Urgences, ou l’hôpital comme chambre d’écho

Capture d’écran

Avant de devenir l’une des plus grandes séries médicales de l’histoire télévisuelle, Urgences fut d’abord une formidable machine à observer les vivants. Dès ses premières saisons, le Cook County Hospital fait bien plus qu’accueillir les corps blessés : il radiographie les fractures sociales, les faillites familiales, les violences intimes, les erreurs humaines et les impasses d’un système de santé où soigner relève parfois du combat.

Les deux premières saisons d’Urgences imposent un régime de perception. Tout y arrive à la hâte, dans l’excès et la tension. Une ambulance surgit, les portes battantes s’ouvrent, un brancard traverse le cadre, les ambulanciers débitent les premières constantes – âge, pouls, circonstances, blessures, pathologies – et déjà les corps s’agrègent autour du patient. Les infirmières préparent les médicaments, les médecins s’activent, donnent leurs recommandations, parfois intubent, posent une voie centrale, réclament un bilan, demandent une radio, évaluent les pupilles ou surveillent le scope. La caméra tourne volontiers autour du brancard, s’approche des visages, glisse dans les couloirs, épouse des mouvements d’agitation, un désordre apparent qui n’est en réalité qu’une chorégraphie parfaitement rôdée. Urgences met en scène avec maestria la médecine aiguë, et elle l’appréhende comme un état du monde.

Dès ses débuts, la série excède largement son cadre médical. Le service des urgences, plus qu’un lieu de soin, apparaît comme un sas où la société américaine dépose ce qu’elle ne sait plus contenir. À la manière de Six Feet Under qui, quelques années plus tard, fera de l’entreprise funéraire des Fisher un révélateur des vies secrètes, des familles défaites et des milieux sociaux traversés par chaque défunt, Urgences procède par effraction : un accident, une maladie, une blessure, et soudain tout un monde entre dans le champ. La pathologie est rarement considérée de manière exclusive. Elle est le dernier maillon d’une chaîne où se mêlent pauvreté, violence domestique, racisme, solitude, addiction, travail, négligence, absence d’assurance, épuisement familial, désespoir intime – bref, toute une série de phénomènes sociaux et économiques qui conditionnent l’humain. Là où Six Feet Under commence par un mort pour remonter vers les vivants, Urgences part d’un corps en crise pour faire apparaître l’environnement qui l’a conduit jusque-là.

Dans un premier temps, l’apprentissage de John Carter offre au spectateur une porte d’entrée idéale. Jeune, appliqué, encore encombré par la théorie universitaire, Carter découvre, et nous avec, que la médecine est une pratique exposée, brutale et salissante, cernée par la fatigue, l’incertitude, les rivalités de service et les décisions prises à la hâte. Certaines nuits semblent ne jamais finir. Les gardes s’enchaînent, les internes se heurtent à leurs limites, les médecins se jaugent, se contredisent, se défient parfois entre spécialités. Mais cette initiation professionnelle est également morale. John Carter apprend que soigner, c’est entrer dans la vie des autres au pire moment.

Urgences regarde les patients comme les fragments d’une Amérique vulnérabilisée. Les victimes de bagarres de gangs débarquent, repartent, puis reviennent. Les plaies par balle sont symptomatiques d’une violence urbaine chronique. Des enfants arrivent blessés, négligés, mis en danger dans des milieux où la précarité a rongé tous les appuis traditionnels. Des femmes portent sur leur corps les traces de la violence domestique. Des patients souffrent d’addictions, d’alcoolisme, de maladies que les années 1990 commentent avec une angoisse nouvelle, comme le sida ou certains cancers. D’autres n’ont pas les moyens de se payer le traitement nécessaire, ni même parfois les examens qui permettraient de documenter correctement leur pathologie. Le diagnostic médical se double alors d’un diagnostic social : la maladie ne frappe jamais dans le vide. 

La série montre à quel point l’hôpital intervient, quand il le peut, pour réparer les conséquences d’un système défaillant. Mais cela n’a rien d’une sinécure. Susan Lewis le comprend lorsqu’elle souhaite prescrire des examens qui lui paraissent nécessaires, mais se heurte à la logique des assurances, aux remboursements impossibles, aux patients sans couverture. Carol Hathaway en vient, elle aussi, à ne plus supporter les fondements du système : ce n’est pas le soin qui l’épuise, c’est ce qui empêche de bien soigner. Les urgentistes doivent se battre contre la maladie, mais aussi contre l’administration, contre le manque de lits, contre l’impossibilité de faire hospitaliser un patient dans une unité saturée, contre l’attente d’un avis psychiatrique qui tarde, contre cette inertie hospitalière qui transforme chaque prise en charge en négociation.

Urgences ajoute à tout cela une radiographie de l’intime. Mark Greene, figure d’apparente stabilité, voit son mariage se défaire, sa vie familiale se dissoudre sous la pression de carrières professionnelles divergentes – mais pas que. Plus tard, le décès d’une femme enceinte qu’il a accouchée lui-même le renvoie sèchement à la possibilité et aux conséquences dramatiques de l’erreur, à cette zone grise où la culpabilité fait son œuvre. Peter Benton, lui, incarne le prix terrible de l’ambition médicale. Sa rigueur, son désir d’excellence, son obsession de la réussite le rendent impressionnant, parfois admirable, mais ils l’éloignent aussi des autres, et notamment de sa mère malade. Il ne se rapproche vraiment d’elle que lorsque la fin approche, comme si le médecin capable de veiller sur tant de corps étrangers avait manqué d’attention pour le plus précieux d’entre eux. 

Le cas Benton est d’autant plus riche que la série ne le réduit jamais au chirurgien froid ou au « compétiteur » inflexible. Sa participation à une étude clinique et sa remise en cause de l’échantillon retenu par le docteur Vucelich introduisent une interrogation sur la science médicale en tant que telle : qui inclut-on dans une recherche ? Qui en est exclu ? Et quels biais se cachent derrière l’apparente neutralité des chiffres ? Urgences suggère que la médecine moderne est aussi une affaire de protocoles, de carrières, de prestige, de rapports hiérarchiques, et parfois d’aveuglements savants ou d’intérêts financiers.

Pédiatre aux urgences, Doug Ross cache, lui, des failles intérieures sous son charme. Son indépendance dans l’exercice de ses fonctions agace parfois. Sa vie sentimentale, constituée de passades, de conquêtes d’un soir, avec quelques attaches occasionnelles plus ou moins solides, dit beaucoup de sa difficulté à construire et à faire confiance. La relation complexe au père (qui a été peu présent), l’enfance abîmée et l’image masculine dégradée travaillent le personnage de l’intérieur. Il tend à protéger les enfants des autres avec une vraie intensité émotionnelle, peut-être en raison du manque d’attention dont il a lui-même fait l’objet par le passé.

Les blessures intimes et familiales se déploient ainsi sans discontinuer dans Urgences. Susan Lewis est par exemple ramenée à la question de la parentalité par sa sœur Chloe, incapable de prendre sa vie en main, emportée par l’addiction, puis par l’arrivée de l’enfant dont Susan devra envisager la protection, puis l’adoption. Carol Hathaway, par sa tentative de suicide, rappelle que ceux qui soignent peuvent eux-mêmes être au bord du gouffre. Elle forme ensuite un couple avec un ambulancier ayant de plus en plus de mal à mettre de la distance entre lui et les scènes d’horreur vécues au quotidien. Exposé à la détresse, au danger, à la bêtise humaine parfois, il accuse le coup et finit par se montrer violent lors d’une intervention. On observe alors la manière dont l’affect, la colère et la fatigue morale peuvent faire basculer un homme.

Même les patients les plus secondaires participent à cette grande fresque. Cet homme si obsédé par son travail qu’il fait envoyer des fax professionnels pendant son passage aux urgences ; cet autre incapable de lâcher son téléphone portable parce qu’une entreprise tourne, que des produits doivent se vendre, que le marché n’attend pas ; ces malades qui consentent à être auscultés à condition que cela n’empiète pas trop sur leur temps… Dans l’Amérique performante, mobile et ultra-compétitive des années 1990, les urgences deviennent le lieu où l’arrêt s’impose au corps, souvent sans autre forme de procès.

C’est en cela qu’Urgences dialogue, au-delà de Six Feet Under, avec toutes ces grandes séries qui ont su faire d’un lieu professionnel un observatoire du monde : la rédaction de The Newsroom, les rues de Baltimore dans The Wire, les bureaux publicitaires de Mad Men. Chaque fois, un espace circonscrit devient une chambre d’écho. En plus de personnages attachants et d’une grammaire visuelle nerveuse, la série énonce une certaine vision du monde. Aux urgences, trois crises se superposent sans cesse : la crise médicale, celle du corps qu’il faut sauver ; la crise sociale, celle des inégalités qui fabriquent ou aggravent la souffrance ; la crise intime, celle des soignants qui tentent de tenir debout malgré les erreurs, les deuils, les familles sacrifiées et les nuits sans fin. La grandeur d’Urgences tient dans cette savante juxtaposition. Chaque brancard est une histoire, une porte ouverte sur le monde. 

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Jonathan Fanara


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