La beauté est-elle en toute chose ?

Source : Pixabay / Martina_Bulkova

Dire que la beauté est en toute chose semble relever d’un optimisme béat : comment soutenir qu’elle puisse se trouver dans la souffrance, le trivial ou l’horreur ? Pourtant, l’histoire de l’art et l’évolution de la pensée n’ont cessé de déplacer les frontières du beau, jusqu’à nous convaincre que la beauté ne se confond pas toujours avec l’agréable, l’harmonieux ou le séduisant. Dès lors, la question n’est pas seulement de savoir si tout est potentiellement beau, mais si toute chose peut devenir belle selon le regard, la forme ou l’interprétation qui l’accueille.

La beauté est-elle en toute chose ? La formule, à première vue, paraît d’une grande naïveté. Elle suggère que le monde, jusque dans ses plis les plus ordinaires, voire les plus sombres, contiendrait une forme d’éclat. Mais elle peut aussi sembler insoutenable : peut-on vraiment parler de beauté devant la maladie, la violence, la ruine ou l’injustice ? Une chose repoussante, médiocre ou douloureuse peut-elle être dite belle sans que le mot n’en perde toute précision ? Ou bien la beauté désigne une qualité objective, présente dans certaines choses seulement, et l’on doit alors reconnaître qu’elle n’est pas partout ; ou bien elle dépend du regard, de la sensibilité, de la culture, de l’art, et il devient possible de soutenir qu’elle peut surgir de presque tout, sans pour autant être immédiatement donnée en tout.

La question exige certainement de distinguer plusieurs niveaux d’appréhension. Demander si la beauté est en toute chose, ce n’est pas demander si tout nous plaît spontanément, ni si tout mérite admiration. C’est interroger la nature même du beau : est-il une propriété des objets, une expérience du sujet, ou un événement qui naît de leur rencontre ? La beauté ne semble pas pouvoir être en toute chose, puisqu’elle suppose un ordre, une harmonie ou une perfection qui excluent la laideur et le chaos. Mais cette position se complique dès lors que le beau apparaît aussi comme une affaire de regard, d’interprétation et de transfiguration artistique. Il faut en outre noter que la beauté n’est peut-être pas effectivement présente en tout, mais qu’elle peut devenir possible en toute chose, dès lors qu’une forme, une attention ou une pensée révèle ce qui, sans elles, demeurait invisible.

Dans une première perspective, il paraît difficile d’affirmer que la beauté est en toute chose, car le beau, pour se caractériser en tant que tel, semble impliquer une sélection. Depuis l’Antiquité, la beauté a souvent été pensée à partir de notions comme l’ordre, la mesure, la proportion ou l’harmonie. La beauté ne serait donc pas disséminée indifféremment dans le réel ; elle apparaîtrait là où une chose laisse entrevoir une forme supérieure, un ordre qui dépasse la simple matérialité. De même, dans une tradition classique, un visage, un corps, un édifice ou un poème sont jugés beaux parce qu’ils manifestent une justesse interne : rien n’y semble excessif, discordant ou arbitraire. La beauté suppose alors une composition, une sorte de convenance.

Cette conception conduit nécessairement à exclure certaines choses du domaine du beau. Ce qui est difforme, désordonné, vulgaire ou informe ne saurait être beau au même titre qu’une statue de Phidias, une fugue de Bach ou une tragédie de Racine. Le jugement esthétique paraît reposer sur une hiérarchie : tout ne se vaut pas, tout ne se donne pas à admirer. Même lorsque les goûts diffèrent, il demeure possible de reconnaître qu’une œuvre ou un objet possède une cohérence, une puissance formelle, une intensité qui manquent à d’autres. Affirmer que la beauté est en toute chose risquerait alors de dissoudre toute exigence esthétique. Si tout est beau, plus rien ne l’est vraiment ; le mot cesse de distinguer, donc de signifier.

On peut ajouter que certaines réalités semblent résister moralement à l’esthétisation. Il y aurait en effet quelque chose d’indécent à parler trop vite de beauté devant la souffrance d’autrui, la destruction ou l’horreur historique. La beauté, lorsqu’elle se détache entièrement de la vérité ou du bien, peut devenir suspecte : elle risque d’envelopper l’inacceptable d’un voile séduisant. C’est pourquoi l’on se méfie parfois des images trop belles de la guerre, de la misère ou de la catastrophe. Elles peuvent transformer la douleur en spectacle, faire de l’insoutenable une matière de contemplation. De ce point de vue, soutenir que la beauté est en toute chose reviendrait à confondre l’expérience esthétique avec une sorte d’enchantement généralisé, incapable de respecter la gravité du réel. Ainsi, bien qu’il se défende d’être un provocateur, le cinéaste Nicolas Winding Refn s’est souvent vu reprocher une esthétisation maladroite de la violence.

Pourtant, cette première position a ses failles : l’histoire de l’art n’a cessé de montrer que la beauté ne se réduit pas à l’harmonie classique. Bien des œuvres majeures ont fait entrer dans le champ esthétique ce qui semblait d’abord en être exclu : le laid, le trivial, le grotesque, le fragmentaire, l’inquiétant. Les tragédies grecques donnent forme à la violence du destin ; Shakespeare trouve une grandeur poétique dans la folie, le crime et la corruption ; Goya peint les désastres de la guerre sans les embellir au sens décoratif, mais en leur donnant une force visuelle qui bouleverse. Baudelaire, dans Les Fleurs du mal, fait précisément surgir une beauté paradoxale du spleen, de la ville moderne, de ce que la tradition noble aurait volontiers rejeté. Et l’on ne parle même pas de Marcel Duchamp, Maurizio Cattelan ou Andres Serrano. La beauté n’est plus seulement pureté ou équilibre : elle relève aussi de l’intensité, de la révélation, de la puissance d’un concept.

Une chose n’est pas toujours belle en elle-même. Elle peut le devenir lorsqu’un regard sait l’accueillir, l’isoler, la comprendre. Un mur lézardé, une chaise usée, un visage marqué par l’âge, une lumière sur un trottoir humide peuvent apparaître insignifiants à celui qui passe hâtivement ; ils deviennent beaux pour celui qui sait percevoir en eux une présence singulière. La beauté ne doit alors pas être appréhendée telle une perfection objective mais plutôt comme une disponibilité intérieure. Elle suppose une attention. 

Kant définit le beau non pas comme une propriété conceptuelle de l’objet, mais comme l’objet d’une satisfaction désintéressée. Le jugement de goût ne dépend pas d’un intérêt pratique : je ne trouve pas une chose belle parce qu’elle m’est utile, profitable ou moralement avantageuse. Le beau naît d’un libre jeu entre l’imagination et l’entendement. Cette grille de lecture permet de comprendre pourquoi la beauté peut surgir là où on ne l’attend pas. Un objet modeste, inutile ou imparfait peut provoquer une expérience esthétique, non parce qu’il répond à un modèle préétabli, mais parce qu’il met notre sensibilité en branle. La beauté advient dans la relation entre la chose et le sujet.

Dire que la beauté dépend du regard ne signifie pas, cependant, que tout serait arbitrairement beau. Il ne suffit pas de la décréter pour qu’elle advienne. Le regard esthétique demande une éducation, une lenteur, une capacité à percevoir des formes, des contrastes, des rythmes ou des correspondances qui ne sont pas manifestes. Là où un œil inattentif ne voit qu’un objet quelconque, l’œil exercé distingue une texture, une tension, une lumière, une histoire. Chaplin qui passe dans les rouages d’une machine industrielle, c’est un gag évident, mais aussi une métaphore en sous-texte et un témoignage sociohistorique en filigrane.

L’art ne crée pas seulement des objets beaux : il forme notre manière de voir. Après Vermeer, une fenêtre ouverte, une lettre lue dans le silence, une nappe traversée par la lumière ne sont plus tout à fait les mêmes. Après Van Gogh, un champ, un ciel nocturne ou des tournesols semblent chargés d’une intensité nouvelle. L’art révèle que le monde ordinaire est peut-être plus riche que notre perception immédiate le laisse supposer.

C’est pourquoi il faut peut-être déplacer la question qui nous intéresse. La beauté est-elle en toute chose ? Non, si l’on entend par là que toute chose serait immédiatement belle, également belle, ou belle indépendamment de toute forme et de tout regard. Mais oui, peut-être, si l’on veut dire que toute chose peut devenir le lieu d’une expérience esthétique, à condition d’être regardée, pensée ou représentée autrement. La beauté n’est pas un vernis ajouté au réel ; elle constitue la possibilité d’une forme de révélation. Elle apparaît lorsque quelque chose, même minuscule, se détache de l’indifférence et acquiert une incarnation cognitive et/ou sensorielle.

La photographie moderne en donne un exemple particulièrement clair. Un escalier en colimaçon pris en plongée, une usine désaffectée, une ombre portée sur un mur, un corps fatigué témoin du temps qui passe, une rue vide mais cernée de néons peuvent devenir beaux non parce qu’ils sont idéalisés, mais parce qu’un cadrage subjectif en révèle la force. Le cadrage extrait du visible une structure. De même, la littérature peut rendre beau ce qui, dans la vie courante, paraît banal ou ingrat. Proust transforme une sensation infime en événement de mémoire ; Francis Ponge fait d’un cageot, d’un galet ou d’une huître l’objet d’une attention presque cérémonielle. Ces œuvres ne disent pas que tout est spontanément admirable ; elles montrent que rien n’est absolument indigne d’être regardé.

Préserver une distinction entre beauté et justification est essentiel. Trouver de la beauté dans une réalité douloureuse ne signifie pas l’approuver. Chaque année, les photographes de l’AFP publient leurs photographies les plus significatives dans un recueil. Est-il intolérable de déceler de la beauté dans l’image d’un repas collectif partagé au milieu des ruines de Gaza ou, à Kiev, dans l’observation de couples âgés qui dansent sous terre à la veille du troisième anniversaire de l’invasion russe ? Une œuvre peut donner forme à la souffrance sans la rendre acceptable. Elle peut produire une beauté grave, déchirée, qui ne console pas mais rend perceptible. C’est le cas de certaines œuvres consacrées à la guerre, au deuil ou à l’exil : leur beauté ne vient pas de ce qu’elles embelliraient l’horreur, mais parce qu’elles lui opposent une forme de dignité mémorielle.

La beauté en toute chose ne doit donc pas être comprise comme une affirmation naïve selon laquelle le réel serait uniformément harmonieux. Elle désigne plutôt une puissance de transfiguration. Il y a dans le monde des choses qui nous apparaissent immédiatement belles, parce qu’elles semblent porter en elles-mêmes une évidence sensible : un paysage, un visage, une mélodie, un équilibre de formes. Il y a aussi des choses qui ne deviennent belles qu’à travers un regard, une œuvre, une pensée, une mise à distance. Enfin, il existe des réalités devant lesquelles le mot beauté doit être employé avec prudence, parce qu’il risquerait de trahir la souffrance ou de rendre séduisant ce qui ne doit pas l’être. La beauté n’est donc pas partout de la même manière.

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L.B.


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