« La méthode adoptée, sociohistorique, donne au numéro son assise. Il ne s’agit ni d’une fresque romantique sur la jeunesse insurgée, ni d’une collection d’anecdotes spectaculaires. Les contributions croisent archives administratives, policières et judiciaires, presse d’époque, iconographie, mémoires ou encore entretiens biographiques. Cette diversité des sources permet de regarder les institutions depuis leurs angles morts : lycée colonial, prison, hôpital psychiatrique, armée, stade de football, théâtre d’enfants… Partout, les mêmes mécanismes reviennent : surveiller, corriger, normaliser, (mal) nommer pour mieux neutraliser. »
Dans son 28ème numéro, la revue L’Irrégulière consacre un dossier sociohistorique aux « Jeunes en révolte », du XIXe au XXIe siècle. Loin des images attendries ou exagérément inquiètes que le monde adulte projette sur l’enfance et l’adolescence, la revue restitue aux mineurs leur puissance d’agir comme sujets politiques à part entière.
L’histoire des révoltes est aussi celle de ces gamins qui courent entre les barricades, de ces lycéens qui défient l’autorité, de ces jeunes filles enfermées qui transforment leur corps en outil de scandale, de ces supporters adolescents que la presse range un peu trop vite parmi les « sauvages ». Le numéro 28 de la revue L’Irrégulière, intitulé « Jeunes en révolte, XIXe-XXIe siècle », choisit de prendre au sérieux la contestation des mineurs, de l’examiner sous un prisme politique là où d’autres privilégieraient la délinquance ou la pathologie. Les auteurs cherchent à comprendre ce que la présence des jeunes produit dans l’événement, comment elle traduit et/ou conditionne l’ordre social, les institutions, et même notre manière d’écrire l’histoire.
L’enfance a souvent été dépolitisée. Lorsqu’un enfant se révolte, le regard adulte hésite entre deux réflexes symétriques. Il peut l’ennoblir, en faire un martyr, un petit héros, un Gavroche transfiguré par la légende. Ou bien il peut le disqualifier, réduire son geste à une crise d’âge, à une pathologie, à une déviance, à un défaut d’éducation. Dans les deux cas, l’enfant disparaît comme sujet politique. Il devient symbole ou symptôme, jamais considéré comme un interlocuteur sérieux et avisé. L’Irrégulière travaille contre cette confiscation du sens.
La méthode adoptée, sociohistorique, donne au numéro son assise. Il ne s’agit ni d’une fresque romantique sur la jeunesse insurgée, ni d’une collection d’anecdotes spectaculaires. Les contributions croisent archives administratives, policières et judiciaires, presse d’époque, iconographie, mémoires ou encore entretiens biographiques. Cette diversité des sources permet de regarder les institutions depuis leurs angles morts : lycée colonial, prison, hôpital psychiatrique, armée, stade de football, théâtre d’enfants… Partout, les mêmes mécanismes reviennent : surveiller, corriger, normaliser, (mal) nommer pour mieux neutraliser.
Sous la monarchie de Juillet, les théâtres d’enfants parisiens sont soumis à une censure qui bannit la politique de la scène enfantine. Les révoltes scolaires y sont tolérées à condition d’être ridiculisées, ramenées à l’immaturité ou à l’insolence. En 1848, à Milan, les enfants participent aux « Cinq Journées » : ils construisent des barricades, transportent des messages, inscrivent sur les murs une politique de rue où leur taille et leur mobilité deviennent de précieuses ressources. À La Réunion, en 1866, les lycéens de Saint-Denis se soulèvent contre le népotisme et la discipline d’un établissement colonial conçu comme un espace d’encasernement. La répression qui suit – fermeture, emprisonnements, exclusions – montre bien que l’institution ne prend pas ces jeunes pour de simples agités.
Fresnes, 1947. Ici, la contestation passe par le corps, la nudité et le désordre assumé. Les jeunes filles incarcérées s’expriment. Ce qui pourrait être lu, depuis le regard disciplinaire, comme hystérie ou provocation devient, sous la plume des auteurs, une forme de réappropriation de soi face à une institution qui prétend définir les usages légitimes du corps féminin. La revue montre ainsi que les répertoires d’action juvéniles ne sont pas réservés aux hommes et qu’ils ne reproduisent pas toujours ceux des adultes. L’institution prétendait « préserver » la moralité de ces jeunes femmes en cachant leur corps et en réprimant leur sexualité. En s’exposant nues, elles affirment leur autonomie et rejettent l’étiquette de « fille perdue » ou de « bête fauve » que l’administration leur colle.
La fin du XXe siècle et le XXIe siècle se caractérisent par d’autres phénomènes. Le hooliganisme anglais des années 1980 est relu comme une subculture juvénile ouvrière, prise dans le chômage, la désindustrialisation et l’ordre moral de l’ère Thatcher. Là encore, la presse et les autorités animalisent ou criminalisent, là où l’analyse peut faire apparaître une colère sociale codée, virile et territoriale. En Kabylie, le Printemps noir de 2001, déclenché après la mort du lycéen Massinissa Guermah, révèle autre chose : collégiens et lycéens ferment les établissements, descendent dans la rue, affrontent une répression meurtrière, puis construisent une mémoire des morts comme martyrs.
Ce qui relie ces études de cas, malgré l’écart des époques et des lieux, c’est une même bataille autour de l’interprétation. Qui a le droit de dire ce que signifie la révolte d’un enfant ? L’État, la presse, la justice, la famille, l’école, la médecine ? Ou bien faut-il admettre que ces jeunes, même pris dans des cadres de dépendance, produisent une critique de l’ordre qui les contient ? La revue répond sans naïveté : reconnaître l’agentivité politique des enfants ne signifie pas les idéaliser. Certains gestes peuvent être violents, ambigus, traversés par des rapports de genre ou de classe. Mais les réduire à l’irrationalité revient à reconduire exactement le geste d’effacement qui nous plonge dans l’impensé politique.
Jonathan Fanara


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