Scorsese, cinéaste rock : séquences à plein volume

« Avant même de devenir cinéaste, Martin Scorsese grandit dans une sorte de montage sonore permanent. Et lorsque Little Richard ou Bill Haley émergent, une chose s’imprime en lui : cette musique de jeunesse, de vitesse et d’insolence fournira plus tard l’émulation interne de ses personnages. »

Avec Scorsese, cinéaste rock, paru aux éditions Les Impressions nouvelles, Christophe Deniau montre comment, chez Martin Scorsese, la musique fait naître les images.

« Je sais que, sans la musique, je serais perdu. Très souvent, c’est uniquement en entendant la musique choisie pour mon film que je commence à le visualiser. »

Il suffit d’une entrée. Johnny Boy, filtre rouge, sourire de mauvais garçon, pénètre dans un bar de Mean Streets tandis que retentit « Jumpin’ Jack Flash » des Rolling Stones. La scène appartient désormais à la mythologie scorsesienne. Christophe Deniau lui restitue sa pleine violence : celle d’un cinéma où la chanson, bien plus que décorative, se fait mouvement, caractère, voire menace. Car la musique, dans l’œuvre de Martin Scorsese, ne souligne pas la mise en scène ; elle la préfigure et la contamine.

C’est le fil passionnant de Scorsese, cinéaste rock. L’essai remonte jusqu’à Little Italy, territoire originel où l’enfant asthmatique et frêle observe la rue derrière une vitre et écoute le monde dans sa cacophonie quotidienne. Aux fenêtres d’un petit appartement où s’entassent pas moins de quatorze personnes se mêlent l’opéra, les chansons italiennes, la radio, les crooners, bientôt le fracas du rock’n’roll. Avant même de devenir cinéaste, Martin Scorsese grandit dans une sorte de montage sonore permanent. Et lorsque Little Richard ou Bill Haley émergent, une chose s’imprime en lui : cette musique de jeunesse, de vitesse et d’insolence fournira plus tard l’émulation interne de ses personnages.

Christophe Deniau montre bien que cette intuition s’est aussi construite par le travail. Martin Scorsese passe par Woodstock, apprend le montage de concert, le split-screen, la multiplicité des caméras ; puis viennent The Last Waltz, Dylan, les Rolling Stones, le blues, Michael Jackson. Toute son œuvre semble ainsi circuler entre fiction et musique, comme si filmer un gangster ou un guitariste relevait pour partie du même geste : saisir une énergie brute et fugace, la sensation d’un moment qui se dérobe.

Dans Les Affranchis ou Casino, la bande-son devient une sorte de chronologie parallèle, mais aussi un commentaire souvent cruel. « Layla » accompagne les cadavres avec une douceur presque obscène ; Bach donne à l’explosion inaugurale de Casino une grandeur de tragédie sacrée. Le goût musical de Scorsese ne relève en aucun cas du simple plaisir d’amateur ou de collectionneur. Une chanson peut raconter une époque, révéler un personnage ou produire, par contraste, une ironie terrifiante.

Christophe Deniau argue que Martin Scorsese n’est pas seulement un cinéaste qui aime le rock. Il est un cinéaste qui pense en musique. Qui ordonne ses films selon leur dimension sonore. Même lorsque Bernard Herrmann, Elmer Bernstein, Howard Shore ou Philip Glass remplacent les jukebox, le son continue d’organiser l’espace mental du film, son souffle, sa pulsation.

Scorsese, cinéaste rock traduit une manière de faire du cinéma. Chez Scorsese, les morceaux entrent dans le cadre avec les personnages, cognent contre les murs, conditionnent le montage et parfois recouvrent la violence d’une beauté presque inconvenante. Ne l’omettons pas : « Dans le cinéma italo-américain de Scorsese, la musique est l’âme de l’histoire, apportant une énergie dynamique, des commentaires et des émotions contradictoires, qui jaillissent des racines viscérales de Little Italy. »

Fiche produit Amazon

Jonathan Fanara


Scorsese, cinéaste rock, Christophe Deniau –

Les Impressions nouvelles, 4 septembre 2026, 256 pages

Comments

Laisser un commentaire