L’Homme invisible : ne plus répondre de rien

« Le pouvoir qu’il convoite n’est pas seulement celui d’échapper aux regards : c’est aussi la possibilité d’agir sur autrui sans être vu, ni arrêté. »

Dans cette relecture de L’Homme invisible parue aux éditions Urban Comics, James Tynion IV et Dani mettent en vignettes Jack Griffin, scientifique solitaire et mégalo. Derrière le savant qui veut échapper au regard des autres se cache un homme qui rêve d’asseoir sa supériorité intellectuelle et sa domination.

Jack Griffin travaille dans le laboratoire du Docteur Cranley, où il est censé étudier les conservateurs alimentaires. Mais les recherches qui l’obsèdent le mènent ailleurs : il expérimente clandestinement la monocaïne, d’abord sur un rongeur, puis sur des animaux plus volumineux, et enfin sur l’homme. Les effets s’avèrent vertigineux : le cobaye se dépigmente, gagne en intelligence, devient invisible – et dangereux. À trop forte dose, les animaux sombrent dans une frénésie meurtrière avant de mourir. Jack poursuit pourtant inlassablement ses essais, bientôt jusqu’à l’enlèvement de Tommy, un jeune garçon désargenté sur lequel il peut tester sa formule à l’abri des regards.

Sa réussite scientifique est donc inséparable de fautes morales. Avant même l’injection de sa solution chimique sur sa propre personne, Jack Griffin a déjà franchi toutes les limites que lui impose théoriquement la déontologie : il détourne des produits de laboratoire, ment à son supérieur, s’arroge le droit de disposer d’animaux à sa guise et se persuade que la recherche justifie ses actes. Il interprète la violence de son premier cobaye comme une légitime affirmation de supériorité, et imagine déjà appliquer cette logique au Docteur Cranley. Invisible, se dit-il, il pourrait faire taire son chef (et beau-père) à la moindre contrariété. Le pouvoir qu’il convoite n’est pas seulement celui d’échapper aux regards : c’est aussi la possibilité d’agir sur autrui sans être vu, ni arrêté.

Cette obsession tient à une vulnérabilité bien réelle. Le regard des autres pèse sur Griffin comme un fardeau ; il le rend nerveux, jusqu’à faire trembler ses mains. L’invisibilité se présente alors comme une délivrance psychologique, une échappée hors de l’exposition et du jugement. Mais James Tynion IV prend soin de montrer que le monstre ne naît pas ex nihilo. Jack Griffin apparaît déjà soupçonneux, rancunier et calculateur. Quand le Docteur Cranley l’encourage à poursuivre ses recherches, lui laisse le choix du moment où les lui présenter et lui dit de ne pas trop regarder à la dépense, notre protagoniste entend la certitude qu’il échouera. De quoi transformer une noble attention en vil mépris.

Le scientifique est d’autant plus dérangeant qu’il énonce sans fard sa propre duplicité. Il admet avoir appris à se montrer affable pour obtenir de petites faveurs, tout en dénonçant les masques sociaux des autres. Le récit qu’il se raconte, c’est celui d’un génie entravé par les médiocres. Lorsqu’il imagine utiliser sa formule pour épier un quidam jusque chez lui, le suivre dans son intimité et peut-être l’assassiner, la curiosité scientifique a déjà basculé dans le voyeurisme et la prédation. Mais aurait-il pu en être autrement ?

Tommy lui assènera : « Vous croyez que ça m’a rendu, quoi… puissant ? Jamais je ne me suis senti aussi seul, pas même quand on m’a jeté à la rue. » Ajoutant même : « Mais encore faut-il avoir une âme pour souffrir. » Le jeune garçon a parfaitement saisi ce qui caractérise Jack Griffin : la solitude ne constitue pas un problème à ses yeux, et se soustraire au monde tout en pouvant le manipuler rencontre des desseins qu’un homme charitable ne saurait poursuivre. Notre chimiste, en revanche, s’en donne à cœur joie. 

En revisitant le film de James Whale et le mythe des Universal Monsters, James Tynion IV et Dani sondent ainsi, un peu à la manière de Breaking Bad, le monstre qui se tient patiemment tapi dans l’ombre, celui qu’un excès de pouvoir peut réveiller à tout moment. La monocaïne parachève le rêve de Jack Griffin : se soustraire au monde et à toute responsabilité. 

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Jonathan Fanara


L’Homme invisible, James Tynion IV et Dani – Urban Comics, 16 octobre 2026, 120 pages


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