« Une distinction organise le propos : la honte n’est pas la culpabilité. La culpabilité me dit que j’ai mal agi ; elle désigne une faute et rend donc concevable sa réparation. J’ai fait quelque chose que je n’aurais pas dû faire et je peux tenter de m’en expliquer, de m’en excuser, éventuellement d’en répondre. La honte attaque ailleurs. Elle donne moins envie de réparer que de disparaître. Quelque chose de moi vient d’être exposée et déçoit l’image idéale à laquelle j’aurais voulu correspondre. À la voix intérieure du surmoi qui accuse le coupable répond ainsi, chez celui qui a honte, la puissance du regard. »
Pourquoi rougit-on, baisse-t-on les yeux, voudrait-on soudainement disparaître ? Dans La Honte : Quand le regard de l’autre nous façonne, paru aux éditions Autrement, la philosophe Aïda N’Diaye s’empare d’un sentiment aussi universel que retors. De Sartre à Fanon, de Du Bois à bell hooks, de Cyrano de Bergerac au film français Ressources humaines, elle montre que la honte est bien plus qu’un tourment individuel : elle est une affaire de regard, de normes et de pouvoir. Mais cet affect qui nous diminue peut aussi, lorsque l’on comprend d’où il vient, devenir le point de départ d’une émancipation.
Il suffit parfois de presque rien. Un vêtement qui soudain paraît déplacé, un mot dont la prononciation trahit une origine sociale, un corps que l’on ne sait plus où mettre, un geste surpris par quelqu’un qui n’aurait pas dû le voir. La honte possède cette étrange capacité à transformer en une seconde le rapport que nous entretenons avec nous-mêmes. Nous étions dans le monde ; nous voici brusquement en train de nous regarder y être. Et ce que nous découvrons ne correspond plus tout à fait à celui ou celle que nous aurions voulu être.
C’est ce sentiment extraordinairement commun qu’Aïda N’Diaye place au centre de La Honte : Quand le regard de l’autre nous façonne. Agrégée de philosophie, enseignante et productrice à France Culture, elle ne cherche aucunement à écrire un traité abstrait des passions humaines. Son essai circule entre philosophie, sociologie, littérature, cinéma et expérience vécue, comme si la honte exigeait précisément cette pluralité de perspectives. Car elle est partout : dans les corps, les classes sociales, la sexualité, la famille, l’éducation, la race, les rapports entre les sexes. Elle appartient à notre intimité tout en étant profondément sociale.
Une distinction organise le propos : la honte n’est pas la culpabilité. La culpabilité me dit que j’ai mal agi ; elle désigne une faute et rend donc concevable sa réparation. J’ai fait quelque chose que je n’aurais pas dû faire et je peux tenter de m’en expliquer, de m’en excuser, éventuellement d’en répondre. La honte attaque ailleurs. Elle donne moins envie de réparer que de disparaître. Quelque chose de moi vient d’être exposée et déçoit l’image idéale à laquelle j’aurais voulu correspondre. À la voix intérieure du surmoi qui accuse le coupable répond ainsi, chez celui qui a honte, la puissance du regard.
Impossible, dès lors, de ne pas songer à Jean-Paul Sartre. La grande intuition de L’Être et le Néant est que le regard d’autrui ne se contente pas de m’observer : il bouleverse ma conscience. Absorbé dans mon geste, j’étais sujet ; découvert par l’autre, je m’aperçois soudain comme un objet dans son monde. Je me vois en quelque sorte être vu. Ce mouvement réflexif constitue l’une des conditions fondamentales de la honte. Autrui me révèle une image de moi que je ne maîtrise plus entièrement.
Mais Aïda N’Diaye ne s’arrête pas à cette phénoménologie. Car le regard des autres n’est jamais innocent : il arrive lesté d’une société entière. Nous apprenons ce qui doit être beau ou laid, digne ou vulgaire, viril ou efféminé, respectable ou indécent. Les représentations, les images et les stéréotypes constituent les cadres dans lesquels nous finissons par nous percevoir nous-mêmes.
De là, le livre peut acquérir une portée politique. Chez W. E. B. Du Bois, la « double conscience » raconte l’expérience de celui qui doit se penser lui-même tout en se voyant à travers les yeux d’une société qui le racialise. Frantz Fanon radicalisera cela dans Peau noire, masques blancs : l’injure raciste n’est pas une simple parole désagréable qui vient frapper un sujet déjà constitué. Elle l’assigne. Elle lui révèle brutalement la place que le monde lui réserve et menace d’introduire le mépris jusque dans son rapport à lui-même. Avec Erving Goffman, le stigmate apparaît à son tour comme la marque sociale de l’écart : handicap, maladie mentale, appartenance raciale ou toute autre caractéristique qu’une société décide de transformer en différence disqualifiante.
La honte possède ainsi une distribution sociale profondément inégalitaire. Tous les corps ne sont pas également exposés au jugement et toutes les différences n’ont pas été historiquement constituées en stigmates avec la même violence. L’autrice revient notamment sur les corps des femmes noires, colonisées et esclavagisées, auxquels fut accolée la figure raciste de la « Jezebel », femme supposément lascive et sexuellement disponible. Le corps que l’on prétend impudique peut alors être celui auquel le pouvoir a préalablement refusé la possibilité même de la pudeur.
Les récits de passing, où une personne d’ascendance noire peut être socialement perçue comme blanche, témoignent à leur tour de cette puissance du regard : que devient le stigmate lorsque les autres ne parviennent plus à le lire ? La frontière raciale ne disparaît pas ; elle devient une chose qu’il faut continuellement négocier, dissimuler ou traverser.
La classe sociale produit ses propres scènes de honte. Dans Ressources humaines de Laurent Cantet, Franck, promis à une carrière de cadre, revient comme stagiaire dans l’usine où travaille son père ouvrier. L’ascension n’abolit pas la distance : elle la révèle. Lorsque le fils finit par avouer la honte que lui inspirent ses origines, quelque chose de particulièrement cruel apparaît. Le transfuge peut quitter son milieu sans que son milieu le quitte. Chez Albert Camus, la même blessure affleure lorsqu’il faut écrire sur un formulaire que sa mère est domestique, alors même qu’elle est l’être le plus aimé au monde. S’ouvre alors une autre voie : avoir honte d’avoir eu honte, comprendre que le sentiment que l’on croyait intime avait été fabriqué par une hiérarchie sociale indue.
Jean-Jacques Rousseau permet d’en retrouver la généalogie. Avec l’avènement de la comparaison sociale, l’amour-propre remplace l’innocence d’un rapport à soi qui ne dépendait pas encore constamment de la valeur que les autres nous accordent. Il ne suffit bientôt plus d’être : il faut savoir ce que l’on vaut relativement aux autres. La honte prospère dans cet espace comparatif.
Elle s’épanouit tout particulièrement à l’adolescence, âge terrible du miroir et du masque. Filles et garçons découvrent un corps qui se transforme au moment même où le groupe acquiert une importance démesurée. Pour être accepté, chacun apprend à composer. Les garçons, notamment, peuvent être sommés d’endosser le masque d’une masculinité patriarcale : cacher la peur, taire la vulnérabilité, afficher la maîtrise. Ils apprennent alors très tôt une forme de trahison de soi. Le personnage d’Embarras dans Vice-Versa 2, massif et pourtant recroquevillé dans son sweat, en offre une représentation presque parfaite : la honte est cette conscience hypertrophiée de sa propre présence qui s’accompagne du désir contradictoire de devenir invisible.
Reste la question la plus inconfortable : puisque la honte fixe des limites, avons-nous le droit de nous en servir ? Elle possède incontestablement une fonction morale. Avec la culpabilité, elle contribue à instituer la norme et à dissuader certaines conduites. Mais faire honte pour éduquer un enfant, punir un coupable ou corriger un comportement revient à manier un outil dont les effets débordent aisément l’intention initiale. La Lettre écarlate en fournit l’image magistrale : il ne suffit pas de condamner Hester Prynne, il faut inscrire sa faute sur elle, la donner à voir, transformer la sanction en identité.
La réflexion rejoint alors celle d’Émile Durkheim sur ce que la peine conserve de la vengeance : derrière les rationalisations du châtiment demeure la volonté de faire souffrir, et peut-être la satisfaction obscure que procure la souffrance légitime du coupable. Pourquoi la peine ne suffit-elle pas ? Pourquoi faut-il parfois lui ajouter l’humiliation ?
Plus grave encore, la honte peut changer de camp. Les victimes de violences peuvent se demander ce qu’elles ont fait pour provoquer ce qui leur est arrivé, pourquoi elles n’ont pas résisté, fui ou crié. La passivité imposée par la peur ou la sidération est réinterprétée après coup comme une défaillance personnelle. Ici, honte et culpabilité, quoique conceptuellement distinctes, s’enchevêtrent tragiquement. Et les stéréotypes sexistes, les soupçons adressés aux victimes de violences sexuelles ou certaines pratiques institutionnelles peuvent encore renforcer ce déplacement monstrueux : la personne contre laquelle la faute a été commise finit par instruire son propre procès.
Pourtant, le livre ne laisse pas la honte triompher. Chez bell hooks et son « regard oppositionnel » apparaît la possibilité d’une riposte. Puisque le pouvoir de la honte consiste à nous faire intérioriser le regard qui nous rabaisse, résister commence par un geste élémentaire : relever les yeux. Regarder à son tour, mais surtout apprendre à regarder autrement ; défaire les images reçues, mettre au jour les normes qui les soutiennent et reconquérir la possibilité de se définir depuis un autre point de vue.
On peut même avoir honte de son pays, de sa société, du monde auquel on appartient. La honte cesse alors d’être seulement cette émotion qui courbe et paralyse. L’écart entre ce qui est et ce qui devrait être peut devenir insupportable au point de susciter l’action. Il existe donc une honte qui assujettit et une honte qui réveille.
Il serait naïf de rêver d’un monde entièrement débarrassé de la honte : elle appartient à notre condition d’êtres sociaux, exposés aux autres et façonnés par eux. Mais il importe de savoir qui nous fait honte, de quoi, et au nom de quelle norme. Car derrière cette émotion que nous croyons parfois nôtre se tient souvent tout un monde : ses préjugés, ses hiérarchies, ses interdits, mais aussi la possibilité de les contester.
Jonathan Fanara

La Honte, Aïda N’Diaye – Autrement, 30 septembre 2026, 285 pages

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