
Il ne reste que quelques épisodes dans Urgences, mais Gabriel Lawrence a pourtant un rôle marquant. Vieux maître de la médecine d’urgence, engagé par Kerry Weaver (qui fut autrefois son élève) au début de la saison 6, il entre au Cook County auréolé de prestige, en faisant notamment montre de maîtrise dans des situations extraordinaires ou insolites. Mais tout se dégrade rapidement, quand de petites défaillances se font jour et parasitent l’exercice quotidien de son métier. Avec ce personnage, la série introduit substantiellement la maladie d’Alzheimer.
Gabriel Lawrence apparaît dans le troisième épisode de la saison 6, le bien nommé « Greene with Envy », et sa présence ne dépassera pas cinq épisodes. Interprété par Alan Alda, il est une sommité de la médecine d’urgence, un praticien de la vieille école que Kerry Weaver connaît parfaitement, puisque Lawrence fut son professeur, ainsi que son mentor. Devenue cheffe des urgences, Kerry le recrute comme médecin senior. Mark Greene accueille froidement cette arrivée, notamment parce que le Docteur Weaver ne l’a pas consulté. Son introduction donne pourtant le la : avant même d’être officiellement présenté à l’équipe, il s’est déjà mêlé, avec succès et inventivité, à la prise en charge d’un homme mal en point.
Gabriel Lawrence possède l’assurance des médecins qui ont à peu près tout vu, une médecine nourrie tant par l’expérience que par les protocoles. Il peut paraître démodé, parfois cassant, mais il a aussi une conception très humaine du métier. Urgences commence par nous montrer un homme que Mark Greene considère avec une certaine rivalité. Le Docteur Lawrence est plus âgé, plus expérimenté ; son jeune confrère peut donc facilement passer pour le médecin jaloux qui cherche la faute chez son prestigieux collègue. Puis les anomalies s’accumulent. Lawrence oublie des examens, cherche ses mots, se montre soudain irritable, ne retrouve plus sa voiture dans le parking, voire égare ses lunettes dans un congélateur. Quelque chose ne va pas. Pendant un temps, cependant, chacun trouve une explication rassurante : l’âge, la fatigue, l’excentricité…
Gabriel Lawrence n’est pas devenu un mauvais médecin du jour au lendemain. Il demeure capable d’intuitions brillantes et conserve une mémoire médicale considérable. Il possède des réflexes qui peuvent sauver des vies – que les plus jeunes n’ont parfois pas encore acquis. Mais sa mémoire immédiate se dérobe peu à peu. Mark et Kerry finissent par construire un faux cas médical pour le confronter à ses troubles, et il admet son état : il a consulté un neurologue, passé des examens et commencé un traitement ; il connaissait donc depuis quelque temps le diagnostic d’Alzheimer. La scène est particulièrement cruelle parce que la médecine a été toute sa vie. « Je me souviens de ce poème que j’ai lu il y a 40 ans, mais je ne me souviens pas de quelqu’un que j’ai vu aujourd’hui », confessera-t-il.
Cette dissociation donne à sa maladie une forme difficile à accepter : le passé profond demeure certes accessible, mais le présent commence à s’effacer. Urgences donne alors à voir un homme obligé d’assister lucidement à la disparition de ce qui le définit. Avant de quitter le Cook County pour rejoindre son fils en Californie, le Docteur Lawrence identifie un empoisonnement rare à la strychnine que les autres médecins n’avaient pas diagnostiqué. Il sauve un énième patient. Ce dernier geste est essentiel. La série ne le réhabilite pas (son départ reste nécessaire), mais elle refuse de réduire l’homme à sa maladie. Cette dernière a beau le rendre désormais dangereux dans l’exercice quotidien de son métier, elle n’a pas effacé d’un coup quarante années de savoir et d’expérience.
C’est finalement ce que raconte Gabriel Lawrence : la frontière douloureuse entre compétence et aptitude, entre ce que l’on sait encore et ce que l’on n’est déjà plus en mesure d’assumer. Son parcours renvoie aussi Kerry Weaver à une responsabilité particulièrement ingrate : reconnaître que celui qui lui a appris à exercer la médecine d’urgence ne peut plus le faire lui-même. En cinq épisodes seulement, Urgences transforme ainsi un professeur émérite en personnage tragique, sans emphase excessive. Et elle dit beaucoup de la situation des patients atteints d’Alzheimer : dépossédés pour partie d’eux-mêmes, en décalage occasionnel avec la réalité quotidienne, ils peinent parfois à trouver la force d’accepter cette condition neurologique nouvelle et dégénérative. Le Docteur Lawrence évoque ainsi le suicide, avec douleur. Il ne voulait sans doute pas se voir glisser sur une pente irréversible…
Jonathan Fanara

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