Jusqu’à la tombe : l’Italie à feu et à sang

« Le western est partout. Chevaux, revolvers, foulards, trognes mangées par l’ombre : les Pouilles deviennent une frontière, presque une hétérotopie, un espace qui bat en brèche ce que l’on attend d’une société moderne. »

Avec Jusqu’à la tombe (Sarbacane), Stefano Nardella et Vincenzo Bizzarri déplacent le western dans les Pouilles, au lendemain de l’unification italienne. Amour contrarié, brigandage, lutte des classes et vengeance : un récit noir où chacun finit par ressembler à son ennemi.

L’Italie est un pays neuf. Pas encore une nation. Dans le Sud, surtout, l’unification est ressentie comme une annexion. L’armée piémontaise traque les brigands, les propriétaires défendent leurs privilèges, les paysans encaissent tant bien que mal. Un drapeau a changé ; la violence, elle, est restée. C’est sur cette terre mal recousue, volontiers sale et précaire, que Stefano Nardella installe Jusqu’à la tombe

Au départ, presque rien : Carmine aime Filomena. Don Michele, potentat local, veut la jeune femme pour lui. Carmine est écarté. Lorsqu’il revient, il choisit les armes. Il rejoint les hors-la-loi, puis s’enfonce dans une vengeance qui devait le libérer mais finit par le dévorer. Les auteurs ne font pas de Carmine un Robin des Bois méridional. La victime apprend vite les usages du bourreau. Argent, pouvoir, humiliation : les mêmes poisons circulent d’un camp à l’autre. Dans cette Italie où Nord et Sud, riches et pauvres, armée et brigands se déchirent, personne ne conserve longtemps les mains propres. Même l’amour ne protège de rien.

Le western est partout. Chevaux, revolvers, foulards, trognes mangées par l’ombre : les Pouilles deviennent une frontière, presque une hétérotopie, un espace qui bat en brèche ce que l’on attend d’une société moderne. Stefano Nardella et Vincenzo Bizzarri puisent chez Sergio Leone sans fabriquer un western spaghetti en papier. Leur Far West existe dans l’Histoire italienne elle-même, dans les plaies encore ouvertes du Risorgimento. 

Ici, sans choralité gargantuesque, brigands, soldats, escrocs, amoureux et figures de passage se croisent avant que les fils ne se resserrent. La vengeance devient une fatalité. Chacun croit choisir sa route ; tous semblent déjà marcher vers la tombe, comme si une force supérieure les y poussait.

Vincenzo Bizzarri trouve pour cette sécheresse morale le dessin qu’il fallait. Il abandonne la couleur pour un noir et blanc brutal, charbonneux, constitué de visages burinés, de silhouettes cassées et de cadrages de cinéma. Il ne cherche pas le joli mais ce qui fait impact. Et Filomena, loin du simple rôle de femme disputée par deux hommes, impose progressivement sa présence. 

Jusqu’à la tombe refuse le héros pur, la vengeance réparatrice, la grande réconciliation nationale. Il procède autrement : un western sans Ouest, une histoire d’amour sans innocence, une Italie unifiée seulement sur les cartes. Sec, sale, et surtout fatal.

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Jonathan Fanara


Jusqu’à la tombe, Stefano Nardella et Vincenzo Bizzarri –

Sarbacane, 2 septembre 2026, 184 pages 


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