« L’enquête graphique démontre que ces pratiques ne constituent pas des abus de droit ; elles sont le droit. La France, rappellent les auteurs, compte plus de cinq cents niches fiscales. Ce millefeuille législatif ne résulte pas d’une inattention du législateur ; il est le fruit d’une accumulation délibérée d’amendements façonnés, au fil des alternances, par des intérêts particuliers auxquels tous les gouvernements se sont montrés sensibles. »
En cartographiant les mécanismes d’optimisation fiscale des grandes fortunes françaises, la bande dessinée d’Aymeric Mantoux et Tomek Heydinger nous offre la radiographie d’un système légal, consenti et remarquablement durable, au profit exclusif de ceux qui possèdent déjà tout.
Aymeric Mantoux puise dans le vocabulaire de l’Ancien Régime un mot qu’il actualise : danseuse. Ce terme désignait jadis les maîtresses coûteuses des grands seigneurs, ces caprices fastueux qui dilapidaient les fortunes. Aujourd’hui, le mot a changé de forme sans changer de sens. Les danseuses s’appellent yachts, vignobles, écuries, châteaux classés ou collections d’art contemporain. La différence – et elle est considérable – c’est qu’elles ne coûtent plus rien. Elles rapportent.
C’est l’angle d’attaque de Voyage au pays des ultrariches, album paru aux Éditions du Faubourg. Scénarisé par le journaliste Aymeric Mantoux et mis en images par Tomek Heydinger, l’ouvrage s’emploie à cartographier, avec la rigueur de l’enquête et la pédagogie du dessin, les arcanes d’un système fiscal dont la complexité n’a rien d’accidentel : elle est, au contraire, le produit d’une alchimie patiente entre lobbying bien rôdé, complicité politique bipartisane et armées de conseillers fiscaux dont la compétence n’a d’égale que la discrétion.
Le portrait brossé de François Pinault – collectionneur, propriétaire de Christie’s, fondateur de deux musées à Venise et à Paris – laisse apparaître un mécénat éclairé et une chaîne de valeur parfaitement intégrée : repérage d’artistes émergents, achat massif d’œuvres pour en faire monter la cote, exposition dans des lieux privés ouverts au public pour déclencher les exonérations idoines, déductions via la loi Aillagon de 2003 permettant d’effacer jusqu’à 90 % du montant des dons. La perte annuelle pour l’État est estimée à 900 millions d’euros au titre du seul mécénat culturel. Bernard Arnault, rival de Pinault dans ce duel de titans discrets, aurait quant à lui déduit plus de 518 millions d’euros via la Fondation Louis-Vuitton.
La Sologne dévoile une autre facette du système. Les forêts privées bénéficient d’une exonération de 75 % sur l’impôt sur la fortune immobilière et les successions. Chaque fossé recreusé, chaque haie replantée, chaque mirador érigé se monnaie en déduction fiscale sous couvert de gestion écologique. Les repas de chasse, les salaires des gardes, le matériel cynégétique : tout transite en frais généraux des holdings. Et dans ces enclos que la loi du 23 février 2005 a soustraits aux règles communes de la biodiversité, on chasse moins le sanglier que l’on ne scelle des alliances : « On s’échange plus de contrats que de cartouches. »
L’enquête graphique démontre que ces pratiques ne constituent pas des abus de droit ; elles sont le droit. La France, rappellent les auteurs, compte plus de cinq cents niches fiscales. Ce millefeuille législatif ne résulte pas d’une inattention du législateur ; il est le fruit d’une accumulation délibérée d’amendements façonnés, au fil des alternances, par des intérêts particuliers auxquels tous les gouvernements se sont montrés sensibles. Le pouvoir cultive cette proximité, en échange d’un soutien médiatique que les milliardaires sont précisément en position d’offrir, puisqu’ils possèdent une part substantielle des grands titres de presse.
Ce constat de symbiose organique entre grandes fortunes et État traverse chacun des chapitres, qu’il s’agisse des châteaux classés monuments historiques – dont les travaux de restauration sont déductibles à 100 % grâce à un lobbying associatif tenace –, des terres agricoles captant les aides de la PAC, des vignobles bordelais où Pinault (Château Latour) et Arnault (Cheval Blanc) se livrent une guerre de prestige à coups d’hectares à un million d’euros, ou encore des gigayachts battant pavillon maltais pour échapper aux charges sociales et à la taxe sur le carburant.
Reste la question de la forme. Que la bande dessinée se soit emparée du journalisme d’investigation n’est pas nouveau – les éditions Delcourt et La Découverte ont par exemple entrepris une collaboration féconde. Dans le cas présent, la clarté pédagogique prime et le dessin se justifie surtout à cet égard. Là où un essai dense risquerait de perdre le lecteur non spécialisé dans les méandres de la fiscalité, le médium contraint à synthétiser, à figurer, à rendre tangible ce qui demeure, dans les colonnes du code général des impôts, parfaitement opaque.
« L’art, c’est comme la fiscalité : tout est une question de cadrage. » Ces seigneurs modernes ont, conclut l’enquête, remplacé la noblesse de sang par la noblesse du capital, avec cette différence notable que leurs tours d’ivoire, elles, sont rigoureusement déductibles… Pour bien le comprendre, il suffit de se lancer dans ce Voyage au pays des ultrariches.
Jonathan Fanara

Voyage au pays des ultrariches, Aymeric Mantoux et Tomek Heydinger –
Éditions du Faubourg, 22 mai 2026, 128 pages

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