L’Influence : la vie secrète des idées

« Thérence Carvalho commence par faire état de l’imprécision du mot. Influence, filiation, emprunt, imitation, inspiration, réception, intertextualité : les notions se touchent et parfois se chevauchent, sans se confondre. La question devient particulièrement délicate lorsqu’on prétend établir l’influence d’un auteur sur un autre. Une ressemblance entre deux textes ne suffit pas ; encore faut-il pouvoir documenter une relation, une antériorité, une possibilité de connaissance, puis distinguer ce qui relève d’une véritable transmission de ce qui pourrait n’être qu’une convergence. On constate une volonté de soumettre l’évidence des parentés intellectuelles à l’épreuve des faits. »

Pourquoi une idée traverse-t-elle les siècles quand une autre s’évanouit presque aussitôt ? Comment passe-t-on de l’ascendant d’un maître sur ses disciples aux algorithmes de YouTube, de la propagande à l’influenceur ? Dans L’Influence, bref et dense essai publié aux PUR, Thérence Carvalho entreprend de donner des contours à cette puissance d’autant plus difficile à saisir que, polymorphe, elle semble désormais partout. Une histoire des idées, certes, mais envisagées moins dans leur contenu que dans leur capacité à circuler, à muter et à agir sur autrui.

Influence. On l’emploie à propos d’un écrivain, d’un professeur, d’un film, d’une publicité, d’un éditorialiste, d’un État ou d’un vidéaste abondamment suivi sur YouTube ou TikTok. Aujourd’hui, tout le monde influence tout le monde, à tel point que le terme pourrait ne plus rien distinguer. Ce brouillard sémantique n’empêche pas Thérence Carvalho d’investiguer. Agrégé des facultés de droit et professeur à Nantes Université, spécialiste des idées politiques, il s’échine dans son opuscule à établir les fondements de ce qu’il nomme une « influologie ».

Pour ce faire, il procède avec méthode et sans pesanteur. Les trois parties du livre forment un mouvement presque élémentaire : penser l’influence, influencer, être influencé. Autrement dit : de quoi parle-t-on, comment agit-on sur autrui et que se passe-t-il du côté de celui qui reçoit ? Oubliez le manuel de persuasion, il s’agit de problématiser l’influence. L’influencé n’est pas nécessairement cette créature passive que manipulerait un émetteur tout-puissant. Il peut subir une influence, la rechercher, se reconnaître en elle, la détourner, la fondre dans son propre univers ou lui résister. Antonio Gramsci aurait pu en témoigner, une idée voyage rarement figée dans sa forme originelle : sa réception constitue déjà une transformation. Une fois émise, elle flotte dans l’air. Une fois appropriée, elle se trouve conditionnée par ceux qui s’en emparent.

Thérence Carvalho commence par faire état de l’imprécision du mot. Influence, filiation, emprunt, imitation, inspiration, réception, intertextualité : les notions se touchent et parfois se chevauchent, sans se confondre. La question devient particulièrement délicate lorsqu’on prétend établir l’influence d’un auteur sur un autre. Une ressemblance entre deux textes ne suffit pas ; encore faut-il pouvoir documenter une relation, une antériorité, une possibilité de connaissance, puis distinguer ce qui relève d’une véritable transmission de ce qui pourrait n’être qu’une convergence. On constate une volonté de soumettre l’évidence des parentés intellectuelles à l’épreuve des faits.

Mais L’Influence ne reste pas dans les bibliothèques. Son véritable sujet est la circulation des idées, dans son acception la plus large : comment une idée quitte-t-elle celui qui l’a formulée pour entrer dans d’autres consciences et, parfois, devenir une force sociale ? Thérence Carvalho traverse ainsi plusieurs âges médiatiques, de la logosphère à la graphosphère puis à la vidéosphère. La parole, l’imprimé, l’image, la radio, le cinéma, la télévision et désormais les plateformes ne constituent pas de simples tuyaux par lesquels passerait un contenu inchangé : chaque médium, en même temps que la réception, reconfigure les conditions mêmes de l’autorité et de la persuasion.

De là : une galerie de cas historiques toujours pertinents à considérer. La propagande et les techniques associées à Edward Bernays côtoient l’influence exercée par le cinéma américain dans la première moitié du XXe siècle ; Stefan George rappelle combien un écrivain peut fédérer autour de lui un cercle qui déborde la littérature ; Jean-Paul Sartre apparaît comme une sorte d’ancêtre du « toutologue », intellectuel présent presque partout, passant du livre au journal, du débat public à la radio et faisant de cette ubiquité une composante de son autorité. Bien avant l’influenceur numérique, il existait donc déjà des figures dont la puissance tenait autant à la multiplication des lieux de parole qu’aux effets de manche ou au contenu de chacune de leurs interventions.

Notre époque n’a pas inventé l’influence ; elle en a bouleversé l’infrastructure. YouTube et les réseaux sociaux accélèrent la circulation, fragmentent les autorités, rendent mesurables certaines formes de visibilité et permettent aux plateformes elles-mêmes d’intervenir dans la hiérarchie des discours. Les exemples du Brexit et de la campagne présidentielle de Donald Trump conduisent alors vers le versant politique de cette mutation : ciblage, viralité, propagande, guerres informationnelles et médiations algorithmiques ont désormais cours et témoignent d’une influence contemporaine possédant ses propres architectures industrielles.

Cette histoire ne s’interprète pas comme le récit simpliste d’une manipulation toujours plus ordonnée et perfectionnée. On peut être influencé sans être dupé ; on peut même désirer l’être. Lire un auteur, écouter un maître, admirer une œuvre, chercher un modèle, c’est aussi consentir à l’éventualité d’être déplacé par autre chose que soi. Et résister à l’influence n’équivaut pas davantage à retrouver miraculeusement une pensée qui serait chimiquement pure : nos résistances ne naissent-elles pas, elles aussi, au milieu d’idées, de références et d’autorités déjà rencontrées ?

En 152 pages à peine, L’Influence prend un mot usé jusqu’à la corde et lui restitue son amplitude. Derrière le vocabulaire très contemporain des « influenceurs » réapparaît un problème aussi ancien que la circulation des idées : comment une pensée devient-elle suffisamment puissante pour pénétrer les esprits ? Et qu’advient-il d’elle une fois qu’elle y est entrée ?

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Jonathan Fanara


L’Influence, Thérence Carvalho – PUR, 3 septembre 2026, 152 pages


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