« Les objets sont ambivalents : outils d’émancipation ou de contrôle, supports d’appropriation ou d’effacement, témoins d’une époque et instruments de ses transformations. Partir d’un post-it ou d’un livret oublié dans les archives permet alors de rejoindre des questions bien plus vastes : qui organise le travail, qui en fixe le rythme, qui doit s’en accommoder et dans quelle mesure ? »
Et si l’on appréhendait le travail en observant ce qui l’entoure et le constitue ? Dans Travail : ce que disent les objets, plusieurs chercheur·euses invitent à suivre les traces laissées par un badge, un chronomètre, un bureau ou un simple post-it. Ces choses ordinaires racontent l’organisation du travail, ses rapports de force et ses mutations.
Longtemps, les sciences sociales ont relégué les objets au rang de simples instruments de l’activité humaine. L’ouvrage dirigé par Isabelle Berrebi-Hoffmann, Corinne Gaudart, Michel Lallement et Mariame Tighanimine, publié aux Éditions de l’Atelier, prend le parti inverse : les choses sont actrices à part entière du monde professionnel. Elles rendent possibles certains gestes, en prescrivent d’autres, portent la marque de celles et ceux qui les utilisent. Une vingtaine d’objets, étudiés par des sociologues, des économistes ou des historien·nes, composent ainsi une enquête à plusieurs voix, complétée par les dessins préambulaires de Romain Joly.
Commençons par le bureau. Le mot a désigné une étoffe de laine, puis le tapis posé sur une table, le meuble lui-même, la pièce où l’on écrit et, enfin, les services administratifs et l’ensemble du travail tertiaire. Cette histoire s’écrit aussi dans les formes de l’espace : des plateaux inspirés de l’usine aux bureaux paysagers, des cases standardisées au flex office, où le poste n’appartient plus à personne. À mesure que le travail se numérise et se déplace, le bureau matériel tend à s’alléger ; parfois, il ne reste qu’une table pour poser un ordinateur. L’espace professionnel devient plus mobile, mais aussi moins appropriable.
Le post-it, ensuite. À portée de main, il sert de pense-bête, soulage la mémoire, aide à structurer une idée ou signale la présence de quelqu’un. Dans un bureau partagé soumis à la règle du clean desk, ces petites traces personnelles sont priées de disparaître. Pourtant, le même carré de papier prolifère dans les ateliers de créativité et les méthodes dites agiles. Il peut ouvrir un espace de discussion et d’invention ou donner un vernis participatif à des décisions déjà prises.
D’autres objets mettent au jour des rapports de pouvoir plus anciens, et éminemment plus brutaux. Le livret de travail, aboli en métropole en 1890, réapparaît dans les colonies françaises au début du XXᵉ siècle. À la fois pièce d’identité, laissez-passer et contrat, il encadre la mobilité des travailleurs et les conditions de leur emploi. Le document promet certaines protections tout en participant à la surveillance et à la discipline d’une main-d’œuvre soumise à des relations foncièrement inégales. Son histoire voisine avec celle des visas, des permis de travail ou des algorithmes de plateformes, qui organisent encore la circulation et l’activité de travailleurs subalternes.
Le dossier d’un jeune placé par l’Aide sociale à l’enfance raconte une autre forme de pouvoir : celle de l’écriture institutionnelle. Les rapports et les notes assurent certes la continuité du suivi et peuvent aider, plus tard, une personne à retrouver des fragments de son histoire. Mais ils décrivent, évaluent et classent aussi une vie privée. L’image qu’ils composent circule entre professionnel·les et peut peser de maintes façons sur l’identité du jeune. À la fois archive biographique et instrument de prise en charge, le dossier rend sensible l’équilibre délicat entre droit à la protection et droit à l’intimité.
Un chronomètre, une annonce d’emploi ou un badge professionnel viennent prolonger ces réflexions. Le chronomètre fait apparaître le temps compté, l’urgence et l’intensification du travail, mais aussi les temps moins visibles de la transmission, de la coopération ou de la réflexion. L’annonce d’emploi raconte comment la recherche d’un poste est devenue un marché, des petites annonces aux plateformes numériques. Le badge, ici en l’occurrence chez Decathlon, matérialise l’appartenance à une entreprise qui valorise convivialité et autonomie, tout en exigeant de ses salariés disponibilité, mobilité et pleine adhésion à ses objectifs.
Les objets sont ambivalents : outils d’émancipation ou de contrôle, supports d’appropriation ou d’effacement, témoins d’une époque et instruments de ses transformations. Partir d’un post-it ou d’un livret oublié dans les archives permet alors de rejoindre des questions bien plus vastes : qui organise le travail, qui en fixe le rythme, qui doit s’en accommoder et dans quelle mesure ? Travail : ce que disent les objets nous fait regarder autrement des choses familières du monde professionnel, dépositaires d’une histoire souvent insoupçonnée.
Jonathan Fanara

Travail : ce que disent les objets, ouvrage collectif – L’Atelier, 2 octobre 2026, 192 pages

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