« Pour Machiavel, la fondation de tout État repose sur de bonnes lois et de bonnes armes, les premières ne pouvant exister sans les secondes. »
Le Prince est un manuel politique aux préceptes rigoureux. Nicolas Machiavel délaisse les utopies littéraires pour se livrer à une analyse pragmatique de la conquête et de la conservation des États. À travers une étude des différentes principautés mais surtout des comportements humains, l’auteur définit une stratégie politique fondée sur l’efficacité, la force militaire nationale et une psychologie du commandement où la réalité de l’exercice du pouvoir prime toujours les spéculations morales, souvent jugées vaines, voire contre-productives.
Nicolas Machiavel, né et mort à Florence (1469-1527), rédige son ouvrage vers 1515 en s’appuyant sur une réflexion nourrie concernant les conditions réelles de la liberté, de la sécurité et, par-dessus tout, de la puissance militaire. Dans une Italie morcelée et envahie par ceux qu’il qualifie de « barbares », il cherche à instruire un prince capable d’unifier et de stabiliser un État. Ce qui n’a rien d’une sinécure.
Pour lui, tout gouvernement est soit une république, soit une principauté, ces dernières étant héréditaires ou nouvelles. Si les principautés héréditaires semblent aisées à maintenir par la simple continuation des usages anciens, les principautés nouvelles ou mixtes (ajoutées à un État existant) présentent des difficultés bien plus significatives. Le prince doit y affronter l’hostilité de ceux qu’il a dépossédés et la possible déception de ceux qui l’ont aidé, car les hommes changent volontiers de maître dans l’espoir d’améliorer leur sort, souvent pour s’apercevoir ensuite que leur situation empire.
Pour conserver ces conquêtes, surtout si la langue et les mœurs diffèrent, Machiavel conseille au vainqueur d’aller y fixer sa demeure personnelle afin de réprimer les désordres à leur naissance. Il recommande également d’établir des colonies plutôt que d’entretenir des troupes coûteuses et irritantes pour la population. Le prince doit se faire le protecteur des voisins les moins puissants pour affaiblir les plus forts et empêcher toute introduction d’un étranger puissant.
Le succès d’un prince dépend de l’équilibre entre la fortune et la vertu (l’habileté et la force d’âme). Ceux qui s’élèvent par leur propre valeur, comme Moïse ou Cyrus, rencontrent des difficultés à conquérir mais maintiennent facilement leur pouvoir, tandis que ceux qui s’appuient sur la fortune ou les armes d’autrui font le chemin inverse. Pour Machiavel, la fondation de tout État repose sur de bonnes lois et de bonnes armes, les premières ne pouvant exister sans les secondes.
Il rejette catégoriquement l’usage des troupes mercenaires et auxiliaires, les jugeant inutiles, désunies, infidèles et dangereuses. Un prince doit donc n’avoir pour armée que des forces propres, composées de ses citoyens ou sujets. La guerre doit être son unique objet de pensée et sa seule profession, car négliger l’art militaire constitue le premier pas vers la ruine. Durant la paix, il doit cultiver cet art par l’exercice physique, notamment la chasse, et par l’étude de l’histoire pour imiter les grands hommes.
Sur le plan de la conduite personnelle, Nicolas Machiavel prône un réalisme absolu : celui qui veut être bon au milieu de tant de méchants ne peut que périr. Le prince doit donc apprendre à ne pas être toujours bon, mais à l’être selon la nécessité. Bien qu’il soit louable de paraître libéral, clément ou fidèle, il est souvent dangereux de l’être réellement si cela nuit à la conservation de l’État. À la question de savoir s’il vaut mieux être aimé ou craint, Machiavel répond ainsi qu’il est plus sûr d’être craint que d’être aimé, car l’amour dépend des sujets tandis que la crainte reste le fait du prince. Toutefois, il doit impérativement éviter d’être haï, ce qu’il fera en respectant les biens de ses sujets et l’honneur de leurs femmes.
Le prince doit savoir revêtir les natures du lion (pour la force) et du renard (pour la ruse et la reconnaissance des pièges). La parole donnée ne doit être tenue que si elle ne nuit pas à ses intérêts. En public, il doit soigner son apparence pour paraître plein de douceur, de sincérité et surtout de religion, car le vulgaire est toujours séduit par les apparences et le résultat final.
Enfin, dans la gestion de son entourage, le souverain doit fuir les flatteurs en ne permettant qu’à quelques hommes sages de lui dire la vérité, et seulement lorsqu’il les interroge. Le choix de ses ministres apparaît crucial, car on juge de la sagesse d’un prince par les hommes qu’il garde auprès de lui. Concernant la fortune, Machiavel estime qu’elle régit la moitié de nos actions, mais qu’elle nous laisse diriger l’autre moitié par notre prudence. Il conclut qu’il vaut mieux être impétueux que circonspect, car « la fortune est femme » et elle se laisse davantage soumettre par ceux qui la traitent avec audace et violence.
Le Prince demeure, cinq siècles après sa rédaction, l’un des textes politiques les plus lus, les plus commentés et les plus controversés de l’histoire de la pensée occidentale. En rompant délibérément avec la tradition morale et philosophique de son époque, Nicolas Machiavel a posé les fondements d’une science politique autonome, débarrassée des illusions pieuses et des idéaux inatteignables. Son prince n’est pas un héros vertueux, mais un homme d’action lucide, capable d’adapter sa conduite aux circonstances avec autant de souplesse que de fermeté.
Si l’œuvre a souvent été réduite à un cynisme froid – donnant naissance au terme péjoratif de machiavélisme –, elle témoigne avant tout d’une pensée résolument ancrée dans la réalité de son temps : une Italie fragmentée, livrée aux ambitions étrangères et aux luttes intestines. Le projet sous-jacent reste, en définitive, celui d’un patriote qui rêvait d’un État fort et unifié, capable d’assurer à son peuple paix et sécurité.
Jonathan Fanara


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