« Guerres, démocratie, énergie, minerais et intelligence artificielle pourraient sembler appartenir à des histoires différentes. Les cartes révèlent au contraire leurs dépendances réciproques. Le pétrole conduit aux détroits, les renouvelables aux métaux rares, les métaux à la Chine, les semi-conducteurs à l’IA, l’IA à l’électricité et la technologie à de nouvelles formes de puissance. »
Guerres durables, retour des grandes puissances, fragilisation démocratique, transition énergétique et révolution de l’intelligence artificielle : le Grand Atlas 2027 esquisse un monde soumis à des transformations vastes et simultanées. Une centaine de cartes, graphiques et infographies permettent de mieux saisir, parfois d’un regard, ce que les rapports de force contemporains peuvent avoir de plus abscons.
Cartographier un monde qui change si vite n’a rien d’une sinécure. Le Grand Atlas 2027 prend le parti de rejoindre les transformations de fond depuis les fractures actuelles les plus visibles. Son architecture nous fait ainsi passer des « Points chauds de la planète » à « Un monde en transition » en procédant par étapes : « Le choc des puissances », « La démocratie, menacée partout dans le monde » ou encore un détour par l’Histoire. De la guerre en Ukraine à Gaza, du détroit d’Ormuz aux rivalités sino-américaines, des populismes à l’IA, l’ouvrage ne propose rien de moins qu’une radiographie des tensions contemporaines.
La première impression est celle d’un brutal retour de la géopolitique. États-Unis, Chine, Russie, Israël, Inde mais aussi puissances émergentes cherchent à préserver ou agrandir leur espace d’influence. La puissance militaire demeure décisive, mais elle voisine désormais avec la guerre commerciale – si chère à Donald Trump –, la maîtrise des ressources, les infrastructures numériques ou la désinformation. L’Atlas montre ainsi une Inde devenue à la fois géant démographique, puissance économique et acteur naval, tandis que la Chine et les États-Unis se disputent technologies, marchés et chaînes d’approvisionnement.
Cette rivalité se déroule en plein jour, alors même que les mécanismes chargés de contenir la puissance paraissent s’affaiblir. Le dossier consacré à la démocratie nous permet ainsi d’observer la progression des régimes autoritaires et des populismes, la fragilisation de la presse et l’installation d’une véritable guerre de l’information. Les exemples turc, égyptien, africain et chinois montrent surtout que l’autoritarisme moderne possède plusieurs visages. Il peut procéder des urnes avant de réduire les contre-pouvoirs, s’appuyer sur l’armée ou encore faire de la technologie un instrument de surveillance. En Chine par exemple, reconnaissance faciale, contrôle d’Internet, exploitation des données et dispositifs de crédit social dessinent les contours particulièrement abrupts d’un autoritarisme numérique.
C’est précisément là que les cartes et graphiques prennent tout leur sens. Une courbe électorale raconte l’enracinement de l’AKP en Turquie : 34 % des suffrages et 363 sièges en 2002, 49 % et 327 sièges en 2011. Une carte africaine rapproche coups d’État, foyers djihadistes et niveaux de démocratie. Ailleurs, les implantations militaires américaines, les flux commerciaux ou les ressources minières donnent une matérialité immédiate aux rapports de force. L’image illustre le propos et permet la comparaison directe.
Sur Donald Trump, élément de déstabilisation devenu plus central que jamais, beaucoup de choses sont écrites. On retiendra deux extraits. Le premier assène : « Tel un pompier pyromane, Trump se félicite d’avoir mis fin à la guerre qu’il a lui-même déclenchée, sans réelle avancée ni sur le dossier nucléaire et balistique, ni sur la stabilité régionale, suscitant de fortes critiques aux États-Unis et de la part de son allié israélien. » Mais le dossier iranien n’est peut-être finalement qu’un symptôme. On peut en effet lire sur la méthode Trump sous la plume de Franck Mathevon : « Donald Trump est un isolationniste obsédé par l’influence des États-Unis sur la marche du monde, un conservateur qui remet en question les alliances historiques comme l’OTAN, un pacifiste qui fait la guerre. »
La dernière partie de l’atlas, intitulée « Un monde en transition », relie écologie et géopolitique. Les hydrocarbures représentent encore, selon les données présentées, 81 % de la demande énergétique mondiale : 30 % pour le pétrole, 27 % pour le charbon et 24 % pour le gaz naturel. Mais l’essor des renouvelables déplace progressivement les dépendances vers le lithium, le cobalt, le graphite, le cuivre et les terres rares. La transition énergétique ne met donc pas fin à la bataille des ressources : elle en change juste la géographie.
L’intelligence artificielle parachève d’ailleurs cette démonstration. Derrière les algorithmes se trouvent des chercheurs, des semi-conducteurs, des capitaux, de l’électricité et d’immenses centres de données. L’atlas chiffre à 471 milliards de dollars les investissements privés américains dans l’IA entre 2013 et 2024, contre 119 milliards pour la Chine. Sa carte des data centers en recense 5 427 aux États-Unis, contre 529 en Allemagne, 523 au Royaume-Uni, 449 en Chine et 322 en France. La prétendue dématérialisation possède donc une dimension extrêmement matérielle.
Guerres, démocratie, énergie, minerais et intelligence artificielle pourraient sembler appartenir à des histoires différentes. Les cartes révèlent au contraire leurs dépendances réciproques. Le pétrole conduit aux détroits, les renouvelables aux métaux rares, les métaux à la Chine, les semi-conducteurs à l’IA, l’IA à l’électricité et la technologie à de nouvelles formes de puissance.
Plus qu’un état des lieux, ce Grand Atlas 2027 nous offre une grammaire visuelle du désordre contemporain. Dans un monde saturé d’informations et de crises successives, sa vertu première est probablement de nous permettre de voir ce qui, derrière l’écume des événements, est en train de s’interconnecter.
Jonathan Fanara

Grand Atlas 2027, Frank Tétart et Thomas Ansart – Autrement, 26 août 2026, 144 pages

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