« Une faiblesse devient une faute politique ; une faute appelle une autocritique ; une autocritique jugée insuffisante prouve l’immaturité idéologique ; cette immaturité justifie une nouvelle violence. Et puisque l’échec du supplicié ne peut jamais remettre en cause la méthode, la méthode finit par devenir irréfutable. Si la victime ne se transforme pas en « véritable communiste », c’est évidemment sa faute. »
Au tournant des années 1970, une partie de la jeunesse révolutionnaire mondiale croit encore possible de précipiter l’Histoire. Au Japon, l’épuisement des luttes étudiantes pousse certains militants vers la clandestinité et la lutte armée. De cette fièvre politique naîtra l’Armée rouge unifiée, dont l’aventure s’achèvera dans les montagnes par des purges internes, des humiliations et la mort de quatorze de ses membres. En revenant sur cet épisode tragique, Saisons rouges montre, dans un noir et blanc austère, comment l’espoir révolutionnaire, soumis à l’obsession de la pureté idéologique, a fini par retourner sa violence contre ses propres apôtres.
La fin des années 1960 n’est pas seulement celle de Mai 68 en France : des États-Unis à l’Italie, de l’Allemagne au Mexique et au Japon, contestations étudiantes, opposition à la guerre du Vietnam, anticapitalisme et critique des institutions donnent à une partie de la jeunesse le sentiment qu’une rupture historique est possible. Les références, les images et les mots d’ordre circulent : marxisme, maoïsme, anti-impérialisme, luttes de libération nationale… La Révolution culturelle chinoise exerce notamment une fascination sur une fraction de la gauche radicale japonaise, séduite par l’image d’une jeunesse dressée contre les hiérarchies et les pouvoirs établis.
Le Japon possède cependant sa propre généalogie contestataire. Les grandes mobilisations contre le traité de sécurité nippo-américain de 1959-1960, puis les nouvelles protestations autour de son renouvellement automatique en 1970, ont durablement politisé les campus. À cela s’ajoute la guerre du Vietnam : l’alliance avec Washington et l’utilisation du territoire japonais par les États-Unis nourrissent l’anti-américanisme d’une partie de la Nouvelle Gauche. Mais à la charnière des décennies, le mouvement étudiant s’essouffle. Le pays poursuit sa croissance économique, la mobilisation recule et les organisations se fragmentent.
Pour certains militants, cet échec ne conduit pas à renoncer à la révolution mais, au contraire, à considérer que la contestation légale et les occupations universitaires ne suffisent plus. C’est dans cet espace que s’inscrit l’Armée rouge unifiée, la Rengō Sekigun, constituée en juillet 1971 par le rapprochement de deux petites formations radicales : la Fraction Armée rouge, issue de la Ligue communiste, et le Comité révolutionnaire de gauche de Kanagawa. La première défend l’idée d’une révolution mondiale et s’est déjà engagée dans la lutte armée ; certains de ses militants ont notamment détourné en mars 1970 le vol 351 de Japan Airlines, l’affaire dite du Yodogō. L’autre composante, fortement influencée par le maoïsme et l’anti-américanisme, avait elle-même organisé des actions clandestines et dérobé des armes dans une armurerie. L’unification ne donne pourtant pas naissance à une armée révolutionnaire de masse : il s’agit d’un groupuscule réduit, clandestin et poursuivi par la police.
Le roman graphique rend particulièrement sensible ce décalage entre l’ambition, presque messianique, et la réalité, celle d’un groupuscule acculé. Ces jeunes gens parlent de révolution mondiale, de communisme authentique, de guerre contre l’impérialisme ; dans les faits, ils se retrouvent de plus en plus isolés, cachés dans des refuges de montagne, à déplacer du matériel, chercher des vivres, manier des armes et tenter d’échapper aux forces de l’ordre. Le grand récit révolutionnaire se resserre progressivement sur quelques cabanes, des corps épuisés et une poignée de militants qui s’observent désormais les uns les autres.
Le véritable point de bascule historique de l’Armée rouge unifiée est intérieur. Sous l’autorité notamment de Tsuneo Mori et Hiroko Nagata s’impose l’exigence de kyōsanshugika, littéralement la transformation en véritables communistes. L’instrument de cette purification est le sōkatsu, terme que l’on traduit généralement par « autocritique » ou « bilan critique ». Ce qui aurait pu désigner l’examen politique de ses erreurs devient une procédure coercitive où chacun doit démontrer sa valeur révolutionnaire. L’Armée rouge unifiée en arrive à tuer quatorze de ses propres membres, dont deux avaient été assassinés après avoir quitté une première base et douze autres mourront dans le processus de purges internes.
C’est ici que Saisons rouges devient particulièrement éprouvant. L’album montre la dégradation progressive de la dignité humaine. Les militants sont sommés de confesser leurs insuffisances, leurs hésitations et leurs supposées déviations idéologiques. On les frappe au nom de leur perfectionnement. On les attache. On les expose au froid. On leur impose des humiliations. Les relations sentimentales, l’apparence physique, les comportements ordinaires et jusqu’aux pensées intimes peuvent être relus comme autant de symptômes d’une conscience « petite-bourgeoise », ou insuffisamment révolutionnaire. Ce processus historique d’autocritique a conduit à des passages à tabac et à des morts que le groupe interprétait exclusivement à travers son propre vocabulaire idéologique.
Isao Moutte montre parfaitement la conversion du langage en violence. Il ne s’agit pas d’une explosion de sauvagerie sans doctrine : la brutalité possède son lexique, ses procédures, ses (piètres) justifications. Une faiblesse devient une faute politique ; une faute appelle une autocritique ; une autocritique jugée insuffisante prouve l’immaturité idéologique ; cette immaturité justifie une nouvelle violence. Et puisque l’échec du supplicié ne peut jamais remettre en cause la méthode, la méthode finit par devenir irréfutable. Si la victime ne se transforme pas en « véritable communiste », c’est évidemment sa faute.
Les planches consacrées à ces séances disciplinaires sont parmi les plus âpres. Elles donnent un visage à ce que l’histoire qualifie de « purges internes ». Des camarades avec lesquels on partageait repas, plaisanteries, projets et discussions deviennent des suspects, puis des ennemis. Les corps sont battus, immobilisés, traînés, enterrés. Les petits portraits accompagnés d’un nom et de dates de naissance et de mort interrompent régulièrement le récit avec la sécheresse indélicate d’une fiche mortuaire. Cela ramène constamment l’idéologie à son résultat concret : des hommes et des femmes très jeunes dont l’existence s’achève dans la neige ou la terre d’une montagne japonaise, sans aucune forme de procès, sous le coup d’une obstination aveugle.
Le dessin, extrêmement attentif aux visages, n’a rien de spectaculaire. Sa densité vient plutôt des hachures, des masses noires, des paysages forestiers, de la neige, des intérieurs pauvres et de la fatigue inscrite dans les traits. Plus le groupe se replie, plus l’espace, composé en noir et blanc, semble manquer d’air. La montagne qui devait protéger les révolutionnaires du monde extérieur s’érige en enceinte mentale. Et lorsque la violence éclate, les gros plans sur les regards hébétés ou terrorisés rivalisent avec le geste lui-même. La détresse passe par une bouche entrouverte, un visage tuméfié, quelqu’un qui détourne les yeux pendant qu’un camarade en frappe un autre.
Cette trajectoire conduit finalement à l’épisode resté célèbre d’Asama-Sansō. En février 1972, cinq militants en fuite se retranchent dans une auberge de montagne près de Karuizawa et prennent en otage l’épouse du gardien. Le siège dure dix jours et son dénouement, le 28 février, est suivi massivement à la télévision japonaise. Deux policiers et un civil meurent dans le contexte de l’affrontement ; les cinq militants sont capturés vivants. Peu après, la découverte progressive des corps des membres éliminés lors des purges révèle au pays ce qui s’était produit dans les bases clandestines. Le choc contribue puissamment au discrédit de la Nouvelle Gauche japonaise.
Ce siège conclusif occupe une bonne place dans le dernier tiers de l’album. À l’extérieur, des familles demandent encore aux jeunes assiégés de se rendre et de rentrer chez eux. À l’intérieur, leurs proches deviennent aussitôt suspects d’être utilisés par la police pour les amadouer. Une femme prise en otage peut quant à elle être envisagée comme bouclier ou comme monnaie d’échange. Ce n’est plus seulement l’affrontement entre révolutionnaires et État que montre alors Saisons rouges : c’est l’incapacité croissante d’un groupe clandestin à reconnaître une réalité qui ne soit pas immédiatement traduite dans son système idéologique.
La démonstration est d’autant moins confortable que ces jeunes gens n’ont pas toujours été des monstres. La noblesse première de leurs aspirations politiques, de leur opposition à la guerre, de leur désir de rupture et de la conviction, largement partagée dans certains milieux de cette génération, que le monde pouvait être radicalement transformé s’est heurtée à un système de pensée mortifère. La fin annoncée comme émancipatrice a légitimé tous les moyens, et l’exigence de pureté s’est substituée à la possibilité du doute.
Isao Moutte raconte ainsi moins l’échec d’une révolution que l’effondrement moral d’un groupe persuadé d’en constituer la forme la plus pure. Sans effacer le contexte politique qui avait rendu cette radicalité pensable, ses planches relatent méthodiquement ce qui a subsisté lorsque les grands mots se sont dissipés : l’horreur et le dogme, auto-alimentés.
Jonathan Fanara

Saisons rouges, Isao Moutte – Sarbacane, 19 août 2026, 240 pages

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