le lecteur et l’auteur où les certitudes sont questionnées. En convoquant deux John (Milton et Stuart Mill), Ira Wells rappelle que la liberté intellectuelle ne consiste pas à préserver les individus à tout prix, mais plutôt à leur permettre de se confronter à des opinions divergentes, inconfortables, minoritaires ou jugées déviantes. Une vérité soustraite à toute contestation finit par se figer en « dogme mort ».

Le livre a tendance à ramasser sous une même bannière des phénomènes politiques et institutionnels parfois très différents. Mais sa thèse centrale n’en demeure pas moins pertinente : vouloir transformer chaque bibliothèque en espace parfaitement « sécurisé » revient à oublier ce qu’est une bibliothèque. Non pas un sanctuaire du consensus, mais un lieu où coexistent des voix considérées comme incompatibles.

Ira Wells déroule ainsi une défense très concrète de la lecture : protéger les bibliothèques, soutenir les enseignants, préserver les livres physiques à l’heure des licences numériques révocables et surtout faire confiance au jugement des lecteurs. Car si la censure rêve d’un monde sans mauvaises influences, la littérature propose mieux : la possibilité de penser au contact de ce qui nous interroge.

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Jonathan Fanara


On ne peut plus rien lire !, Ira Wells – Lux, 16 octobre 2026, 150 pages


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