Les Oiseaux passé au tamis par Damien Ziegler

« Hitchcock transforme profondément la nouvelle, par trop chiche, de Daphne du Maurier, lui ajoute une psychologie, une constellation familiale et des tensions sociales. Melanie Daniels quitte San Francisco, traverse l’espace, pénètre dans la famille Brenner et trouble la bonne conscience de Bodega Bay. »

Dans son essai consacré au film d’Alfred Hitchcock (éditions LettMotif), Damien Ziegler délaisse les secrets de tournage pour interroger l’œuvre dans son étoffe même : son temps pétrifié, ses images à la Hopper, son dialogue avec Jacques Tourneur et cette nature dont les motivations résistent à toute explication. Une lecture dense et intéressante.

Avec Les Oiseaux : L’Apocalypse n’est pas pour demain, paru aux éditions LettMotif, Damien Ziegler ne cherche pas tant à restituer un classique dans son contexte qu’à produire de nouvelles réflexions sur un film séminal et significatif dans la filmographie d’Alfred Hitchcock. Certes, la place historique de l’œuvre nous est rappelée : sorti en 1963, Les Oiseaux contribue à inventer le cinéma catastrophe de la décennie suivante et offre à Spielberg, pour Les Dents de la mer, un modèle presque matriciel. Même principe d’une menace animale inexpliquée, même communauté soudainement assiégée, même art de faire surgir l’effroi de ce qui semblait familier.

Mais ce rappel des origines sert surtout à mieux appréhender le film. Alfred Hitchcock vient alors de triompher avec Psychose. Sa liberté est immense, sa confiance technique tout autant. Pourtant, ce film conçu comme une nouvelle démonstration de puissance laisse déjà entrevoir une inflexion. Les trucages, malgré leur ambition, n’atteignent pas toujours le photoréalisme espéré ; le scénario remanié conserve quelques fragilités ; le couple formé par Tippi Hedren et Rod Taylor ne possède ni l’éclat de James Stewart et Grace Kelly dans Fenêtre sur cour, ni le magnétisme malade du même Stewart et Kim Novak dans Sueurs froides, ni la grâce joueuse de Cary Grant et Eva Marie Saint dans La Mort aux trousses. Après Psychose, prodigieuse mécanique où le MacGuffin, la disparition prématurée de l’héroïne et la scène de la douche s’emboîtaient avec maestria (et une précision presque clinique), Les Oiseaux paraît simultanément plus vaste et moins parfaitement tenu. Le sommet annoncé pourrait aussi marquer l’amorce du déclin, subodore l’auteur.

Mais cette relative instabilité nourrit peut-être l’étrangeté du film. Hitchcock transforme profondément la nouvelle, par trop chiche, de Daphne du Maurier, lui ajoute une psychologie, une constellation familiale et des tensions sociales. Melanie Daniels quitte San Francisco, traverse l’espace, pénètre dans la famille Brenner et trouble la bonne conscience de Bodega Bay. Figure du chaos, elle ne l’est nullement par quelque nature diabolique : son véritable tort est de déranger la marche ordinaire des choses, d’introduire de l’incertitude dans un monde gouverné par les apparences et les masques sociaux.

Au cours de son analyse, Damien Ziegler se garde bien de réduire l’attaque des oiseaux à une forme de punition. La nature ne châtie pas l’humanité ; elle lui demeure globalement étrangère. Alfred Hitchcock prive le spectateur d’explications comme il prive le film de musique orchestrale traditionnelle. À la place de Bernard Herrmann s’élève en effet une composition de stridences, de cris, de battements d’ailes, de suffocations humaines : une bande sonore où l’animal et l’homme semblent appartenir à une même communauté d’angoisse.

Par ailleurs, il est à noter que l’auteur opère de nombreux ponts entre Les Oiseaux et des œuvres le précédant. L’un d’entre eux nous ramène à Edward Hopper. Routes qui ne conduisent nulle part, espaces vidés, personnages séparés de leur environnement : le monde des Oiseaux semble frappé d’une neutralité inquiétante. Le montage donne le sentiment que le temps a quitté le lit de son écoulement naturel. 

Une autre grille de lecture permet à Damien Ziegler de rapprocher Hitchcock de Jacques Tourneur, notamment à travers L’Homme léopard. Entre les deux cinéastes circulent une même culpabilité incertaine, un même pessimisme et une attention comparable aux disproportions entre l’homme et ce qui l’excède. L’auteur ouvre encore l’analyse, cette fois vers Mais qui a tué Harry ?, fausse enquête criminelle comme Les Oiseaux serait une fausse apocalypse, puis vers Les Moissons du ciel de Terrence Malick, où les éléments paraissent eux aussi plus vastes que les destins humains. Ces parallèles érudits, ici grossièrement résumés, donnent au livre une densité appréciable.

À la fin des Oiseaux, les personnages ne triomphent pas et la menace ne disparaît pas. Ils avancent précautionneusement au milieu d’un monde qui n’a plus à se soumettre à eux. L’apocalypse n’est peut-être pas pour demain parce qu’elle a déjà eu lieu, insidieusement : l’homme a cessé d’être la mesure de toute chose.

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Jonathan Fanara


Les Oiseaux : L’Apocalypse n’est pas pour demain, Damien Ziegler –

LettMotif, 3 juin 2026, 182 pages


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