« Rien, ici, ne ressemble encore à un journal au sens moderne du terme. Il n’existe ni équipe permanente, ni publication régulière, et encore moins de réseau de correspondants. Chaque feuille naît en fait de circonstances particulières, d’informations parfois recueillies auprès de coursiers, lesquels en apprennent beaucoup en sillonnant le pays. Elle tient à la fois de l’affiche, du prospectus, de l’estampe et du canard populaire. Kenji Morita en explique longuement les fondements et les nuances. Il souligne aussi les idées fausses et les angles morts qui persistent aujourd’hui encore sur le sujet. »
Bien avant l’apparition des journaux modernes dans l’archipel nippon, des feuilles illustrées annonçaient les séismes, racontaient les crimes ou les suicides, célébraient les vendettas et donnaient corps aux rumeurs les plus extravagantes. Dans Kawaraban : Prémices d’une presse populaire dans le Japon d’Edo, publié aux éditions Hémisphères, l’historien Kenji Morita revient sur la naissance, la fabrication, la diffusion et la surveillance de ces imprimés éphémères. Traduit par César Castellvi et abondamment illustré, l’opuscule narre les origines troubles et non moins fascinantes de l’appétit japonais pour l’information.
Lorsque les premiers journaux modernes apparaissent au Japon, au début de l’ère Meiji, ils ne s’installent pas sur un terrain vierge. Depuis plus de deux siècles déjà, les habitants des grandes villes ont pris l’habitude de voir circuler des feuilles relatant incendies, séismes, crimes, naufrages, apparitions monstrueuses ou événements politiques. Ces imprimés éphémères portent aujourd’hui le nom de kawaraban. C’est à cette presse sans rédaction reconnue, sans périodicité et souvent sans auteur déclaré que Kenji Morita consacre un ouvrage de référence aujourd’hui traduit en français. L’historien japonais reconstitue un monde où l’information s’indexe à l’événement, se grave à la hâte sur une planche de bois, puis gagne les rues dans les mains de vendeurs ambulants, les yomiuri.
Un kawaraban prend généralement la forme d’une feuille illustrée, imprimée sur un papier peu coûteux et vendue bon marché peu après les faits qu’elle rapporte. Il peut comporter beaucoup de texte ou, au contraire, reposer davantage sur l’image. Son format varie, de même que sa qualité, mais sa logique demeure en revanche partout la même : il faut aller vite, attirer l’œil et toucher un public aussi large que possible. En ce sens, ces parutions précaires disent beaucoup de l’opinion populaire de leur époque.
Rien, ici, ne ressemble encore à un journal au sens moderne du terme. Il n’existe ni équipe permanente, ni publication régulière, et encore moins de réseau de correspondants. Chaque feuille naît en fait de circonstances particulières, d’informations parfois recueillies auprès de coursiers, lesquels en apprennent beaucoup en sillonnant le pays. Elle tient à la fois de l’affiche, du prospectus, de l’estampe et du canard populaire. Kenji Morita en explique longuement les fondements et les nuances. Il souligne aussi les idées fausses et les angles morts qui persistent aujourd’hui encore sur le sujet.
Ainsi, même l’origine du mot demeure incertaine. Kawara signifie « tuile » et ban renvoie à la planche d’impression. On a donc supposé que les premiers exemplaires avaient été imprimés sur des plaques d’argile, mais aucun élément matériel ne permet vraiment de l’affirmer. La date d’apparition des kawaraban n’est pas davantage assurée. L’année 1615 est parfois retenue, car plusieurs feuilles auraient alors relaté la chute du château d’Osaka et la défaite du clan Toyotomi. Mais Kenji Morita suggère que ces publications semblent plutôt avoir émergé progressivement, à la faveur de la pacification du Japon, de la croissance des villes et du développement de l’imprimerie commerciale, dans un contexte de société fortement alphabétisée.
Leur fabrication repose sur les techniques de la xylographie. Texte et image sont gravés sur des blocs de bois, puis imprimés ensemble. Les artisans appartiennent souvent au même univers que ceux de l’estampe populaire. Une fois la feuille tirée, elle est confiée à des vendeurs ambulants qui parcourent les rues, seuls ou en petits groupes, en annonçant la nouvelle. L’information doit frapper les esprits – vengeance, double suicide, catastrophe, arrivée de navires étrangers – mais elle peut aussi se révéler utile, factuelle et bienveillante – comme dans le cas des incendies ou des séismes.
L’image y occupe une place essentielle. Elle permet de comprendre immédiatement la nature de l’événement : une ville ravagée par le feu, la trajectoire d’un séisme, le visage supposé d’un criminel, la silhouette inquiétante d’un navire américain. Elle donne une forme à l’information, parfois plus forte et marquante que le texte.
Les sujets privilégiés sont ceux qui interrompent l’ordre ordinaire des choses. Les incendies, particulièrement fréquents dans les villes dont les maisons mitoyennes et construites en bois fournissent un combustible abondant. Les tremblements de terre, les tempêtes et les naufrages sont eux aussi largement représentés. Certaines feuilles dressent des cartes, indiquent les quartiers sinistrés ou tentent d’évaluer les pertes. Elles répondent alors à un véritable besoin pratique : localiser le danger, savoir où se trouvent ses proches, mesurer l’ampleur de la catastrophe.
À côté des désastres naturels apparaissent les crimes, les vols, les suicides amoureux et les vendettas. Ces faits divers sont souvent racontés comme de petits drames moraux, avec leurs coupables et leurs victimes, parfois aussi leurs héros. La feuille informe, mais elle organise aussi les faits afin de leur conférer une lisibilité immédiate. La violence devient récit ; le crime, spectacle.
Les kawaraban ne s’en tiennent pourtant pas au réel observable. Créatures marines, animaux fantastiques, apparitions célestes et êtres prophétiques peuplent également leurs pages. On peut penser aux namazu-e, qui mettent en scène un poissant-chat qui, dans la culture traditionnelle japonaise, est tapi sous terre et responsable des séismes.
Cette porosité entre information, rumeur et croyance constitue précisément l’un des objets du livre. Ces imprimés apparaissent dans une société où les informations officielles sont rares et contrôlées. Lorsqu’un événement survient, la rumeur est parfois la seule manière de combler le silence du pouvoir.
L’arrivée des navires noirs du commodore Perry, en 1853, en fournit un exemple édifiant. Face au peu d’informations diffusées par le shogunat, les kawaraban se multiplient. Ils décrivent les navires américains, leurs armes, leurs équipages, etc. Les représentations sont parfois approximatives ou inspirées de modèles plus anciens (les copies sont légion), mais elles donnent au public une image de cette présence étrangère qui a bouleversé l’horizon politique du pays – le Japon était jusqu’alors fermé à tout échange avec l’Occident, à l’exception notable des Hollandais.
Les autorités Tokugawa surveillent attentivement ces feuilles. Les questions politiques, les informations militaires et tout ce qui pourrait alimenter la critique du gouvernement sont en principe interdits. Les kawaraban sont d’ailleurs publiés sans autorisation et sans nom d’auteur ou d’éditeur, afin de protéger ceux qui les produisent. On les tolère cependant, tant qu’ils ne gênent pas trop le pouvoir en place. Kenji Morita rappelle ainsi qu’il aurait été relativement aisé, pour les autorités, de retrouver l’identité des vendeurs, voire des imprimeurs. Mais la répression reste chiche et irrégulière.
Les kawaraban annoncent à leur manière certains traits caractéristiques de la presse populaire : la recherche de la nouveauté, la rapidité, le goût du spectaculaire, la force du titre et de l’image. Mais ils appartiennent aussi au monde de l’estampe, de l’oralité, du commerce urbain et des croyances collectives. À travers eux se dessine surtout un public. Pas encore une opinion publique au sens moderne (quoique…), mais une foule de lecteurs désireux de savoir ce qui vient d’arriver.
Ces feuilles anciennes nous sont, au fond, moins étrangères qu’il n’y paraît. Elles racontent déjà une société fascinée par l’immédiateté, avide d’images, inquiète devant les catastrophes et prompte à combler les silences officiels. Bien avant les rédactions et les rotatives, les kawaraban avaient compris une loi élémentaire des médias : un événement ne prend toute son ampleur qu’au moment où son histoire commence à circuler.
Jonathan Fanara

Kawaraban : Prémices d’une presse populaire dans le Japon d’Edo, Kenji Morita (traduit par César Castellvi) – Éditions Hémisphères, 13 août 2026, 224 pages

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