« Le désir apparaît dans les interstices de la vie ordinaire. Il produit de la curiosité, de la honte, de l’excitation, des rêves et surtout des cauchemars, dans lesquels Blue est cerné par le regard d’autrui. Les amis ont beau être les compagnons avec lesquels on joue, on écoute de la musique, on plaisante et tue le temps ; ils deviennent aussi ceux devant lesquels certaines choses doivent impérativement être tues. L’amitié constitue ainsi, simultanément, un refuge et une scène sociale dont Blue connaît déjà trop bien les règles. »
Quatre adolescents désignés par des couleurs, une banlieue pavillonnaire aussi pimpante qu’étouffante, des blogs Skyrock, MSN, des CD, une Game Boy Color, Eminem, Blink-182 et toute la culture populaire des années 1990-2000 : sous ses dehors de chronique adolescente, Avec les mecs raconte surtout ce moment aigu où les identités cessent de tenir dans les cases prévues pour elles. Entre l’éveil d’un désir homosexuel encore impossible à verbaliser et le combat de son amie Pink contre l’anorexie, le roman graphique de Jules Magistry fait de Blue la pointe avancée d’une adolescence perçue comme un territoire instable.
Tout est propre. Peut-être même un peu trop. Des pavillons presque identiques s’alignent derrière leurs haies impeccablement taillées, les pelouses sont vertes, les façades roses, le ciel obstinément bleu. Dans cette banlieue au bonheur sur catalogue, quelque chose d’Edward aux mains d’argent se fait jour : la même douceur artificielle, les mêmes couleurs de bonbon acidulé, la même inquiétude insondable née de la répétition normative. Les maisons tiennent plus du programme que du foyer : grandir, aimer, fonder une famille, reproduire ce qui existait longtemps avant soi.
C’est dans ce décor suburbain que n’aurait pas renié American Beauty que vivent quatre garçons dont les surnoms (Yellow, Red, Purple et Blue) ne sont autres que des couleurs – prolongées jusque dans leurs vêtements. Le procédé distribue à chacun sa teinte et, avec elle, presque une place prédéfinie, Blue se révélant par exemple plus sensible que ses pairs, tandis que Yellow dispose de plus de liberté. Ce dernier est issu d’un milieu familial favorisé : ses parents ont suffisamment de moyens pour employer quelqu’un pour les tâches domestiques.
Blue est encore jeune. Entouré de ses amis, il se nourrit des mêmes plaisanteries et des mêmes références qu’eux. Pourtant, son regard commence à bifurquer. Les corps masculins l’attirent. Jules Magistry nous le fait comprendre au détour d’un site pornographique gay, de super-héros de comics dont les messages portent un double sens ou encore à travers certains choix apparemment anodins dans un jeu vidéo. Le désir se manifeste par fragments et tâtonnements. Blue ne dispose pas encore d’un discours parfaitement constitué sur lui-même. Le lecteur, en revanche, comprend peu à peu ce que le personnage tente encore de négocier avec sa propre conscience.
Le désir apparaît dans les interstices de la vie ordinaire. Il produit de la curiosité, de la honte, de l’excitation, des rêves et surtout des cauchemars, dans lesquels Blue est cerné par le regard d’autrui. Les amis ont beau être les compagnons avec lesquels on joue, on écoute de la musique, on plaisante et tue le temps ; ils deviennent aussi ceux devant lesquels certaines choses doivent impérativement être tues. L’amitié constitue ainsi, simultanément, un refuge et une scène sociale dont Blue connaît déjà trop bien les règles.
Les adultes décrivent leur banlieue cossue comme idéale pour « être heureux », « fonder une famille », « apprendre à aimer ». La réponse de Blue est édifiante : d’après l’expérience de qui ? Lui, l’indéfini, l’incomplet, ressent autre chose. Les parents savent ce qui serait bon pour leurs enfants ; l’école organise les comportements et les savoirs ; le quartier dessine déjà une certaine vision de l’âge adulte. Blue commence cependant à soupçonner que la vie qu’on lui présente comme universelle et épanouie ne l’est peut-être pas tant que ça.
En contrepoint, mais dans un registre à certains égards identique, apparaît Pink, adolescente anorexique placée en pensionnat, prise dans une relation douloureuse avec son corps, sa mère et les adultes qui prétendent agir « pour son bien ». Ses pages de blog sont à ranger parmi les moments les plus durs de l’ouvrage. Pink comprend parfaitement les stratégies de surveillance qui l’entourent et apprend en retour à produire les signes que l’on attend d’elle. Sourire, paraître aller mieux : le corps apparaît comme le lieu d’une guerre larvée entre ce que les autres observent et ce qu’elle éprouve intimement. Un billet intitulé « Évolution Pokemon » fait de la succession de ses pertes de poids une sinistre montée de niveau. Chez Pink comme chez Blue, le problème est finalement voisin : comment reprendre possession de soi lorsque les autres disposent déjà d’une définition de ce que vous devriez être ?
Autre grande réussite de l’album : sa restitution extraordinairement généreuse de la culture adolescente des années 1990 et du début des années 2000. Dragon Ball Z et son Kamehameha, Tekken, la Game Boy Color, Scream, les Power Rangers, Pokémon, Eminem, Blink-182, les CD et leurs boîtiers, les jeux vidéo, les comics s’accumulent et se fondent parfaitement dans le quotidien d’un groupe d’amis.
Et puis, il y a Internet, personnage à part entière. Windows XP, Internet Explorer, MSN Messenger, Skyblog : ces interfaces aujourd’hui archaïques sont reproduites avec une précision qui dépasse largement le clin d’œil générationnel. Elles rappellent ce que fut ce premier Internet intime, bricolé, imparfait, où l’on se choisissait un pseudonyme, une image et quelques lignes de présentation pour s’exprimer et, parfois, devenir une autre version de soi.
Le blog est particulièrement important. On y écrit ce que l’on ne parvient pas nécessairement à dire autour d’une table. Pink y dépose une parole que les adultes semblent incapables d’entendre ; Blue y découvre que d’autres expériences existent en dehors de celle promise par les pavillons de son quartier. Dans un monde physique normé, Internet ouvre des chemins de traverse.
C’est pourquoi l’une des dernières décisions de Blue – abandonner son ancien blog pour en commencer un autre – possède une portée qui excède largement l’anecdote. Changer de blog, c’est recommencer le récit de soi. Et lorsqu’il finit par lancer : « Je m’appelle Blue et je vous emmerde ! », quelque chose a irrémédiablement changé.
Sous son abondance de couleurs et de références, Avec les mecs raconte ainsi une expérience beaucoup moins datée qu’il n’y paraît : celle de l’adolescent qui comprend que devenir soi-même signifie parfois décevoir le scénario préparé par les autres. Les pavillons restent alignés, les haies parfaitement coupées, les parents continuent d’avoir leurs certitudes. Mais Blue, lui, s’affirme. À sa façon.
Jonathan Fanara

Avec les mecs, Jules Magistry – Sarbacane, 2 septembre 2026, 224 pages

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