« À travers tous ces épisodes, le lecteur peut suivre les transformations de la puissance américaine : ses formes d’intervention, ses relais locaux, ses alliances avec des régimes autoritaires et les résistances qu’elles suscitent parfois. »
Dans Les Guerres de l’empire américain au Moyen-Orient, le chercheur franco-libanais Gilbert Achcar réunit articles, analyses et entretiens pour ausculter sous une lumière nouvelle plus d’un siècle d’interventions, d’alliances et de conflits. Son fil rouge : la région n’est pas un théâtre périphérique de la puissance américaine, mais l’un des lieux essentiels de sa construction et de son plein exercice.
Le livre avance par séquences, articles et entretiens pour faire le récit d’une longue histoire géopolitique et diplomatique. Cette forme bâtarde, faite de textes autonomes mais complémentaires, traduit in fine une politique américaine constituée de calculs contradictoires et de conséquences imprévues. Gilbert Achcar invite d’ailleurs à penser les événements dans la durée, sans réduire le Moyen-Orient à une suite de crises séparées sans corrélation les unes avec les autres.
Le pétrole n’en serait-il pas la pointe avancée ? En Iran, le renversement de Mohammad Mossadegh en 1953, après la nationalisation des hydrocarbures, puis le soutien américain au régime du Shah inscrivent durablement Washington dans le jeu politique national. La révolution de 1979, la prise de l’ambassade américaine et la guerre Iran-Irak (où les deux camps ont été successivement soutenus) bouleversent ensuite cet ordre sans mettre fin aux interventions. En Arabie saoudite, les liens noués autour d’Aramco dessinent une autre forme d’alliance, où intérêts énergétiques, sécurité et influence stratégique avancent de pair. Le pétrole, ressource prisée s’il en est, donne à la région un poids déterminant dans l’équilibre mondial et les rapports de force.
Israël occupe une place tout aussi centrale sur l’échiquier. Gilbert Achcar examine la manière dont Washington a progressivement fait de l’État israélien un satellite et un partenaire militaire de premier plan, notamment après les revers de son influence régionale face au nationalisme arabe. L’aide américaine apportée à Israël se comprend alors comme un moyen d’exercer une puissance à distance, en s’appuyant sur une armée solidement équipée et implantée dans la région, que l’on peut soutenir à peu de frais – les rapports bénéfices/coûts étant largement avantageux pour Washington.
Le conflit israélo-palestinien, de la guerre des Six Jours à celle du Kippour, des intifadas aux négociations, atteste à sa manière des réalités de cette alliance : les accords et les propositions politiques n’effacent ni l’occupation ni les profondes fractures qui traversent les sociétés concernées. L’Égypte de Nasser, la crise de Suez, les guerres régionales, puis l’essor de l’État islamique élargissent encore le spectre étudié par l’auteur. À travers tous ces épisodes, le lecteur peut suivre les transformations de la puissance américaine : ses formes d’intervention, ses relais locaux, ses alliances avec des régimes autoritaires et les résistances qu’elles suscitent parfois.
L’affaire Iran-Contra en dit long sur les contradictions apparentes de Washigton. Elle associe les ventes clandestines d’armes à l’Iran au financement des Contras au Nicaragua. Les objectifs proclamés, les arrangements secrets et les intérêts immédiats s’entrelacent, comme c’est souvent le cas dans cette région du monde. Il suffit de songer à l’administration Bush Junior et ses personnalités issues du secteur pétrolier. La seconde guerre du Golfe est aussi (surtout ?) celle de l’or noir.
Le sous-titre, « Impérialisme et anti-impérialisme aujourd’hui », n’est pas anodin. En revenant sur le siècle écoulé, Gilbert Achcar donne des outils idoines pour interroger le présent, les nouvelles interventions et la place persistante du pétrole dans la stratégie américaine. La crise iranienne actuelle renferme toutes ces questions.
Jonathan Fanara

Les Guerres de l’empire américain au Moyen-Orient, Gilbert Achcar –
La Dispute, 2 octobre 2026, 232 pages

Laisser un commentaire