
Le cinéma est traversé de concepts qui en ont sculpté l’expérience. Beaucoup sont d’ailleurs associés à une personnalité bien identifiée, qui en a démocratisé les effets. Chacun des termes suivants correspond à une idée, une technique ou un procédé inventé ou popularisé par un cinéaste particulier, et qui, par son efficacité narrative ou esthétique, a marqué durablement l’histoire du septième art.
Le MacGuffin (Alfred Hitchcock)
Popularisé par Alfred Hitchcock lui-même, le MacGuffin est un prétexte narratif, un élément qui motive l’action sans que son importance intrinsèque soit essentielle pour le spectateur. Objet ou secret que les personnages convoitent intensément (bijoux, microfilms, liasses de billets), le MacGuffin n’a finalement d’intérêt que pour les péripéties qu’il entraîne, comme dans La Mort aux trousses, Psychose ou Les 39 marches. Plus récemment, on peut citer en exemple le mystérieux contenu de la mallette dans Pulp Fiction, de Quentin Tarantino.
L’effet Koulechov (Lev Koulechov)
L’effet Koulechov désigne un phénomène perceptif mis en évidence par le cinéaste soviétique Lev Koulechov au début du XXᵉ siècle : la même expression faciale neutre d’un acteur prendra des significations émotionnelles radicalement différentes selon les plans qui l’entourent. Cela démontre avant tout la puissance évocatrice du montage, capable de modeler le sens par le rapprochement des images.
Les pillow-shots (Yasujirō Ozu)
Chez le maître japonais Yasujirō Ozu, les pillow-shots (« plans-oreillers ») sont de courtes séquences contemplatives, sans lien direct avec l’intrigue, insérées entre des scènes principales. Ces plans fixes (un paysage, un bâtiment, un objet quotidien…) créent une respiration narrative, un apaisement poétique qui accentue le rythme méditatif et contemplatif caractéristique du cinéma d’Ozu (Voyage à Tokyo, Printemps tardif).
L’effet Vertigo, ou travelling compensé (Alfred Hitchcock)
On retrouve déjà le maître du suspense. Bien qu’il ait été utilisé auparavant, le travelling compensé, dit aussi « effet Vertigo », a été popularisé par Alfred Hitchcock dans Sueurs froides (Vertigo, 1958). Cette technique associe simultanément un travelling arrière avec un zoom avant (ou inversement), donnant une sensation troublante d’étirement ou de vertige visuel. Il a notamment été repris avec succès dans Les Dents de la mer (Steven Spielberg).
Le plan-séquence virtuose (Orson Welles)
Bien que le plan-séquence existait avant lui, c’est probablement Orson Welles qui l’a érigé en véritable manifeste de virtuosité technique et narrative avec La Soif du mal. Ce type de plan très long, sans coupure apparente, très coordonné, plonge le spectateur dans une immersion maximale. Il est toutefois à noter qu’Hitchcock, encore lui, avait dix ans plus tôt, en 1948, conçu un film entier (La Corde) basé sur ce principe.
La caméra-stylo (Alexandre Astruc)
Concept développé par le critique et réalisateur français Alexandre Astruc, la caméra-stylo désigne l’idée selon laquelle le cinéma peut et doit devenir un véritable outil d’expression personnel, à l’égal d’une plume pour un écrivain. Ce principe a fortement influencé la Nouvelle Vague française, notamment à travers les films très personnels et intimistes d’Éric Rohmer ou François Truffaut.
La distanciation brechtienne (Jean-Luc Godard)
Si la notion est empruntée au théâtre de Bertolt Brecht, Jean-Luc Godard l’a adaptée assez magistralement au cinéma. La distanciation consiste à rappeler régulièrement au spectateur qu’il assiste à une représentation, brisant ainsi l’illusion classique du cinéma narratif par des procédés tels que l’adresse directe au public, l’usage d’intertitres ou d’interventions conscientes des personnages au sujet de leur statut fictionnel. Dans Pierrot le fou, on verra ainsi Jean-Paul Belmondo s’adresser directement au spectateur, et le souligner en plus à travers le dialogue.
L’esthétique de la cruauté (Michael Haneke)
Michael Haneke développe une mise en scène clinique, froide et distanciée, confrontant le spectateur à des situations moralement inconfortables, sans concession. L’objectif : impliquer intellectuellement et émotionnellement le public en le plaçant face à sa propre responsabilité morale devant la violence ou l’aliénation. La froideur insoutenable de Funny Games suffit à caractériser cette esthétique si singulière.
La nostalgie du temps sculpté (Andreï Tarkovski)
D’accord, c’est un peu abstrait. Et d’autres, comme Sergio Leone, sont également passés maîtres dans l’art de la dilatation temporelle. Mais Andreï Tarkovski parlait lui-même de « sculpter le temps » : ses films étirent la durée, accordent aux silences et aux plans contemplatifs une importance capitale. Le temps y est traité comme une matière plastique permettant l’introspection et la méditation.
Le jump cut disruptif (Jean-Luc Godard)
Revoilà Jean-Luc Godard. Le cinéaste français popularise dans ses films les sauts de raccords (jump cuts). À bout de souffle les porte même à leur firmament. Cette rupture abrupte de la continuité spatio-temporelle, visible par le spectateur, crée une discontinuité volontaire qui casse les règles traditionnelles du montage, apportant ainsi une vitalité et une nervosité inédites à la narration.
R.P.

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