Bleach Deluxe : la mort lui va si bien

« Sous ses allures de mauvais garçon, Ichigo n’a rien d’un rêveur qui attend l’aventure. Il n’est pas non plus un garçon obsédé par l’idée de devenir le meilleur. Il voudrait surtout qu’on lui fiche la paix, bien qu’il se révèle incapable de laisser les autres se débrouiller seuls lorsqu’ils ont besoin de lui. »

Vingt-cinq ans après ses débuts, Bleach revient en France sous des habits neufs. Glénat lance en effet une édition Deluxe grand format, cartonnée et enrichie de pages couleur, dont chaque volume réunit l’équivalent de trois tomes classiques. Ce premier pavé de 560 pages nous ramène ainsi au Karakura des origines. Et cette plongée dans la jeunesse d’Ichigo rappelle au passage que Bleach a commencé modestement, au coin d’une rue ou dans une chambre d’adolescent, avec quelques fantômes et une jeune fille en kimono noir.

Réclamée depuis longtemps par les lecteurs, cette édition Deluxe adopte un format de 15 × 21,8 cm, une couverture cartonnée et 560 pages qui rassemblent l’équivalent des trois premiers volumes de l’édition traditionnelle. De quoi donner une tout autre ampleur matérielle aux débuts d’un manga qui, disons-le, a été injustement relégué à l’arrière-plan des One Pice, Naruto ou Dragon Ball. 

On retrouve Tite Kubo avant que son univers ne devienne une immense architecture constituée de ramifications. Lorsque le manga débute en 2001 dans le Weekly Shōnen Jump, son territoire tient essentiellement dans une ville : Karakura. Il y a un lycée, une clinique familiale, quelques rues où traînent des esprits et un adolescent de quinze ans à la chevelure orange, Ichigo Kurosaki. Celui-ci possède déjà un don quelque peu encombrant : il voit les morts. Il leur parle même avec un naturel désarmant. Il faut dire que les fantômes constituent à ses yeux une population supplémentaire, plus discrète que les autres mais indissociable de son expérience sensorielle.

Ichigo montre tôt une prédisposition qui va le caractériser longtemps : une profonde incapacité à détourner les yeux lorsqu’une personne est en danger. Tite Kubo construit son héros sur un paradoxe. Sous ses allures de mauvais garçon, Ichigo n’a rien d’un rêveur qui attend l’aventure. Il n’est pas non plus un garçon obsédé par l’idée de devenir le meilleur. Il voudrait surtout qu’on lui fiche la paix, bien qu’il se révèle incapable de laisser les autres se débrouiller seuls lorsqu’ils ont besoin de lui.

Et puis Rukia Kuchiki traverse le mur de sa chambre. Cette Shinigami est chargée de guider les âmes vers la Soul Society et d’éliminer les Hollows, des esprits dévorés par leur propre détresse jusqu’à devenir des prédateurs. Lorsqu’un Hollow attaque la famille Kurosaki, Rukia, blessée, tente de transmettre une partie de ses pouvoirs à Ichigo. Mauvais calcul : il en absorbe bien davantage que prévu. Quelques pages plus tard, l’adolescent se retrouve vêtu de noir, armé d’un zanpakutō démesuré et promu Shinigami remplaçant sans avoir vraiment jamais postulé.

Bleach ne laisse toutefois pas le surnaturel engloutir immédiatement le quotidien. Rukia, privée d’une grande partie de ses pouvoirs, s’installe dans le monde des humains, débarque dans la classe d’Ichigo et finit même par squatter son placard. Le lycéen doit désormais composer avec deux existences qui se chevauchent et se parasitent : les cours, les camarades, les chamailleries familiales d’un côté ; les âmes errantes et les Hollows de l’autre.

Cette porosité donne aux premiers tomes une saveur particulière. L’extraordinaire vient se loger dans la vie ordinaire d’un lycéen japonais. Une mission peut commencer entre deux journées d’école. Rukia participe d’ailleurs beaucoup à cet équilibre – et à la pleine compréhension de ce qui se trame, avec d’improbables dessins explicatifs. Isshin, le père d’Ichigo, fait montre d’une conception très personnelle de l’affection paternelle, volontiers exprimée à coups de pieds sautés ; Karin et Yuzu, les deux sœurs, complètent un tableau domestique amputé de la mère, élément stabilisateur et chaînon manquant. 

Autour d’Ichigo, Tite Kubo installe peu à peu les visages qui compteront dans la série. Orihime Inoue, solitaire. Yasutora Sado, dit Chad, immense garçon taciturne à la fidélité inébranlable. Tatsuki Arisawa complète ce petit monde scolaire qui empêche le manga de se réduire à une tournée hebdomadaire de chasse aux fantômes.

Parlons-en, justement, de ces esprits. Les Hollows ne sont pas de simples créatures qu’il suffirait de découper en morceaux pour passer au chapitre suivant. Ils sont porteurs d’un passé souvent conséquent. Acidwire, par exemple, était autrefois Sora, le frère d’Orihime. Son attachement à sa sœur s’est déformé après sa mort jusqu’à devenir jalousie, souffrance, puis violence. Le monstre conserve donc quelque chose de l’être humain qu’il fut. Le sabre du Shinigami extermine certes, mais surtout purifie. Sous ses dehors de shōnen d’action, Bleach commence ainsi très tôt à parler du deuil et de ce qui arrive lorsque les morts restent prisonniers des vivants (ou l’inverse).

L’histoire de Chad et de la perruche possédée par l’âme du jeune Yūichi Shibata prolonge cette veine tout en introduisant un Hollow nettement plus cruel. Elle permet aussi à Chad de dépasser son rôle de grand colosse silencieux. Et même la comédie participe à la construction de l’univers. L’arrivée de Kon, âme artificielle censée occuper le corps d’Ichigo pendant ses escapades en Shinigami et qui finira enfermée dans une peluche, montre déjà combien Tite Kubo apprécie les chemins de traverse. Bleach peut passer d’une méditation sur la mort à une farce grotesque sans demander la permission. Cette liberté de ton contribue au charme de ces premiers chapitres.

Mais le véritable basculement de ce premier Deluxe survient avec Grand Fisher. Lorsque les Kurosaki se rendent sur la tombe de Misaki, Ichigo rencontre un Hollow capable d’utiliser comme appât l’apparence d’un être cher. Le combat touche alors au noyau intime du personnage : la mort de sa mère, survenue lorsqu’il était enfant, et la culpabilité qu’il transporte en silence depuis. Cette fois, protéger les autres ne relève plus seulement d’un tempérament héroïque. C’est la réponse qu’Ichigo a construite face à une blessure ancienne et inconsolable. Une forme de catharsis.

À la relecture, c’est peut-être ce Bleach-là que l’édition Deluxe permet de redécouvrir avec le plus de plaisir. Le dessin de Tite Kubo n’a pas encore atteint l’épure de ses années de maturité. Mais son œil est déjà là. Son goût pour les vêtements, les silhouettes, les aplats noirs, les poses qui définissent un personnage avant même qu’il ait parlé… Le format agrandi et les pages couleur ont précisément l’intérêt de remettre en avant cette dimension graphique, parfois éclipsée lorsque l’on résume Bleach à l’efficacité de ses combats.

La Soul Society existe déjà quelque part derrière le rideau, mais elle n’a pas encore envahi la scène. Les capitaines, les Bankai et les affrontements monumentaux attendront. Pour l’heure, il y a surtout un adolescent qui va au lycée le matin, chasse les esprits lorsqu’il le faut et rentre dans une maison où personne ou presque ne sait qu’une Shinigami dort dans son placard.

Fiche produit Amazon

Jonathan Fanara


Bleach Deluxe (tome 1), Tite Kubo – Glénat, 30 septembre 2026, 560 pages


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