Koishikawa Kōraku-en (Tokyo) : le jardin du temps suspendu

« Nous longeons l’étang principal. L’eau est calme, légèrement dorée sous la lumière du matin. Un pin vénérable se penche sur la rive avec une forme de nonchalance pleine de noblesse. Il représente le lac Biwa, non loin de Kyōto. Le pin, paraît-il, ressemble à l’arbre sacré du site originel. Je comprends l’intention : évoquer, par touches suggestives. Suggérer un lieu célèbre à celui qui le connaît, lui offrir une émotion de nostalgie et/ou de reconnaissance. »

Il est approximativement dix heures du matin lorsque nous pénétrons dans cette vaste étendue verte. Tokyo gronde autour de nous – les tours de verre du quartier de Bunkyō, le dôme d’un complexe sportif qui dresse sa masse grise à quelques pas. Et pourtant, dès les premiers mètres, le temps semble comme suspendu, la frénésie urbaine s’est tue. L’atmosphère a changé. Nous sommes entrés dans le plus ancien jardin d’Edo-Tōkyō.

Avant même de poser un regard sur l’étang, il faut s’arrêter sur ce nom : Kōraku-en. Le jardin de la « réjouissance ultérieure ». Un seigneur, Mitsukuni, petit-fils du grand shōgun Tokugawa Ieyasu, a choisi de baptiser son œuvre avec un précepte confucianiste : le dirigeant se soucie avant le peuple, et se réjouit après lui. Nous sommes au milieu du XVIIe siècle. Le jardin est une déclaration d’intention autant qu’un lieu de promenade.

Note à moi-même : un jardin qui commence par une leçon de morale. Ce n’est pas si courant.

C’est sous la direction de Zhu Zhiyu que le jardin prend forme. Grand lettré confucianiste chinois, réfugié au Japon, protégé par Mitsukuni lui-même, l’homme pose les bases : ici, on n’est pas dans un jardin japonais pur, avec sa mystique du vide et sa philosophie du ma. On est dans quelque chose de plus hybride, de plus ambitieux peut-être.

Songeons un instant aux jardins de Suzhou, aménagés à la même époque sur le continent. Le parallèle s’impose. Mais Kōraku-en n’est pas un pastiche, c’est un collage de deux cultures, et c’est précisément pour cela qu’il a reçu le statut de site paysager et historique remarquable. 

Nous longeons l’étang principal. L’eau est calme, légèrement dorée sous la lumière du matin. Un pin vénérable se penche sur la rive avec une forme de nonchalance pleine de noblesse. Il représente le lac Biwa, non loin de Kyōto. Le pin, paraît-il, ressemble à l’arbre sacré du site originel. Je comprends l’intention : évoquer, par touches suggestives. Suggérer un lieu célèbre à celui qui le connaît, lui offrir une émotion de nostalgie et/ou de reconnaissance.

Au centre de l’étang, une île boisée. Bien sûr. Les monts Hōrai, résidence des immortels. L’incontournable, ici comme dans tant d’autres jardins japonais. Mais il s’inscrit cette fois dans un récit plus vaste, comme une énième étape dans un voyage imaginaire.

Plus loin : un pont de bois laqué rouge, jeté au-dessus d’une gorge encaissée. En automne, les érables alentour rougeoient avec une intensité qui rappelle la vallée du Tōfuku-ji, aux abords de Kyōto. Nous sommes en mai, les érables sont verts et tranquilles, mais j’imagine sans peine l’embrasement d’octobre.

Il y a quelque chose de délibérément théâtral dans ce jardin. Chaque composition est pensée comme une scène, comme un tableau vivant. On cherche la belle image, la référence cultivée, la satisfaction de l’homme érudit qui reconnaît ce qu’on lui montre, en plus de la méditation solitaire.

Plus loin, un point d’eau secondaire. Plus petit, plus intime. Et pourtant, c’est ici que la Chine s’exprime le plus clairement. Ce bassin reflète le lac de l’Ouest à Hangzhou, ce lac maintes fois peint et copié, symbole absolu de la beauté paysagère dans la culture chinoise classique.

Pour l’admirer comme il se doit, il faut grimper une petite colline, qui renvoie cette fois au mont Lushan au Jiujiang, berceau du bouddhisme de la Terre Pure. La vue, d’en haut, réorganise l’espace du jardin. Et en bout de parcours, il nous attend. Le pont de pierre qui se reflète dans l’eau, dessinant l’arc parfait d’une pleine lune. Dans ce jardin qui joue volontiers avec les références et les citations culturelles, ce pont procède telle une signature : le stéréotype chinois offert en conclusion, comme un point d’orgue.

Nous ressortons une heure et demie plus tard, légèrement hors du temps. Le jardin se visite en toutes saisons : les pruniers en fin d’hiver, les cerisiers au printemps, les glycines et les iris un peu plus tard, les érables en automne. Chaque saison recompose ce qu’il renferme.

Quelque chose a imprimé la rétine. La lumière changeante sur l’étang, la façon dont elle glisse entre les branches du vieux pin, dont elle transforme en quelques minutes la même composition en quelque chose de nouveau. Ce n’est pas tout : les points de vue multiples, les espaces mémoriels, l’escalier reproduit, les gourmandises consommées au bord de l’étang… Une expérience totale.

Et Tokyo qui reprend ses droits dès la sortie. 

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Jonathan Fanara



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