Providence : quand l’algorithme décide à votre place

« Keren appartient ainsi aux deux mondes sans se confondre tout à fait avec aucun : transfuge de classe, il permet à Nicolas Dehghani de rendre sensible la distance entre la prospérité technologique de Providence et une Terre laissée exsangue. Il est un trait d’union qui peine cependant à relier deux camps qui se regardent en chiens de faïence. »

Dans ce roman graphique à tout le moins volumineux, Nicolas Dehghani imagine une humanité scindée en deux : Providence, monde prospère bâti sur les ressources de la Terre, et une planète-mère appauvrie qui n’a rien oublié de cette exploitation à marche forcée. Au cœur d’une dystopie sociale et technologique, un accident de voiture autonome oriente ensuite le récit vers une question déjà d’actualité : à qui demander des comptes lorsque la décision qui détruit une vie n’appartient plus à personne, sinon à des lignes de code ?

L’avenir imaginé par Nicolas Dehghani n’a rien d’un paradis uniforme. Une partie de l’humanité s’est installée sur Providence, planète terraformée grâce aux ressources naturelles, minières mais aussi humaines de la Terre. Ceux qui sont restés derrière vivent dans un monde considérablement appauvri, relégués à une condition largement prolétaire. Entre les deux populations demeure la mémoire d’une exploitation ancienne, aggravée par les violences et les massacres qui ont accompagné leur histoire commune. Le programme de la Concorde prétend désormais remédier aux injustices et aux divisions, mais la défiance des Terriens envers les Providenciens reste profonde. 

Keren Kepler constitue pourtant la preuve qu’une ascension sociale demeure possible. Fils d’Eliam, ouvrier sidérurgiste qui s’est sacrifié pour son éducation, ce jeune Terrien a obtenu une bourse et intégré la société providencienne. Devenu analyste pour la Concorde, il retourne sur Terre recueillir les témoignages de ses habitants, dans un système où l’intelligence artificielle, les données et le contrôle permanent promettent de rationaliser la société autant qu’ils la surveillent. Keren appartient ainsi aux deux mondes sans se confondre tout à fait avec aucun : transfuge de classe, il permet à Nicolas Dehghani de rendre sensible la distance entre la prospérité technologique de Providence et une Terre laissée exsangue. Il est un trait d’union qui peine cependant à relier deux camps qui se regardent en chiens de faïence. 

Puis survient l’accident. La voiture autonome de Keren doit arbitrer une situation éthique : percuter une enfant apparue sur sa trajectoire ou l’éviter en mettant en danger son propre passager. L’algorithme choisit. Keren meurt. Et pour son père, qui devient alors le protagoniste de l’histoire, commence une quête personnelle : qui est responsable lorsque personne n’a véritablement pris de décision ? Eliam voudrait un coupable sur lequel fixer sa douleur, mais il ne trouve devant lui qu’une chaîne de calculs, de statistiques et de responsabilités diluées. Providence a voulu supprimer le hasard et résoudre à l’avance le vieux dilemme du tramway ; elle a surtout produit une décision sans visage, à l’égard de laquelle le deuil ne sait plus comment se positionner. Y a-t-il eu un quelconque complot ou tout cela relève-t-il d’une stricte décision algorithmique ? Faut-il haïr un système qui vous tend la main et vous accompagne dans la douleur en raison de ses mécanismes décisionnels automatisés ?

C’est là que Providence dépasse le procès attendu de l’intelligence artificielle. Nicolas Dehghani ne construit pas une opposition confortable entre une élite technologique nécessairement monstrueuse et des Terriens systématiquement vertueux. Certains Providenciens cherchent sincèrement à réparer les injustices héritées du passé ; certains Terriens refusent cette main tendue, tant le ressentiment s’est enraciné. Derrière le drame d’un père incapable d’accepter la mort de son fils se dessine en outre une interrogation plus vaste sur nos sociétés : que devient la responsabilité individuelle lorsque nous confions progressivement nos décisions à des systèmes supposés plus rationnels que nous ? Et que vaut le bien commun dans des situations sacrificielles qui échappent au contrôle moral et démocratique ? Dans une magnifique mise en images, Providence questionne ainsi l’exploitation des ressources naturelles, la techno-surveillance, la confiscation des arbitrages par les algorithmes et l’incommunicabilité entre des communautés mues par la rancœur et les préjugés.

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Jonathan Fanara


Providence, Nicolas Dehghani – Sarbacane, 19 août 2026, 336 pages


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